[Note 162: Cf.: «Comme j'ai beaucoup aimé--et non dans des fins

égoïstes--la lumière du matin est encore visible pour moi sur ces

collines, et vous, qui me lisez, vous pouvez croire en mes pensées et

en mes paroles, en les livres que j'écrirai pour vous, et vous serez

heureux ensuite de m'avoir cru» (_The Queen of the air_, III).--(Note

du Traducteur.)]

[Note 163: Cf.: «Tout grand symbole et oracle du Paganisme est encore

compris au moyen âge et au porche d'Avallon qui est du XIIe siècle, on

voit d'un côté Hérodias et sa fille et de l'autre Nessus et Dejanire

(_Verona and other Lectures_: IV, _Mending of the Sieve_, § 14).--(Note

du Traducteur.)]

[Note 164: De même dans _Val d'Arno_, le lion de saint Marc descend en

droite ligne du lion de Némée, et l'aigrette qui le couronne est celle

qu'on voit sur la tête de l'Hercule de Gamarina (_Val d'Arno_, I, §

16, p. 13) avec cette différence indiquée ailleurs dans le même

ouvrage (_Val d'Arno_, VIII, § 203, p. 169) «qu'Héraklès assomme la

bête et se fait un casque et un vêtement de sa peau, tandis que le

grec saint Marc convertit la bête et en fait un évangéliste».

Ce n'est pas pour trouver une autre descendance sacrée au Lion de

Némée que nous avons cité ce passage, mais pour insister sur toute la

pensée de la fin de ce chapitre de _la Bible d'Amiens_, «qu'il y a un

art sacré classique». Ruskin ne voulait pas (_Val d'Arno_) qu'on

opposât grec à chrétien, mais à gothique (p. 161), «car saint Marc

est grec comme Héraklès». Nous touchons ici à une des idées les

plus importantes de Ruskin, ou plus exactement à un des sentiments les

plus originaux qu'il ait apportés à la contemplation et à l'étude

des œuvres d'art grecques et chrétiennes, et il est nécessaire, pour

le faire bien comprendre, de citer un passage de _Saint Mark's Rest_,

qui, à notre avis, est un de ceux de toute l'œuvre de Ruskin où

ressort le plus nettement, où se voit le mieux à l'œuvre, cette

disposition particulière de l'esprit qui lui faisait ne pas tenir

compte de l'avènement du christianisme, reconnaître déjà une beauté

chrétienne dans des œuvres païennes, suivre la persistance d'un

idéal hellénique dans des œuvres du moyen âge. Que cette disposition

d'esprit à notre avis tout esthétique au moins logiquement en son

essence sinon chronologiquement en son origine, se soit systématisée

dans l'esprit de Ruskin et qu'il l'ait étendue à la critique

historique et religieuse, c'est bien certain. Mais même quand Ruskin

compare la royauté grecque et la royauté franque (_Val d'Arno_, chap.

_Franchise_), quand il déclare dans _la Bible d'Amiens_ que «le

christianisme n'a pas apporté un grand changement dans l'idéal de la

vertu et du bonheur humains», quand il parle comme nous l'avons vu à

la page précédente de la religion d'Horace, il ne fait que tirer des

conclusions théoriques du plaisir esthétique qu'il avait éprouvé à

retrouver dans une Hérodiade une canéphore, dans un Séraphin une

harpie, dans une coupole byzantine un vase grec. Voici le passage de

_Saint Mark's Rest._ «Et ceci est vrai non pas seulement de l'art

byzantin, mais de tout art grec. Laissons aujourd'hui de côté le mot

de byzantin. Il n'y a qu'un art grec, de l'époque d'Homère à celle du

doge Selvo» (nous pourrions dire de Theoguis à la comtesse Mathieu de

Noailles), «et ces mosaïques de Saint-Marc ont été exécutées dans

la puissance même de Dédale avec l'instinct constructif grec, dans la

puissance même d'Athéné avec le sentiment religieux grec, aussi

certainement que fut jamais coffre de Cypselus ou flèche

d'Érechtée».

Puis Ruskin entre dans le baptistère de Saint-Marc et dit: «Au-dessus

de la porte est le festin d'Hérode. La fille d'Hérodias danse avec la

tête de saint Jean-Baptiste dans un panier sur sa tête; c'est

simplement, transportée ici, une jeune fille grecque quelconque d'un

vase grec, portant une cruche d'eau sur sa tête... Passons maintenant

dans la chapelle sous le sombre dôme. Bien sombre, pour mes vieux yeux

à peine déchiffrable, pour les vôtres, s'ils sont jeunes et

brillants, cela doit être bien beau, car c'est l'origine de tous les

fonds à dômes d'or de Bellini, de Cima et de Carpaccio; lui-même est

un vase grec, mais avec de nouveaux Dieux. Le Chérubin à dix ailes qui

est dans le retrait derrière l'autel porte écrit sur sa poitrine

«Plénitude de la Sagesse». Il symbolise la largeur de l'Esprit, mais

il n'est qu'une Harpie grecque et sur ses membres bien peu de chair

dissimule à peine les griffes d'oiseaux qu'ils étaient. Au-dessus

s'élève le Christ porté dans un tourbillon d'anges et de même que

les dômes de Bellini et de Carpaccio ne sont que l'amplification du

dôme où vous voyez cette Harpie, de même le Paradis de Tintoret n'est

que la réalisation finale de la pensée contenue dans cette étroite

coupole.

... Ces mosaïques ne sont pas antérieures au XIIIe siècle. Et

pourtant elles sont encore absolument grecques dans tous les modes de la

pensée et dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu

et d'eau ont purement la forme de la Chimère et de la Pirène, et la

jeune fille dansant, quoique princesse du XIIIe siècle à manches

d'hermine, est encore le fantôme de quelque douce jeune fille portant

l'eau d'une fontaine d'Arcadie.

Cette page n'a pas seulement pour moi le charme d'avoir été lue dans

le baptistère de Saint-Marc, dans ces jours bénis où, avec quelques

autres disciples «en esprit et en vérité» du maître, nous allions

en gondole dans Venise, écoutant sa prédication au bord des eaux, et

abordant à chacun des temples qui semblaient surgir de la mer pour nous

offrir l'objet de ses descriptions et l'image même de sa pensée, pour

donner la vie à ses livres dont brille aujourd'hui sur eux l'immortel

reflet. Mais si ces églises sont la vie des livres de Ruskin, elles en

sont l'esprit. (Jamais le vers que redit Fantasio: «Tu m'appelles ta

vie, appelle-moi ton âme» ne fut d'une application plus juste.) Sans

doute les livres de Ruskin ont gardé quelque chose de la beauté de ces

lieux. Sans doute, si les livres de Ruskin avaient d'abord créé en

nous une espèce de fièvre et de désir qui donnaient, dans notre

imagination, à Venise, à Amiens, une beauté que, une fois en leur

présence, nous ne leur avons pas trouvée d'abord, le soleil tremblant

du canal ou le froid doré d'une matinée d'automne française où ils

ont été lus, ont déposé sur ces feuillets un charme que nous ne

ressentons que plus tard, moins prestigieux que l'autre, mais peut-être

plus profond et qu'ils garderont aussi ineffaçablement que s'ils

avaient été trempés dans quelque préparation chimique qui laisse

après elle de beaux reflets verdâtres sur les pages, et qui, ici,

n'est autre que la couleur spéciale d'un passé. Certes si cette page

du _Repos de saint Marc_ n'avait pas d'autre charme, nous n'aurions pas

eu à la citer ici. Mais il nous semble que, commentant cette fin du

chapitre de _la Bible d'Amiens_, elle en fera comprendre le sens profond

et le caractère si spécialement «ruskinien». Et, rapproché des

pages similaires (Voir les notes, pages 213, 214, 338 et 339), il

permettra au lecteur de dégager un aspect de la pensée de Ruskin qui

aura pour lui, même s'il a lu tout ce qui a été écrit jusqu'à ce

jours sur Ruskin, ce charme ou tout au moins ce mérite, d'être, il me

semble, montré pour la première fois.--(Note du Traducteur.)]

[Note 165: «Le grec lui-même sur ses poteries ou ses amphores mettait

un Hercule égorgeant des lions» (_la Couronne d'olivier sauvage_,

traduction Elwall, p. 44).--(Note du traducteur.)]

[Note 166: Allusion au XIVe livre des Songes où Samson déchire un

jeune lion «comme s'il eût déchiré un chevreau sans avoir rien en sa

main». «Et voici, quelques jours après, il y avait dans le corps du

lion un essaim d'abeilles et du miel... Et il leur dit: «De celui qui

dévorait est procédée la nourriture, et la douceur est sortie de

celui qui est fort» (_Songes_, XIV, 5-20).--(Note du Traducteur.)]

[Note 167: Contre un lion (I Samuel, XVII, 34-38).--(Note du

Traducteur.)]

[Note 168: Daniel. (Voir Daniel, chap. VI).--(Note du Traducteur.)]

[Note 169: Allusion probable à Virgile:

«Nec magnos metuent armenta leones.»

(_Églogues_, IV, 22.)--(Note du Traducteur.)]

[Note 170: « On ne nuira point, et on ne fera aucun dommage à personne

dans toute la montagne de ma Sainteté» (Isaïe, XI, 9).--(Note du

Traducteur.)]

[Note 171: «Pour ce qui est de ce jour et de cette heure, personne ne

le sait.» (Saint-Mathieu, XXIV, 36).--(Note du Traducteur.)]

[Note 172: Voir la même idée dans Renan, _Vie de Jésus_, et notamment

pages 201 et 295. Renan prétend que cette idée est exprimée par

Jésus et s'appuie sur saint Matthieu, VI, 10, 33;--saint Marc, XII,

34;--saint Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20, 21. Mais les textes sont bien

vagues, excepté peut-être saint Marc, XII, 34, et saint Luc, XVII,

21.--(Note du Traducteur.)]

[Note 173: Cf. Bossuet, _Élévations sur les mystères_, IV, 8:

«Contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes, par ce moyen

nous commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel. Empêchons nos

pensées de ramper comme font les reptiles sur la terre... Ce sera

dompter des lions que d'assujettir notre impétueuse colère.»--(Note

du Traducteur.)]

CHAPITRE IV

INTERPRÉTATIONS

1. C'est un privilège reconnu à tout sacristain qui aime sa

cathédrale, de déprécier par comparaison toutes les cathédrales de

son pays qui y ressemblent, et tous les édifices du globe qui en

diffèrent. Mais j'aime un trop grand nombre de cathédrales, quoique je

n'aie jamais eu le bonheur de devenir sacristain d'aucune, pour me

permettre l'exercice facile et traditionnel du privilège en question,

et je préfère vous prouver ma sincérité et vous faire connaître mon

opinion dès le début, en confessant que la cathédrale d'Amiens n'a

pas à tirer vanité de ses tours, que sa flèche centrale[174] est

simplement le joli caprice d'un charpentier de village, que son ensemble

architectural est, en noblesse, inférieur à Chartres[175], en

sublimité à Beauvais, en splendeur décorative à Reims, et à

Bourges, pour la grâce des figures sculptées. Elle n'a rien qui

ressemble aux jointoiements et aux moulures si habiles des arcades de

Salisbury; rien de la puissance de Durham; elle ne possède ni les

incrustations dédaliennes de Florence, ni l'éclat de fantaisie

symbolique de Vérone. Et pourtant dans l'ensemble et plus que

celles-ci, dépassée par elles en éclat et en puissance, la

cathédrale d'Amiens mérite le nom qui lui est donné par M.

Viollet-le-Duc, «le Parthénon de l'architecture gothique[176]».

Gothique, vous entendez; gothique dégagé de toute tradition

romane[177] et de toute influence arabe; gothique pur, exemplaire,

insurpassable et incritiquable, ses principes propres de construction

étant une fois compris et admis.

2. Il n'y a pas aujourd'hui de voyageur instruit qui n'ait quelque

notion du sens de ce qu'on appelle communément et justement «pureté

de style» dans les formes d'art qu'ont pratiquées les nations

civilisées, et il n'y en a qu'un petit nombre qui soient ignorants des

intentions distinctives et du caractère propre du gothique. Le but d'un

bon architecte gothique était d'élever, avec la pierre extraite du

lieu où il avait à bâtir, un édifice aussi haut et aussi spacieux

que possible, donnant à l'œil l'impression de la solidité que le

raisonnement et le calcul garantissaient, tout cela sans y passer un

temps trop prolongé et fatigant, et sans dépense excessive et

accablante de travail humain.

Il ne désirait pas épuiser pour l'orgueil d'une cité les énergies

d'une génération ou les ressources d'un royaume; il bâtit pour Amiens

avec les forces et les finances d'Amiens, avec la chaux des rochers de

la Somme[178] et sous la direction successive de deux évêques; dont

l'un présida aux fondations de l'édifice et l'autre y rendit grâces

pour son achèvement. Son but d'artiste, ainsi que pour tous les

architectes sacrés de son époque dans le Nord, était d'admettre

autant de lumière dans l'édifice que cela était compatible avec sa

solidité; de rendre sa structure sensible à la raison et magnifique,

mais non pas singulière ni à effet, et d'ajouter encore à la

puissance de cette structure à l'aide d'ornements suffisants à

l'embellir, sans toutefois se laisser aller dans un enthousiasme

déréglé à en exagérer la richesse, ou dans un moment d'insolente

ivresse ou d'égoïsme à faire montre de son habileté. Et enfin il

voulait faire de la sculpture de ses murs et de ses portes, un alphabet

et un épitomé de la religion dont la connaissance et l'inspiration

permît de rendre en dedans de ses portes un culte acceptable au

Seigneur dont la Crainte était dans Son Saint Temple et dont le trône

était dans le Ciel[179].

3. Il n'est pas facile au citoyen du moderne agrégat de méchantes

constructions, et de mauvaises vies tenues en respect par les

constables, que _nous_ nommons une ville--dont il est convenu que les

rues les plus larges sont consacrées à encourager le vice et les

étroites à dissimuler la misère--il n'est pas facile, dis-je, à

l'habitant d'une cité aussi méprisable de comprendre le sentiment d'un

bourgeois des âges chrétiens pour sa cathédrale. Pour lui, le texte

tout simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont

assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux[180]», était étendu à

une promesse plus large, s'appliquant à un grand nombre d'honnêtes et

laborieuses personnes assemblées en son nom. «Il sera mon peuple et je

serai son Dieu[181]», et ces mots recevaient pour eux un sens plus

profond de cette croyance gracieusement locale et simplement aimante que

le Christ, comme il était un Juif au milieu des Juifs, un Galiléen au

milieu des Galiléens était aussi partout où il y avait de ses

disciples, même les plus pauvres, quelqu'un de leur pays, et que leur

propre «Beau Christ d'Amiens» était aussi réellement leur

compatriote que s'il était né d'une vierge picarde.

4. Il faut se souvenir cependant,--et ceci est un point théologique sur

lequel repose beaucoup du développement architectural des basiliques du

Nord,--que la partie de l'édifice dans laquelle on croyait que la

présence divine était constante, comme dans le Saint des Saints juif,

était seulement le chœur clos, devant lequel les bas côtés et les

transepts pouvaient devenir le Lit de Justice du roi, comme dans la

salle du trône du Christ; et dont le maître-autel était protégé

toujours des bas côtés qui l'entouraient à l'est par une clôture du

travail d'ouvrier le plus fini, tandis que, de ces bas côtés rayonnait

une suite de chapelles ou de cellules, chacune dédiée à un saint

particulier. Cette conception du Christ dans la société de ses saints

(la chapelle la plus à l'est de toutes étant celle consacrée à la

Vierge) se trouvait à la base de la disposition entière de l'abside

avec ses supports et ses séparations d'arcs-boutants et de trumeaux; et

les formes architecturales ne pourront jamais vraiment nous ravir, si

nous ne sommes pas en sympathie avec la conception spirituelle d'où

elles sont sorties[182]. Nous parlons follement et misérablement de

symboles et d'allégories: dans la vieille architecture chrétienne,

toutes les parties de l'édifice doivent être lues à la lettre; la

cathédrale est pour ses constructeurs la Maison de Dieu[183], elle est

entourée, comme celle d'un roi terrestre, de logements moindres pour

ses serviteurs; et les glorieuses sculptures du chœur, celles de son

enceinte extérieure[184], et à l'intérieur, celles de ses boiseries

que, presque instinctivement, un curé anglais croirait destinées à la

glorification des chanoines, étaient en réalité la manière du

charpentier amiénois de rendre à son Maître-Charpentier[185] la

maison confortable[186]; et non moins de montrer son talent natif et

sans rival de charpentier, devant Dieu et les hommes.

Quoi que vous vouliez voir à Amiens, ou soyez forcé de laisser de

côté sans l'avoir vu, si les écrasantes responsabilités de votre

existence et la locomotion précipitée qu'elles nécessitent

inévitablement vous laissaient seulement un quart d'heure sans être

hors d'haleine pour la contemplation de la capitale de la Picardie,

donnez-le entièrement au chœur de la cathédrale.

Les bas-côtés et les porches, les fenêtres en ogives et les roses,

vous pouvez les voir ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel ouvrage de

menuiserie, vous ne le pouvez pas[187]. C'est du flamboyant dans son

plein développement juste au moment où le XVe siècle vient de finir.

Cela a quelque chose de la lourdeur flamande mêlée à la plaisante

flamme française; mais sculpter le bois est la joie du Picard depuis sa

jeunesse et autant que je sache jamais rien d'aussi beau n'a été

taillé dans les bons arbres d'aucun pays du monde entier. C'est en bois

doux et d'un jeune grain, du chêne, traité et choisi pour un tel

travail, et qui résonne encore comme il y a quatre cents ans. Sous la

main du sculpteur il semble se modeler comme de l'argile, se plier comme

de la soie pousser comme de vivantes branches, jaillir comme une vivante

flamme. Les dais couronnant les dais, les clochetons jaillissant des

clochetons, cela s'élance et s'entrelace en une clairière enchantée,

inextricable, impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt

et plus pleine d'histoire qu'aucun livre.

Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la

meilleure manière d'approcher la cathédrale pour la première fois. Si

vous avez plein loisir, si le jour est beau et si vous n'êtes pas

effrayé par une heure de marche, la vraie chose à faire serait de

descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière

et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire[188], où la

citadelle plonge ses fondations et à qui elle emprunte ses murailles;

gravissez-la jusqu'au sommet et regardez en bas dans le «fossé» sec

de la citadelle ou plus véritablement la sèche vallée de la mort;

elle est à peu près aussi profonde qu'un vallon du Derbyshire (ou,

pour être plus précis, que la partie supérieure de l'_Heureuse

vallée_ à Oxford, au-dessus du Bas-Hinksey); et de là, levez les yeux

jusqu'à la cathédrale en montant les pentes de la cité. Comme cela

vous vous rendrez compte de la vraie hauteur des tours par rapport aux

maisons, puis en revenant dans la ville trouvez votre chemin pour

arriver à sa montagne de Sion[189], par n'importe quelles étroites

rues de traverse et les ponts que vous trouverez; plus les rues seront

tortueuses et sales, mieux ce sera, et que vous arriviez d'abord à la

façade ouest ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toutes les

peines que vous aurez prises pour les atteindre.

Mais, si le jour est sombre comme cela peut quelquefois arriver, même

en France, depuis quelques années, ou si vous ne pouvez ou ne voulez

marcher, ce qui est une chose possible aussi à cause de tous nos sports

athlétiques, lawn-tennis, etc.,--ou s'il faut vraiment que vous alliez

à Paris cet après-midi et si vous voulez seulement voir tout ce que

vous pouvez en une heure ou deux--alors en supposant cela, malgré ces

faiblesses, vous êtes encore une gentille sorte de personne pour

laquelle il est de quelque importance de savoir par où elle arrivera à

une jolie chose et commencera à la regarder. J'estime que le meilleur

chemin est alors de monter à pied, de l'_Hôtel de France_ ou de la

place du Périgord, la rue des Trois-Cailloux vers la station de chemin

de fer. Arrêtez-vous un moment sur le chemin pour vous tenir en bonne

humeur, et achetez quelques tartes ou bonbons pour les enfants dans une

des charmantes boutiques de pâtissier qui sont sur la gauche. Juste

après les avoir passées, demandez le théâtre; et aussitôt après

vous trouverez également sur la gauche trois arcades ouvertes sous

lesquelles vous pourrez passer, vous laisserez derrière vous le Palais

de justice, et monterez droit au transept sud qui a vraiment en soi de

quoi plaire à tout le monde.

Il est simple et sévère en bas, délicatement ajouré et dentelé au

sommet et paraît d'un seul morceau, quoiqu'il ne le soit pas. Chacun

doit aimer l'élan et la ciselure transparente de la flèche qui est

au-dessus et qui semble se courber vers le vent d'ouest--bien que ce ne

soit pas. Du moins sa courbure est une longue habitude contractée

graduellement, avec une grâce et une soumission croissantes, pendant

ces trois derniers cents ans. Et, arrivant tout à fait au porche,

chacun doit aimer la jolie petite madone française qui en occupe le

milieu avec sa tête un peu de côté, et son nimbe mis un peu de côté

aussi comme un chapeau seyant. Elle est une madone de décadence en

dépit ou plutôt en raison de toute sa joliesse[190] et de son gai

sourire de soubrette; et elle n'a rien à faire ici non plus, car ceci

est le porche de Saint-Honoré, non le sien; rude et gris, saint Honoré

avait coutume de se tenir là pour vous recevoir; il est maintenant

banni au porche nord où jamais n'entre personne.

Cela eut lieu il y a longtemps, au XIVe siècle, quand le peuple

commença à trouver le christianisme trop grave, imagina pour la France

une foi plus joyeuse et voulut avoir partout des Madones-soubrettes aux

regards brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres se

faire brûler comme sorcière; et depuis lors les choses allèrent leur

joyeux train, tout droit, «ça allait, ça ira», jusqu'aux plus joyeux

jours de la guillotine. Mais pourtant ils savaient encore sculpter au

XIVe siècle, et la Madone et son linteau d'aubépine en fleurs[191]

sont dignes que vous les regardiez, et plus encore les sculptures aussi

délicates et plus calmes[192] qui sont au-dessus et qui racontent la

propre histoire de saint Honoré, dont on parle peu aujourd'hui dans le

faubourg parisien qui porte son nom.

Je ne veux pas vous retenir maintenant pour vous raconter l'histoire de

saint Honoré (trop content seulement de vous laisser à cet égard

quelque curiosité si c'était possible[193]), car certainement vous

êtes impatients d'entrer dans l'église, et vous ne pouvez pas y entrer

d'une meilleure manière que par cette porte. Car toutes les

cathédrales de quelque importance produisent à peu près le même

effet quand vous y pénétrez par la porte ouest; mais je n'en connais

pas d'autre qui montre autant de sa noblesse du transept intérieur sud;

la rose en face est d'une exquise finesse de réseau et d'un éclat

charmant; et les piliers des bas-côtés du transept forment des groupes

merveilleux avec ceux du chœur et de la nef. Vous vous rendrez aussi

mieux compte de la hauteur de l'abside, si elle se découvre à vous

comme vous allez du transept à la nef centrale que si vous la voyez

tout à coup de l'extrémité ouest de la nef; là il serait presque

possible à une personne irrévérente de trouver la nef étroite

plutôt que l'abside haute. Donc, si vous voulez me laisser vous

conduire, entrez à cette porte du transept sud et mettez un sou dans la

sébile de chacun des mendiants qui sont là à demander; cela ne vous

regarde pas de savoir s'il convient qu'ils soient là ou non--ni s'ils

méritent d'avoir le sou--sachez seulement si vous-même méritez d'en

avoir un à donner et donnez-le gentiment et non comme s'il vous

brûlait les doigts. Puis étant une fois entré, donnez-vous telle

sensation d'ensemble qu'il vous plaira--en promettant au gardien de

revenir pour voir convenablement (seulement pensez à tenir votre

promesse), et, durant le premier quart d'heure, ne voyez que ce que

votre fantaisie vous conseillera, mais du moins, comme je vous l'ai dit,

regardez l'abside de la nef et toutes les parties transversales de

l'édifice en partant de son centre. Alors vous saurez, quand vous

retournerez dehors, dans quel but a travaillé l'architecte et ce que

ses contreforts et le réseau de ses verrières signifient, car il faut

toujours se représenter l'extérieur d'une cathédrale française,

excepté sa sculpture, comme l'envers d'une étoffe qui vous aide à

comprendre comment les fils produisent le dessin tissé ou brodé du

dessus[194].

La Bible d'Amiens · 第 17 / 24 段