La clôture que Joseph subit à Osimo fut encore plus stricte que les
précédentes. Des cardinaux et des prélats irréprochables, qui l’aimaient
tendrement, le vénéraient et répondaient de sa doctrine, étaient
intervenus pour qu’on lui rendît sa liberté. Mais le Pape alors régnant,
Innocent X, ne crut pas devoir les écouter. Il ordonna que le Saint eût
une chapelle et un jardin à part, fût mis sous la surveillance d’un
compagnon «spécialement choisi» et qu’on ne le laissât voir à personne
sauf à quelques religieux du monastère «d’une discrétion et d’une
sagesse éprouvées», disent les Actes. Ce régime insolite le laissa on ne
peut plus paisible. Comme il l’avait toujours fait, il se soumit sans se
plaindre ni demander le motif de sa captivité. Tous les matins, il se
confessait, se préparait au saint sacrifice par une longue méditation
puis disait sa messe avec un incomparable recueillement. Elle durait
environ une heure «non compris le temps des extases». Le reste du jour
était employé tout entier à l’oraison, soit qu’il se tînt dans sa
cellule, soit qu’il se promenât dans l’enclos qui lui était réservé. On
lui apportait sa nourriture après le repas des Frères. Comme depuis
longtemps son estomac ne supportait plus la viande, il avalait, debout,
un peu de soupe maigre, trois bouchées de pain et quelques légumes cuits
sans assaisonnement. Vu son état de faiblesse, le supérieur lui avait
prescrit l’usage du vin. Par obéissance, il en prenait donc; mais il ne
put se résoudre à le boire pur et il le coupait largement d’eau.
Son gardien ne semble pas s’être beaucoup préoccupé de lui, car on a
noté qu’à plusieurs reprises, deux jours de suite, il oublia de lui
apporter à manger. Le Saint ne lui fit, d’ailleurs, aucune observation.
Très probablement, il ne s’était même pas aperçu de cette négligence.
Tel quel, il s’estimait on ne peut plus heureux. A un religieux qui lui
demanda s’il ne s’ennuyait point, il répondit: «--J’habite une ville,
mais je me sens comme au fond d’une forêt ou plutôt je suis en paradis.»
A un autre qui l’interrogea sur l’emploi de son temps: «--Je me tiens en
Dieu.» Cette brève indication suffit: _il se tenait en Dieu_,
c’est-à-dire que, fondu, par anticipation, dans les splendeurs et les
ferveurs de la Béatitude, il ne percevait plus les choses du monde que
comme un amas de nuées confuses formant un cercle brumeux autour du lac
de lumière où son âme demeurait immergée.
Il accueillait avec un sourire amical ses visiteurs mais il ne leur
parlait pas beaucoup. Certains jours, il se contentait même de les
inviter à chanter avec lui de petits cantiques ingénus qu’il avait
composés.
Il avait alors la voix «merveilleusement claire et douce». Ceux qui
l’ont entendue disent qu’elle évoquait le tintement d’une cloche de
cristal. Ils ajoutent: «Son chant faisait pleurer, excitait à l’amour de
Dieu et révélait, on ne sait comment, l’infinie pureté de son cœur.»
Affable avec tous, le Saint avait pourtant un favori. C’était un
chardonneret dont on lui fit cadeau. Il se garda de le mettre en cage:
«Va, lui dit-il, jouis de la liberté que Dieu t’a donnée. Je n’exige de
toi qu’une chose: quand je t’appellerai, tu viendras et nous louerons
ensemble le Seigneur.»
Il en fut ainsi; l’oiseau voltigeait à son gré dans le jardin, se posait
tantôt sur un arbuste, tantôt sur la fenêtre de la cellule. Dès que
Joseph l’appelait, il venait se poser sur son épaule et accompagnait de
ses roulades les hymnes entonnés par le Saint.
X
C’est dans ce recueillement extrême, dans ce détachement de toutes
choses que le saint passa les six dernières années de son existence. Au
mois d’août 1663, il tomba malade d’une fièvre d’abord intermittente,
bientôt continue qui eut promptement raison de son corps que la flamme
d’amour insatiable qui brûlait en lui avait miné. On fit venir un
médecin qui le tourmenta de saignées et de remèdes saugrenus. Joseph les
acceptait docilement mais il avait un certain sourire qui signifiait
qu’il ne se faisait pas d’illusion sur leur efficacité.
Quand on lui demandait comment il se sentait, il répondait, au début de
sa maladie:--_Le petit âne commence à gravir la montagne._
Plus tard, quand le mal s’aggrava:--_Le petit âne a gravi la moitié de
la montagne._
La veille de sa mort, il dit d’un ton enjoué:--_Le petit âne est arrivé
au sommet de la montagne; il ne peut plus se traîner; c’est ici qu’il va
laisser sa pauvre dépouille._
Le 18 septembre il entra en agonie. La communauté se réunit dans sa
cellule et voici comment les Actes rapportent sa fin:
«Il voulut recevoir le saint viatique, ce qu’il fit avec une piété
angélique et des transports d’amour. Il demanda ensuite
l’extrême-onction; quand l’huile sainte toucha ses membres, il s’écria,
d’une voix forte et sonore, malgré sa faiblesse:--Mon Dieu, quelle
musique, quels parfums dans votre paradis... Je suis heureux!...
«Il se fit lire ensuite la profession de foi et demanda à ses frères le
pardon de ses fautes envers eux. Mais tous versaient des larmes car nul
n’avait rien à lui reprocher.
«A mesure que l’agonie faisait des progrès, le désir de quitter la terre
s’accroissait chez le saint, car il répéta plusieurs fois la parole de
Saint Paul:--_Je désire être dissous, et être avec le Christ!..._
«Après on récita, en langue vulgaire, l’_Ave maris Stella_. Le malade,
qui avait toujours tant aimé la Madone, parut en éprouver du
contentement et il chanta tout doucement un des cantiques qu’il avait
composés: _Salut ma Reine, ma rose sans épines; prie pour moi, fille
d’amour, que je ne meure pas dans le péché!_
«Il s’abandonna ensuite à des mouvements et à des transports très
animés. Interrogé si c’étaient des effets de l’amour de Dieu, il
répondit que oui et il se mit à sourire avec une telle expression de
ravissement que sa joie se communiqua aux assistants. Alors une
splendeur éblouissante illumina son visage et, dans ce même moment il
rendit sa grande âme à son Créateur. C’était quelques minutes avant
minuit. Joseph avait soixante ans et trois mois.»
Un jour, prêchant sur la Trinité, le Saint prononça ces mots: «De même
que le feu, substance une, produit continuellement la lumière et la
chaleur; de même la nature divine du Père produit continuellement la
lumière qui est le Fils et en même temps la chaleur qui est l’Esprit.»
Cette phrase résume toute son existence. Parce que cette chaleur et
cette lumière régnaient en lui, rayonnaient autour de lui, des âmes,
qu’enveloppaient les glaces et les ténèbres du péché, le méconnurent et
le persécutèrent. La prudence humaine disposa des écrans entre ce foyer
d’amour et la multitude accourue pour se réchauffer à son contact.
Joseph souffrait tout sans une plainte, sans un reproche. Il possédait
Dieu; que lui importait le reste?
Au surplus, dès qu’il eut quitté la terre, ainsi qu’il arrive si souvent
dans l’histoire des Saints, les méfiances, les rancunes et les
préventions fondirent comme de la neige au soleil. A peine quelques
années s’étaient écoulées que l’Église le plaçait sur ses autels. Et
parmi ceux qui instruisirent le procès de canonisation, l’on retrouve
quelques-uns de ses plus acharnés contradicteurs de naguère.