28. Il est à la fois probable et naturel que dans un tel pays les

disciples de toute nouvelle doctrine spirituelle l'amenèrent à une

perfection qu'elle n'eût pas atteinte parmi les guerriers illettrés ou

dans les solitudes tourmentées par les tempêtes du Nord. Ce serait

pourtant une erreur absurde que d'attribuer à l'ardeur isolée du

monachisme égyptien la puissance future de la fraternité des

cloîtres. Les anachorètes des trois premiers siècles s'évanouissent

comme les spectres de la fièvre, lorsque les lois rationnelles,

miséricordieuses et laborieuses des sociétés chrétiennes sont

établies; et les récompenses clairement reconnaissables de la solitude

céleste sont accordées à ceux-là seulement qui cherchent le désert

pour sa rédemption[137].

29. «La récompense clairement reconnaissable», je le répète et avec

une énergie voulue. Aucun homme ne possède d'équivalent pour

apprécier, encore moins pour juger d'une manière certaine, jusqu'à ce

qu'il ait eu le courage de l'essayer lui-même, les résultats d'une vie

de renoncement sincère; mais je ne crois pas qu'aucune personne

raisonnable voulût ou osât nier les avantages à la fois de corps et

d'esprit qu'elle a ressentis durant les périodes où elle a été

accidentellement privée de luxe, ou exposée au danger. L'extrême

vanité de l'Anglais moderne qui fait de lui-même un Stylite momentané

sur la pointe d'un Horn[138] ou d'une Aiguille et sa confession

occasionnelle du charme de la solitude dans les rochers, dont il modifie

néanmoins l'âpreté en ayant son journal dans sa poche et à la

prolongation de laquelle il échappe avec reconnaissance grâce a la

plus prochaine table d'hôte, devrait nous rendre moins dédaigneux de

l'orgueil, et plus compréhensifs de l'état d'âme dans lequel les

anachorètes des montagnes d'Arabie et de Palestine se condamnaient à

une vie de retraite et de souffrance sans autre réconfort que des

visions surnaturelles ou l'espoir céleste. Que des formes pathologiques

de l'état mental soient la conséquence nécessaire d'émotions

excessives et toutes subjectives, quelles que soient d'ailleurs ces

émotions, revient à l'esprit quand on lit les légendes du désert;

mais ni les médecins ni les moralistes n'ont encore essayé de

distinguer les états morbides de l'intelligence[139] où vient finir un

noble enthousiasme de ceux qui sont les châtiments de l'ambition, de

l'avarice ou de la débauche.

30. Laissant de côté pour le moment toute question de cette nature,

mes jeunes lecteurs doivent retenir en somme, ce fait que durant tout le

IVe siècle, des multitudes d'hommes dévoués ont mené des vies de

pauvreté et de misère extrême pour s'efforcer d'arriver à une

connaissance plus intime de l'Être et de la Volonté de Dieu. Nous

n'avons aucune lumière qui nous permette de savoir utilement ni ce

qu'ils souffrirent ni ce qu'ils apprirent. Nous ne pouvons pas

apprécier l'influence édifiante ou réprobatrice de leurs exemples sur

le monde chrétien moins zélé; et Dieu seul sait jusqu'où leurs

prières furent entendues ou leurs personnes agréées. Nous pouvons

seulement constater avec respect que dans leur grand nombre pas un seul

ne semble s'être repenti d'avoir choisi cette sorte d'existence, aucun

n'a péri par mélancolie ou suicide; les souffrances auxquelles ils se

condamnèrent eux-mêmes, ils ne se les infligèrent jamais dans

l'espoir d'abréger les vies qu'elles rendent amères ou qu'elles

purifient; et les heures de rêve ou de méditation sur la montagne ou

dans la grotte paraissent rarement s'être traînées pour eux aussi

lourdement que celles que, sans vision ni réflexion, nous passons

nous-mêmes sur le quai et sous le tunnel.

31. Mais quelque jugement qu'on doive porter après un dernier et

consciencieux examen, sur les folies ou les vertus de la vie

d'anachorète, nous serions injustes envers Jérôme si nous le

regardions comme son introducteur dans l'Ouest de l'Europe. Il l'a

traversée lui-même comme une phase de la discipline spirituelle; mais

il représente dans sa nature entière et dans son œuvre finale, non

pas l'inactivité chagrine de l'Ermite, mais le labeur ardent d'un

maître et d'un pasteur bienfaisants. Son cœur est dans une continuelle

ferveur d'admiration ou d'espérance--restant jusqu'à la fin non

seulement aussi impétueux que celui d'un enfant mais aussi affectueux;

et les contradictions du point de vue protestant qui ont dénaturé ou

dissimulé son caractère se reconnaîtront dans un obscur portrait de

sa réelle personnalité lorsque nous arriverons a comprendre la

simplicité de sa foi, et sympathiser un peu avec la charité ardente

qui peut si facilement être froissée jusqu'à l'indignation et n'est

jamais contenue par le calcul.

32. Le peu de confiance que doivent nous inspirer les éditions modernes

dans lesquelles nous le lisons peut se démontrer en comparant les deux

passages dans lesquels Milman a exposé d'une façon entièrement

différente les principes dirigeants de sa conduite politique.

«Jérôme commence (!) et finit sa carrière en moine de Palestine; il

n'arriva, _il n'aspira_ à aucune dignité dans l'Église. Bien

qu'ordonné prêtre contre son gré, il échappa à la dignité

épiscopale qui fut imposée aux prêtres les plus distingués de son

temps.» (_Histoire du Christianisme_, Liv. III).

«Jérôme chérissait en secret l'espérance si même ce n'était pas

l'objet avoué de son ambition, de succéder à Damas comme évêque de

Rome. Le refus qui fut opposé à l'aspirant si singulièrement impropre

à cette situation par ses passions violentes, sa façon insolente de

traiter ses adversaires, son manque absolu d'empire sur soi-même, sa

faculté presque sans rivale d'éveiller la haine, doit-il être

attribué à la sagesse instinctive et avisée de Rome? (_Histoire du

Christianisme Latin_, Liv. I, chap. II.)

33. Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent de la

«sagesse avisée» de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose

instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas

seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement

égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher

l'influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente

pas une fois dans les pages d'un seul historien ecclésiastique

d'époque récente. Dans nos études des temps passés nous mettrons

tranquillement hors de cause, avec la permission des lecteurs, tous les

récits des «espérances chéries en secret» et nous donnerons fort

peu d'attention aux raisons de la conduite des hommes du moyen âge qui

paraissent logiques aux rationalistes, et probables aux

politiciens[140]. Nous nous occuperons seulement de ce que ces

singuliers et fantastiques chrétiens du passé dirent d'audible et

firent de certain.

La vie de Jérôme ne commence en aucune façon comme celle d'un moine

de Palestine; Dean Milman ne nous a pas expliqué comment celle d'aucun

homme le pourrait; mais l'enfance de Jérôme en tout cas fut tout autre

que recluse, ou précocement religieuse. Il était né de riches parents

vivant de leur propre bien; c'est peut-être le nom de sa ville natale

au nord de l'Illyrie (Stridon) qui s'est adouci aujourd'hui en Strigi,

près d'Aquileja[141]. En tout cas c'était sous le climat vénitien et

en vue des Alpes et de la mer. Il avait un frère et une sœur, un bon

grand-père, un précepteur désagréable, et était encore un jeune

homme faisant ses études de grammaire à la mort de Julien en 363.

Un jeune homme de dix-huit ans qui avait été bien commencé dans tous

les établissements d'études classiques, mais très loin d'être un

moine, pas encore un chrétien ni même disposé du tout à remplir les

charges trop sévères pour lui de la vie romaine elle-même! et

contemplant sans aversion les splendeurs mondaines ou sacrées qui

brillaient à ses yeux durant les années de collège qu'il passait dans

la capitale.

Car «le prestige et la majesté du paganisme étaient encore

concentrés à Rome, les divinités de l'ancienne foi trouvaient leur

dernier refuge dans la capitale de l'Empire. Pour un étranger Rome

offrait encore l'aspect d'une cité païenne. Elle renfermait 132

temples et 180 plus petites chapelles ou autels encore consacrés à

leur Dieu tutélaire et servant à l'exercice public du culte. Le

Christianisme ne s'était jamais aventuré à s'emparer de ces quelques

monuments qui eussent pu être transformés à son usage, encore moins

avait-il le pouvoir de les détruire. Les édifices religieux étaient

sous la protection du préfet de la ville et le préfet était

habituellement un païen: en tout cas il n'eut souffert aucune atteinte

à la paix de la ville, aucune violation de la propriété publique.

«Dominant toute la ville de ses tours, le Capitole, dans sa majesté

inattaquée et solennelle, avec ses 30 temples ou autels, qui portaient

les noms les plus sacrés des annales religieuses et civiles de Rome,

ceux de Jupiter, de Mars, de Romulus, de César, de la Victoire.

Quelques années après l'avènement de Théodose à l'empire d'Orient

les sacrifices s'accomplissaient encore comme rites nationaux aux frais

du public, _les pontifes en faisaient l'offrande au nom du genre humain

tout entier._ L'orateur païen va jusqu'à déclarer que l'Empereur

aurait craint en les abolissant, de mettre en danger la sûreté de

l'État. L'empereur portait encore le titre et les insignes du Souverain

Pontife; les consuls avant d'entrer en fonctions montaient au Capitole,

les processions religieuses passaient à travers les rues encombrées et

le peuple se pressait aux fêtes et aux représentations qui faisaient

encore partie du culte païen[142].»

Là Jérôme a dû entendre parler de ce que toutes les sectes

chrétiennes tenaient pour le jugement de Dieu entre elles et leur

principal ennemi--la mort de l'empereur Julien. Mais nous ne possédons

rien qui nous permette de retracer et je ne veux pas conjecturer le

cours de ses propres pensées jusqu'au moment où la direction de sa vie

tout entière fut changée par le baptême. Nous devons à la candeur

qui est la base de son caractère une phrase de lui, relativement à ce

changement qui vaut des volumes d'une confession ordinaire. «Je quittai

non seulement mes parents et ma famille mais les habitudes luxueuses

d'une vie raffinée.»

Ces mots mettent en pleine lumière ce qui, à nos natures moins

courageuses semble l'interprétation exagérée par les nouveaux

convertis des paroles du Christ: «Celui qui aime son père et sa mère

plus que moi, n'est pas digne de moi[143].» Nous nous contentons de

quitter pour des intérêts très inférieurs notre père ou notre

mère, et ne voyons pas la nécessité d'aucun plus grand sacrifice;

nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du christianisme si nous

avions plus souvent à soutenir l'épreuve que saint Jérôme trouvait

la plus difficile. J'ai vu que ses biographes lui donnaient çà et là

des marques de leur mépris parce qu'il est une jouissance à laquelle

il ne fut pas capable de renoncer, celle du savoir; et les railleries

habituelles sur l'ignorance et la paresse des moines se reportent dans

son cas sur la faiblesse d'un pèlerin assez luxueux pour porter sa

bibliothèque dans son havresac. Et il serait curieux de savoir (en

mettant comme il est de mode de le faire aujourd'hui l'idée de la

Providence entièrement de côté) si, sans cet enthousiasme littéraire

qui était dans une certaine mesure une faiblesse du caractère de ce

vieillard, la Bible fût jamais devenue la bibliothèque de l'Europe.

Car, c'est, remarquez-le, la signification réelle dans sa vertu

première du mot _Bible_[144]: non pas livre simplement; mais

«Bibliotheca», Trésor de Livres; et il serait, je le répète,

curieux de savoir jusqu'à quel point,--si Jérôme, au moment même où

Rome, qui l'avait instruit, était dépossédée de sa puissance

matérielle, n'avait pas fait de sa langue l'oracle de la prophétie

hébraïque, ne s'en était pas servi pour constituer une littérature

originale et une religion dégagée des terreurs de la loi

mosaïque,--l'esprit de la Bible eût pénétré dans les cœurs des

Goths, des Francs et des Saxons, sous Théodoric, Clovis et Alfred.

Le destin en avait décidé autrement et Jérôme était un instrument

si passif dans ses mains qu'il commença l'étude de l'Hébreu seulement

comme une discipline et sans aucune conception de la tâche qu'il avait

à accomplir[145] encore moins de la portée de cet accomplissement.

J'aurais de la joie à croire que les paroles du Christ: «S'ils

n'entendent pas Moïse et les Prophètes ils ne seront pas persuadés

quand même un mort ressusciterait[146]», hantèrent l'esprit du reclus

jusqu'à ce qu'il eût résolu que la voix de Moïse et des Prophètes

serait rendue audible aux églises de toute la terre. Mais, autant que

nous en avons la preuve, aucune telle volonté ni espérance n'exalta

les tranquilles instincts de son naturel studieux. Ce fut moitié par

exercice d'écrivain, moitié par récréation de vieillard qu'il se

plut à adoucir la sévérité de la langue latine, ainsi qu'un cristal

vénitien, au feu changeant de la pensée hébraïque; et le «Livre des

livres» prit la forme immuable dont tout l'art futur des nations de

l'Occident devait être une interprétation de jour en jour élargie.

Et à ce sujet vous avez à remarquer que le point capital n'est pas la

traduction des Écritures grecques et hébraïques en un langage plus

facile et plus général, mais le fait de les _avoir présentées à

l'Église comme étant d'autorité universelle._ Les premiers Gentils

parmi les chrétiens avaient naturellement une tendance à développer

oralement en l'exagérant ou en l'altérant l'enseignement de l'Apôtre

des Gentils jusqu'à ce que leur affranchissement de la servitude de la

loi judaïque fît place au doute sur son inspiration; et même après

la chute de Jérusalem, à l'interdiction épouvantée de son

observance. De sorte que, peu d'années seulement après que le reste

des Juifs exilés à Pella eut élu le Gentil Marcus comme évêque, et

obtenu l'autorisation de retourner à l'Oelia Capitolina bâtie par

Adrien sur la montagne de Sion, «ce devint un sujet de doute et de

controverse que de savoir si un homme qui sincèrement reconnaissait

Jésus comme le Messie mais qui continuait à observer la loi de Moïse

pouvait espérer le salut[147]». «Pendant que d'un autre côté les

plus instruits et les plus riches de ceux qui avaient le nom de

chrétiens, désignés généralement par l'appellation de «sachant»

(Gnostique), avaient plus insidieusement effacé l'autorité des

évangélistes en se séparant pendant le cours du IIIe siècle «en

plus de cinquante sectes distinctes dont on peut faire le compte, et

donnèrent naissance à une multitude d'ouvrages dans lesquels les actes

et les discours du Christ et de ses apôtres étaient adaptés à leurs

doctrines respectives[148].»

Ce serait une tâche d'une difficulté très grande et sans profit que

de déterminer dans quelle mesure le consentement de l'Église

générale et dans quelle mesure la vie et l'influence de Jérôme

contribuèrent à fixer dans leur harmonie et dans leur majesté

restées depuis intactes, les canons des Écritures Mosaïque et

Apostolique. Tout ce que le jeune lecteur a besoin de savoir c'est que,

quand Jérôme mourut à Bethléem, ce grand fait était virtuellement

accompli; et les suites de livres historiques et didactiques qui forment

notre Bible actuelle (en comptant les apocryphes) régnèrent dès lors

sur la pensée naissante des plus nobles races des hommes qui aient

vécu sur le globe, comme un message que leur adressait directement leur

créateur et qui,--renfermant tout ce qu'il était nécessaire pour eux

d'apprendre de ses desseins à leur égard,--leur commandait, ou

conseillait, avec une autorité divine et une infaillible sagesse ce qui

était pour eux le meilleur à faire et le plus heureux à souhaiter.

41. Et c'est seulement à ceux-là qui ont obéi sincèrement à la loi

de dire jusqu'où l'espérance qui leur a été donnée par le

dispensateur de la loi a été réalisée. Les pires «enfants de

désobéissance[149]» sont ceux qui acceptent de la parole ce qu'ils

aiment et rejettent ce qu'ils haïssent; cette perversité n'est pas

toujours consciente chez eux, car la plus grande partie des péchés de

l'Église a été engendrée en elle par l'enthousiasme qui dans la

méditation et la défense passionnée de parties de l'Écriture

facilement saisies, a négligé l'étude et finalement détruit

l'équilibre du reste. Quelles formes revêt et quel chemin suit

l'esprit d'opiniâtreté avant qu'il arrive à forcer le sens des

Écritures pour la perdition d'un homme? Ceci est à examiner pour ceux

qui ont la charge des consciences, pas pour nous. L'histoire que nous

avons à apprendre doit absolument être tenue en dehors d'un tel

débat, et l'influence de la Bible observée exclusivement sur ceux qui

reçoivent la parole avec joie et lui obéissent en vérité.

42. Il y a toujours eu cependant une plus grande difficulté à

apprécier l'influence de la Bible qu'à distinguer les lecteurs

honnêtes des lecteurs de mauvaise foi. La prise du christianisme sur

les âmes des hommes devra être considérée, quand nous viendrons à

l'étudier de près, sous trois chefs: il y a d'abord le pouvoir de la

croix elle-même, et de la théorie du salut, sur le cœur; puis

l'action des Écritures judaïques et grecques sur l'esprit; puis

l'influence sur la morale, de l'enseignement et de l'exemple de la

hiérarchie existante. Et quand on veut comparer les hommes tels qu'ils

sont et tels qu'ils pourraient avoir été, ces trois questions doivent

se poser séparément dans l'esprit: premièrement qu'eût été le

caractère de l'Europe sans la charité et le travail signifiés par

«portant la Croix»; puis, secondement, que serait devenue

l'intellectualité de l'Europe sans la littérature biblique; et enfin

que serait devenu l'ordre social de l'Europe sans la hiérarchie de

l'Église.

43. Vous voyez que j'ai réuni les mots «charité» et «travail» sous

le terme général de «portant la croix». «Si quelqu'un veut me

suivre qu'il renonce à soi-même (par la charité) et porte sa croix

(par le labeur) et me suive[150].»

L'idée a été _exactement_ renversée par le protestantisme moderne

qui voit dans la croix non pas un gibet auquel il doit être cloué mais

un radeau sur lequel lui et toutes ses propriétés de valeur[151]

seront portés sur les flots jusqu'au paradis.

44. Aussi c'est seulement aux jours où la Croix était reçue avec

courage, l'Écriture méditée avec conscience et le Pasteur écouté

avec foi, que la pure parole de Dieu, la brillante épée de

l'Esprit[152] peuvent être reconnues dans le cœur et dans la main de

la Chrétienté. L'effet de la poésie et de la légende bibliques sur

sa pensée peut se suivre plus loin à travers les âges de décadence

et dans les champs sans limites; donnant naissance pour nous au _Paradis

perdu_, non moins qu'à la _Divine Comédie_;--au _Faust_ de Gœthe et

au _Caïn_ de Byron non moins qu'à l'_Imitation de Jésus-Christ._

45. Bien plus, l'écrivain qui veut comprendre le plus complètement

possible, l'influence de la Bible sur l'humanité, doit être capable de

lire les interprétations qui en sont données par les grands arts de

l'Europe à leur apogée. Dans chaque province de la chrétienté,

proportionnellement au degré de puissance artistique qu'elle

possédait, des séries d'illustrations de la Bible parurent

progressivement, commençant par les vignettes qui illustraient les

manuscrits et, en passant par la sculpture de grandeur naturelle,

finissant par atteindre sa pleine puissance dans une peinture pleine de

vérité. Ces enseignements et ces prédications de l'Église par le

moyen de l'art, ne sont pas seulement une partie des plus importantes de

l'action apostolique générale du christianisme, mais leur étude est

une partie nécessaire de l'étude biblique, si bien qu'aucun homme ne

peut comprendre la pensée profonde de la Bible elle-même tant qu'il

n'a pas appris à lire ces commentaires nationaux et n'a pas pris

conscience de leur valeur collective. Le lecteur protestant qui croit

porter sur la Bible un jugement indépendant et l'étudier par lui-même

n'en est pas moins à la merci du premier prédicateur doué d'un organe

agréable et d'une ingénieuse imagination[153]; recevant de lui avec

reconnaissance et souvent avec respect quelque interprétation des

textes que l'agréable organe ou l'esprit alerte puisse recommander;

mais, en même temps, il ignore entièrement, et, s'il est laissé à sa

propre volonté, détruit invariablement comme injurieuses les

interprétations profondément méditées de l'Écriture qui, dans leur

essence, ont été sanctionnées par le consentement de toute l'Église

chrétienne depuis mille ans, et dont la forme a été portée à la

perfection la plus haute par l'art traditionnel et l'imagination

inspirée des plus nobles âmes qui aient jamais été enfermées dans

l'argile humaine.

46. Il y a peu de Pères de l'Église chrétienne dont les commentaires

de la Bible ou les théories personnelles de son Évangile n'aient pas

été, à l'exultation constante des ennemis de l'Église, altérés et

avilis par les fureurs de la controverse ou affaiblis et dénaturés par

une irréconciliable hérésie. Au contraire, l'enseignement biblique

donné à travers leur art par des hommes tels que Orcagna, Giotto,

Angelico, Luca della Robbia et Luini, est littéralement vierge de toute

trace terrestre des passions d'un jour. Sa patience, sa douceur et son

calme sont incapables des erreurs qui viennent de la crainte ou de la

colère; ils peuvent sans danger dire tout ce qu'ils veulent, ils sont

enchaînés par la tradition et dans une sorte de solidarité

fraternelle à la représentation par des scènes toujours identiques de

doctrines inaltérées; et ils sont forcés par la nature de leur œuvre

à une méditation et à une méthode de composition qui ont pour

résultat l'état le plus pur et l'usage le plus franc de toute la

puissance intellectuelle.

47. Je puis en une fois et sans avoir besoin de revenir sur cette

question faire ressortir la différence de dignité et de sûreté entre

l'influence sur l'esprit de la littérature et celle de l'art[154] en

vous reportant à une page qui met d'ailleurs merveilleusement en

lumière la douceur et la simplicité du caractère de saint Jérôme,

bien qu'elle soit citée, là où nous la trouvons, sans aucune

intention favorable,--à savoir dans la jolie lettre de la reine

Sophie-Charlotte (mère du père de Frédéric le Grand) au jésuite

Vota, donnée en partie par Carlyle dans son premier volume, chap. IV.

La Bible d'Amiens · 第 14 / 24 段