M. Favine» (mais quel poète, je ne sais, ni ne puis me renseigner
là-dessus)[96] «raconte»[97] (dans le sens de écartèle, ou peint
comme fait un héraldiste) «certaines fables sur le nom des Français
pour lequel on aurait adopté et réuni deux mots gaulois ensemble,
Phere-Encos qui signifie «Porte-Lance» (Brandit-Lance, pourrions-nous
peut-être nous risquer à traduire), une arme plus légère que la
pique commençant ici à s'agiter dans les mains de leur chevalerie et
Fere-Encos devenant assez vite dans le langage parlé «Francos»;--une
dérivation certes à ne pas accepter, mais à cause de l'idée qu'elle
donne de l'arme elle vaut qu'on y prête attention de même qu'à la
suivante: parmi les armes des anciens Français, au-dessus et à côté
de la lance, il y avait la hache d'arme qu'ils appelaient anchon, et qui
existe encore aujourd'hui dans beaucoup de provinces de France où on
l'appelle un achon; ils s'en aidaient à la guerre en le jetant au loin
sur l'ennemi dans le seul but de le mettre à découvert et pour fendre
son bouclier. Cet _achon_ était dardé avec une telle violence qu'il
pourfendait le bouclier, forçait son possesseur à abaisser le bras et
ainsi le laissait découvert et désarmé et permettait de le surprendre
plus facilement et plus vite. Il paraît que cette arme était
proprement et spécialement l'arme du soldat français, aussi bien à
pied qu'à cheval. Pour cette raison, on l'appelait _Franciscus._
Francisca, _securis oblonga, quam Franci librabant in hostes._ Car le
cavalier, outre son bouclier et sa francisca (arme commune, comme nous
l'avons dit, au fantassin et au cavalier), avait aussi la lance;
lorsqu'elle était brisée et ne pouvait plus servir, il portait la main
sur sa francisca, sur l'usage de laquelle nous renseigne l'archevêque
de Tours, dans son second livre, chapitre XXVII.»
33. Il est agréable de voir avec quel respect les leçons de
l'archevêque de Tours étaient écoutées par les chevaliers français,
et curieux de noter la préférence des meilleurs d'entre eux à user de
la francisca, non seulement aux temps de Cœur de Lion, mais même aux
jours de Poitiers. Dans le dernier engagement de cette bataille aux
portes de Poitiers: «Là, fit le roi Jehan de sa main merveilles
d'armes, et tenait une hache de guerre dont bien se dépendait et
combattait, si la quartre partie de ses gens luy eussent ressemblé, la
journée eust été pour eux.» Plus remarquable encore à ce point de
vue est l'épisode du combat que Froissart s'arrête pour nous dire
avant de commencer son récit, et qui met aux prises le Sire de Verclef
(sur la Severn) et l'écuyer Picard Jean de Helennes; l'Anglais perdant
son sabre descend pour le reprendre; sur quoi Helennes lui _jette_ le
sien avec un tel visé et une telle force «qu'il accousuit l'Anglais es
cuisses, tellement que l'épée entre dedans et le cousit tout parmi,
jusqu'au hans».
Là-dessus, le chevalier se rendant, l'écuyer bande sa plaie, et le
soigne, restant quinze jours «pour l'amour de lui», à Châtellerault,
tant que sa vie fut en danger, et ensuite lui faisant faire toute la
route en litière jusqu'à son propre château de Picardie. Sa rançon
est de 6.000 nobles. Je pense environ 25.000 livres de notre valeur
actuelle et vous pouvez tenir pour un signe particulièrement fatal du
proche déclin des temps de la chevalerie ce fait que «devint celuy
Escuyer, chevalier, pour le grand profit qu'il eut du Seigneur de
Verclef».
Je reviens volontiers à l'aube de la chevalerie, alors qu'heure par
heure, année par année, les hommes devenaient plus doux et plus sages,
alors que même au travers des pires cruautés et des pires erreurs on
pouvait voir les qualités natives de la caste la plus noble s'affirmer
d'abord, en vertu d'un principe inné, se soumettre ensuite en vue des
tâches futures.
34. Les deux principales armes, voilà tout ce que nous connaissons
jusqu'ici du Franc salien; pourtant sa silhouette commence à se
dessiner pour nous dans le brouillard du Brocken, portant la lance
légère qui deviendra le javelot; mais la hache, son arme de bûcheron,
est lourde;--pour des raisons économiques, comme la rareté du fer,
c'est l'arme préférable à toutes, donnant la plus grande force
d'impulsion et la plus grande puissance de choc avec la plus petite
quantité de métal, et le travail de forge le plus sommaire. Gibbon
leur donne aussi une «pesante» épée, suspendue à un «large»
ceinturon; mais les épithètes de Gibbon sont toujours données
gratis[98], et l'épée à ceinturon, quelle que fut sa mesure, était
probablement destinée aux chefs seulement; le ceinturon, lui-même en
or, celui-là même qui distinguait les comtes romains et sans aucun
doute adopté, à leur exemple, par les chefs francs alliés; prenant
par la suite la signification symbolique que lui donne saint Paul[99] de
ceinturon de vérité; enfin, l'emblème principal de l'Ordre de la
Chevalerie.
35. Le bouclier pour tous était rond, se maniant comme le bouclier d'un
highlander: armure qui probablement n'était rien que du cuir fortement
tanné, ou du chanvre patiemment et solidement tricoté: «Leur
costume collant», dit M. Gibbon, «figurait exactement la forme
de leurs membres», mais «costume» est seulement une expression
Miltono-Gibbonienne pour signifier «personne sait quoi». Il est plus
intelligible en ce qui concerne leurs personnes. «La stature élevée
des Francs, leurs yeux bleus, dénotaient une origine germanique; les
belliqueux barbares étaient formés dès leur première jeunesse à
courir, sauter, nager, lancer le javelot et la hache d'armes sans
manquer le but, à marcher sans hésitation contre un ennemi supérieur
en nombre, et à garder dans la vie ou la mort la réputation
d'invincibles qui était celle de leurs ancêtres» (VI, 93). Pour la
première fois, en 358, épouvanté par la victoire de l'empereur Julien
à Strasbourg, et assiégé par lui sur la Meuse, un corps de six cents
Francs «méconnut l'ancienne loi qui leur ordonnait de vaincre ou de
mourir». «Bien que l'espoir de la rapine eût pour les entraîner une
force extrême, ils professaient un amour désintéressé de la guerre
qu'ils considéraient comme le suprême honneur et la suprême
félicité de la nature humaine, et leurs esprits et leurs corps
étaient si endurcis par une activité perpétuelle, que selon la
vivante expression d'un orateur, les neiges de l'hiver étaient aussi
agréables pour eux que les fleurs du printemps» (III, 220).
36. Ces vertus morales et corporelles ou cet endurcissement étaient
probablement universels dans les rangs militaires de la nation; mais
nous apprendrons tout à l'heure avec surprise, d'un peuple si
remarquablement «libre» que seuls le Roi et la famille royale y
pouvaient porter leur chevelure comme il leur plaisait. Les rois
portaient la leur en boucles flottantes sur le closet les épaules, les
reines en tresses ondulantes jusqu'à leurs pieds, mais tout le reste de
la nation était obligé par la loi ou l'usage de se raser la partie
postérieure de la tête, de porter ses cheveux courts sur le front, et
de se contenter de l'ornement de deux petites whiskers[100].
37. Moustaches, veut dire M. Gibbon j'imagine, et je me permets de
supposer aussi que les nobles et leurs femmes pouvaient porter leurs
tresses et leurs boucles comme il leur convenait. Mais, de nouveau, il
nous ouvre un jour inattendu et gênant sur les institutions
démocratiques des Francs en nous apprenant «que les différents
commerces, les travaux de l'agriculture et les arts de la chasse et de
la pêche étaient _exercés_ par des mains _serviles_ pour un _salaire_ du
souverain».
«Servile et salaire» toutefois, quoiqu'ils donnent d'abord l'idée
terrible d'un ordre de choses injuste ne sont que les expressions
Miltono-Gibboniennes du fait général que les rois francs avaient des
laboureurs dans leurs champs, employaient des tisserands et des
forgerons pour faire leurs vêtements et leurs épées, chassaient avec
des veneurs, au faucon avec des fauconniers, et étaient sous les autres
rapports tyranniques dans la proportion où peut l'être un grand
propriétaire de terres anglais. «Le château des rois à longs cheveux
était entouré de cours commodes et d'écuries pour la volaille et le
bétail, le jardin était planté de légumes utiles, les magasins
remplis de blé, de vins, soit pour la vente, soit pour la consommation,
et toute l'administration, conduite dans les règles les plus strictes
de l'économie privée.»
38. J'ai rassemblé ces remarques souvent incomplètes et pas toujours
très consistantes, de l'aspect et du caractère des Francs, extraites
des références de M. Gibbon, pendant une période de plus de deux
siècles,--et le dernier passage cité,--qu'il accompagne de la
constatation que «cent-soixante de ces palais ruraux étaient
disséminés à travers les provinces de leur royaume», sans nous dire
quel royaume, ou à quelle époque,--doit être tenu pour descriptif des
coutumes et du système général de leur monarchie après les victoires
de Clovis. Mais dès la première heure où vous entendrez parler de
lui, le Franc, à le bien considérer, est toujours un personnage
extrêmement ingénieux, bien intentionné et industrieux; s'il est
impatient d'acquérir, il sait aussi intelligemment conserver et
édifier; il y a là tout un don d'ordonnance et de claire architecture
qui trouvera un jour sa suprême expression dans les bas-côtés
d'Amiens; et des choses en tout genre sans rivales et qui eussent été
indestructibles si ceux qui vécurent au milieu d'elles avaient eu même
force de cœur que ceux qui les avaient construites bien des années
auparavant[101].
39. Mais pour le moment il nous faut revenir sur nos pas, car
dernièrement, relisant quelques-uns de mes livres pour une édition
revue et corrigée, j'ai remarqué et non sans remords, que toutes les
fois que dans un paragraphe ou un chapitre je promets pour le chapitre
suivant un examen attentif de quelque point particulier le paragraphe
suivant n'a trait en quoi que ce soit au point promis, mais ne manque
pas de s'attacher passionnément à quelque point antithétique,
antipathique ou antipodique, dans l'hémisphère opposé; je trouve
cette façon de composer un livre extrêmement favorable à
l'impartialité et la largeur des vues; mais je puis concevoir qu'elle
doit être pour le commun des lecteurs non seulement décevante (si je
puis vraiment me flatter d'intéresser jamais suffisamment pour
décevoir) mais même capable de confirmer dans son esprit quelques-unes
des insinuations fallacieuses et absolument absurdes de critiques
hostiles, concernant mon inconsistance, mes vacillations, et ma
facilité à être influencé par les changements de température dans
mes principes ou dans mes opinions. Aussi je me propose dans ces
esquisses historiques, pour le moins de me surveiller, et j'espère de
me corriger en partie de ce travers de manquer à mes promesses, et,
dût-il en coûter aux flux et reflux variés de mon humeur, de dire
dans une certaine mesure en chaque chapitre ce que le lecteur à le
droit de compter qui y sera dit.
40. J'ai abandonné dans mon chapitre Ier après y avoir jeté un
simple coup d'œil, l'histoire du vase de Soissons. On peut la trouver
(et c'est bien à peu près la seule chose que l'on y puisse trouver
concernant la vie ou le caractère individuel du premier Louis) dans
toute histoire de France populaire à bon marché avec sa moralité
populaire à bon marché imprimée à la suite. Si j'avais le temps de
remonter à ses premières sources, peut-être prendrait-elle un autre
aspect. Mais je vous la donne telle qu'on peut la trouver partout en
vous demandant seulement d'examiner si--même lue ainsi--elle ne peut
pas porter en elle une signification quelque peu différente.
41. L'histoire dit donc que, après la bataille de Soissons, dans le
partage des dépouilles romaines ou gauloises, le roi revendiqua un vase
d'argent d'un superbe travail pour--«lui», étais-je sur le point
d'écrire,--et dans mon dernier chapitre, j'ai inexactement _supposé_
qu'il le voulait pour son meilleur lui-même, sa reine. Mais il ne le
voulait ni pour l'un ni pour l'autre, c'était pour le rendre à saint
Rémi, afin qu'il pût rester parmi les trésors consacrés à Reims.
Ceci est le premier point sur lequel les historiens populaires
n'insistent pas, et qu'un de ses guerriers qui réclama l'égal partage
du trésor préféra aussi ignorer. Le vase était demandé par le roi
en supplément de sa propre part et les chevaliers francs tout en
rendant fidèle obéissance à leur roi comme chef n'avaient pas la
moindre intention de lui accorder ce que des rois plus modernes
appellent des taxes «régaliennes» prélevées sur tout ce qu'ils
touchent. Et un de ces chevaliers ou comtes francs, un peu plus franc
que les autres et aussi incrédule à la sainteté de saint Rémi qu'un
évêque protestant ou un philosophe positiviste, prit sur lui de
discuter la prétention du roi et de l'Église, à la façon, supposez,
d'une opposition libérale à la Chambre des Communes; et la discuta
avec une telle confiance d'être soutenu par l'opinion publique du Ve
siècle, que le roi persistant dans sa requête le soldat sans peur mit
le vase en pièces avec sa hache de guerre en s'écriant: «Tu n'auras
pas plus que ta part de butin.»
42. C'est la première et nette affirmation de la «Liberté,
Fraternité et Égalité» françaises, soutenue alors comme maintenant
par la destruction qui est la seule manifestation artistique active
possible à des personnages «libres», incapables de rien créer.
Le roi ne donna pas suite à la querelle. Les poltrons penseront qu'il
en resta là par poltronnerie, et les méchants par méchanceté. Il est
certain, en tous cas c'est fort à croire, qu'il en resta là; mais il
attendit son heure; ce que la colère d'un homme fort peut toujours,
ainsi que s'échauffer plus ardemment dans l'attente, et c'est une des
principales raisons pourquoi on enseigne aux chrétiens de ne pas
laisser le soleil se coucher sur elle[102]. Précepte auquel les
chrétiens de nos jours sont parfaitement prêts à obéir si c'est
quelqu'un d'autre qui a été offensé, et en effet dans ce cas la
difficulté est habituellement de les faire penser à l'injure, même
dans la minute où le soleil n'est pas encore couché sur leur
indignation[103].
43. La suite est vraiment choquante pour la sensibilité moderne. Je la
donne dans le langage sinon poli du moins délicatement verni de
l'histoire illustrée.
«Environ un an après, passant la revue de ses troupes, il alla à
l'homme qui avait brisé le vase, et, _examinant ses armes, se
plaignit_ qu'_elles_ fussent en mauvais état!» (l'italique est de
moi) et «les jeta» (Quoi? le bouclier et l'épée?) «à terre». Le
soldat se baissa pour les ramasser et à ce moment le roi le frappa à
la tête de sa hache de guerre en s'écriant: «Ainsi fis-tu au vase de
Soissons.» L'historien moral moderne ajoute cette remarque que: «Ceci
comme document sur l'état des Francs et les liens par lesquels ils
étaient unis ne donne que l'idée d'une bande de voleurs et de leur
chef.» Ce qui est en effet autant que je puis moi-même pénétrer et
déchiffrer la nature des choses l'idée première à concevoir
relativement à la plupart des organisations royales et militaires dans
ce monde jusqu'à nos jours (à moins par hasard que ce ne soient les
Afghans et les Zoulous qui volent nos propres terres en Angleterre au
lieu de nous les leurs dans leurs pays respectifs). Mais en ce qui
regarde la manière dont fut accomplie cette exécution militaire type,
je dois pour le moment demander au lecteur la permission de rechercher
avec lui, s'il est moins royal, ou plus cruel de frapper un soldat
insolent sur la tête avec sa hache d'armes à soi, que de frapper une
personne telle que Sir Thomas More[104] sur le cou avec celle d'un
exécuteur, ayant recours au fonctionnement mécanique--comme serait
celui du couperet, de la guillotine ou de la corde, pour donner le coup
de grâce--des formes accommodantes de la loi nationale et de
l'intervention gracieusement mêlée d'un groupe élégant de nobles et
d'évêques.
44. Il y a des choses bien plus noires à dire de Clovis que celle-ci,
alors que sa vie fière tirait vers sa fin, des choses qui vous seraient
racontées dans toute leur vérité, si aucun de nous pouvait voir clair
dans la noirceur. Mais nous ne pouvons jamais savoir la vérité sur le
péché; car sa nature est de tromper également le pécheur d'une part,
et le juge de l'autre. Diabolique, nous trompant si nous y succombons,
ou le condamnons; voici à ce sujet les facéties de Gibbon si vous vous
en souciez; mais j'extrais d'abord des paragraphes confus qui y
amènent, des phrases de louange que le sage de Lausanne n'accorde pas
d'ordinaire aussi généreusement qu'en cette circonstance à ceux de
ses héros qui ont confessé la puissance du christianisme.
45. «Clovis n'avait pas plus de quinze ans, quand, par la mort de son
père, il lui succéda comme chef de la tribu salienne. Les limites
étroites de son royaume s'arrêtaient à l'île des Bataves, avec les
anciens diocèses de Tournay et Arras; et au baptême de Clovis le
nombre de ses guerriers ne pouvait pas excéder 5.000. Les tribus de
même race que les Francs qui s'étaient installées le long de
l'Escaut, de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, étaient gouvernées
par leurs rois autonomes de race mérovingienne, les égaux et les
alliés, et quelquefois les ennemis, du prince salique. Quand il avait
commencé la campagne, il n'avait ni or ni argent dans ses coffres, ni
vin ni blé dans ses magasins; mais il imita l'exemple de César qui
dans le même pays s'était enrichi à la pointe de l'épée, et avait
acheté des mercenaires avec les fruits de la conquête.
«L'esprit indompté des Barbares apprit à reconnaître les avantages
d'une discipline régulière. À la revue annuelle du mois de Mars,
leurs armes étaient exactement inspectées; et, quand ils traversaient
un territoire pacifique, il leur était défendu de toucher à un brin
d'herbe. La justice de Clovis était inexorable; et ceux de ses soldats
qui se montraient insouciants ou désobéissants étaient à l'instant
punis de mort. Il serait superflu de louer la valeur d'un Franc; mais la
valeur de Clovis était gouvernée par une prudence froide et
consommée. Dans toutes ses relations avec les hommes il faisait la
balance entre le poids de l'intérêt, de la passion et de l'opinion; et
ses mesures étaient tantôt en harmonie avec les usages sanguinaires
des Germains, tantôt modérées par le génie plus doux de Rome et du
christianisme.
46. «Mais le farouche conquérant de la Gaule était incapable de
discuter la valeur des preuves d'une religion qui repose sur
l'investigation laborieuse du témoignage historique et sur la
théologie spéculative. Il était encore plus incapable de ressentir la
douce influence de l'Évangile qui persuade et purifie le cœur d'un
véritable converti. Son règne ambitieux fut une violation perpétuelle
des devoirs moraux et chrétiens: ses mains furent tachées de sang dans
la paix comme dans la guerre; et, dès que Clovis se fût débarrassé
d'un synode de l'Église Gallicane, il assassina avec tranquillité tous
les princes de la race mérovingienne.»
47. C'est trop vrai[105]; mais d'abord c'est de la rhétorique--car nous
aurions besoin qu'on nous dise combien étaient tous les princes--en
second lieu nous devons remarquer qu'en admettant que Clovis ait à un
degré quelconque «étudié les Écritures» telles qu'elles étaient
présentées au monde occidental par saint Jérôme, il était à
présumer que lui, roi-soldat, penserait davantage à la mission de
Josué[106] et de Jéhu qu'à la patience du Christ, dont il songeait
plutôt à venger qu'à imiter la passion; et la crainte que les autres
rois francs lui succèdent, ou par envie du vaste royaume qu'il avait
agrandi l'attaquent et le détrônent, pouvait facilement lui
apparaître comme inspirée non par un danger personnel, mais par le
retour possible de la nation tout entière à l'idolâtrie. De plus,
dans les derniers temps, sa foi dans la protection divine accordée à
sa cause avait été ébranlée par la défaite que les Ostrogoths lui
avaient infligée devant Arles, et le léopard franc n'avait pas assez
complètement perdu ses taches[107] pour abandonner à un ennemi l'occasion
du premier bond.
48. Pour en finir, et nous plaçant au-dessus de ces questions de
personnes, les diverses formes de la cruauté et de la ruse--la
première, remarquez-le, provenant beaucoup d'un mépris de la
souffrance qui était une condition d'honneur pour les femmes aussi bien
que pour les hommes,--sont dans ces races barbares toujours fondées sur
leur amour de la gloire dans la guerre; ce qui ne peut être compris
qu'en se rapportant à ce qui reste de ces mêmes caractères dans les
castes les plus élevées des Indiens de l'Amérique du Nord; et, avant
d'exposer clairement pour finir les événements certains du règne de
Clovis jusqu'à la fin, le lecteur fera bien d'apprendre cette liste des
personnages du grand Drame, en prenant à cœur la signification du nom
de chacun, à cause à la fois de son influence probable sur l'esprit de
celui qui le portait, et comme une expression fatale de l'ensemble de
ses actes et de leurs conséquences pour les générations futures.
I. CLOVIS.--En forme franque, Hluodoveh[108]. «Glorieuse sainteté» ou
sacre. En latin _Chlodovisus_, quand il fut baptisé par saint Remi,
s'adoucissant à travers les siècles en _Lhodovisus, Ludovicus_, Louis.
II. ALBOFLEDA.--«Blanche fée domestique?» Sa plus jeune sœur épouse
Théodoric («Theudreich», le maître du peuple), le grand roi des
Ostrogoths.
III. CLOTILDE.--Hlod-hilda, «Glorieuse vierge de batailles». Sa femme.
«Hilda» signifiant d'abord bataille, pure; et devenant ensuite Reine
ou vierge de bataille. Christianisée en sainte Clotilde en France et
sainte Hilda du rocher de Whitby.
III. CLOTILDE.--Sa seule fille, morte pour la foi catholique, sous la
persécution arienne.
IV. CHILDEBERT, l'aîné des fils qu'il eut de Clotilde, le premier roi
franc à Paris. «Splendeur des Batailles», s'adoucissant en Hildebert,
et ensuite Hildebrant comme dans les Nibelung.
V. CHLODOMIR.--«Glorieuse Renommée». Son second fils du lit de
Clotilde.
VI. CLOTAIRE.--Son plus jeune fils du lit de Clotilde; de fait le
destructeur de la maison de son père. «Glorieux guerrier».
VII. CHLODOWALD.--Le plus jeune fils de Chlodomir. «Glorieux Pouvoir»,
plus tard, saint Cloud.
49. Je suivrai maintenant sans plus de détours, à travers sa lumière
et son ombre, la suite du règne de Clovis et de ses actes.
A. D. 481.--Couronné quand il n'avait que quinze ans. Cinq ans après
il provoque «dans l'esprit et presque dans le langage de la chevalerie
«le gouverneur romain Syagrius, qui se maintenait dans le district de
Reims et de Soissons: _Campum sibi præparari jussit_, il provoqua son
adversaire comme en champ clos» (Voyez la note et la référence de
Gibbon, chap. XXXVIII). L'abbaye bénédictine de Nogent fut dans la
suite bâtie sur le champ de bataille indiqué par un cercle de
sépulcres païens. «Clovis donne les terres adjacentes de Leuilly et
Coucy à l'église de Reims[109].»
A. D. 485.--La bataille de Soissons. Gibbon n'en donne pas la date: suit
la mort de Syagrius à la cour d'Alaric (le Jeune) en 486, prenez 485
pour la bataille.
30. A. D. 493.--Je ne puis trouver aucun récit des relations de Clovis
avec le roi des Burgondes, l'oncle de Clotilde, qui précédèrent ses
fiançailles avec la princesse orpheline. Son oncle, disent tous les
historiens, avait tué son père et sa mère et forcé sa sœur à
prendre le voile. On ne donne aucun motif, et on ne cite aucune source.
Clotilde elle-même fut poursuivie comme elle faisait route pour la
France[110] et la litière dans laquelle elle voyageait capturée avec
une partie de sa dot. Mais la princesse elle-même monta à cheval, se
dirigea avec une partie de son escorte vers la France, «ordonnant à
ses serviteurs de mettre le feu à toute chose appartenant à son oncle
et à ses sujets qu'ils pourraient rencontrer sur la route».
51. Le fait n'est pas raconté, habituellement, dans les dicts ou les
actes des saints; mais punir les rois en détruisant les propriétés de
leurs sujets est un usage de guerre trop accepté aujourd'hui pour
permettre à notre indignation d'être bien vive contre Clotilde qui
agissait sous l'empire de la douleur et de la colère. Les années de sa
jeunesse ne nous sont pas racontées: Clovis avait déjà vingt-sept ans
et avait pendant trois ans maintenu la foi de ses ancêtres contre toute
l'influence de sa reine.
52. A. D. 496.--Je n'ai pas dans le chapitre du début attaché tout à
fait assez d'importance à la bataille de Tolbiac, m'en occupant
simplement en tant qu'elle obligeait les Alamans à repasser le Rhin, et
établissait la puissance des Francs sur sa rive occidentale. Mais des
résultats infiniment plus vastes sont indiqués dans la courte phrase
par laquelle Gibbon clôt son récit de la bataille. «Après la
conquête des provinces de l'ouest, les Francs _seuls_ gardèrent leurs
anciennes possessions d'au delà du Rhin. Ils soumirent et
_civilisèrent_ graduellement les peuples dont ils avaient brisé la
résistance jusqu'à l'Elbe et aux montagnes de Bohème; et la _paix de
l'Europe_ fut assurée par la soumission de la Germanie.»