cercle de lumière qui l'entoure, quand vous levez les regards vers lui
du milieu de la croix, vous n'avez pas besoin de continuer à voyager à
la recherche de cathédrales, car la salle d'attente de n'importe quelle
station est un endroit bien mieux fait pour vous; mais, s'il vous
confond et vous ravit d'abord, alors plus vous le connaîtrez, plus
votre étonnement grandira. Car il n'est pas possible à l'imagination
et aux mathématiques unies de faire avec du verre et de la pierre
quelque chose de plus noble ou de plus puissant que cette procession de
verrières, ni rien qui donne plus l'impression de la hauteur et dont la
hauteur réelle ait été déterminée par un calcul aussi réfléchi et
aussi prudent.
9. Du pavé à la clef de voûte il n'y a que 132 pieds
français--environ 130 anglais. Songez seulement, vous qui avez été en
Suisse--que la chute du Staubbach à 900 pieds[195]. Bien mieux, le
rocher de Douvres au-dessous du château, juste où finit la promenade,
est deux fois aussi haut, et les petits cokneys qui paradent sur
l'asphalte à la polka militaire, se croient, je pense, aussi grands;
mais avec les petits logements, huttes et cahutes qu'ils ont mis autour,
ils ont réussi à le faire paraître de la grandeur d'un four à chaux
moyen. Pourtant il a deux fois la hauteur de l'abside d'Amiens! et il
faut une solide construction pour qu'en ne se servant que de morceaux de
chaux comme ceux qu'on peut extraire dans le voisinage de la Somme, on
arrive à faire durer 600 ans une œuvre seulement moitié moins haute.
10. Cela demande une bonne construction, dis-je, et vous pouvez même
affirmer la meilleure qui fut jamais ou sera vraisemblablement vue de
longtemps sur le sol immuable et fécond où l'on pouvait compter que se
maintiendrait à jamais un pilier quand il avait été bien édifié, et
où des nefs de trembles, des vergers de pommes, et des touffes de
vigne, fournissaient le modèle de tout ce qui pouvait le plus
magnifiquement devenir sacré dans la permanence de la pierre sculptée.
Du bloc brut placé sur l'extrémité du Bethel druidique à _cette_
Maison du Seigneur et cette porte du Ciel au bleu vitrage[196], vous
avez le cours entier et l'accomplissement de tout l'amour et de tout
l'art des architectes religieux du nord.
11. Mais remarquez encore et attentivement que cette abside d'Amiens
n'est pas seulement la meilleure, mais la première chose exécutée
parfaitement en ce genre par la chrétienté du nord. Aux pages 323 et
327[197] du tome VI de M. Viollet-le-Duc vous trouverez l'histoire
exacte du développement de ces ogives à travers lesquelles vient
briller en ce moment à vos yeux la lumière de l'orient, depuis les
formes moins parfaites, les premières ébauches de Reims; et l'apogée
de la parfaite justesse fut si éphémère, qu'ici, de la nef au
transept, bâti seulement dix ans plus tard, il y a déjà un petit
changement dans le sens non de la décadence mais d'une précision plus
grande qu'il n'est absolument nécessaire[198]. Le point où commence la
décadence on ne peut pas, parmi les charmantes fantaisies qui
suivirent, le fixer exactement; mais exactement et indiscutablement nous
savons que cette abside d'Amiens est la première œuvre d'une parfaite
pureté de vierge--le Parthénon, encore en ce sens,--de l'architecture
gothique.
12. Qui la bâtit, demanderons-nous? Dieu et l'homme est la première et
la plus fidèle réponse. Les étoiles dans leur cours la bâtirent et
les nations. L'Athéné des Grecs a travaillé ici, et le Père des
dieux romains, Jupiter, et Mars Gardien. Le Gaulois a travaillé ici, et
le Franc, le chevalier normand, le puissant Ostrogoth, et l'Anachorète
amaigri d'Idumée.
L'homme qui la bâtit effectivement se préoccupait peu que vous le
sachiez jamais, et les historiens ne le glorifient pas; tous les blasons
possibles de coquins et de fainéants, vous pouvez les trouver dans ce
qu'ils appellent leur «histoire»; mais c'est probablement la première
fois que vous lisez le nom de Robert de Luzarches. Je dis, il se
préoccupât peu, nous ne sommes pas sûrs qu'il se préoccupât du
tout. Il ne signe son nom nulle part, autant que je sache. Vous
trouverez peut-être çà et là dans l'édifice des initiales
récemment gravées par de remarquables visiteurs anglais désireux
d'immortalité. Mais Robert le constructeur ou au moins le maître de la
construction, n'a gravé les siennes dans aucune pierre. Seulement
quand, après sa mort, la pierre angulaire de la cathédrale eût été
découverte avec des acclamations, pour célébrer cet événement on
écrivit la légende suivante, rappelant le nom de tous ceux qui avaient
eu leur part ou leur parcelle du travail,--dans le milieu du labyrinthe
qui alors existait dans les dallages de la nef. Il faut que vous la
lisiez d'une voix légère; elle fut gaiement rimée pour vous par la
pure gaieté française qui ne ressemblait pas le moins du monde à
celle du _Théâtre des Folies._
En l'an de Grâce mil deux cent
Et vingt, fut l'œuvre de cheens
Premièrement encomenchie.
A donc y ert de cheste evesquie
Evrart, evêque bénis;
Et, Roy de France, Loys
Qui fut fils Philippe le Sage.
Qui maistre y est de l'œuvre
Maistre Robert estoit només
Et de Luzarches surnomés.
Maistre Thomas fu après lui
De Cormont. Et après, son filz
Maistre-Regnault, qui mestre
Fist a chest point chi clieste lectre
Que l'incarnation valoit
Treize cent, moins douze, en faloit.
13. J'ai écrit les chiffres en lettres, autrement le mètre n'eût pas
été clair.--En réalité, ils étaient représentés ainsi «IIC et
XX» «XIIIC moins XII». Je cite l'inscription d'après l'admirable
petit livre de M. l'abbé Rozé: _Visite à la Cathédrale d'Amiens_--(Sup.
Lib. de Mgr l'Évêque d'Amiens, 1877),--que chaque voyageur
reconnaissant devrait acheter, car je vais seulement en voler un petit
morceau çà et là. Je souhaiterais seulement qu'il y eût eu aussi à
voler une traduction de la légende; car il y a un ou deux points à la
fois de doctrine et de chronologie sur lesquels j'aurais aimé avoir
l'opinion de l'abbé. Toutefois, le sens principal de la poésie vers
par vers, nous paraît être ce qui suit:
En l'an de grâce douze cent
Vingt, l'œuvre tombant alors en ruine
Fut d'abord recommencée,
Alors était de cet évêché
Éverard l'Évêque béni
Et roi de France Louis
Qui était fils de Philippe le Sage.
Celui qui était maître de l'œuvre
Était appelé Maître Robert
Et nommé de plus de Luzarche.
Maître Thomas fut après lui
De Cormont. Et après lui son fils
Maître Reginald qui pour être mis
À ce point-ci, fit ce texte
Quand l'Incarnation fut vérifiée
Treize cents moins douze qu'il s'en fallait.
De cette inscription, tandis que vous êtes là où elle était jadis
(elle a été mise ailleurs quand on a poli l'ancien pavé, dans
l'année même je le constate avec tristesse, de mon premier voyage sur
le continent, en 1828, alors que je n'avais pas encore tourné mon
attention vers l'architecture religieuse), quelques points sont à
retenir--si vous avez encore un peu de patience.
14. «L'œuvre» c'est-à-dire l'Œuvre propre d'Amiens, sa cathédrale,
était «déchéant», tombant en ruine pour la--je ne puis pas dire
tout de suite si c'était la--quatrième, cinquième ou quantième
fois--dans l'année 1220. Car c'était une chose extraordinairement
difficile pour le petit Amiens qu'un travail pareil fût bien exécuté
tant le diable travaillait durement contre lui. Il bâtit sa première
église épiscopale (guère plus que le tombeau-chapelle de
Saint-Firmin) vers l'an 330, juste à côté de l'endroit où est la
station du chemin de fer sur la route de Paris[199]. Mais après avoir
été lui-même à peu près détruit, avec sa chapelle et le reste, par
l'invasion franque, s'étant ressaisi et ayant converti ses Francs, il
en bâtit une autre, et une cathédrale proprement dite, dans
l'emplacement de l'actuelle, sous l'évêque Saint-Save (Saint-Sauve ou
Salve). Mais même cette véritable cathédrale était toute en bois, et
les Normands la brûlèrent en 881. Reconstruite, elle resta debout deux
cents ans; mais fut en grande partie détruite par la foudre en 1019.
Rebâtie de nouveau, elle et la ville furent plus ou moins brûlées
ensemble par la foudre en 1107. Mon auteur dit tranquillement: «Un
incendie provoqué par la même cause détruisit la ville, et une partie
de la cathédrale.» La «partie» ayant été rebâtie encore une fois,
le tout fut de nouveau réduit en cendres, «réduit en cendre; par le
feu du ciel en 1218, ainsi que tous les titres, les martyrologes, les
calendriers, et les archives de l'évêché et du chapitre».
C'était alors la cinquième cathédrale, d'après mon compte, qui était en
«cendres» selon M. Gilbert--en ruine certainement--déchéante--et
une ruine qui eût été l'absolu découragement pour les habitants
d'une ville moins vivante,--en 1218. Mais ce fut plutôt un grand
stimulant pour l'évêque Évrard et son peuple que la vue de ce terrain
qui s'offrait à eux dégagé comme il l'était; et la foudre (feu de
l'enfer, pas du ciel, reconnu pour une plaie diabolique, comme en
Égypte) devait être bravée jusqu'au bout. Ils ne mirent que deux ans,
vous le voyez, à se reprendre et ils se mirent à l'œuvre en 1220, eux,
et leur évêque, et leur roi, et leur Robert de Luzarches. Et cette
cathédrale qui vous reçoit en ce moment sous ses voûtes fut ce
que surent faire leurs mains dans leur puissance.
16. Leur roi était «adonc», à cette époque, Louis VIII qui est
encore désigné sous le nom de fils de Philippe-Auguste ou de Philippe
le Sage, parce que son père n'était pas mort en 1220; mais il doit
avoir abandonné le gouvernement du royaume à son fils, comme son
propre père l'avait fait pour lui; le vieux et sage roi se retirant
dans son palais et de là guidant silencieusement les mains de son fils,
très glorieusement encore pendant trois ans.
Mais, ensuite--et ceci est le point sur lequel j'aurais surtout désiré
avoir l'opinion de l'abbé--Louis VIII mourut de la fièvre à
Montpensier en 1226. Et la direction entière des travaux essentiels de
la cathédrale, et le principal honneur de sa consécration, comme nous
le verrons tout à l'heure, émana de saint Louis, pendant une durée de
quarante-quatre ans. Et l'inscription fut placée «à ce point-ci» par
le dernier architecte, six ans après la mort de Saint Louis. Comment se
fait-il que le grand et saint roi ne soit pas nommé?
Je ne dois pas, dans cet abrégé pour le voyageur, perdre du temps à
donner des réponses conjecturales aux questions que chaque pas ici fera
surgir du temple saccagé. Mais celle-ci en est une très grave; et doit
être gardée en nos cœurs jusqu'à ce que nous puissions peut-être en
avoir l'explication. D'une chose seulement nous sommes sûrs, c'est
qu'au moins l'honneur aussi bien pour les fils des rois que pour les
fils des artisans est toujours donné à leurs pères; et que,
semble-t-il, le plus grand honneur de tous, est donné ici à Philippe
le Sage. De son palais, non de parlement, mais de paix, sortit dans les
années où ce temple fut commencé d'être bâti, un édit de
véritable pacification: «Qu'il serait criminel pour tout homme de
tirer vengeance d'une insulte ou d'une injure avant quarante jours à
partir de l'offense reçue--et alors seulement avec l'approbation de
l'Évêque du Diocèse.» Ce qui était peut-être un effort plus avisé
pour mettre fin au système féodal pris dans son sens saxon[200]
qu'aucun de nos projets récents destinés à mettre fin au système
féodal pris dans son sens normand.
18. «À ce point-ci». Le point notamment du Labyrinthe incrusté dans
le pavé de la cathédrale: emblème consacré d'un grand nombre de
choses pour le peuple, qui savait que le sol sur lequel il se tenait
était saint, comme la voûte qui était au-dessus de sa tête. Surtout,
c'était pour lui un emblème de noble vie humaine,--aux portes
étroites, aux parois resserrées, avec une infinie obscurité et
l'_inextricabilis error_ de tous côtés, et, dans ses profondeurs, la
nature brutale à dompter.
19. C'est cette signification depuis les jours les plus fièrement
héroïques et les plus saintement législateurs de la Grèce, que ce
symbole a toujours apporté aux hommes versés dans ses traditions: pour
les écoles des artisans il signifiait de plus la noblesse de leur art
et sa filiation directe avec l'art divinement terrestre de Dédale, le
bâtisseur de labyrinthes, et le premier sculpteur à qui l'on doit une
représentation pathétique[201] de la vie humaine et de la mort.
20. Le caractère le plus absolument beau du pouvoir de la vraie foi
chrétienne-catholique est en ceci qu'elle reconnaît continuellement
pour ses frères--bien plus pour ses pères, les peuples aînés qui
n'avaient pas vu le Christ; mais avaient été remplis de l'Esprit de
Dieu; et avaient obéi dans la mesure de leur connaissance à sa loi non
écrite. La pure charité et l'humilité de ce caractère se voient dans
tout l'art chrétien, selon sa force et sa pureté de race, mais il
n'est nulle part aussi bien et aussi pleinement saisi et interprété
que par les trois grands poètes chrétiens-païens, le Dante, Douglas
de Dunkeld[202], et Georges Chapman. La prière par laquelle le dernier
termine l'œuvre de sa vie est, autant que je sache, la plus parfaite et
la plus profonde expression de la religion naturelle qui nous ait été
donnée en littérature; et si vous le pouvez, priez-la ici, en vous
plaçant sur l'endroit où l'architecte a écrit un jour l'histoire du
Parthénon du christianisme.
21. «Je te prie, Seigneur, père et guide de notre raison, fais que
nous puissions nous souvenir de la noblesse dont tu nous a ornés et que
tu sois toujours à notre main droite et à notre gauche[203], tandis
que se meuvent nos volontés; de sorte que nous puissions être purgés
de la contagion du corps et des affections de la brute et les dominer et
les gouverner; et en user, comme il convient aux hommes, ainsi que
d'instruments. Et alors que tu fasses cause commune avec nous pour le
redressement vigilant de notre esprit et pour sa conjonction, à la
lumière de la vérité, avec les choses qui sont vraiment.
«Et en troisième lieu, je te prie, toi le Sauveur, de dissiper
entièrement les ténèbres qui emprisonnent les yeux de nos âmes, afin
que nous puissions bien connaître qui doit être tenu pour Dieu, et qui
pour mortel. _Amen_[204].»
Et après avoir prié cette prière ou au moins l'avoir lue avec le
désir d'être meilleur (si vous ne le pouvez pas, il n'y a aucun espoir
que vous preniez à présent plaisir à aucune œuvre humaine de haute
inspiration, que ce soit poésie, peinture ou sculpture) nous pouvons
nous avancer un peu plus à l'ouest de la nef, au milieu de laquelle,
mais seulement à quelques yards de son extrémité, deux pierres plates
(le bedeau vous les montrera), l'une un peu plus en arrière que
l'autre, sont posées sur les tombes des deux grands évêques, dont
toute la force de vie fut donnée, avec celle de l'architecte, pour
élever ce temple. Leurs vraies tombes sont restées au même endroit;
mais les tombeaux élevés au-dessus d'elles, changés plusieurs fois de
place, sont maintenant à votre droite et à votre gauche quand vous
regardez en arrière vers l'abside, sous la troisième arche entre la
nef et les bas côtés.
23. Tous deux sont en bronze, fondus d'un seul jet et avec une maîtrise
insurpassable, et à certains égards inimitable, dans l'art du fondeur.
«Chef-d'œuvres de fonte, le tout fondu d'un seul jet, et
admirablement[205].» Il n'y a que deux tombeaux semblables qui existent
encore en France, ceux des enfants de saint Louis. Tous ceux du même
genre, et il y en avait un grand nombre dans toute grande cathédrale
française ont été d'abord arrachés des sépultures qu'ils
couvraient, afin d'ôter à la France la mémoire de ses morts; et
ensuite fondus en sous et centimes, pour acheter de la poudre à canon
et de l'absinthe à ses vivants,--par l'esprit de Progrès et de
Civilisation dans sa première flamme d'enthousiasme et sa lumière
nouvelle, de 1789 à 1800.
Les tombeaux d'enfants, placés chacun d'un côté de l'autel de saint
Denis, sont beaucoup plus petits que ceux-ci, quoique d'un plus beau
travail. Ceux auprès de qui vous êtes en ce moment sont _les deux
seuls tombeaux de bronze de ses hommes des grandes époques_, qui
subsistent en France!
24. Et ce sont les tombes des pasteurs de son peuple, qui pour elle ont
élevé le premier temple parfait à son Dieu; celle de l'évêque
Évrard est à votre droite et porte gravée autour de sa bordure cette
inscription[206]:
«Celui qui nourrit le peuple, qui posa les fondations de ce
Monument, aux soins de qui la cité fut confiée
Ici dans un baume éternel de gloire repose Évrard.
Un homme compatissant à l'affligé, le protecteur de la veuve,
de l'orphelin
Le gardien. Ceux qu'il pouvait, il les réconfortait de ses dons.
Aux paroles des hommes,
Si douces, un agneau; si violentes, un lion; si orgueilleuses,
un acier mordant».
L'anglais dans ses meilleurs jours, ceux d'Élisabeth, est une langue
plus noble que ne fut jamais le latin; mais son mérite est dans la
couleur et l'accent, non pas dans ce qu'on pourrait appeler la
condensation métallique ou cristalline. Et il est impossible de
traduire la dernière ligne de cette inscription en un nombre aussi
restreint de mots anglais. Remarquez d'abord que les amis et ennemis de
l'évêque sont mentionnés comme tels en paroles, non en actes, parce
que les paroles orgueilleuses, ou moqueuses, ou flatteuses des hommes
sont en effet ce que sur cette terre les doux doivent savoir supporter
et bien accueillir rieurs actes, c'est aux rois et aux chevaliers à
s'en occuper; non que les évêques ne missent souvent la main aux actes
aussi; et dans la bataille, il leur était permis de frapper avec la
masse, mais non avec l'épée, ni la lance--c'est-à-dire non de «faire
couler le sang». Car il était présumé qu'un homme peut toujours
guérir d'un coup de masse (ce qui cependant dépendait de l'intention
de l'évêque qui le donnait). La bataille de Bouvines, qui est en
réalité une des plus importantes du moyen âge fut gagnée contre les
Anglais, (et en outre contre les troupes auxiliaires d'Allemands qui
marchaient sous Othon,) par deux évêques français (Senlis et
Bayeux)--qui tous deux furent les généraux des armées du roi de
France, et conduisirent ses charges. Notre comte de Salisbury se rendit
à l'évêque de Bayeux en personne.
25. Notez de plus qu'un des pouvoirs les plus mortels et les plus
diaboliques des mots méchants, ou pour le mieux nommer, du blasphème,
a été développé dans les temps modernes par les effets de
l'«argot», quelquefois d'intention très innocente et joyeuse.
L'argot, dans son essence, est de deux sortes. Le «Latin des Voleurs»,
langage spécial des coquins employé pour ne pas être compris;
l'autre, le meilleur nom à lui donner serait peut-être le Latin des
Manants!--les mots abaissants ou insultants inventés par des gens vils
pour amener les choses qu'eux-mêmes tiennent pour bonnes à leur propre
niveau ou au dessous.
Le plus grand mal certainement que peut faire cette sorte de blasphème
consiste en ceci qu'il rend souvent impossible d'employer des mots
communs sans y attacher un sens dégradant ou risible. Ainsi je n'ai pas
pu terminer ma traduction de cette épitaphe, comme a pu le faire le
vieux latiniste, avec l'image absolument exacte: «À l'orgueilleux une
lime», à cause de l'abus du mot dans le bas anglais qui garde, mais
méchamment, l'idée du XIIIe siècle. Mais la force _exacte_ du symbole
est ici dans son allusion au travail du joaillier taillant à facettes.
Un homme orgueilleux est souvent aussi un homme précieux et peut être
rendu plus brillant à la surface, et la pureté de son être intérieur
mieux découverte, par un bon limage.
26. Telles qu'elles sont, ces six lignes latines--expriment--au mieux
mieux[207]--l'entier devoir d'un évêque[208]--en commençant par son
office pastoral--_Nourrir_ mon troupeau--qui _pavit_ populum. Et soyez
assuré, bon lecteur que ces temps-là n'auraient jamais été capables
de vous dire ce qu'était le devoir d'un évêque, ou de tout autre
homme, s'ils n'avaient pas eu chaque homme à sa place, l'ayant bien
remplie et ne l'avaient pas vu la bien remplir. La tombe de l'évêque
Geoffroy est à votre gauche et son inscription est:
«Regardez, les membres de Godefroy reposent sur leur
humble couche.
Peut-être nous en prépare-t-il une moindre ou égale.
Celui qu'ornèrent les deux lauriers jumeaux de la médecine
Et de la loi divine, les deux ornements lui convinrent.
Resplendissant homme d'Eu, par qui le trône d'Amiens
S'est élevé dans l'immensité, puisses-_tu_ être encore plus
grand dans le ciel. »
_Amen._
Et maintenant enfin--cet hommage rendu et cette dette de reconnaissance
acquittée--nous nous détournerons de ces tombes et nous irons dehors
à une des portes ouest--et de cette manière nous verrons graduellement
se lever au-dessus de nous l'immensité des trois porches et des
pensées qui y sont sculptées.
27. Quelles dégradations ou changements elles ont eu à subir, je ne
vous en dirai rien aujourd'hui, excepté la perte «inestimable» des
grandes vieilles marches datant de la fondation, découvertes,
s'étendant largement d'un bout à l'autre pour tous ceux qui venaient,
sans murailles, sans séparations, ensoleillées dans toute leur
longueur par la lumière de l'ouest, la nuit éclairées seulement par
la lune et les étoiles, descendant raides et nombreuses la pente de la
colline--finissant une à une, larges et peu nombreuses au moment
d'arriver au sol et usées par les pieds des pèlerins pendant
six cents ans. Ainsi les ai-je vues une première et une deuxième
fois--maintenant de telles choses ne pourront jamais plus être vues.
Dans la façade ouest, elle-même, au dessus, il ne reste pas beaucoup
de la vieille construction; mais dans les porches, à peu près
tout--excepté le revêtement extérieur actuel avec sa moulure de roses
dont un petit nombre de fleurs seulement ont été épargnées çà et
là. Mais la sculpture a été soigneusement et honorablement conservée
et restaurée sur place, les piédestaux et les niches restaurés çà
et là avec de la terre glaise, et certains que vous voyez blancs et
crus, entièrement resculptés; néanmoins, l'impression que vous pouvez
recevoir du tout est encore ce que le constructeur a voulu et je vous
dirai l'ordre de sa théologie sans plus de remarques sur le
délabrement de son œuvre.
Vous vous trouverez toujours bien, en regardant n'importe quelle
cathédrale, de bien fixer vos quatre points cardinaux dès le début;
et de vous rappeler que, quand vous entrez, vous regardez et avancez
vers l'est, et que, s'il y a trois porches d'entrée, celui qui est à
votre gauche en entrant est le porche septentrional, celui qui est à
votre droite, le porche méridional. Je m'efforcerai dans tout ce que
j'écrirai désormais sur l'architecture d'observer la simple règle de
toujours appeler la porte du transept du nord la porte nord; et celle
qui, sur la façade ouest, est de ce même côté nord, porte
septentrionale, et ainsi pour celles des autres côtés.
Cela épargnera à la fin beaucoup d'imprimé et de confusion, car une
cathédrale gothique a presque toujours ces cinq grandes entrées, qui
sont faciles à reconnaitre, si on y prend garde au début, sous les
noms de la porte centrale (ou porche), porte septentrionale, porte
méridionale, porte nord et porte sud.
Mais, si nous employons les termes droite et gauche, nous devrons
toujours en les employant nous considérer comme sortant de la
cathédrale et descendant la nef--tout le côté et les bas côtés nord
du bâtiment étant par conséquent son côté droit et le côté sud,
son côté gauche. Car nous n'avons le droit d'employer ces termes de
droite et de gauche que relativement à l'image du Christ dans l'abside
ou sur la croix, ou bien à la statue centrale de la façade ouest, que
ce soit celle du Christ, de la Vierge ou d'un saint. À Amiens cette
statue centrale, sur le «trumeau» ou pilier qui supporte et partage en
deux le porche central, est celle du Christ Emmanuel[209]--Dieu _avec_
nous. À sa droite et à sa gauche occupant la totalité des parois du
porche central, sont les apôtres et les quatre grands prophètes.
Les douze petits prophètes se tiennent côte à côte sur la façade,
trois sur chacun de ses grands trumeaux. Le porche septentrional est
dédié à saint Firmin, le premier missionnaire chrétien à Amiens.
Le porche méridional à la Vierge.