Catherine serait peut-être restée jusqu’à sa mort dans ce monastère, si
la politique n’était venue modifier le cours de son existence.
Le royaume de Naples se trouvait alors sous la domination espagnole.
L’homme le plus influent du pays était le prince de Salerne. Croyant
avoir à se plaindre des procédés de la Cour de Madrid à son égard, il
entraîna quelques membres de la noblesse dans une conjuration pour
émanciper sa patrie. Afin d’accroître ses chances de réussite, il
demanda au roi de France une aide en troupes et en argent, lui affirmant
qu’en retour, Naples et son territoire accepteraient volontiers sa
suzeraineté.
Le complot fut découvert presque aussitôt que formé. Le prince de
Salerne, averti de son arrestation imminente, prit la fuite et se
réfugia en France. Ses domaines furent confisqués et une condamnation à
mort prononcée contre lui.
Les rigueurs ne s’arrêtèrent pas là. Comme la princesse de Salerne,
femme de beaucoup d’esprit et d’une rare beauté, réunissait autour
d’elle une société nombreuse et choisie, on insinua au roi d’Espagne
qu’elle formerait sans doute le dessein de continuer les intrigues de
son mari. La suggestion n’était pas justifiée car la princesse n’avait
cure de politique. Mais Philippe II était d’un caractère trop ombrageux
pour ne pas accueillir ces soupçons. C’est pourquoi il lui donna l’ordre
de se rendre à Valladolid en lui faisant entendre que Naples ne la
reverrait jamais plus. Résister à la volonté royale, il n’y fallait pas
songer. Or l’exil semblait d’autant plus dur à la princesse que, parmi
les nombreux gentilshommes, dames d’honneur et domestiques qui
constituaient sa maison, elle n’en distinguait aucun qui fût d’esprit
assez judicieux pour l’aider à se diriger dans le milieu nouveau où
force pièges l’attendaient.
L’idée lui vint alors d’emmener Catherine avec elle. Ayant eu lieu
d’apprécier le jugement droit et l’esprit de décision qui constituaient
les qualités principales de sa protégée, elle n’hésita pas à lui
proposer de la suivre en Espagne.
Mais Catherine refusa tout net: «Il n’est pas à propos, dit-elle, que je
sorte de cette sainte maison, où je vis retirée, comme c’est ma vocation
pour m’en aller à la cour. Ce serait, pour moi, retomber tristement du
ciel sur la terre. Madame, la manière de vivre qu’il me faut à moi,
c’est la solitude d’un ermite, loin du monde. Parmi les tumultes des
courtisans, je vous serais un embarras plutôt qu’un appui car là-bas,
c’est l’art de mentir qui est en faveur et moi, je ne sais pas
dissimuler mes impressions. Souffrez donc que je reste ici.»
J’ai tenu à citer les propres paroles de Catherine en cette occurrence
parce qu’elles ouvrent un jour significatif sur sa personnalité. On y
sent une âme volontaire, éprise d’indépendance, rebelle aux conventions
sociales. Déjà l’on peut pressentir qu’elle ne reculera devant rien
lorsqu’il s’agira d’assurer sa solitude en Dieu.
La princesse ne se tint pas pour battue. Elle revint à la charge avec
les plus vives instances: «Considérez, dit-elle, ma jeunesse, les
dangers de la cour, la licence des courtisans, la malignité des langues.
Votre compagnie me sera un soutien dans mes chagrins et une sauvegarde
pour mon honneur. Votre réputation de vertu me mettra bien dans l’esprit
du Roi. Voyant auprès de moi une personne telle que vous, il comprendra
que je ne médite aucune entreprise contre son pouvoir.»
Des raisons aussi pressantes ne laissèrent pas d’ébranler Catherine.
D’autre part, de bons prêtres et des dames pieuses de l’entourage ayant
joint leurs sollicitations à celles de la princesse, la recluse finit
par admettre qu’elle avait un devoir de conscience à remplir. Sans
argumenter davantage, elle accepta le rôle difficile de chaperon d’une
jeune femme en butte à toutes sortes de convoitises et de jalousies.
Le voyage se fit aussitôt; et les deux exilées arrivèrent à Valladolid
dans le courant de l’année 1557. Catherine avait donc alors trente-huit
ans.