CATHERINE DE CARDONNE

I

Il y a quelques années, je fus attiré vers Catherine de Cardonne par

sainte Térèse qui, au XXVIIIe chapitre du _Livre des Fondations_, en

parle avec de grands éloges et rapporte qu’elle lui apparut, en vision

intellectuelle, à une époque où la Réformatrice du Carmel subissait de

fortes entraves à sa mission. La Sainte résume, en quelques traits

saillants, la vie de cette solitaire puis elle ajoute:

«Je la vis sous la forme d’un corps glorieux, entourée de plusieurs

anges. Elle me dit de ne pas me lasser de fonder des monastères et de

continuer mon œuvre. Je me sentis remplie de joie et du désir de

travailler pour Dieu.»

Ce qui m’avait particulièrement frappé, dans ce récit, c’était la fuite

de Catherine au désert et, aussi, le fait que, vêtue en homme, elle

avait eu la part principale dans la fondation d’une communauté de Carmes

déchaussés.

Je voulus en savoir plus long. Mais, tout d’abord, j’eus beau

m’enquérir, interroger l’un, l’autre, parmi les experts en histoire

ecclésiastique, personne ne se trouva pour me procurer les

renseignements dont j’étais avide. Dans ces cas-là, on dirait que les

documents mettent une sorte de malice à se dérober aux recherches.

Je commençais à me décourager et je n’y pensais presque plus, lorsqu’ils

me furent mis sous la main d’une façon tout à fait fortuite.

Je séjournais alors dans une abbaye de Cisterciens mitigés dressant son

clocher pointu, cerné de pins et de cyprès, au centre de cette île

Saint-Honorat qui désigne l’entrée du golfe de Cannes.

* * * * *

Il y avait là une bibliothèque fort bien garnie où, grâce à l’obligeance

des bons religieux, j’avais reçu l’autorisation de pratiquer des

fouilles. Se plaire aux livres cela console d’être obligé de fréquenter

les hommes. Je passais donc des matinées à fureter de rayons en rayons.

Parfois je me tenais à quatre pattes pour déchiffrer les titres des

in-folio massifs qui s’alignaient dans la pénombre au ras du plancher.

Plus souvent, grimpé au sommet d’une échelle roulante, je cueillais un

volume sur une tablette du haut. Si le contenu m’intéressait, je restais

perché des heures, comme un merle sur une branche. L’échelle craquait et

oscillait; mais je ne m’avisais pas qu’il serait beaucoup plus

confortable de descendre, emportant ma trouvaille, et de m’asseoir sur

l’une des quatre chaises qui se miraient dans le parquet luisant de cire

de la longue salle.

A cette époque, le forçat de la plume que je suis, ayant conquis quelque

loisir, n’était point tracassé par le souci de prendre des notes ni de

jeter des lambeaux palpitants de ses pensées en pâture aux rotatives

voraces. Je lisais, sans méthode, _pour mon plaisir_, happant six lignes

ici, un chapitre là, ouvrant un livre, le balayant d’un coup d’œil, le

remettant en place pour passer à un autre, puis à un troisième, selon le

caprice du moment ou le hasard des rencontres.

Comme j’étais tranquille! La vie, cette chape de plomb qui pèse sur nous

d’un poids si rude, s’allégeait. Le Père bibliothécaire, retenu par des

offices fréquents, ne faisait que de rares apparitions. Il s’occupait,

bouche close, à des rangements et ne m’adressait la parole que s’il me

trouvait le nez en l’air, les mains ballantes, rêvassant dans le vide.

Alors, il m’indiquait, en quelques mots, tel émouvant recueil fleuri de

légendes où il estimait que je découvrirais de quoi me parfumer l’âme.

En dehors de ces brèves apparitions, je demeurais l’unique habitant de

la cité des bouquins. Ainsi que le recommande _l’Imitation_, je me

tenais _in angello cum libello_, «dans un petit coin, avec un petit

livre» heureux d’oublier les vaines agitations du siècle et ses tapages

ridicules. Le silence bienfaisant m’enveloppait d’une atmosphère

veloutée, à peine rompu par de graves sonneries de cloches appelant la

communauté à tierces ou à sexte ou par une grosse mouche absurde qui,

furieuse de s’être fourvoyée là, bourdonnait à travers la salle et se

cognait contre les vitres, à la recherche d’une issue.

Trois larges fenêtres donnaient sur la mer. Mais je ne m’y accoudais pas

souvent car je goûte peu cette Méditerranée dont l’inertie et l’azur

invariable semblent bien monotones à qui connut les marées grandioses et

les nuances sans cesse changeantes de l’Océan.

Ce ne fut pas du temps perdu celui que je consumai dans cette chère

bibliothèque: à force d’en feuilleter les livres, je me formai un petit

musée intérieur où s’alignaient, gravées à l’eau-forte, d’austères

physionomies de Saints, de fines miniatures à l’aquarelle, enlevées sur

fond d’or, de Bienheureuses suaves et de ces tableaux des vieux âges où

le sang des martyrs ruisselle en pourpre glorieuse.

Un jour, j’aperçus dans un coin une armoire à panneaux pleins que je

n’avais pas encore explorée. Je l’ouvris et je tombai sur un pêle-mêle

de livres débrochés, entassés là pour la reliure. Un in-quarto gris,

tout poussiéreux, tout frippé faisait saillie au-dessus du tas. Je le

tirai, j’essuyai la poudre qui le déshonorait et je lus ce titre:

_Histoire générale des Carmes et des Carmélites de la réforme de sainte

Térèse, composée par le R. P. François de Sainte-Marie, carme

déchaussé_.

Il y avait cinq tomes, tous plus délabrés les uns que les autres. J’en

ouvris un à l’aventure et, à la première page, je trouvai ceci: _livre

quatrième contenant la vie de Catherine de Cardonne et la fondation du

couvent de la Roda_.

C’était une aubaine, étant donné que, depuis longtemps, je battais les

buissons, en quête de détails sur cette femme extraordinaire.

Tout content de ma découverte, j’emportai les volumes dans ma cellule et

je me mis, sans retard, à les lire--non seulement celui qui traitait de

la Solitaire mais les autres, parce qu’ils parlaient longuement de

sainte Térèse. Car j’ai une telle prédilection pour la lumineuse vierge

d’Avila, je dois tant à ses œuvres que je m’assimile avec joie tout ce

qui se rapporte à son existence et à son action.

D’ailleurs, l’écrit du bon Père François de Sainte-Marie est d’une

lecture fort attrayante. Cet Espagnol raconte avec une exquise bonhomie

des choses admirables et, de plus, comme il est imprégné d’humanisme, il

émaille ses phrases d’allusions aux poètes grecs et latins, de

comparaisons empruntées à la Fable qui leur donne une saveur toute

particulière. Cela fait que sa narration ressemble un peu à un eucologe

dont les pages seraient naïvement encadrées de nymphes et de muses

d’après l’antique.

Voici un exemple de sa manière. Évoquant la Mère Anne de Saint-Augustin,

religieuse éminente du Carmel de Villeneuve de la Xara, il s’écrie: «Si

Théocrite a pu écrire que Lacédémone, après avoir donné le jour à

Hélène, qui cependant fut la cause de la ruine de Troie, n’avait plus

besoin d’autre gloire, que ne nous est-il pas permis de dire de celle

qui a si merveilleusement édifié l’Espagne?»

Je vous le demande, Théocrite appelé en témoignage de la sainteté d’une

moniale ne fournit-il pas, en effet, un argument décisif? Il faudrait

être affligé d’une dévotion bien revêche pour n’en point convenir.

Tel quel, le pieux, docte et ingénu biographe m’enchanta de tous points.

C’est donc d’après les notes que je pris sur sa relation, sur quelques

autres documents et aussi d’après mes songeries alentour que je vous

offre une esquisse--au fusain--de cette amoureuse un peu farouche de

Notre-Seigneur: Catherine de Cardonne.

Le soleil intérieur · 第 16 / 48 题