Et si vous ne vous sentez pas pris d'admiration pour ce chœur et le

cercle de lumière qui l'entoure, quand vous levez les regards vers lui

du milieu de la croix, vous n'avez pas besoin de continuer à voyager à

la recherche de cathédrales, car la salle d'attente de n'importe quelle

station est un endroit bien mieux fait pour vous; mais, s'il vous

confond et vous ravit d'abord, alors plus vous le connaîtrez, plus

votre étonnement grandira. Car il n'est pas possible à l'imagination

et aux mathématiques unies de faire avec du verre et de la pierre

quelque chose de plus noble ou de plus puissant que cette procession de

verrières, ni rien qui donne plus l'impression de la hauteur et dont la

hauteur réelle ait été déterminée par un calcul aussi réfléchi et

aussi prudent.

9. Du pavé à la clef de voûte il n'y a que 132 pieds

français--environ 130 anglais. Songez seulement, vous qui avez été en

Suisse--que la chute du Staubbach à 900 pieds[195]. Bien mieux, le

rocher de Douvres au-dessous du château, juste où finit la promenade,

est deux fois aussi haut, et les petits cokneys qui paradent sur

l'asphalte à la polka militaire, se croient, je pense, aussi grands;

mais avec les petits logements, huttes et cahutes qu'ils ont mis autour,

ils ont réussi à le faire paraître de la grandeur d'un four à chaux

moyen. Pourtant il a deux fois la hauteur de l'abside d'Amiens! et il

faut une solide construction pour qu'en ne se servant que de morceaux de

chaux comme ceux qu'on peut extraire dans le voisinage de la Somme, on

arrive à faire durer 600 ans une œuvre seulement moitié moins haute.

10. Cela demande une bonne construction, dis-je, et vous pouvez même

affirmer la meilleure qui fut jamais ou sera vraisemblablement vue de

longtemps sur le sol immuable et fécond où l'on pouvait compter que se

maintiendrait à jamais un pilier quand il avait été bien édifié, et

où des nefs de trembles, des vergers de pommes, et des touffes de

vigne, fournissaient le modèle de tout ce qui pouvait le plus

magnifiquement devenir sacré dans la permanence de la pierre sculptée.

Du bloc brut placé sur l'extrémité du Bethel druidique à _cette_

Maison du Seigneur et cette porte du Ciel au bleu vitrage[196], vous

avez le cours entier et l'accomplissement de tout l'amour et de tout

l'art des architectes religieux du nord.

11. Mais remarquez encore et attentivement que cette abside d'Amiens

n'est pas seulement la meilleure, mais la première chose exécutée

parfaitement en ce genre par la chrétienté du nord. Aux pages 323 et

327[197] du tome VI de M. Viollet-le-Duc vous trouverez l'histoire

exacte du développement de ces ogives à travers lesquelles vient

briller en ce moment à vos yeux la lumière de l'orient, depuis les

formes moins parfaites, les premières ébauches de Reims; et l'apogée

de la parfaite justesse fut si éphémère, qu'ici, de la nef au

transept, bâti seulement dix ans plus tard, il y a déjà un petit

changement dans le sens non de la décadence mais d'une précision plus

grande qu'il n'est absolument nécessaire[198]. Le point où commence la

décadence on ne peut pas, parmi les charmantes fantaisies qui

suivirent, le fixer exactement; mais exactement et indiscutablement nous

savons que cette abside d'Amiens est la première œuvre d'une parfaite

pureté de vierge--le Parthénon, encore en ce sens,--de l'architecture

gothique.

12. Qui la bâtit, demanderons-nous? Dieu et l'homme est la première et

la plus fidèle réponse. Les étoiles dans leur cours la bâtirent et

les nations. L'Athéné des Grecs a travaillé ici, et le Père des

dieux romains, Jupiter, et Mars Gardien. Le Gaulois a travaillé ici, et

le Franc, le chevalier normand, le puissant Ostrogoth, et l'Anachorète

amaigri d'Idumée.

L'homme qui la bâtit effectivement se préoccupait peu que vous le

sachiez jamais, et les historiens ne le glorifient pas; tous les blasons

possibles de coquins et de fainéants, vous pouvez les trouver dans ce

qu'ils appellent leur «histoire»; mais c'est probablement la première

fois que vous lisez le nom de Robert de Luzarches. Je dis, il se

préoccupât peu, nous ne sommes pas sûrs qu'il se préoccupât du

tout. Il ne signe son nom nulle part, autant que je sache. Vous

trouverez peut-être çà et là dans l'édifice des initiales

récemment gravées par de remarquables visiteurs anglais désireux

d'immortalité. Mais Robert le constructeur ou au moins le maître de la

construction, n'a gravé les siennes dans aucune pierre. Seulement

quand, après sa mort, la pierre angulaire de la cathédrale eût été

découverte avec des acclamations, pour célébrer cet événement on

écrivit la légende suivante, rappelant le nom de tous ceux qui avaient

eu leur part ou leur parcelle du travail,--dans le milieu du labyrinthe

qui alors existait dans les dallages de la nef. Il faut que vous la

lisiez d'une voix légère; elle fut gaiement rimée pour vous par la

pure gaieté française qui ne ressemblait pas le moins du monde à

celle du _Théâtre des Folies._

En l'an de Grâce mil deux cent

Et vingt, fut l'œuvre de cheens

Premièrement encomenchie.

A donc y ert de cheste evesquie

Evrart, evêque bénis;

Et, Roy de France, Loys

Qui fut fils Philippe le Sage.

Qui maistre y est de l'œuvre

Maistre Robert estoit només

Et de Luzarches surnomés.

Maistre Thomas fu après lui

De Cormont. Et après, son filz

Maistre-Regnault, qui mestre

Fist a chest point chi clieste lectre

Que l'incarnation valoit

Treize cent, moins douze, en faloit.

13. J'ai écrit les chiffres en lettres, autrement le mètre n'eût pas

été clair.--En réalité, ils étaient représentés ainsi «IIC et

XX» «XIIIC moins XII». Je cite l'inscription d'après l'admirable

petit livre de M. l'abbé Rozé: _Visite à la Cathédrale d'Amiens_--(Sup.

Lib. de Mgr l'Évêque d'Amiens, 1877),--que chaque voyageur

reconnaissant devrait acheter, car je vais seulement en voler un petit

morceau çà et là. Je souhaiterais seulement qu'il y eût eu aussi à

voler une traduction de la légende; car il y a un ou deux points à la

fois de doctrine et de chronologie sur lesquels j'aurais aimé avoir

l'opinion de l'abbé. Toutefois, le sens principal de la poésie vers

par vers, nous paraît être ce qui suit:

En l'an de grâce douze cent

Vingt, l'œuvre tombant alors en ruine

Fut d'abord recommencée,

Alors était de cet évêché

Éverard l'Évêque béni

Et roi de France Louis

Qui était fils de Philippe le Sage.

Celui qui était maître de l'œuvre

Était appelé Maître Robert

Et nommé de plus de Luzarche.

Maître Thomas fut après lui

De Cormont. Et après lui son fils

Maître Reginald qui pour être mis

À ce point-ci, fit ce texte

Quand l'Incarnation fut vérifiée

Treize cents moins douze qu'il s'en fallait.

De cette inscription, tandis que vous êtes là où elle était jadis

(elle a été mise ailleurs quand on a poli l'ancien pavé, dans

l'année même je le constate avec tristesse, de mon premier voyage sur

le continent, en 1828, alors que je n'avais pas encore tourné mon

attention vers l'architecture religieuse), quelques points sont à

retenir--si vous avez encore un peu de patience.

14. «L'œuvre» c'est-à-dire l'Œuvre propre d'Amiens, sa cathédrale,

était «déchéant», tombant en ruine pour la--je ne puis pas dire

tout de suite si c'était la--quatrième, cinquième ou quantième

fois--dans l'année 1220. Car c'était une chose extraordinairement

difficile pour le petit Amiens qu'un travail pareil fût bien exécuté

tant le diable travaillait durement contre lui. Il bâtit sa première

église épiscopale (guère plus que le tombeau-chapelle de

Saint-Firmin) vers l'an 330, juste à côté de l'endroit où est la

station du chemin de fer sur la route de Paris[199]. Mais après avoir

été lui-même à peu près détruit, avec sa chapelle et le reste, par

l'invasion franque, s'étant ressaisi et ayant converti ses Francs, il

en bâtit une autre, et une cathédrale proprement dite, dans

l'emplacement de l'actuelle, sous l'évêque Saint-Save (Saint-Sauve ou

Salve). Mais même cette véritable cathédrale était toute en bois, et

les Normands la brûlèrent en 881. Reconstruite, elle resta debout deux

cents ans; mais fut en grande partie détruite par la foudre en 1019.

Rebâtie de nouveau, elle et la ville furent plus ou moins brûlées

ensemble par la foudre en 1107. Mon auteur dit tranquillement: «Un

incendie provoqué par la même cause détruisit la ville, et une partie

de la cathédrale.» La «partie» ayant été rebâtie encore une fois,

le tout fut de nouveau réduit en cendres, «réduit en cendre; par le

feu du ciel en 1218, ainsi que tous les titres, les martyrologes, les

calendriers, et les archives de l'évêché et du chapitre».

C'était alors la cinquième cathédrale, d'après mon compte, qui était en

«cendres» selon M. Gilbert--en ruine certainement--déchéante--et

une ruine qui eût été l'absolu découragement pour les habitants

d'une ville moins vivante,--en 1218. Mais ce fut plutôt un grand

stimulant pour l'évêque Évrard et son peuple que la vue de ce terrain

qui s'offrait à eux dégagé comme il l'était; et la foudre (feu de

l'enfer, pas du ciel, reconnu pour une plaie diabolique, comme en

Égypte) devait être bravée jusqu'au bout. Ils ne mirent que deux ans,

vous le voyez, à se reprendre et ils se mirent à l'œuvre en 1220, eux,

et leur évêque, et leur roi, et leur Robert de Luzarches. Et cette

cathédrale qui vous reçoit en ce moment sous ses voûtes fut ce

que surent faire leurs mains dans leur puissance.

16. Leur roi était «adonc», à cette époque, Louis VIII qui est

encore désigné sous le nom de fils de Philippe-Auguste ou de Philippe

le Sage, parce que son père n'était pas mort en 1220; mais il doit

avoir abandonné le gouvernement du royaume à son fils, comme son

propre père l'avait fait pour lui; le vieux et sage roi se retirant

dans son palais et de là guidant silencieusement les mains de son fils,

très glorieusement encore pendant trois ans.

Mais, ensuite--et ceci est le point sur lequel j'aurais surtout désiré

avoir l'opinion de l'abbé--Louis VIII mourut de la fièvre à

Montpensier en 1226. Et la direction entière des travaux essentiels de

la cathédrale, et le principal honneur de sa consécration, comme nous

le verrons tout à l'heure, émana de saint Louis, pendant une durée de

quarante-quatre ans. Et l'inscription fut placée «à ce point-ci» par

le dernier architecte, six ans après la mort de Saint Louis. Comment se

fait-il que le grand et saint roi ne soit pas nommé?

Je ne dois pas, dans cet abrégé pour le voyageur, perdre du temps à

donner des réponses conjecturales aux questions que chaque pas ici fera

surgir du temple saccagé. Mais celle-ci en est une très grave; et doit

être gardée en nos cœurs jusqu'à ce que nous puissions peut-être en

avoir l'explication. D'une chose seulement nous sommes sûrs, c'est

qu'au moins l'honneur aussi bien pour les fils des rois que pour les

fils des artisans est toujours donné à leurs pères; et que,

semble-t-il, le plus grand honneur de tous, est donné ici à Philippe

le Sage. De son palais, non de parlement, mais de paix, sortit dans les

années où ce temple fut commencé d'être bâti, un édit de

véritable pacification: «Qu'il serait criminel pour tout homme de

tirer vengeance d'une insulte ou d'une injure avant quarante jours à

partir de l'offense reçue--et alors seulement avec l'approbation de

l'Évêque du Diocèse.» Ce qui était peut-être un effort plus avisé

pour mettre fin au système féodal pris dans son sens saxon[200]

qu'aucun de nos projets récents destinés à mettre fin au système

féodal pris dans son sens normand.

18. «À ce point-ci». Le point notamment du Labyrinthe incrusté dans

le pavé de la cathédrale: emblème consacré d'un grand nombre de

choses pour le peuple, qui savait que le sol sur lequel il se tenait

était saint, comme la voûte qui était au-dessus de sa tête. Surtout,

c'était pour lui un emblème de noble vie humaine,--aux portes

étroites, aux parois resserrées, avec une infinie obscurité et

l'_inextricabilis error_ de tous côtés, et, dans ses profondeurs, la

nature brutale à dompter.

19. C'est cette signification depuis les jours les plus fièrement

héroïques et les plus saintement législateurs de la Grèce, que ce

symbole a toujours apporté aux hommes versés dans ses traditions: pour

les écoles des artisans il signifiait de plus la noblesse de leur art

et sa filiation directe avec l'art divinement terrestre de Dédale, le

bâtisseur de labyrinthes, et le premier sculpteur à qui l'on doit une

représentation pathétique[201] de la vie humaine et de la mort.

20. Le caractère le plus absolument beau du pouvoir de la vraie foi

chrétienne-catholique est en ceci qu'elle reconnaît continuellement

pour ses frères--bien plus pour ses pères, les peuples aînés qui

n'avaient pas vu le Christ; mais avaient été remplis de l'Esprit de

Dieu; et avaient obéi dans la mesure de leur connaissance à sa loi non

écrite. La pure charité et l'humilité de ce caractère se voient dans

tout l'art chrétien, selon sa force et sa pureté de race, mais il

n'est nulle part aussi bien et aussi pleinement saisi et interprété

que par les trois grands poètes chrétiens-païens, le Dante, Douglas

de Dunkeld[202], et Georges Chapman. La prière par laquelle le dernier

termine l'œuvre de sa vie est, autant que je sache, la plus parfaite et

la plus profonde expression de la religion naturelle qui nous ait été

donnée en littérature; et si vous le pouvez, priez-la ici, en vous

plaçant sur l'endroit où l'architecte a écrit un jour l'histoire du

Parthénon du christianisme.

21. «Je te prie, Seigneur, père et guide de notre raison, fais que

nous puissions nous souvenir de la noblesse dont tu nous a ornés et que

tu sois toujours à notre main droite et à notre gauche[203], tandis

que se meuvent nos volontés; de sorte que nous puissions être purgés

de la contagion du corps et des affections de la brute et les dominer et

les gouverner; et en user, comme il convient aux hommes, ainsi que

d'instruments. Et alors que tu fasses cause commune avec nous pour le

redressement vigilant de notre esprit et pour sa conjonction, à la

lumière de la vérité, avec les choses qui sont vraiment.

«Et en troisième lieu, je te prie, toi le Sauveur, de dissiper

entièrement les ténèbres qui emprisonnent les yeux de nos âmes, afin

que nous puissions bien connaître qui doit être tenu pour Dieu, et qui

pour mortel. _Amen_[204].»

Et après avoir prié cette prière ou au moins l'avoir lue avec le

désir d'être meilleur (si vous ne le pouvez pas, il n'y a aucun espoir

que vous preniez à présent plaisir à aucune œuvre humaine de haute

inspiration, que ce soit poésie, peinture ou sculpture) nous pouvons

nous avancer un peu plus à l'ouest de la nef, au milieu de laquelle,

mais seulement à quelques yards de son extrémité, deux pierres plates

(le bedeau vous les montrera), l'une un peu plus en arrière que

l'autre, sont posées sur les tombes des deux grands évêques, dont

toute la force de vie fut donnée, avec celle de l'architecte, pour

élever ce temple. Leurs vraies tombes sont restées au même endroit;

mais les tombeaux élevés au-dessus d'elles, changés plusieurs fois de

place, sont maintenant à votre droite et à votre gauche quand vous

regardez en arrière vers l'abside, sous la troisième arche entre la

nef et les bas côtés.

23. Tous deux sont en bronze, fondus d'un seul jet et avec une maîtrise

insurpassable, et à certains égards inimitable, dans l'art du fondeur.

«Chef-d'œuvres de fonte, le tout fondu d'un seul jet, et

admirablement[205].» Il n'y a que deux tombeaux semblables qui existent

encore en France, ceux des enfants de saint Louis. Tous ceux du même

genre, et il y en avait un grand nombre dans toute grande cathédrale

française ont été d'abord arrachés des sépultures qu'ils

couvraient, afin d'ôter à la France la mémoire de ses morts; et

ensuite fondus en sous et centimes, pour acheter de la poudre à canon

et de l'absinthe à ses vivants,--par l'esprit de Progrès et de

Civilisation dans sa première flamme d'enthousiasme et sa lumière

nouvelle, de 1789 à 1800.

Les tombeaux d'enfants, placés chacun d'un côté de l'autel de saint

Denis, sont beaucoup plus petits que ceux-ci, quoique d'un plus beau

travail. Ceux auprès de qui vous êtes en ce moment sont _les deux

seuls tombeaux de bronze de ses hommes des grandes époques_, qui

subsistent en France!

24. Et ce sont les tombes des pasteurs de son peuple, qui pour elle ont

élevé le premier temple parfait à son Dieu; celle de l'évêque

Évrard est à votre droite et porte gravée autour de sa bordure cette

inscription[206]:

«Celui qui nourrit le peuple, qui posa les fondations de ce

Monument, aux soins de qui la cité fut confiée

Ici dans un baume éternel de gloire repose Évrard.

Un homme compatissant à l'affligé, le protecteur de la veuve,

de l'orphelin

Le gardien. Ceux qu'il pouvait, il les réconfortait de ses dons.

Aux paroles des hommes,

Si douces, un agneau; si violentes, un lion; si orgueilleuses,

un acier mordant».

L'anglais dans ses meilleurs jours, ceux d'Élisabeth, est une langue

plus noble que ne fut jamais le latin; mais son mérite est dans la

couleur et l'accent, non pas dans ce qu'on pourrait appeler la

condensation métallique ou cristalline. Et il est impossible de

traduire la dernière ligne de cette inscription en un nombre aussi

restreint de mots anglais. Remarquez d'abord que les amis et ennemis de

l'évêque sont mentionnés comme tels en paroles, non en actes, parce

que les paroles orgueilleuses, ou moqueuses, ou flatteuses des hommes

sont en effet ce que sur cette terre les doux doivent savoir supporter

et bien accueillir rieurs actes, c'est aux rois et aux chevaliers à

s'en occuper; non que les évêques ne missent souvent la main aux actes

aussi; et dans la bataille, il leur était permis de frapper avec la

masse, mais non avec l'épée, ni la lance--c'est-à-dire non de «faire

couler le sang». Car il était présumé qu'un homme peut toujours

guérir d'un coup de masse (ce qui cependant dépendait de l'intention

de l'évêque qui le donnait). La bataille de Bouvines, qui est en

réalité une des plus importantes du moyen âge fut gagnée contre les

Anglais, (et en outre contre les troupes auxiliaires d'Allemands qui

marchaient sous Othon,) par deux évêques français (Senlis et

Bayeux)--qui tous deux furent les généraux des armées du roi de

France, et conduisirent ses charges. Notre comte de Salisbury se rendit

à l'évêque de Bayeux en personne.

25. Notez de plus qu'un des pouvoirs les plus mortels et les plus

diaboliques des mots méchants, ou pour le mieux nommer, du blasphème,

a été développé dans les temps modernes par les effets de

l'«argot», quelquefois d'intention très innocente et joyeuse.

L'argot, dans son essence, est de deux sortes. Le «Latin des Voleurs»,

langage spécial des coquins employé pour ne pas être compris;

l'autre, le meilleur nom à lui donner serait peut-être le Latin des

Manants!--les mots abaissants ou insultants inventés par des gens vils

pour amener les choses qu'eux-mêmes tiennent pour bonnes à leur propre

niveau ou au dessous.

Le plus grand mal certainement que peut faire cette sorte de blasphème

consiste en ceci qu'il rend souvent impossible d'employer des mots

communs sans y attacher un sens dégradant ou risible. Ainsi je n'ai pas

pu terminer ma traduction de cette épitaphe, comme a pu le faire le

vieux latiniste, avec l'image absolument exacte: «À l'orgueilleux une

lime», à cause de l'abus du mot dans le bas anglais qui garde, mais

méchamment, l'idée du XIIIe siècle. Mais la force _exacte_ du symbole

est ici dans son allusion au travail du joaillier taillant à facettes.

Un homme orgueilleux est souvent aussi un homme précieux et peut être

rendu plus brillant à la surface, et la pureté de son être intérieur

mieux découverte, par un bon limage.

26. Telles qu'elles sont, ces six lignes latines--expriment--au mieux

mieux[207]--l'entier devoir d'un évêque[208]--en commençant par son

office pastoral--_Nourrir_ mon troupeau--qui _pavit_ populum. Et soyez

assuré, bon lecteur que ces temps-là n'auraient jamais été capables

de vous dire ce qu'était le devoir d'un évêque, ou de tout autre

homme, s'ils n'avaient pas eu chaque homme à sa place, l'ayant bien

remplie et ne l'avaient pas vu la bien remplir. La tombe de l'évêque

Geoffroy est à votre gauche et son inscription est:

«Regardez, les membres de Godefroy reposent sur leur

humble couche.

Peut-être nous en prépare-t-il une moindre ou égale.

Celui qu'ornèrent les deux lauriers jumeaux de la médecine

Et de la loi divine, les deux ornements lui convinrent.

Resplendissant homme d'Eu, par qui le trône d'Amiens

S'est élevé dans l'immensité, puisses-_tu_ être encore plus

grand dans le ciel. »

_Amen._

Et maintenant enfin--cet hommage rendu et cette dette de reconnaissance

acquittée--nous nous détournerons de ces tombes et nous irons dehors

à une des portes ouest--et de cette manière nous verrons graduellement

se lever au-dessus de nous l'immensité des trois porches et des

pensées qui y sont sculptées.

27. Quelles dégradations ou changements elles ont eu à subir, je ne

vous en dirai rien aujourd'hui, excepté la perte «inestimable» des

grandes vieilles marches datant de la fondation, découvertes,

s'étendant largement d'un bout à l'autre pour tous ceux qui venaient,

sans murailles, sans séparations, ensoleillées dans toute leur

longueur par la lumière de l'ouest, la nuit éclairées seulement par

la lune et les étoiles, descendant raides et nombreuses la pente de la

colline--finissant une à une, larges et peu nombreuses au moment

d'arriver au sol et usées par les pieds des pèlerins pendant

six cents ans. Ainsi les ai-je vues une première et une deuxième

fois--maintenant de telles choses ne pourront jamais plus être vues.

Dans la façade ouest, elle-même, au dessus, il ne reste pas beaucoup

de la vieille construction; mais dans les porches, à peu près

tout--excepté le revêtement extérieur actuel avec sa moulure de roses

dont un petit nombre de fleurs seulement ont été épargnées çà et

là. Mais la sculpture a été soigneusement et honorablement conservée

et restaurée sur place, les piédestaux et les niches restaurés çà

et là avec de la terre glaise, et certains que vous voyez blancs et

crus, entièrement resculptés; néanmoins, l'impression que vous pouvez

recevoir du tout est encore ce que le constructeur a voulu et je vous

dirai l'ordre de sa théologie sans plus de remarques sur le

délabrement de son œuvre.

Vous vous trouverez toujours bien, en regardant n'importe quelle

cathédrale, de bien fixer vos quatre points cardinaux dès le début;

et de vous rappeler que, quand vous entrez, vous regardez et avancez

vers l'est, et que, s'il y a trois porches d'entrée, celui qui est à

votre gauche en entrant est le porche septentrional, celui qui est à

votre droite, le porche méridional. Je m'efforcerai dans tout ce que

j'écrirai désormais sur l'architecture d'observer la simple règle de

toujours appeler la porte du transept du nord la porte nord; et celle

qui, sur la façade ouest, est de ce même côté nord, porte

septentrionale, et ainsi pour celles des autres côtés.

Cela épargnera à la fin beaucoup d'imprimé et de confusion, car une

cathédrale gothique a presque toujours ces cinq grandes entrées, qui

sont faciles à reconnaitre, si on y prend garde au début, sous les

noms de la porte centrale (ou porche), porte septentrionale, porte

méridionale, porte nord et porte sud.

Mais, si nous employons les termes droite et gauche, nous devrons

toujours en les employant nous considérer comme sortant de la

cathédrale et descendant la nef--tout le côté et les bas côtés nord

du bâtiment étant par conséquent son côté droit et le côté sud,

son côté gauche. Car nous n'avons le droit d'employer ces termes de

droite et de gauche que relativement à l'image du Christ dans l'abside

ou sur la croix, ou bien à la statue centrale de la façade ouest, que

ce soit celle du Christ, de la Vierge ou d'un saint. À Amiens cette

statue centrale, sur le «trumeau» ou pilier qui supporte et partage en

deux le porche central, est celle du Christ Emmanuel[209]--Dieu _avec_

nous. À sa droite et à sa gauche occupant la totalité des parois du

porche central, sont les apôtres et les quatre grands prophètes.

Les douze petits prophètes se tiennent côte à côte sur la façade,

trois sur chacun de ses grands trumeaux. Le porche septentrional est

dédié à saint Firmin, le premier missionnaire chrétien à Amiens.

Le porche méridional à la Vierge.

La Bible d'Amiens · 第 18 / 24 段