Catherine de Cardonne naquit à Naples en 1519. Elle était la fille
illégitime d’un seigneur Raymond marquis de Padulé et d’une demoiselle
dont la chronique a cru devoir taire le nom, tout en mentionnant qu’elle
était proche parente de la princesse de Salerne. L’enfant perdit sa mère
de très bonne heure; le père ne se souciant pas de la reconnaître, elle
fut recueillie par la princesse qui lui donna une gouvernante et la fit
élever dans un coin de son palais.
François de Sainte-Marie, après avoir cité Euripide et Platon, qu’on ne
s’attendait pas à rencontrer en cette histoire, rapporte que dès son bas
âge, elle montra ce goût de la solitude qu’elle devait manifester si
largement plus tard. Contemplative et douée déjà pour l’oraison, elle
fuyait les réunions et les fêtes et passait volontiers les nuits assise
au bord de la mer. Elle admirait le reflet des étoiles sur les eaux. Peu
à peu, à force de s’absorber dans cette ombre murmurante où tremblaient
des lueurs argentées, son âme se détachait de la terre pour monter se
perdre amoureusement en Dieu.
Dans le courant de l’existence, c’était une petite fille très
silencieuse chez qui l’on remarquait une grande dévotion à la Vierge, un
attrait caractérisé pour les cérémonies de l’Église et une extrême
charité à l’égard des indigents.
Elle avait huit ans lorsque Dieu lui donna un premier signe des grâces
qu’il lui réservait. Elle se tenait en prière dans son oratoire.
Soudain, son père, mort depuis peu, lui apparut tout enveloppé des
flammes du Purgatoire et paraissant souffrir beaucoup. L’enfant le
reconnut tout de suite. Elle eut d’abord si peur qu’elle voulut
s’enfuir. Mais alors une voix intérieure lui dit qu’il n’y avait là, ni
trouble de son imagination, ni prestige diabolique et que la vision
était véritable. Rassurée, elle se remit à genoux et demanda: «Mon père,
que désirez-vous que je fasse pour vous?»
L’âme, élevant une voix lamentable, lui répondit: «Ma fille, j’endure un
cruel tourment et je le subirai jusqu’à ce que tu aies satisfait pour
mes péchés.»
Catherine, toute brûlante, elle-même, de compassion promit de le faire.
Et, en effet, s’étant procurée secrètement la clef du grenier, elle alla
s’y cacher plusieurs jours de suite et s’infligea des disciplines si
rudes qu’elle se mit le corps tout en sang. La douleur lui arrachait
parfois des cris. Mais, comme elle l’avait calculé, l’endroit était trop
retiré pour que personne vînt mettre opposition à sa pénitence. Aussi,
corroborant son martyre de ferventes prières, elle obtint la délivrance
de son père. Un soir de la semaine suivante, il lui apparut de nouveau,
tout resplendissant de lumière et lui dit: «Ne fais plus rien pour moi,
ma fille; Dieu accepte tes souffrances et je vais maintenant au ciel
jouir de sa gloire.»
Ensuite, il lui prédit qu’elle serait fiancée mais qu’elle ne se
marierait pas et qu’elle se donnerait toute au service de Jésus-Christ
qui ressentait pour elle une tendresse particulière.
A la suite de cette œuvre de rachat, Catherine sentit que son amour de
Dieu allait augmentant sans cesse. Elle s’y donna d’une façon si
généreuse que son détachement du monde et sa faculté d’oraison mentale
s’en accrurent. Vis-à-vis du prochain, elle se montrait si prévenante et
si douce que tout le monde l’aimait. On lui reprochait seulement son
goût de la retraite, ses habitudes taciturnes et le peu de cas qu’elle
faisait de la toilette.
* * * * *
Comme elle touchait à sa treizième année, elle fut demandée en mariage.
Certes ses avantages extérieurs n’y entraient pour rien, car elle était
de complexion chétive et disgracieuse quant à la démarche. En outre,
elle offrait aux regards un teint basané, de petits yeux en pépins de
pomme, un long nez assez pareil à un bec de flûte, des dents ternes et
mal rangées et des bras maigres qui ressemblaient assez aux fuseaux des
filandières.
Mais le gentilhomme qui sollicita sa main, la voyant en faveur auprès de
la princesse, estimait que, par cette union, il se pousserait à la cour
du vice-roi et obtiendrait quelque emploi lucratif.
Catherine refusa d’abord son consentement. La princesse s’en irrita. Par
son ordre, l’entourage et particulièrement la gouvernante du palais
poursuivaient la jeune fille de représentations excessives. On lui
peignit sa répugnance pour le mariage comme une ingratitude à l’égard de
sa bienfaitrice; on lui servit l’argument que, bâtarde, laide et pauvre,
elle devait s’estimer très heureuse du mari fort imprévu qui s’offrait à
elle. Bref on l’obséda d’une façon si opiniâtre que, de guerre lasse,
elle finit par céder.
Elle a dit depuis que, suivant l’assurance qui lui avait été donnée par
son père dans la vision rapportée ci-dessus, elle espérait que le
mariage n’aurait pas lieu. Et même si elle devait en passer par là, elle
pensait persuader à son mari qu’ils vécussent ensemble comme sainte
Cécile le fit avec son époux. Elle ajoutait en riant: «Ce n’aurait pas
été un grand sacrifice pour lui car voyez ma figure!...»
Mais les choses n’allèrent pas si loin. «Le fiancé, dit le Père
François, ne se possédait pas de satisfaction. Sa joie fut de courte
durée. Peu après, Dieu lui envoya une douleur de côté. Éclairé d’en
haut, il comprit que son mal était grave, se résigna chrétiennement et
fit une sainte mort que les mérites et les prières de sa vertueuse
fiancée ne contribuèrent pas peu à lui obtenir.»
* * * * *
A la suite de ce décès, Catherine, craignant de nouvelles sollicitations
matrimoniales et sentant s’augmenter son aversion pour le monde, obtint
de sa protectrice la permission d’entrer dans un couvent de Capucines
comme résidente laïque. Elle ne voulut, d’ailleurs, pas prendre le
voile. Car, à cette époque, la vocation religieuse ne la sollicitait
nullement. Et elle éprouvait déjà cet éloignement pour les communautés
de femmes qui, plus tard, comme nous le verrons, fit d’elle non une
Carmélite mais--un Carme.
Chez les Capucines, sa vie spirituelle devint de plus en active; ses
journées et souvent ses nuits étaient toutes d’oraison. Elle demeurait
si perdue en Dieu que, quand les circonstances l’obligeaient de donner
quelque attention aux choses de l’extérieur, ce n’était qu’avec un
pénible effort qu’elle parvenait à y fixer sa pensée.
Un prodige montra bientôt à quel point le ciel la favorisait. Un soir de
Noël, les moniales chantaient matines dans le chœur du haut de leur
église. Selon ses habitudes d’indépendance, durant cet office, Catherine
se retira dans le chœur d’en bas et s’agenouilla devant un autel que
surmontait une statue de la Vierge à l’Enfant. Tandis qu’elle priait, il
lui vint un tel ravissement d’amour qu’il lui sembla qu’elle allait
défaillir.
«Tout à coup, dit son biographe, la sainte Mère détacha son Fils de son
sein virginal et, l’ayant posé sur la table de l’autel, elle joignit les
mains en signe d’adoration, puis inclina sa tête royale pour exprimer le
même sentiment. A cette vue, interdite, transportée d’étonnement,
Catherine se mit à pousser des cris si forts que les religieuses
interrompirent les matines et descendirent en toute hâte. Quand, à leur
tour, elles aperçurent l’Enfant sur l’autel et la Mère en adoration,
elles unirent leurs voix à celle de Catherine et remplirent le saint
lieu de louanges et de bénédictions.»
Catherine aurait souhaité qu’on gardât le secret sur ce miracle. Mais
les religieuses ne l’écoutèrent pas et se hâtèrent d’en répandre le
bruit dans la ville. A partir de ce moment, les Napolitains tinrent la
jeune fille pour leur médiatrice auprès de Dieu et ils furent persuadés
que sa présence parmi eux leur portait bonheur.