III

Catherine serait peut-être restée jusqu’à sa mort dans ce monastère, si

la politique n’était venue modifier le cours de son existence.

Le royaume de Naples se trouvait alors sous la domination espagnole.

L’homme le plus influent du pays était le prince de Salerne. Croyant

avoir à se plaindre des procédés de la Cour de Madrid à son égard, il

entraîna quelques membres de la noblesse dans une conjuration pour

émanciper sa patrie. Afin d’accroître ses chances de réussite, il

demanda au roi de France une aide en troupes et en argent, lui affirmant

qu’en retour, Naples et son territoire accepteraient volontiers sa

suzeraineté.

Le complot fut découvert presque aussitôt que formé. Le prince de

Salerne, averti de son arrestation imminente, prit la fuite et se

réfugia en France. Ses domaines furent confisqués et une condamnation à

mort prononcée contre lui.

Les rigueurs ne s’arrêtèrent pas là. Comme la princesse de Salerne,

femme de beaucoup d’esprit et d’une rare beauté, réunissait autour

d’elle une société nombreuse et choisie, on insinua au roi d’Espagne

qu’elle formerait sans doute le dessein de continuer les intrigues de

son mari. La suggestion n’était pas justifiée car la princesse n’avait

cure de politique. Mais Philippe II était d’un caractère trop ombrageux

pour ne pas accueillir ces soupçons. C’est pourquoi il lui donna l’ordre

de se rendre à Valladolid en lui faisant entendre que Naples ne la

reverrait jamais plus. Résister à la volonté royale, il n’y fallait pas

songer. Or l’exil semblait d’autant plus dur à la princesse que, parmi

les nombreux gentilshommes, dames d’honneur et domestiques qui

constituaient sa maison, elle n’en distinguait aucun qui fût d’esprit

assez judicieux pour l’aider à se diriger dans le milieu nouveau où

force pièges l’attendaient.

L’idée lui vint alors d’emmener Catherine avec elle. Ayant eu lieu

d’apprécier le jugement droit et l’esprit de décision qui constituaient

les qualités principales de sa protégée, elle n’hésita pas à lui

proposer de la suivre en Espagne.

Mais Catherine refusa tout net: «Il n’est pas à propos, dit-elle, que je

sorte de cette sainte maison, où je vis retirée, comme c’est ma vocation

pour m’en aller à la cour. Ce serait, pour moi, retomber tristement du

ciel sur la terre. Madame, la manière de vivre qu’il me faut à moi,

c’est la solitude d’un ermite, loin du monde. Parmi les tumultes des

courtisans, je vous serais un embarras plutôt qu’un appui car là-bas,

c’est l’art de mentir qui est en faveur et moi, je ne sais pas

dissimuler mes impressions. Souffrez donc que je reste ici.»

J’ai tenu à citer les propres paroles de Catherine en cette occurrence

parce qu’elles ouvrent un jour significatif sur sa personnalité. On y

sent une âme volontaire, éprise d’indépendance, rebelle aux conventions

sociales. Déjà l’on peut pressentir qu’elle ne reculera devant rien

lorsqu’il s’agira d’assurer sa solitude en Dieu.

La princesse ne se tint pas pour battue. Elle revint à la charge avec

les plus vives instances: «Considérez, dit-elle, ma jeunesse, les

dangers de la cour, la licence des courtisans, la malignité des langues.

Votre compagnie me sera un soutien dans mes chagrins et une sauvegarde

pour mon honneur. Votre réputation de vertu me mettra bien dans l’esprit

du Roi. Voyant auprès de moi une personne telle que vous, il comprendra

que je ne médite aucune entreprise contre son pouvoir.»

Des raisons aussi pressantes ne laissèrent pas d’ébranler Catherine.

D’autre part, de bons prêtres et des dames pieuses de l’entourage ayant

joint leurs sollicitations à celles de la princesse, la recluse finit

par admettre qu’elle avait un devoir de conscience à remplir. Sans

argumenter davantage, elle accepta le rôle difficile de chaperon d’une

jeune femme en butte à toutes sortes de convoitises et de jalousies.

Le voyage se fit aussitôt; et les deux exilées arrivèrent à Valladolid

dans le courant de l’année 1557. Catherine avait donc alors trente-huit

ans.

Le soleil intérieur · 第 18 / 48 题