égoïstes--la lumière du matin est encore visible pour moi sur ces
collines, et vous, qui me lisez, vous pouvez croire en mes pensées et
en mes paroles, en les livres que j'écrirai pour vous, et vous serez
heureux ensuite de m'avoir cru» (_The Queen of the air_, III).--(Note
du Traducteur.)]
[Note 163: Cf.: «Tout grand symbole et oracle du Paganisme est encore
compris au moyen âge et au porche d'Avallon qui est du XIIe siècle, on
voit d'un côté Hérodias et sa fille et de l'autre Nessus et Dejanire
(_Verona and other Lectures_: IV, _Mending of the Sieve_, § 14).--(Note
du Traducteur.)]
[Note 164: De même dans _Val d'Arno_, le lion de saint Marc descend en
droite ligne du lion de Némée, et l'aigrette qui le couronne est celle
qu'on voit sur la tête de l'Hercule de Gamarina (_Val d'Arno_, I, §
16, p. 13) avec cette différence indiquée ailleurs dans le même
ouvrage (_Val d'Arno_, VIII, § 203, p. 169) «qu'Héraklès assomme la
bête et se fait un casque et un vêtement de sa peau, tandis que le
grec saint Marc convertit la bête et en fait un évangéliste».
Ce n'est pas pour trouver une autre descendance sacrée au Lion de
Némée que nous avons cité ce passage, mais pour insister sur toute la
pensée de la fin de ce chapitre de _la Bible d'Amiens_, «qu'il y a un
art sacré classique». Ruskin ne voulait pas (_Val d'Arno_) qu'on
opposât grec à chrétien, mais à gothique (p. 161), «car saint Marc
est grec comme Héraklès». Nous touchons ici à une des idées les
plus importantes de Ruskin, ou plus exactement à un des sentiments les
plus originaux qu'il ait apportés à la contemplation et à l'étude
des œuvres d'art grecques et chrétiennes, et il est nécessaire, pour
le faire bien comprendre, de citer un passage de _Saint Mark's Rest_,
qui, à notre avis, est un de ceux de toute l'œuvre de Ruskin où
ressort le plus nettement, où se voit le mieux à l'œuvre, cette
disposition particulière de l'esprit qui lui faisait ne pas tenir
compte de l'avènement du christianisme, reconnaître déjà une beauté
chrétienne dans des œuvres païennes, suivre la persistance d'un
idéal hellénique dans des œuvres du moyen âge. Que cette disposition
d'esprit à notre avis tout esthétique au moins logiquement en son
essence sinon chronologiquement en son origine, se soit systématisée
dans l'esprit de Ruskin et qu'il l'ait étendue à la critique
historique et religieuse, c'est bien certain. Mais même quand Ruskin
compare la royauté grecque et la royauté franque (_Val d'Arno_, chap.
_Franchise_), quand il déclare dans _la Bible d'Amiens_ que «le
christianisme n'a pas apporté un grand changement dans l'idéal de la
vertu et du bonheur humains», quand il parle comme nous l'avons vu à
la page précédente de la religion d'Horace, il ne fait que tirer des
conclusions théoriques du plaisir esthétique qu'il avait éprouvé à
retrouver dans une Hérodiade une canéphore, dans un Séraphin une
harpie, dans une coupole byzantine un vase grec. Voici le passage de
_Saint Mark's Rest._ «Et ceci est vrai non pas seulement de l'art
byzantin, mais de tout art grec. Laissons aujourd'hui de côté le mot
de byzantin. Il n'y a qu'un art grec, de l'époque d'Homère à celle du
doge Selvo» (nous pourrions dire de Theoguis à la comtesse Mathieu de
Noailles), «et ces mosaïques de Saint-Marc ont été exécutées dans
la puissance même de Dédale avec l'instinct constructif grec, dans la
puissance même d'Athéné avec le sentiment religieux grec, aussi
certainement que fut jamais coffre de Cypselus ou flèche
d'Érechtée».
Puis Ruskin entre dans le baptistère de Saint-Marc et dit: «Au-dessus
de la porte est le festin d'Hérode. La fille d'Hérodias danse avec la
tête de saint Jean-Baptiste dans un panier sur sa tête; c'est
simplement, transportée ici, une jeune fille grecque quelconque d'un
vase grec, portant une cruche d'eau sur sa tête... Passons maintenant
dans la chapelle sous le sombre dôme. Bien sombre, pour mes vieux yeux
à peine déchiffrable, pour les vôtres, s'ils sont jeunes et
brillants, cela doit être bien beau, car c'est l'origine de tous les
fonds à dômes d'or de Bellini, de Cima et de Carpaccio; lui-même est
un vase grec, mais avec de nouveaux Dieux. Le Chérubin à dix ailes qui
est dans le retrait derrière l'autel porte écrit sur sa poitrine
«Plénitude de la Sagesse». Il symbolise la largeur de l'Esprit, mais
il n'est qu'une Harpie grecque et sur ses membres bien peu de chair
dissimule à peine les griffes d'oiseaux qu'ils étaient. Au-dessus
s'élève le Christ porté dans un tourbillon d'anges et de même que
les dômes de Bellini et de Carpaccio ne sont que l'amplification du
dôme où vous voyez cette Harpie, de même le Paradis de Tintoret n'est
que la réalisation finale de la pensée contenue dans cette étroite
coupole.
... Ces mosaïques ne sont pas antérieures au XIIIe siècle. Et
pourtant elles sont encore absolument grecques dans tous les modes de la
pensée et dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu
et d'eau ont purement la forme de la Chimère et de la Pirène, et la
jeune fille dansant, quoique princesse du XIIIe siècle à manches
d'hermine, est encore le fantôme de quelque douce jeune fille portant
l'eau d'une fontaine d'Arcadie.
Cette page n'a pas seulement pour moi le charme d'avoir été lue dans
le baptistère de Saint-Marc, dans ces jours bénis où, avec quelques
autres disciples «en esprit et en vérité» du maître, nous allions
en gondole dans Venise, écoutant sa prédication au bord des eaux, et
abordant à chacun des temples qui semblaient surgir de la mer pour nous
offrir l'objet de ses descriptions et l'image même de sa pensée, pour
donner la vie à ses livres dont brille aujourd'hui sur eux l'immortel
reflet. Mais si ces églises sont la vie des livres de Ruskin, elles en
sont l'esprit. (Jamais le vers que redit Fantasio: «Tu m'appelles ta
vie, appelle-moi ton âme» ne fut d'une application plus juste.) Sans
doute les livres de Ruskin ont gardé quelque chose de la beauté de ces
lieux. Sans doute, si les livres de Ruskin avaient d'abord créé en
nous une espèce de fièvre et de désir qui donnaient, dans notre
imagination, à Venise, à Amiens, une beauté que, une fois en leur
présence, nous ne leur avons pas trouvée d'abord, le soleil tremblant
du canal ou le froid doré d'une matinée d'automne française où ils
ont été lus, ont déposé sur ces feuillets un charme que nous ne
ressentons que plus tard, moins prestigieux que l'autre, mais peut-être
plus profond et qu'ils garderont aussi ineffaçablement que s'ils
avaient été trempés dans quelque préparation chimique qui laisse
après elle de beaux reflets verdâtres sur les pages, et qui, ici,
n'est autre que la couleur spéciale d'un passé. Certes si cette page
du _Repos de saint Marc_ n'avait pas d'autre charme, nous n'aurions pas
eu à la citer ici. Mais il nous semble que, commentant cette fin du
chapitre de _la Bible d'Amiens_, elle en fera comprendre le sens profond
et le caractère si spécialement «ruskinien». Et, rapproché des
pages similaires (Voir les notes, pages 213, 214, 338 et 339), il
permettra au lecteur de dégager un aspect de la pensée de Ruskin qui
aura pour lui, même s'il a lu tout ce qui a été écrit jusqu'à ce
jours sur Ruskin, ce charme ou tout au moins ce mérite, d'être, il me
semble, montré pour la première fois.--(Note du Traducteur.)]
[Note 165: «Le grec lui-même sur ses poteries ou ses amphores mettait
un Hercule égorgeant des lions» (_la Couronne d'olivier sauvage_,
traduction Elwall, p. 44).--(Note du traducteur.)]
[Note 166: Allusion au XIVe livre des Songes où Samson déchire un
jeune lion «comme s'il eût déchiré un chevreau sans avoir rien en sa
main». «Et voici, quelques jours après, il y avait dans le corps du
lion un essaim d'abeilles et du miel... Et il leur dit: «De celui qui
dévorait est procédée la nourriture, et la douceur est sortie de
celui qui est fort» (_Songes_, XIV, 5-20).--(Note du Traducteur.)]
[Note 167: Contre un lion (I Samuel, XVII, 34-38).--(Note du
Traducteur.)]
[Note 168: Daniel. (Voir Daniel, chap. VI).--(Note du Traducteur.)]
[Note 169: Allusion probable à Virgile:
«Nec magnos metuent armenta leones.»
(_Églogues_, IV, 22.)--(Note du Traducteur.)]
[Note 170: « On ne nuira point, et on ne fera aucun dommage à personne
dans toute la montagne de ma Sainteté» (Isaïe, XI, 9).--(Note du
Traducteur.)]
[Note 171: «Pour ce qui est de ce jour et de cette heure, personne ne
le sait.» (Saint-Mathieu, XXIV, 36).--(Note du Traducteur.)]
[Note 172: Voir la même idée dans Renan, _Vie de Jésus_, et notamment
pages 201 et 295. Renan prétend que cette idée est exprimée par
Jésus et s'appuie sur saint Matthieu, VI, 10, 33;--saint Marc, XII,
34;--saint Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20, 21. Mais les textes sont bien
vagues, excepté peut-être saint Marc, XII, 34, et saint Luc, XVII,
21.--(Note du Traducteur.)]
[Note 173: Cf. Bossuet, _Élévations sur les mystères_, IV, 8:
«Contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes, par ce moyen
nous commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel. Empêchons nos
pensées de ramper comme font les reptiles sur la terre... Ce sera
dompter des lions que d'assujettir notre impétueuse colère.»--(Note
du Traducteur.)]
CHAPITRE IV
INTERPRÉTATIONS
1. C'est un privilège reconnu à tout sacristain qui aime sa
cathédrale, de déprécier par comparaison toutes les cathédrales de
son pays qui y ressemblent, et tous les édifices du globe qui en
diffèrent. Mais j'aime un trop grand nombre de cathédrales, quoique je
n'aie jamais eu le bonheur de devenir sacristain d'aucune, pour me
permettre l'exercice facile et traditionnel du privilège en question,
et je préfère vous prouver ma sincérité et vous faire connaître mon
opinion dès le début, en confessant que la cathédrale d'Amiens n'a
pas à tirer vanité de ses tours, que sa flèche centrale[174] est
simplement le joli caprice d'un charpentier de village, que son ensemble
architectural est, en noblesse, inférieur à Chartres[175], en
sublimité à Beauvais, en splendeur décorative à Reims, et à
Bourges, pour la grâce des figures sculptées. Elle n'a rien qui
ressemble aux jointoiements et aux moulures si habiles des arcades de
Salisbury; rien de la puissance de Durham; elle ne possède ni les
incrustations dédaliennes de Florence, ni l'éclat de fantaisie
symbolique de Vérone. Et pourtant dans l'ensemble et plus que
celles-ci, dépassée par elles en éclat et en puissance, la
cathédrale d'Amiens mérite le nom qui lui est donné par M.
Viollet-le-Duc, «le Parthénon de l'architecture gothique[176]».
Gothique, vous entendez; gothique dégagé de toute tradition
romane[177] et de toute influence arabe; gothique pur, exemplaire,
insurpassable et incritiquable, ses principes propres de construction
étant une fois compris et admis.
2. Il n'y a pas aujourd'hui de voyageur instruit qui n'ait quelque
notion du sens de ce qu'on appelle communément et justement «pureté
de style» dans les formes d'art qu'ont pratiquées les nations
civilisées, et il n'y en a qu'un petit nombre qui soient ignorants des
intentions distinctives et du caractère propre du gothique. Le but d'un
bon architecte gothique était d'élever, avec la pierre extraite du
lieu où il avait à bâtir, un édifice aussi haut et aussi spacieux
que possible, donnant à l'œil l'impression de la solidité que le
raisonnement et le calcul garantissaient, tout cela sans y passer un
temps trop prolongé et fatigant, et sans dépense excessive et
accablante de travail humain.
Il ne désirait pas épuiser pour l'orgueil d'une cité les énergies
d'une génération ou les ressources d'un royaume; il bâtit pour Amiens
avec les forces et les finances d'Amiens, avec la chaux des rochers de
la Somme[178] et sous la direction successive de deux évêques; dont
l'un présida aux fondations de l'édifice et l'autre y rendit grâces
pour son achèvement. Son but d'artiste, ainsi que pour tous les
architectes sacrés de son époque dans le Nord, était d'admettre
autant de lumière dans l'édifice que cela était compatible avec sa
solidité; de rendre sa structure sensible à la raison et magnifique,
mais non pas singulière ni à effet, et d'ajouter encore à la
puissance de cette structure à l'aide d'ornements suffisants à
l'embellir, sans toutefois se laisser aller dans un enthousiasme
déréglé à en exagérer la richesse, ou dans un moment d'insolente
ivresse ou d'égoïsme à faire montre de son habileté. Et enfin il
voulait faire de la sculpture de ses murs et de ses portes, un alphabet
et un épitomé de la religion dont la connaissance et l'inspiration
permît de rendre en dedans de ses portes un culte acceptable au
Seigneur dont la Crainte était dans Son Saint Temple et dont le trône
était dans le Ciel[179].
3. Il n'est pas facile au citoyen du moderne agrégat de méchantes
constructions, et de mauvaises vies tenues en respect par les
constables, que _nous_ nommons une ville--dont il est convenu que les
rues les plus larges sont consacrées à encourager le vice et les
étroites à dissimuler la misère--il n'est pas facile, dis-je, à
l'habitant d'une cité aussi méprisable de comprendre le sentiment d'un
bourgeois des âges chrétiens pour sa cathédrale. Pour lui, le texte
tout simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont
assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux[180]», était étendu à
une promesse plus large, s'appliquant à un grand nombre d'honnêtes et
laborieuses personnes assemblées en son nom. «Il sera mon peuple et je
serai son Dieu[181]», et ces mots recevaient pour eux un sens plus
profond de cette croyance gracieusement locale et simplement aimante que
le Christ, comme il était un Juif au milieu des Juifs, un Galiléen au
milieu des Galiléens était aussi partout où il y avait de ses
disciples, même les plus pauvres, quelqu'un de leur pays, et que leur
propre «Beau Christ d'Amiens» était aussi réellement leur
compatriote que s'il était né d'une vierge picarde.
4. Il faut se souvenir cependant,--et ceci est un point théologique sur
lequel repose beaucoup du développement architectural des basiliques du
Nord,--que la partie de l'édifice dans laquelle on croyait que la
présence divine était constante, comme dans le Saint des Saints juif,
était seulement le chœur clos, devant lequel les bas côtés et les
transepts pouvaient devenir le Lit de Justice du roi, comme dans la
salle du trône du Christ; et dont le maître-autel était protégé
toujours des bas côtés qui l'entouraient à l'est par une clôture du
travail d'ouvrier le plus fini, tandis que, de ces bas côtés rayonnait
une suite de chapelles ou de cellules, chacune dédiée à un saint
particulier. Cette conception du Christ dans la société de ses saints
(la chapelle la plus à l'est de toutes étant celle consacrée à la
Vierge) se trouvait à la base de la disposition entière de l'abside
avec ses supports et ses séparations d'arcs-boutants et de trumeaux; et
les formes architecturales ne pourront jamais vraiment nous ravir, si
nous ne sommes pas en sympathie avec la conception spirituelle d'où
elles sont sorties[182]. Nous parlons follement et misérablement de
symboles et d'allégories: dans la vieille architecture chrétienne,
toutes les parties de l'édifice doivent être lues à la lettre; la
cathédrale est pour ses constructeurs la Maison de Dieu[183], elle est
entourée, comme celle d'un roi terrestre, de logements moindres pour
ses serviteurs; et les glorieuses sculptures du chœur, celles de son
enceinte extérieure[184], et à l'intérieur, celles de ses boiseries
que, presque instinctivement, un curé anglais croirait destinées à la
glorification des chanoines, étaient en réalité la manière du
charpentier amiénois de rendre à son Maître-Charpentier[185] la
maison confortable[186]; et non moins de montrer son talent natif et
sans rival de charpentier, devant Dieu et les hommes.
Quoi que vous vouliez voir à Amiens, ou soyez forcé de laisser de
côté sans l'avoir vu, si les écrasantes responsabilités de votre
existence et la locomotion précipitée qu'elles nécessitent
inévitablement vous laissaient seulement un quart d'heure sans être
hors d'haleine pour la contemplation de la capitale de la Picardie,
donnez-le entièrement au chœur de la cathédrale.
Les bas-côtés et les porches, les fenêtres en ogives et les roses,
vous pouvez les voir ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel ouvrage de
menuiserie, vous ne le pouvez pas[187]. C'est du flamboyant dans son
plein développement juste au moment où le XVe siècle vient de finir.
Cela a quelque chose de la lourdeur flamande mêlée à la plaisante
flamme française; mais sculpter le bois est la joie du Picard depuis sa
jeunesse et autant que je sache jamais rien d'aussi beau n'a été
taillé dans les bons arbres d'aucun pays du monde entier. C'est en bois
doux et d'un jeune grain, du chêne, traité et choisi pour un tel
travail, et qui résonne encore comme il y a quatre cents ans. Sous la
main du sculpteur il semble se modeler comme de l'argile, se plier comme
de la soie pousser comme de vivantes branches, jaillir comme une vivante
flamme. Les dais couronnant les dais, les clochetons jaillissant des
clochetons, cela s'élance et s'entrelace en une clairière enchantée,
inextricable, impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt
et plus pleine d'histoire qu'aucun livre.
Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la
meilleure manière d'approcher la cathédrale pour la première fois. Si
vous avez plein loisir, si le jour est beau et si vous n'êtes pas
effrayé par une heure de marche, la vraie chose à faire serait de
descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière
et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire[188], où la
citadelle plonge ses fondations et à qui elle emprunte ses murailles;
gravissez-la jusqu'au sommet et regardez en bas dans le «fossé» sec
de la citadelle ou plus véritablement la sèche vallée de la mort;
elle est à peu près aussi profonde qu'un vallon du Derbyshire (ou,
pour être plus précis, que la partie supérieure de l'_Heureuse
vallée_ à Oxford, au-dessus du Bas-Hinksey); et de là, levez les yeux
jusqu'à la cathédrale en montant les pentes de la cité. Comme cela
vous vous rendrez compte de la vraie hauteur des tours par rapport aux
maisons, puis en revenant dans la ville trouvez votre chemin pour
arriver à sa montagne de Sion[189], par n'importe quelles étroites
rues de traverse et les ponts que vous trouverez; plus les rues seront
tortueuses et sales, mieux ce sera, et que vous arriviez d'abord à la
façade ouest ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toutes les
peines que vous aurez prises pour les atteindre.
Mais, si le jour est sombre comme cela peut quelquefois arriver, même
en France, depuis quelques années, ou si vous ne pouvez ou ne voulez
marcher, ce qui est une chose possible aussi à cause de tous nos sports
athlétiques, lawn-tennis, etc.,--ou s'il faut vraiment que vous alliez
à Paris cet après-midi et si vous voulez seulement voir tout ce que
vous pouvez en une heure ou deux--alors en supposant cela, malgré ces
faiblesses, vous êtes encore une gentille sorte de personne pour
laquelle il est de quelque importance de savoir par où elle arrivera à
une jolie chose et commencera à la regarder. J'estime que le meilleur
chemin est alors de monter à pied, de l'_Hôtel de France_ ou de la
place du Périgord, la rue des Trois-Cailloux vers la station de chemin
de fer. Arrêtez-vous un moment sur le chemin pour vous tenir en bonne
humeur, et achetez quelques tartes ou bonbons pour les enfants dans une
des charmantes boutiques de pâtissier qui sont sur la gauche. Juste
après les avoir passées, demandez le théâtre; et aussitôt après
vous trouverez également sur la gauche trois arcades ouvertes sous
lesquelles vous pourrez passer, vous laisserez derrière vous le Palais
de justice, et monterez droit au transept sud qui a vraiment en soi de
quoi plaire à tout le monde.
Il est simple et sévère en bas, délicatement ajouré et dentelé au
sommet et paraît d'un seul morceau, quoiqu'il ne le soit pas. Chacun
doit aimer l'élan et la ciselure transparente de la flèche qui est
au-dessus et qui semble se courber vers le vent d'ouest--bien que ce ne
soit pas. Du moins sa courbure est une longue habitude contractée
graduellement, avec une grâce et une soumission croissantes, pendant
ces trois derniers cents ans. Et, arrivant tout à fait au porche,
chacun doit aimer la jolie petite madone française qui en occupe le
milieu avec sa tête un peu de côté, et son nimbe mis un peu de côté
aussi comme un chapeau seyant. Elle est une madone de décadence en
dépit ou plutôt en raison de toute sa joliesse[190] et de son gai
sourire de soubrette; et elle n'a rien à faire ici non plus, car ceci
est le porche de Saint-Honoré, non le sien; rude et gris, saint Honoré
avait coutume de se tenir là pour vous recevoir; il est maintenant
banni au porche nord où jamais n'entre personne.
Cela eut lieu il y a longtemps, au XIVe siècle, quand le peuple
commença à trouver le christianisme trop grave, imagina pour la France
une foi plus joyeuse et voulut avoir partout des Madones-soubrettes aux
regards brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres se
faire brûler comme sorcière; et depuis lors les choses allèrent leur
joyeux train, tout droit, «ça allait, ça ira», jusqu'aux plus joyeux
jours de la guillotine. Mais pourtant ils savaient encore sculpter au
XIVe siècle, et la Madone et son linteau d'aubépine en fleurs[191]
sont dignes que vous les regardiez, et plus encore les sculptures aussi
délicates et plus calmes[192] qui sont au-dessus et qui racontent la
propre histoire de saint Honoré, dont on parle peu aujourd'hui dans le
faubourg parisien qui porte son nom.
Je ne veux pas vous retenir maintenant pour vous raconter l'histoire de
saint Honoré (trop content seulement de vous laisser à cet égard
quelque curiosité si c'était possible[193]), car certainement vous
êtes impatients d'entrer dans l'église, et vous ne pouvez pas y entrer
d'une meilleure manière que par cette porte. Car toutes les
cathédrales de quelque importance produisent à peu près le même
effet quand vous y pénétrez par la porte ouest; mais je n'en connais
pas d'autre qui montre autant de sa noblesse du transept intérieur sud;
la rose en face est d'une exquise finesse de réseau et d'un éclat
charmant; et les piliers des bas-côtés du transept forment des groupes
merveilleux avec ceux du chœur et de la nef. Vous vous rendrez aussi
mieux compte de la hauteur de l'abside, si elle se découvre à vous
comme vous allez du transept à la nef centrale que si vous la voyez
tout à coup de l'extrémité ouest de la nef; là il serait presque
possible à une personne irrévérente de trouver la nef étroite
plutôt que l'abside haute. Donc, si vous voulez me laisser vous
conduire, entrez à cette porte du transept sud et mettez un sou dans la
sébile de chacun des mendiants qui sont là à demander; cela ne vous
regarde pas de savoir s'il convient qu'ils soient là ou non--ni s'ils
méritent d'avoir le sou--sachez seulement si vous-même méritez d'en
avoir un à donner et donnez-le gentiment et non comme s'il vous
brûlait les doigts. Puis étant une fois entré, donnez-vous telle
sensation d'ensemble qu'il vous plaira--en promettant au gardien de
revenir pour voir convenablement (seulement pensez à tenir votre
promesse), et, durant le premier quart d'heure, ne voyez que ce que
votre fantaisie vous conseillera, mais du moins, comme je vous l'ai dit,
regardez l'abside de la nef et toutes les parties transversales de
l'édifice en partant de son centre. Alors vous saurez, quand vous
retournerez dehors, dans quel but a travaillé l'architecte et ce que
ses contreforts et le réseau de ses verrières signifient, car il faut
toujours se représenter l'extérieur d'une cathédrale française,
excepté sa sculpture, comme l'envers d'une étoffe qui vous aide à
comprendre comment les fils produisent le dessin tissé ou brodé du
dessus[194].