J’espère, dans les lignes précédentes, avoir fixé les principaux traits
de la physionomie du Saint. Je ne m’étendrai donc pas sur les incidents
qui marquèrent sa réclusion à Assise d’abord, puis à Petra Rubea, à
Fossombrone et enfin à Osimo où il passa les dernières années de sa vie.
Notons seulement que, partout, on le maintint en clôture et que, partout
aussi, malgré les précautions prises pour le dérober à l’empressement
des fidèles, les Grands comme la multitude venaient à lui, attirés par
un aimant mystérieux, et rompaient toutes les barrières. Ses
ravissements, ses envolées persistaient, soit devant témoins, soit qu’il
fût seul dans sa cellule. Il continuait à faire des miracles, à lire
dans les âmes. Il obtenait des conversions d’hérétiques--par exemple
celle d’un duc de Brunswick, luthérien opiniâtre qui avait déconcerté la
dialectique des théologiens les plus autorisés et qui fut conquis à la
vraie foi par l’éloquence brûlante du prisonnier.
Tant de merveilles que Dieu opérait par l’humble moine auraient dû
convaincre ses gardiens qu’ils n’avaient pas affaire à un possédé et les
déterminer à lui rendre le libre exercice de sa mission. Mais point: ils
reconnaissaient volontiers l’empreinte divine sur ses prodiges; ils
louaient l’orthodoxie de ses propos; ils rendaient justice sans
restrictions à ses vertus; et, cependant, ils redoublaient d’efforts
pour que l’éteignoir ne cessât de coiffer cet irréductible luminaire.
Le biographe de Joseph ne sait trop comment s’y prendre pour expliquer
un aussi étrange entêtement. Faute de mieux, afin de ne froisser
personne, il emploie des termes vagues et courtois.
Il écrit: «Le tribunal de l’Inquisition, qui avait constaté la sainteté
de Joseph à Naples, et le pape Urbain VIII avaient, dans leur sagesse,
jugé convenable et nécessaire de tenir un si riche trésor en réserve
pour Dieu qui saurait manifester les œuvres de son serviteur.»
Fort bien. Seulement, lorsque mille faits eurent démontré cette sainteté
jusqu’à l’évidence, pourquoi ne pas lui donner carrière? Pourquoi
prolonger pendant vingt-cinq ans une épreuve dont rien ne semble
légitimer la rigueur?
Avec quelque scrupule qu’on étudie les documents contemporains, on en
revient toujours à la même conjecture: la faculté redoutable que Joseph
possédait de lire dans le fond des cœurs gênait beaucoup de dignitaires
du clergé, sans doute parce qu’ils savaient que leur propre tréfonds ne
fournirait rien d’édifiant à la clairvoyance du Saint. Par suite, ne
pouvant dissimuler à Dieu l’état de leur conscience, ils s’évertuaient,
du moins, à le cacher aux hommes.
Cette hypothèse s’appuie sur l’histoire; en effet, les chroniques nous
apprennent qu’au temps où vécut Joseph, _le sel de la terre_, en Italie
et surtout à Rome, _s’était fort affadi_.