Un homme qui tutoie tout le monde, qui morigène les grandes dames, qui
expose à la lumière les profondeurs fangeuses de certaines âmes, qui ne
ménage aucun amour-propre, suscite forcément des haines et des rancunes.
De plus, certains de ses confrères ne digèrent pas qu’il les reprenne
pour leurs négligences à l’office ou pour leur dextérité à tourner, plus
ou moins subtilement, la règle. D’autres le jalousent à cause de son
action irrésistible sur les foules. Des piocheurs d’in-folio virent,
avec mauvaise humeur, son pouvoir de ramener, en un tour de main, au
bercail de l’Église force brebis vagabondes que les arguments de
théologiens patentés n’avaient pu convaincre. Parce que le feu d’amour
divin qui le brûle le fait danser de joie devant le Saint-Sacrement, des
Pharisiens s’encolèrent. Des esprits pointus, qui contesteraient
volontiers à Dieu le droit de se mêler des affaires de ce monde, lui
font un grief de ses envolées et les tiennent pour des prestiges
diaboliques. Enfin il froisse les uns par sa franchise, scandalise les
autres par sa rusticité, inquiète les âmes routinières par les outrances
de son zèle. Nous l’avons déjà dit: trancher sur l’ensemble; c’est ce
que n’importe quelle réunion d’hommes pardonne le plus difficilement aux
grandes âmes et surtout à celles où habite l’Esprit-Saint.
Toutes ces malveillances, toutes ces rancunes, tous ces aveuglements,
toutes ces vanités écorchées vives se coalisèrent et finirent par
trouver un interprète. Ce fut un vicaire épiscopal dont Joseph avait eu
l’occasion de flairer l’âme. Il la trouva malodorante et ne sut cacher
l’impression pénible qu’il en ressentit.
Le vicaire furieux rédigea une dénonciation où l’injure alternait avec
la calomnie. Les faits et les gestes du saint étaient présentés sous le
jour le plus défavorable. Le libelle se terminait par ces mots: «En
résumé, on voit circuler dans la province un braillard de trente-trois
ans. Il se donne pour un autre Messie, traîne les populations après lui
et les charme par de soi-disant prodiges que cette plèbe, incapable de
discernement, accueille comme authentiques. J’ai cru qu’il fallait
empêcher le mal de devenir incurable...»
Le vicaire cacheta sa lettre et l’envoya aux Inquisiteurs de Naples. Or,
à peine la missive fut-elle partie que sa raison s’égara; en même temps
il tomba gravement malade. Pendant plusieurs jours, il divagua d’une
telle force qu’on le jugea tout à fait aliéné. Dieu vengeait son
serviteur. A l’article de la mort, par une grâce de miséricorde, le
calomniateur recouvra son bon sens. Il confessa ses fautes, dit ses
remords, avoua ses mensonges touchant le Saint et ne passa de vie à
trépas qu’après avoir reçu les derniers sacrements.
Depuis assez longtemps, l’Inquisition tenait Joseph à l’œil. Il courait
tant de récits contradictoires sur la personne du Saint, sur sa
doctrine, ses actes et les merveilles dont il était l’instrument que les
gardiens officiels de la foi en vinrent à le soupçonner d’hérésie et
même de possession diabolique. La diatribe du vicaire leur fournit un
motif d’examiner un personnage aussi déconcertant. Ils lancèrent un
mandat d’information par lequel ils lui ordonnèrent de comparaître
devant leur tribunal. Tandis qu’on l’examinerait, il serait détenu chez
les Mineurs conventuels de Naples.
Le Supérieur du monastère de la Grottella se montra très affligé de
cette mesure; ayant eu le loisir d’éprouver la sainteté du Frère, il
avait toujours fermé l’oreille aux insinuations des envieux et il
admirait la blancheur absolue de cette âme qu’une grâce spéciale
soulevait au-dessus des contingences humaines. Après avoir atermoyé, il
communiqua la décision des Inquisiteurs à Joseph, il lui parla de
temporiser. «J’écrirai au Saint-Office, conclut-il, et peut-être
obtiendrai-je un contre-ordre.» Mais Joseph, dont la soumission à
l’Église n’admit jamais de réserves, refusa tout délai.
«Il accueillit avec respect, dit son biographe, l’ordre du tribunal et,
peiné qu’on en contestât la justice, il chercha, autant qu’il était en
lui, à compenser l’hésitation du Supérieur par son empressement à se
mettre en route. Les murmures de ceux qui soutenaient que l’offense
faite à sa personne lésait la congrégation entière le trouvèrent
insensible.»
Il quitta donc Cupertino, qu’il ne devait jamais revoir, le 21 octobre
1638. «Toute la bourgade et le pays environnant s’émurent. On s’abordait
en pleurant et en criant:--Quelle perte nous faisons!... Cependant
Joseph restait aussi calme que s’il fût allé à un triomphe.»
A Naples, les Mineurs Conventuels l’accueillirent assez mal. D’abord, le
fait que l’Inquisition s’occupât de lui, le leur rendait suspect.
Ensuite son «étrangeté» leur déplaisait comme un signe d’indépendance et
presque comme un blâme des pratiques étroites où se confinait leur
dévotion.
Joseph, étant d’une extrême sensibilité, souffrit de leurs rebuffades.
Il ne se plaignit, ni ne récrimina. Mais il avait le cœur affreusement
serré et il éprouvait un sentiment d’extrême solitude qui allait jusqu’à
l’angoisse d’autant que, par surcroît, le soleil intérieur semblait
avoir sombré dans des ténèbres irrémissibles. Ne plus sentir en lui la
présence de Jésus c’était le pire malheur qu’il pût concevoir. Il se
crut abandonné de Dieu. Et il passa des heures à verser des larmes
silencieuses dans un coin de sa cellule. Mais comme il tâchait de
balbutier une formule de résignation, saint Antoine de Padoue lui
apparut dans une gloire et lui dit:--Réjouis-toi, Frère Joseph, Dieu
t’aidera, la Mère de Dieu t’aidera, notre Père saint François t’aidera
également!...
«Dès lors, il reprit sa gaîté coutumière; rassuré par cette apparition,
il se présenta hardiment devant le tribunal.»
Il eut à subir trois interrogatoires dont le secret n’a pas été révélé;
on sait seulement qu’ils furent minutieux et prolongés et que les juges
furent témoins d’un ravissement et d’une envolée qui portèrent dans leur
esprit la conviction que l’inculpé soumis à leur enquête n’avait rien de
commun avec le Mauvais Esprit.
Ils proclamèrent donc, sans restriction, l’innocence de Joseph. Mais, en
même temps, ils ordonnèrent qu’on lui fît quitter la région et qu’on le
tînt désormais le plus possible à l’écart du monde.
Cette sentence permet de conjecturer que les policiers du Saint-Office
ne tenaient pas beaucoup à favoriser la clairvoyance du Saint en ce qui
touche l’état des âmes; qu’elle continuât de se manifester à l’égard des
laïques, ils n’y auraient peut-être pas trouvé trop d’inconvénients.
Mais comme elle n’épargnait point le clergé, ils estimèrent, sans doute,
que la hiérarchie, la discipline et le décorum auraient à en pâtir. Dieu
avait choisi Joseph comme dénonciateur des péchés qui se dissimulent
dans les consciences obscurcies. Les Inquisiteurs ne lui contestaient
pas sa mission. Seulement, par l’effet d’une prudence peut-être
trop--humaine, et aussi, par esprit de corps, ils firent le possible
pour en entraver l’exercice--pour «mettre la lumière sous le boisseau».
Ils envoyèrent le Saint à Rome; il se présenterait au Père Larina,
général de l’Ordre et lui remettrait une lettre qui contenait
probablement des instructions dépourvues de mansuétude. En effet, le
Père Larina reçut le Saint d’une façon très sèche, lui parla d’un ton
sévère et «le traitant comme un coupable, lui assigna une étroite
réclusion en attendant qu’on disposât de lui».
Le Saint, qui goûtait fort les humiliations, y trouvant un remède à
l’amour-propre, ne prononça pas un mot pour son apologie. Sûr d’aimer
Dieu et d’être aimé de Lui, il accepta joyeusement son incarcération.
Quelques privilégiés ayant obtenu permission de le visiter, le
plaignaient et s’étonnaient de sa soumission.
«J’obéis, j’obéis, répondit-il, tout va bien puisque Dieu fait que je me
laisse guider par l’obéissance comme l’aveugle par son chien.»
Cependant le bruit de ses vertus se répandait de plus en plus dans Rome.
C’est en vain qu’on épaississait les murailles entre les âmes et lui,
Dieu se jouait de ces vaines précautions et faisait filtrer la lumière
surnaturelle à travers les moellons qu’on lui opposait.
C’est ainsi qu’un prélat de la cour pontificale, Nicolas Albergati, eut
occasion de vérifier qu’entre autres dons extraordinaires, le Saint
possédait celui de prophétie. Voici son témoignage:
«Étant venu aux Saints-Apôtres dans la pensée de visiter le frère
Joseph, je ne trouvai personne pour me conduire à lui, mais j’appris
qu’il logeait près du clocher. Je montai un escalier et je me rencontrai
en face avec un religieux qui, sans m’avoir jamais vu, me salua en ces
termes, que je reproduis textuellement:--_Eh! comment un cardinal
vient-il visiter un pauvre moine bon à rien?_ L’humilité du langage de
mon interlocuteur me fit supposer que ce pouvait être le frère Joseph.
En effet, c’était lui. Je l’avertis que je n’étais pas cardinal. Mais il
me répondit en riant:--_C’est bon! C’est bon!_ Nous nous entretînmes
environ une demi-heure et je me retirai très édifié.
«Le même jour, après dîner, j’étais chez moi. Un conventuel se fit
introduire et se présenta comme le compagnon du frère Joseph. Il
m’apprit que celui-ci venait de lui dire:--_Un prélat, avec qui j’ai
parlé ce matin, a semblé prendre en plaisanterie quelques mots de
cardinalat. Nous verrons bientôt si je me suis trompé ou non._
«Je congédiai le religieux de la manière qu’eût fait à ma place tout
homme sensé. La prédiction s’est pourtant vérifiée.»
En effet, quelques mois plus tard, Albergati fut promu cardinal par le
pape Innocent X. Il ne s’y attendait nullement.
Les faits de ce genre se comptent en grand nombre dans l’histoire du
Saint.
Cependant, quelque soin qu’on mît à le tenir au secret, Rome commençait
à s’occuper de lui. Les cinq ou six ecclésiastiques qui parvinrent
jusqu’à lui et qui l’entretinrent ne cachaient pas leur étonnement et
leur admiration. D’autres l’avaient vu s’élever de terre à l’église. On
en parlait dans tous les coins de la ville. Ces rumeurs et les
commentaires qu’ils suscitaient arrivèrent aux oreilles du Pape qui
voulut le voir.
C’était alors Urbain VIII, pontife très occupé de politique et qui
montrait du goût pour les choses de la guerre. Il aimait à tracer des
plans de fortifications, établissait des manufactures d’armes, fondait
de l’artillerie, accumulait des munitions et recrutait des soldats.
* * * * *
Soit dit en passant, lorsque, au cours des âges, on rencontre de ces
Papes guerriers que le soin d’accroître le domaine du Saint-Siège ou de
le militariser absorbe à ce point, on ne peut s’empêcher d’éprouver
quelque surprise. Car enfin passer des revues, conduire des sièges,
livrer des batailles, tenir la poudre sèche et les sabres bien affûtés,
est-ce un rôle qui convienne au représentant de celui qui a dit: «_Je
laisse ma paix avec vous, je vous donne ma paix?_» Si Notre-Seigneur
avait approuvé les armes et les combats, après que saint Pierre eut
coupé l’oreille droite de Malchus, il aurait peut-être prescrit à
l’apôtre de lui trancher aussi l’oreille gauche. Au contraire, il fait
remettre le glaive au fourreau, et il déclare: «_Celui qui tire l’épée,
périra par l’épée._» Pourquoi tels de ses Vicaires se sont-ils conduits
comme si cette parole de l’Évangile était lettre morte?
Je sais: il y avait le pouvoir temporel et, par suite, un domaine à
sauvegarder. Mais précisément ces territoires il fallut les administrer,
les défendre contre les convoitises des empereurs, des rois et des
républiques; certains papes cédèrent même à l’ambition de l’arrondir aux
dépens du voisin. Or si l’on récapitule l’histoire de l’Église, on
s’apercevra tout de suite qu’elle relate une série de catastrophes et
d’humiliations, provenant, presque toutes, du fait que le Souverain
Pontife assumait une double tâche: d’une part, mener au salut éternel
les âmes de bonne volonté selon la tradition apostolique, d’autre part,
guerroyer et politiquer comme si le royaume de Jésus-Christ eût été de
ce monde.
Je me trompe peut-être mais il me semble que les désastres infligés sans
cesse au pouvoir temporel et finalement le rapt des États romains par la
maison de Savoie démontrent que Dieu n’approuvait guère ce dualisme.
Le pouvoir temporel n’existe plus. La Papauté s’en trouve-t-elle
diminuée? Nullement, car libéré du souci d’agir en prince de la terre
vis-à-vis des princes de la terre, le successeur des Apôtres peut se
donner, désormais, tout entier à sa mission surnaturelle.
Il y eut Jules II qui endossait la cuirasse, prenait des villes
d’assaut, excommuniait tour à tour le Roi de France et les Vénitiens
selon qu’il disputait à celui-là, ou à ceux-ci des provinces sur
lesquelles ni lui ni ses compétiteurs n’avaient beaucoup de droits.--Et
il y eut Pie X, le saint Pape, objet de notre vénération fidèle.
Méprisant les finasseries diplomatiques, foudroyant l’hérésie, dénué de
biens terrestres, riche de l’Esprit Saint il répandit un si large
rayonnement sur l’univers spirituel que, depuis son décès, nous portons
encore son deuil.
* * * * *
Pour en revenir à Urbain VIII, on doit reconnaître que, tout en donnant
de l’attention à la stratégie, il ne négligeait pas entièrement le
ministère des âmes. La réforme des ordres monastiques l’occupa. C’est
pourquoi quand il apprit que Joseph était considéré par certains comme
un élément de trouble dans la famille franciscaine, par d’autres, comme
un modèle de sainteté que ses frères feraient bien d’imiter, il voulut
examiner lui-même l’homme qui suscitait ces opinions contradictoires. Il
commanda donc au Père Larina de le lui amener.
Le Général était bien revenu de sa méfiance à l’égard du Saint. C’est
qu’en effet, un esprit droit ne pouvait le fréquenter un peu de temps
sans rendre justice aux vertus incomparables que Dieu manifestait en
cette âme. Excellent religieux, le Père se félicitait donc qu’un tel
foyer d’amour divin flambât auprès de lui.
Le jour fixé pour l’audience arriva. Le Pape, entouré de deux prélats,
se tenait assis dans l’une des salles du Vatican où Joseph et le Général
furent introduits sitôt entrés.
Comme le Saint se prosternait pour baiser les pieds du saint Père, un de
ces ravissements impétueux dont il avait coutume s’empara de lui. Il
poussa un grand cri, quitta le plancher, et resta les bras étendus, les
yeux au ciel, à la hauteur du chapiteau des colonnes qui supportaient la
voûte.
«Pénétré d’une religieuse terreur, rapportent les actes, le Souverain
Pontife se tourna vers le Général et lui dit:--Si frère Joseph meurt
sous mon règne, je déposerai du prodige dont je suis témoin.»
Joseph ne redescendit sur le plancher que quand le Père Larina le lui
eut commandé au nom de la sainte obéissance.
Le Pape, toujours fort ému, le congédia sans lui poser de questions.
Mais, peu après, il ordonna de garder le Saint en réclusion dans un
couvent de l’Observance, ailleurs qu’à Rome.
Quoique très peiné de perdre le Frère, le Général se hâta d’obéir et,
donnant des instructions pour que sa clôture demeurât très étroite, il
l’envoya dans un monastère d’Assise.