7. Dans le chapitre qui termine le premier volume des _Lois de Fiesole_,

j'ai posé les principes mathématiques du tracé exact des

cartes,--principes que pour beaucoup de raisons il est bon que mes

jeunes lecteurs apprennent et dont le plus important est que vous ne

pouvez pas rendre plane l'écorce d'une orange sans l'ouvrir et que vous

ne devez pas, si vous dessinez des pays sur l'écorce non entamée, les

étendre ensuite pour remplir les vides.

L'orgueil britannique qui ne se refuse pas le luxe de Walter Scott et de

Shakespeare à un penny, pourra assurément dans sa grandeur future se

rendre possesseur d'univers à un penny pirouettant convenablement sur

leur axe. Je peux donc supposer que mes lecteurs pourront suivre sur une

sphère pendant que je parlerai du globe terrestre; et sur un tracé

convenablement réduit de ses surfaces pendant que je parlerai d'un

pays.

8. Si le lecteur peut les avoir maintenant sous les yeux ou au moins

recourir à une carte bien dessinée des deux hémisphères avec des

méridiens convergents, je le prierai d'abord de remarquer que, bien que

l'ancienne division du monde en quatre quartiers soit à peu près

effacée aujourd'hui par l'émigration et le câble transatlantique,

pourtant la grande question qui domine l'histoire du globe n'est pas de

savoir comment il est divisé ici et là, au gré des rentrants et des

saillies de terre et de mer mais comment il est divisé en zones de

latitude par les lois irrésistibles de la lumière et de l'air. Il n'y

a souvent qu'un intérêt très secondaire à savoir si un homme est

Américain ou Africain, Européen ou Asiatique; mais c'est un point d'un

intérêt extrême et décisif de savoir s'il est Brésilien ou Patagon,

Japonais ou Samoyède.

9. Au cours du dernier chapitre j'ai demandé au lecteur de bien retenir

la conception de la grande division climatérique qui séparait les

races errantes de Norvège et de Sibérie des nations tranquillement

sédentaires de Bretagne, de Gaule, de Germanie et de Dacie.

Fixez maintenant cette division dans votre esprit d'une manière

définitive en dessinant même grossièrement le cours de deux fleuves,

auxquels habituellement pensent peu les géographes, mais qui sont d'une

indicible importance dans l'histoire de l'humanité, la Vistule et le

Dniester.

10. Ils prennent leur source à trente milles l'un de l'autre[114] et

chacun coule, ses trois cents milles (sans compter les détours)--la

Vistule au nord-ouest, le Dniester au sud-est; les deux ensemble coupent

l'Europe au cou pour ainsi dire et séparent, pour examiner la chose

d'une manière plus profonde, l'Europe proprement dite (celle même

d'Europe et de Jupiter) le petit fragment éducable, civilisable, et

d'une mentalité plus ou moins raisonnable du globe,--du grand désert

moscovite, tant Cis-Ouralien que Trans-Ouralien; l'espace chaotique que

nous ne pouvons concevoir, occupé depuis des temps indéterminés et

sans histoire par des Scythes, des Tartares, des Huns, des Cosaques, des

Ours, des Hermines et des Mammouths, avec une épaisseur variable de

peau, un engourdissement variable du cerveau et des souffrances diverses

selon qu'ils étaient sédentaires ou errants. Aucune histoire valant la

peine d'être retracée ne s'y rattache; car la force de la Scandinavie

n'a jamais cherché son issue par l'isthme de Finlande, mais a toujours

navigué à grand renfort de barques et de rames à travers la Baltique

ou en descendant la côte rocheuse ouest; et la pression des glaces

sibériennes et russes amène simplement les races réellement

mémorables à un plus haut degré de concentration, et les pétrit en

masses exploratrices rendues par la nécessité plus farouches.

Mais par ces masses exploratrices, de vraie naissance européenne, notre

propre histoire fut façonnée pour toujours; et par conséquent, ces

deux fleuves frontière et barrière devront être marqués sur votre

carte avec une clarté extrême: la Vistule, avec Varsovie à cheval sur

elle à la moitié de son cours, qui se jette, dans la Baltique, le

Dniester, dans l'Euxin, le cours de chacun d'eux mesurant en ligne

droite une distance égale à celle d'Édimbourg à Londres. Et si on

tient compte des méandres[115], la Vistule, 600 milles, le Dniester,

500[116]; mis bout à bout ils forment un fossé de 1.000 milles entre

l'Europe et le désert, allant de Dantzick à Odessa.

11. Votre Europe ainsi enfermée par ce fossé dans un espace clair et

distinct, vous aurez ensuite à fixer les frontières qui séparent les

quatre contrées gothiques, la Bretagne, la Gaule, la Germanie et la

Dacie, des quatre contrées classiques, l'Espagne, l'Italie, la Grèce,

la Lydie. Il n'y a généralement pas d'autre terme opposé à gothique

que classique; je l'emploie volontiers par amour des divisions pratiques

et de la clarté, bien que sa signification précise doive rester pour

quelque temps encore indéterminée. Mettez bien seulement la

géographie dans votre tête et la nomenclature se placera à son heure.

12. En gros, vous avez la mer entre la Bretagne et l'Espagne, les

Pyrénées entre la Gaule et l'Espagne, les Alpes entre la Germanie et

l'Italie, le Danube entre la Dacie et la Grèce. Vous devez considérer

tout ce qui est au sud du Danube comme Grec, diversement influencé par

Athènes d'un côté et Byzance de l'autre; puis de l'autre côté de la

mer Égée, vous avez la vaste contrée absurdement appelée Asie

Mineure (car nous pourrions tout aussi bien appeler la Grèce, l'Europe

Mineure, ou la Cornouailles, l'Angleterre Mineure), mais dont il faut se

souvenir comme étant la «Lydie» la contrée qui éveille la passion

et tente par la richesse, qui enseigna aux Lydiens la mesure en musique

et adoucit le langage grec sur les confins de l'Ionie, qui a donné à

l'histoire ancienne tout ce qui se rattache à Troie, et à l'histoire

chrétienne, la grandeur et le déclin des sept Églises[117].

13. Placés au sud en face de ces quatre pays, mais séparés d'eux par

la mer ou le désert, il y en a quatre autres, dont il est aussi facile

de se souvenir--le Maroc, la Libye, l'Égypte et l'Arabie.

Le Maroc consiste essentiellement dans la chaîne de l'Atlas, et dans

les côtes qui en dépendent; le plus simple est de vous le rappeler

comme comprenant le Maroc moderne et l'Algérie, avec, comme

dépendance, le groupe des îles Canaries.

La Lybie, de même, comprendra la Tunisie moderne, Tripoli: vous la

ferez commencer à l'ouest avec Hippone, la ville de saint Augustin; sa

côte colonisée par Tyr et par la Grèce, la partage en deux districts,

celui de Carthage et celui de Cyrène. L'Égypte, le pays du fleuve, et

l'Arabie, le pays sans fleuve, resteront dans votre esprit comme les

deux grands foyers méridionaux de religion non chrétienne.

14. Vous avez ainsi, faciles à se rappeler clairement, douze contrées

à jamais distinctes de par les lois naturelles, et formant trois zones

du nord au sud, toutes saines et habitées, mais les races de l'extrême

nord habituées à supporter le froid, celles de la zone centrale

rendues plus parfaites par la jouissance d'un soleil semblable l'été

et l'hiver, celles de la zone sud entraînées à supporter la chaleur.

En faisant maintenant un tableau de leurs noms:

Bretagne Gaule Germanie Dacie

Espagne Italie Grèce Lydie

Maroc Lybie Égypte Arabie

vous aurez sous la forme la plus simple la carte du théâtre de tout ce

qui, dans l'histoire profane, est utile à connaître.

Puis finalement vous avez à connaître parfaitement en tant qu'elle a

été pour tous ces pays la source d'une inspiration que toutes les

âmes qui en ont été douées ont tenue pour un pouvoir sacré et

surnaturel, la petite région montagneuse de la Terre Sainte, avec la

Philistie et la Syrie sur ses flancs, toutes deux les puissances du

châtiment, mais la Syrie étant elle-même au début l'origine de la

race élue: «Mon père fut un Syrien prêt à périr[118]» et la

Syrienne Rachel devant toujours être regardée comme la véritable

mère d'Israël.

15. Et rappelez-vous dans toute étude future des rapports de ces

contrées entre elles, que vous ne devez jamais permettre à votre

esprit de se préoccuper des variations accidentelles d'une

délimitation politique. Peu importe, qui gouverne un pays, peu importe

le nom qu'on lui donne officiellement ou ses frontières

conventionnelles, des barrières et des portes éternelles y sont

placées par les montagnes et les mers, et les nuages et les étoiles

les courbent sous le joug de lois éternelles. Le peuple qui y est né

est son peuple, fût-il mille et mille fois conquis, exilé ou captif.

L'étranger ne peut pas être son roi, l'envahisseur son maître et,

bien que des lois justes, qu'elles soient instituées par les peuples ou

par ceux qui les ont conquis, aient toujours la vertu et la puissance

qui sont l'apanage de la justice, rien ne peut assurer à aucune race,

ni à aucune classe d'hommes de bienfaits durables que la flamme qui est

dans leur propre cœur, allumée par l'amour du pays natal.

16. Naturellement, en disant que l'envahisseur d'un pays ne pourra

jamais le posséder, je parle seulement d'invasions telles que celles

des Vandales en Libye ou telle que le nôtre aux Indes; là où la race

conquérante ne peut pas devenir un habitant permanent. Vous ne pourrez

pas appeler la Libye Vandalie, ou l'Inde Angleterre, parce que ces pays

sont temporairement sous la loi des Vandales et des Anglais, pas plus

que vous ne pourrez appeler l'Italie sous les Ostrogoths, Gothie, ou

l'Angleterre sous Canut, Danemark. Le caractère national se modifie

lorsque l'invasion ou la corruption viennent l'affaiblir, mais si jamais

il vient à reprendre son éclat dans une vie nouvelle il faut que cette

vie soit façonnée par la terre et le ciel du pays lui-même. Des douze

noms de pays donnés à présent dans leur ordre, nous en verrons

changer un seul, en avançant dans notre histoire; la Gaule deviendra

exactement la France lorsque les Francs viendront l'habiter pour

toujours. Les onze autres noms primitifs nous serviront jusqu'à la fin.

17. Un moment de patience encore pour jeter un coup d'œil vers

l'Extrême-Orient, et nous aurons établi les bases de toute la

géographie qui nous est nécessaire. De même que les royaumes du nord

sont séparés du désert scythe par la Vistule, ceux du sud sont

séparés des dynasties «Orientales» proprement dites par l'Euphrate,

qui «plongeant pendant une partie de son cours dans le Golfe Persique

va des rives du Béloutchistan et de l'Oman aux montagnes d'Arménie, et

forme une immense cheminée d'air chaud dont la base» (ou ouverture)

«est sur les tropiques tandis que son extrémité atteint le 37e degré

de latitude nord.

«C'est pour cela que le Simoun lui-même (le spécifique et gazeux

Simoun) rend à l'occasion visite à Mossoul et à Djezirat Omer,

pendant que le baromètre à Bagdad atteint en été une hauteur capable

d'ébranler la foi d'un vieil Indien lui-même[119].»

18. Cette vallée dans les anciens jours formait le royaume d'Assyrie

comme la vallée du Nil formait celui d'Égypte. Nous n'avons pas dans

cette étude à nous occuper de son peuple qui ne fut vis-à-vis des

juifs rien qu'ennemi, la nation même de la captivité, inexorable comme

l'argile de ses murailles, ou la pierre de ses statues; et après la

naissance du Christ, la marécageuse vallée n'est plus qu'un champ de

bataille entre l'Ouest et l'Est. Au delà du grand fleuve, la Perse,

l'Inde et la Chine forment «l'Orient Méridional». La Perse doit être

exactement conçue comme le pays qui s'étend du Golfe Persique aux

chaînes de montagnes qui dominent et alimentent l'Indus, elle est la

vraie puissance de vie de l'Orient aux jours de Marathon, mais n'a eu

d'influence sur l'histoire chrétienne que par l'intermédiaire de

l'Arabie; quant aux tribus asiatiques du nord, Modes, Bactres, Parthes

et Scythes, devenus plus tard les Turcs et les Tartares, nous n'avons

pas à nous en préoccuper avant le jour où ils viennent nous envahir

chez nous, dans notre propre territoire historique.

19. Employant les termes «gothique» et «classique» pour séparer

simplement des zones septentrionales et centrales notre propre

territoire, nous pouvons avec tout autant de justice nous servir du mot

arabe[120] pour toute la zone du sud. L'influence de l'Égypte

disparaît peu après le IVe siècle, tandis que celle de l'Arabie,

puissante dès le début, grandit au VIe siècle sous la forme d'un

empire dont nous n'avons pas encore vu la fin[121]. Et vous pourrez

apprécier de la manière la plus juste le principe religieux sur lequel

est édifié cet empire en vous souvenant que, tandis que les Juifs

prononçaient eux-mêmes la déchéance de leur pouvoir prophétique en

exerçant la profession de l'usure sur toute la terre, les Arabes

revenaient à la simplicité de la prophétie, telle qu'elle était à

ses commencements auprès du puits d'Agar[122] et ne sont pas d'ailleurs

des adversaires du Christianisme, mais seulement des fautes ou des

folies des chrétiens. Ils gardent encore leur foi en un seul Dieu,

celui qui parla à Abraham[123] leur père, et sont dans cette

simplicité, bien plus véritablement ses enfants que les chrétiens de

nom, qui vécurent et vivent seulement pour discuter dans des conciles

vociférants ou dans un schisme furieux les rapports du Père, du Fils

et du Saint-Esprit.

20. Comptant sur mon lecteur pour bien retenir désormais, et sans faire

de confusion, la notion des trois zones, Gothique, Classique et Arabe,

chacune divisée en quatre pays clairement reconnaissables à travers

tous les âges de l'histoire ancienne ou moderne, je dois lui simplifier

une autre notion encore, celle de l'_Empire_ Romain (Voyez la note du

dernier paragraphe), au point de vue où il a à s'en occuper. Son

extension nominale, ses conquêtes temporaires ou ses vices internes

n'ont pour ainsi dire pas d'importance historique; seul, l'empire réel

correspond à quelque chose de vrai, est un exemple de loi juste, de

discipline militaire, d'art manuel, donné à des races indisciplinées,

et comme une traduction de la pensée grecque en un système plus

concentré et plus assimilable à elles. La zone classique, du

commencement à la fin de son règne effectif, repose sur ces deux

éléments: l'imagination grecque avec la règle romaine; et les

divisions ou les dislocations des IIIe et IVe siècles ne font que

laisser paraître d'une manière toute naturelle leurs différences,

quand le système politique qui les dissimulait fut mis à l'épreuve

par le christianisme.

Les historiens semblent ordinairement aussi avoir presque entièrement

perdu de vue que dans les guerres des derniers Romains avec les Goths,

les grands capitaines goths étaient tous chrétiens; et que la forme

vigoureuse et naïve que la foi naissante prenait dans leurs esprits est

un sujet d'étude plus important à approfondir que les guerres

inévitables qui suivirent la retraite de Dioclétien, ou que les

schismes confus et les crimes de la cour lascive de Constantin.

Je suis forcé cependant de noter les conditions dans lesquelles les

derniers partages arbitraires de l'empire eurent lieu afin qu'ils

éclaircissent pour vous au lieu de l'embrouiller, l'ordre des nations

que je voudrais fixer dans votre mémoire.

21. Au milieu du IVe siècle vous avez politiquement ce que Gibbon

appelle «la division finale des empires d'Orient et d'Occident». Ceci

signifie surtout que l'empereur Valentinien, cédant, non sans

hésitation, à ce sentiment qui dominait alors dans les légions, que

l'empire était trop vaste pour rester dans les mains d'un seul, prend

son frère comme collègue, et partage, non pas à proprement parler

leur autorité, mais leur attention, entre l'Orient et l'Occident.

À son frère Valens il assigne l'extrêmement vague «Préfecture de

l'Est, du Danube inférieur aux confins de la Perse», pendant qu'il

réserve à son propre gouvernement immédiat les «préfectures

toujours en guerre d'Illyrie, d'Italie et de Gaule, depuis l'extrémité

de la Grèce jusqu'au rempart calédonien et du rempart de Calédonie au

pied du mont Atlas.» Ceci veut dire, en prose moins poétiquement

rythmée (Gibbon eût mieux fait de mettre tout de suite son histoire en

hexamètres), que Valentinien garde sous sa propre surveillance toute

l'Europe et l'Afrique romaine et laisse la Lydie et le Caucase à son

frère. La Lydie et le Caucase ne formèrent jamais et ne pouvaient pas

former un empire d'Orient, c'étaient simplement des sortes de colonies,

utiles pour l'impôt en temps de paix, dangereuses par le nombre en

temps de guerre. Il n'y eut jamais du VIIe siècle avant au VIIe siècle

après Jésus-Christ qu'un seul empire romain[124], expression du

pouvoir sur l'humanité d'hommes tels que Cincinnatus[125] ou Agricola;

il expire quand leur race et leur caractère expirent; son extension

nominale, son éclata un moment quelconque, n'est rien de plus que le

reflet plus ou moins lointain sur les nuages de flammes s'élevant d'un

autel où leur aliment était de nobles âmes. Il n'y a aucune date

véritable de son partage, il n'y en a pas de sa destruction. Que le

Dacien Probus ou le Norique Odoacre soit sur le trône, la force de son

principe vivant est seule à considérer, demeurant dans les arts, dans

les lois, dans les habitudes de la pensée, régnant encore en Europe

jusqu'au XIIe siècle; régnant encore aujourd'hui comme langue et comme

exemple sur tous les hommes cultivés.

22. Mais, pour le partage nominal fait par Valentinien, remarquons la

définition que donne Gibbon (je suppose que c'est la sienne et non

celle de l'empereur) de l'empire romain d'Europe en «Illyrie, Italie et

Gaule». Je vous ai dit déjà que vous devez tenir tout ce qui est au

sud du Danube pour grec. Les deux principales régions situées

immédiatement au sud du fleuve sont la Mœsie inférieure et

supérieure formées de la pente des montagnes Thraces au nord jusqu'au

fleuve, avec les plaines qui les séparent du fleuve. Vous devrez faire

attention à cette région à cause de l'importance qu'elle a eue en

formant l'alphabet mœso-gothique dans lequel «le grec est de beaucoup

l'élément principal[126]», fournissant seize lettres sur

vingt-quatre. L'invasion gothique sous le règne de Valens est la

première qui établisse une nation teutonne en deçà de la frontière

de l'empire; mais elle ne fait par là que venir se placer plus

immédiatement sous son influence spirituelle. Son évêque, Ulphilas,

adopte cet alphabet mœsien, aux deux tiers grec, pour sa traduction de

la Bible, et cette traduction le répand partout et assure sa durée

jusqu'à l'extinction ou l'absorption de la race gothique.

23. Au sud des montagnes thraces, vous avez la Thrace elle-même et les

pays confusément appelés Dalmatie et Illyrie, bordant l'Adriatique, et

allant à l'intérieur des terres dans la direction de l'est, jusqu'aux

montagnes qui servent de ligne de partage des eaux. Je n'ai jamais pu me

former par moi-même une notion très claire de ce qu'étaient, à

aucune époque déterminée, les peuples de ces régions; mais ils

peuvent tous être considérés en masse comme des Grecs au nord, plus

ou moins de sang et de dialecte grec suivant le degré de leur

proximité avec la Grèce proprement dite; bien que ne partageant pas sa

philosophie et ne se soumettant pas à sa discipline. Mais il est en tous

cas bien plus exact de parler en bloc de toutes ces régions

illyriennes, mœsiennes et macédoniennes, comme étant toutes grecques,

que de parler avec Gibbon ou Valentinien de la Grèce et de la

Macédoine comme étant toutes illyriennes[127].

24. Dans la même généralisation impériale ou poétique nous trouvons

l'Angleterre réunie à la France sous le terme de Gaule et limitée par

«le rempart calédonien». Tandis que, dans nos propres divisions, la

Calédonie, l'Hibernie et le pays de Galles sont dès le début

considérées comme des parties essentielles de la Bretagne[128] et leur

lien avec le continent conçu comme formé par l'établissement des

Bretons en Bretagne et pas du tout par l'influence romaine au-delà de

l'Humber.

25. Ainsi, repassant encore une fois l'ordre de nos contrées et

remarquant seulement que les Iles Britanniques bien que situées pour la

plupart, si on regarde les degrés, très au nord de tout le reste de la

zone nord, sont placées par l'influence du Gulf Stream sous le même

climat, vous avez, à l'époque où commence notre histoire de la

chrétienté, la zone gothique pas encore convertie, et n'ayant même

encore jamais entendu parler de la foi nouvelle. Vous avez la zone

classique qui en a connaissance à des degrés divers et de plus en

plus, la discutant et s'efforçant de l'éteindre, et votre zone arabe,

qui en est le foyer et le soutien, enveloppant la Terre Sainte de la

chaleur de ses propres ailes et chérissant (cendres du Phénix[129] qui

s'est consumé pour toute la terre) l'espoir de la Résurrection[130].

26. Ce qu'eût été le cours, ou même le sort, du Christianisme, s'il

n'avait été prêché qu'oralement, au lieu d'être soutenu par sa

littérature poétique, pourrait être l'objet de spéculations

profondément instructives,--si le devoir d'un historien était de

réfléchir au lieu de raconter. La puissance de la foi chrétienne fut

toujours fondée en effet sur les prophéties écrites et les récits de

la Bible; et sur les interprétations que les grands ordres monastiques

donnèrent de leur signification beaucoup plus par leur exemple que par

leurs préceptes. La poésie et l'histoire des Testaments Syriens furent

fournies à l'Église latine par saint Jérôme pendant que la vertu et

l'efficacité de la vie monastique sont résumées dans la règle de

saint Benoît. Comprendre la relation de l'œuvre accomplie par ces deux

hommes avec l'organisation générale de l'Église, est de première

nécessité pour l'intelligence de la suite de son histoire.

Dans son chapitre XXXVII, Gibbon prétend nous donner un aperçu de

l'«Institution de la vie monastique» au IIIe siècle. Mais la vie

monastique a été instituée quelque peu plus tôt et par beaucoup de

prophètes et de rois. Par Jacob quand il prit la pierre pour

oreiller[131]; par Moïse quand il se détourna pour contempler le

buisson ardent[132]; par David avant qu'il eût laissé «ce petit

troupeau de brebis dans le désert[133]» et par le prophète qui «fut

dans les déserts jusqu'au moment de paraître devant Israël[134]».

Nous en voyons la première «institution» pour l'Europe sous Numa,

dans ses vierges vestales et son collège des Augures, fondés sur la

conception d'origine étrusque et devenue romaine d'une vie pure

consacrée au service de Dieu et d'une sagesse pratique conduite par

lui[135].

La forme que l'esprit monastique prit plus tard tint beaucoup plus à la

corruption du monde dont il était forcé de s'écarter, soit dans

l'indignation, soit par épouvante, qu'à un changement amené par le

christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains.

27. «L'Égypte» (M. Gibbon commence ainsi à nous rendre compte de la

nouvelle institution!), «la mère féconde de la superstition, fournit

le premier exemple de la vie monastique.» L'Égypte eut ses

superstitions comme les autres pays; mais elle fut si peu la mère de la

superstition qu'on peut dire que la foi d'aucun peuple--entre les races

imaginatives du monde entier--ne connut peut-être aussi peu le

prosélytisme que la sienne. Elle ne prévalut pas même sur le plus

proche de ses voisins pour lui faire adorer avec elle des chats et des

cobras; et je suis seul, à ce que je crois, parmi les écrivains

récents à conserver l'opinion d'Hérodote[136] sur l'influence qu'elle

a exercée sur la théologie archaïque de la Grèce. Mais cette

influence, si influence il y eut, consista seulement à en ébaucher la

forme et non à lui donner des rites; de sorte que dans aucun cas et

pour aucun pays, l'Égypte ne fut la mère de la superstition: tandis

que sans discussion possible, elle fut pour tous les peuples, et pour

toujours, la mère de la géométrie, de l'astronomie, de l'architecture

et de la chevalerie. Elle fut pour les éléments matériels et

techniques maîtresse de littérature, enseignant à des auteurs qui

auparavant ne pouvaient qu'écorcher, la cire et le bois, à fabriquer

le papier et à graver le porphyre. Elle fut la première à exposer la

loi du Jugement du Péché après la Mort. Elle fut l'Éducatrice de

Moïse; et l'Hôtesse du Christ.

La Bible d'Amiens · 第 13 / 24 段