leur force éprouvée, les puissances vivantes du monde, dans cette
longue heure de sa transfiguration. Tout le reste qui avait été tenu
à une époque pour redoutable était devenu formalisme, démence ou
infamie. Les armées romaines rien qu'un mécanisme armé d'une épée,
s'abattant en désordre chaque épée contre l'épée amie;--la Rome
civile une multitude mêlée d'esclaves, de maîtres d'esclaves, et de
prostituées. L'Orient, séparé de l'Europe par les Grecs impuissants.
Ces troupes affamées des forêts Noires et des mers Blanches,
elles-mêmes à moitié loups, à moitié bois flottants (comme nous
nous appelions Cœurs de Lion, Cœurs de Chêne, eux faisaient de même)
sans pitié comme le chien du troupeau, endurants comme le bouleau et le
pin sauvages. Vous n'entendez guère parler que d'eux pendant les cinq
siècles encore à venir; Wisigoths, à l'ouest de la Vistule;
Ostrogoths, à l'est de la Vistule, et, rayonnant autour de la petite
Holy Island (Heligoland), nos propres Saxons et Hamlet le Danois, et en
traîneau sur la glace, son ennemi le Polonais, tous ceux-ci au sud de
la Baltique; et jetant sans arrêter par-dessus la Baltique sa force,
issue des montagnes, la Scandinavie,--jusqu'à ce qu'enfin pour un temps
_elle_ gouverne tout, et que le nom de Normand, voie son autorité
incontestée du Cap Nord à Jérusalem.
13. Ceci est l'histoire apparente, ceci est la seule histoire connue du
monde, comme je l'ai dit, pour les cinq siècles qui vont venir. Et
cependant ce n'est que la surface, au-dessous de laquelle se passe
l'histoire réelle.
Les armées errantes ne sont, en réalité, que de la grêle et du
tonnerre et du feu vivants sur la terre. Mais la Vie Souffrante, le
cœur profond de l'humanité primitive, se développant dans une
éternelle douceur et bien que ravagée, oubliée, dépouillée,
elle-même restant sur place et jamais dévastatrice, ni meurtrière,
mais ne pouvant être vaincue par la douleur, ni par la mort,--devint la
semence de tout l'amour qui était appelé à naître et le moment venu
donna alors à l'humanité mortelle ce qu'elle était capable de
recevoir d'espérance, de joie ou de génie et,--s'il y a une
immortalité--amena, par-delà le tombeau, à l'Église ses Saints
protecteurs et au Ciel ses Anges secourables.
14. De cet ordre de créatures d'humble condition, silencieuses,
inoffensives, infiniment soumises, infiniment dévouées, aucun
historien ne s'occupe jamais le moins du monde, excepté quand elles
sont volées ou tuées. Je ne puis vous en donner aucune image, en
amener jusqu'à votre oreille aucun murmure, aucun cri. Je puis
seulement vous montrer l'absolu «doit avoir été» de leur passé non
récompensé, et l'idée que tous nous nous sommes faite d'elles, et les
choses qui nous en ont été dites reposent sur des faits plus profonds
de leur histoire, qui n'ont jamais été ni conçus, ni racontés.
15. La grande masse de cette innocente et invincible vie paysanne, est,
comme je vous l'ai dit plus haut, groupée dans les districts féconds
et tempérés (relativement) de l'Europe montagneuse, allant, de l'ouest
à l'est, de l'extrémité du pays de Cornouailles à l'embouchure du
Danube.
Déjà, dans les temps dont nous nous occupons en ce moment, elle était
pleine d'une ardeur naturellement généreuse et d'une intelligence
ouverte à tout. La Dacie donne à Rome ses quatre derniers grands
empereurs[89]; la Bretagne donne à la chrétienté les premiers
exploits et les légendes dernières de sa chevalerie; la Germanie à
tous les hommes la sincérité et la flamme du Franc; la Gaule, à
toutes les femmes la patience et la force de sainte Geneviève.
16. La _sincérité_ et la flamme du Franc, il faut que je le répète
avec insistance, car mes plus jeunes lecteurs ont été probablement
habitués à penser que les Français étaient plus polis que sincères.
Ils trouveront, s'ils approfondissent la matière, que la sincérité
seule peut être policée, et que tout ce que nous reconnaissons de
beauté, de délicatesse et de proportions dans les manières, le
langage ou l'architecture des Français, vient d'une pure sincérité de
leur nature, que vous sentirez bientôt dans les créatures vivantes
elles-mêmes si vous les aimez; et si vous comprenez sainement jusqu'à
leurs pires fautes, vous verrez, que leur Révolution elle-même fut une
révolte contre les mensonges, et la révolte de l'amour trahi. Jamais
peuple ne fut si vainement loyal.
17. Qu'ils aient été à l'origine, des Germains, eux-mêmes je suppose
seraient bien aises de l'oublier maintenant; mais comment ils
secouèrent de leurs pieds la poussière de Germanie et se donnèrent un
nom nouveau est le premier des phénomènes que nous ayons maintenant à
observer attentivement en ce qui les concerne. «Les critiques les plus
sagaces», dit M. Gibbon dans son Xe chapitre, «_admettent_ que _vers_
l'an 240 environ» (nous _admettrons_ alors, pour plus de commodité, que
ce fut _vers_ l'an 250 environ, à moitié chemin de la fin du Ve siècle,
là où nous sommes,--dix ans de plus ou de moins dans les cas de
«admettons que vers... environ», importent peu, mais nous aurons au
moins quelque bouée flottante de date à la portée de la main).
«Vers A. D. 250, donc, «une nouvelle confédération» fut formée
sous le nom de Francs par les anciens habitants du Bas-Rhin et du
Weser.»
18. Ma propre impression relativement aux anciens habitants du Bas-Rhin
et du Weser, eût été qu'ils se composaient surtout de poissons, avec
des grenouilles et des canards à la surface, mais une note ajoutée par
Gibbon, à ce passage, nous fait savoir que la nouvelle confédération
se composait de créatures humaines, dans les items suivants:
1° Les Chauces, qui vivaient on ne nous dit pas où;
2° Les Sicambres,» dans la Principauté de Waldeck;
3° Les Attuarii,» dans le duché de Berg;
4° Les Bructères,» sur les bords de la Lippe;
5° Les Chamaves,» dans le pays des Bructères;
6° Les Cattes,» en Hesse.
Tout cela sera, je crois, plutôt plus clair dans vos têtes si vous
l'oubliez que si vous vous le rappelez; mais, s'il vous plaît de lire
ou relire (ou le mieux de tout, de trouver pour vous lire quelque
réelle Miss Isabelle Wardour[90]) l'histoire de Martin Waldeck dans
l'_Antiquaire_, vous y gagnerez une notion suffisante du caractère
principal de «la principauté de Waldeck», certainement lié à cet
important mot germain «woody» (c'est-à-dire «woodish», je
suppose?)--descriptif de rochers et de forêts à moitié poussées; en
même temps qu'un respect salutaire pour les bases profondes que Scott
donne instinctivement aux noms propres dans son œuvre.
Mais ne perdons pas de vue notre but. Le plus pressé est de revenir
sérieusement maintenant à nos cartes, et de situer les choses dans un
espace déterminé par des limites linéaires.
Toutes les cartes de Germanie que j'ai personnellement l'avantage de
posséder, deviennent extrêmement confuses juste au nord de Francfort,
et ressemblent alors à un vitrail peint qui aurait été brisé en
mille morceaux par la rancune puritaine, et restauré par d'ingénieux
gardiens d'église qui auraient remis chaque morceau à l'envers, cette
curieuse vitrerie se proposant de représenter les soixante,
soixante-dix, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix duchés, marquisats,
comtés, baronnies, électorats, etc., héréditaires, en lesquels s'est
craquelée et morcelée l'Allemania, sous cette latitude.
Mais sous les couleurs bigarrées et à travers les alphabets
interpolés et surchargés de dignités tronquées auxquelles s'ajoutent
les trois réseaux des chemins de fer mis sur le tout, réseaux non pas
unis, mais hérissés de jambes comme des myriapodes, un dur travail
d'une journée avec une bonne loupe vous met en état de découvrir
approximativement le cours du Weser, et les noms de certaines villes
voisines de ses sources, lesquels méritent d'être retenus.
20. Au cas où vous n'avez pas à disposer d'un après midi, ni votre
vue à user, vous devrez vous contenter de ceci, qui est forcément un
simple abrégé: à savoir que du Drachenfels[91] et de ses six frères
Fels, se dirigeant de l'est au nord, court et s'étend une troupe
éparpillée de petits rochers noueux, de mystérieuses crêtes qui
surplombent, sourcilleuses, des vallées bordées de petits bois, où un
torrent met tantôt sa fureur et tantôt sa mélodie; les crêtes, la
plupart couronnées de châteaux par la piété chrétienne des vieux
âges dans des buts lointains ou chimériques; les vallées résonnant
du bruit des bûcherons, et creusées par les mineurs, habitées sous la
terre par les gnomes et dessus par les génies sylvestres et autres. Le
pays entier agrafant rocher par rocher, rattachant de vallon en vallon
pendant quelque 150 milles (avec des intervalles) la montagne du Dragon,
au-dessus du Rhin à la montagne Résine, le «Harz», encore obscur
aujourd'hui, vers le sud des terrains foulés par les noirs
Brunswickois, de réalité corporelle indiscutable; anciennement
obscurci par la forêt «Hercynienne» (haie ou barrière) d'où par
corruption Harz, où se trouve aujourd'hui le Harz ou la forêt Résine,
hantée de sombres forestiers, de souche au moins résineuse, pour ne
pas dire sulfureuse.
21. Cent cinquante milles de l'est à l'ouest, disons moitié autant du
nord au sud, environ dix mille milles carrés en tout de montagnes
métallifères, conifères et fantomifères, fluidifiées et diffluant
pour nous, au moyen âge et dans les temps modernes, en l'huile
la plus essentielle de térébenthine, et cette myrrhe, ou cet
encens, de l'imagination et du caractère que produit naturellement
la Germanie et dont l'huile de térébenthine est le symbole. Je songe
particulièrement au développement qu'ont pris les usages les plus
délicats de la résine, en tant qu'indispensable à l'archet du violon,
depuis les jours de sainte Élisabeth de Marbourg, à ceux de saint
Méphistophélès de Weimar.
22. Autant que je sache, ce bouquet de rochers capricieux et de vallées
n'a pas de nom général comme groupe de collines; et il est tout à
fait impossible de découvrir ses différentes ramifications sur aucune
des cartes que je peux me procurer, mais nous pouvons nous rappeler
facilement, et utilement, que c'est _tout_ le nord du Mein, qu'il
s'appuie sur le Drachenfels à une extrémité, et s'élance tout à
coup par voûtes vers la lumière du matin, jusqu'au Harz (sommet du
Brocken 3.700 pieds au-dessus de la mer, c'est le plus haut), avec un
large espace réservé au cours du Weser, dont nous parlerons tout à
l'heure.
23. Nous appellerons ceci désormais la chaîne ou le groupe des
Montagnes Enchantées; et alors nous les relierons d'autant plus
facilement aux montagnes des Géants, Riesen Gebirge, quand nous aurons
besoin d'elles; mais celles-ci sont toutes plus hautes, plus sévères,
et nous n'avons pas encore à les approcher; celles plus proches au
travers desquelles se trouve notre route, nous pourrions peut-être plus
justement les nommer les montagnes des Démons; mais ce ne serait guère
respectueux pour sainte Élisabeth ni pour les innombrables jolies
châtelaines des tours, ou pour les princesses du parc et de la vallée,
qui ont rendu les mœurs domestiques germaines douces et exemplaires et
ont coulé le flot transparent et léger de leur vie jusqu'au bas des
vallées des âges avant que l'enchantement prenne une forme peut être
trop canonique dans l'Almanach de Gotha.
Nous les appellerons donc les Montagnes Enchantées, non les Démons;
remarquant aussi avec reconnaissance que les esprits de leurs rochers
ont réellement beaucoup plus du caractère des fées guérissantes que
des gnomes, chacun (comme s'il portait une baguette magique de coudrier
au lieu d'une verge cinglante), faisant surgir des souterrains
ferrugineux des sources effervescentes, salutairement salées et
chaudes.
24. Au cœur même de cette chaîne enchantée, jaillit (et la plus
bienfaisante, si on en use et la dirige bien de toutes les fontaines de
la région) la source de la plus ancienne race franque; «dans la
principauté de Waldeck», vous ne pouvez la faire remonter à aucune
plus lointaine; là elle sort de la terre.
«Frankenberg» (burg) sur la rive droite de l'Eder et à dix-neuf
milles au nord de Marbourg, clairement indiqué dans la carte numéro 13
de l'_Atlas général_ de Black, dans lequel le groupe de Montagnes
Enchantées qui l'entourent et la vallée de l'Eder, autrement
«Engel-Bach», «Ruisseau des Anges» (comme se nomme encore le village
situé plus haut dans le vallon) qui rejoint la Fulda, juste au-dessus
de Cassel, sont aussi tracés d'une manière intelligible pour des
regards mortels qui font un peu attention. Je serais gêné par les noms
si j'essayais un dessin; mais quelques traits de plume un peu minutieux
ou quelques esquisses que vous feriez vous-même à la main, vous
donneraient toutes les sources actuelles du Weser avec une clarté
suffisante, ainsi que les villes à se rappeler qui sont sur son cours
ou juste au sud sur l'autre pente de la ligne de partage vers le Mein:
Frankenberg et Waldeck sur l'Eder, Fulda et Cassel sur la Fulda,
Eisenach sur la Werra, qui forme le Weser après avoir pris la Fulda
comme épouse (comme le Tees la Greta[92]), au delà d'Eisenach, sous la
Wartbourg (dont vous avez entendu parler comme château affecté aux
missions chrétiennes, et aux besoins de la Société Biblique). Les
rues de la ville sont pavées en dure basalte (son nom--eau de
fer--rappelant les armures Thuringiennes de l'ancien temps), elle est
encore en pleine activité avec ses moulins qui servent à tout.
25. Les rochers sur tout le chemin depuis le Rhin sont jusque-là des
jaillissements et des soulèvements de basalte à travers des roches
ferrugineuses, avec un ou deux gisements de charbon vers le nord, ne
valant pas, grâce à Dieu, la peine d'être extraits; à Frankenberg
même une mine d'or; encore la pitié du ciel veut-elle qu'elle soit
assez pauvre en métal; mais du bois et du fer le pays en produit en
quantité suffisante si l'on met à l'avoir la peine voulue; et il y a
des richesses plus douces à la surface de la terre, du gibier, du blé,
des fruits, du lin, du vin, de la laine et du chanvre. Enfin couronnant
le tout, le zèle monastique dans les maisons de Fulda et de Walter que
je trouve indiquée par une croix comme ayant été bâtie par un
certain pieux Walter, chevalier de Meiningen sur le Bodenwasser «eau du
fond», c'est-à-dire une eau ayant finalement bien trouvé sa voie vers
sa chute (dans le sens où «Boden See» est dit du Rhin descendu de la
Via Mala).
26. Et ainsi, ayant bien dégagé des rochers vos sources du Weser, et
pour ainsi dire rassemblé les rênes de votre fleuve, vous pouvez
dessiner assez facilement pour votre usage personnel la partie plus
éloignée de son cours allant au nord en ligne droite, vers la mer du
Nord. Et tracez-le d'un trait énergique sur votre esquisse de la carte
d'Europe, après la frontière de la Vistule, laissant de côté l'Elbe
pour un temps. Pour le moment, vous pouvez tenir tout l'espace compris
entre le Weser et la Vistule (au nord des montagnes) pour sauvage et
barbare (Saxon et Goth); mais donnez passage à la source des Francs à
Waldeck et vous les verrez graduellement mais rapidement remplir tout
l'espace entre le Weser et les Bouches du Rhin et, écumeux dans les
montagnes, se répandre en une nappe plus tranquille sur les Pays-Bas,
où leur errante vie forestière et pastorale trouve enfin à s'endiguer
dans la culture des champs de boue, et oublie dans la brume glacée qui
flotte sur la mer l'éclat du soleil sur les rochers de basalte.
27. Sur quoi nous aussi devons-nous arrêter pour nous endiguer quelque
peu; et ayant toute autre chose, voir ce que nous pouvons comprendre à
ce nom de Francs relativement auquel Gibbon nous dit de son ton le plus
doux de sérénité morale satisfaite: «L'amour de la liberté était
la passion maîtresse de ces Germains. Ils méritèrent, ils prirent,
ils gardèrent l'épithète honorable de Francs, ou hommes libres.» Il
ne nous dit pas toutefois en quelle langue de l'époque (Chaucien,
Sicambrien, Chamave ou Catte) «Franc» a jamais signifié Libre; et je
ne puis moi-même découvrir à quelle langue, de quelque temps que ce
soit, ce mot appartient d'abord; mais je ne doute pas que Miss Yonge
(_Histoire des Noms Chrétiens_, articles sur _Frey_ et _Frank_) ne
donne la vraie racine quand elle parle de ce qu'elle appelle le
«Puissant Germain, «Frang» Free _Lord._ Nullement un libre homme du
peuple, rien de pareil; mais une personne dont la nature et le nom
impliquaient l'existence autour de lui et au-dessous de lui d'un nombre
considérable d'autres personnes qui n'étaient en rien «Frang» ni
Frangs. Son titre est un des plus fiers de ceux qui existaient alors;
consacré à la fin par la dignité de l'âge ajoutée à celle de la
valeur dans le nom de Seigneur, ou Monseigneur, pas encore dans sa
dernière forme cokney de «Mossoo» prise dans une acception tout à
fait républicaine!
28. De sorte que, en y réfléchissant bien, la qualité de franchise ne
donne que son bord plat dans la signification de «Libre», mais du
côté du tranchant et de la pointe, sans aucun doute et en tout temps
signifie brave, fort, et honnête, au-dessus des autres hommes[93].
Le vieux peuple du pays de forêts ne fut jamais en aucune méchante
acception «libre»; mais dans un sens vraiment humain il fut Franc,
pensant ce qu'il disait tout haut, et s'y tenant jusqu'à ce qu'il
l'eût réalisé. Prompts et nets dans les paroles et dans l'action,
absolument sans peur et toujours sans repos; mais sans loi,
indisciplinés par laisser-aller ou prodigues par faiblesse, cela ils ne
le sont ni en action ni en paroles. Leur franchise, si vous lisez le mot
comme un savant et un chrétien, et non comme un moderne infidèle de
demi-culture et n'ayant qu'une moitié de cerveau, ne connaissant de
toutes les langues de l'univers que son argot, est, en réalité,
opposée non à servitude, mais à timidité[94].
C'est aujourd'hui la marque de ce qu'il y a de plus doux et de plus
français dans le caractère français qu'il produit des serviteurs qui
sont tout bonnement parfaits. Infatigablement attachés à leurs
protecteurs, dans une douce adresse à tout faire, sous une tutelle
latente; les plus aimablement utiles des valets, les plus gentilles (de
mentalité et de personnalité tout à fait bonnes) des bonnes. Mais à
aucun degré, ne seront intimidés par vous. Vous aurez beau être le
duc ou la duchesse de Montaltissimo vous ne les verrez pas troublés par
votre rang élevé. Ils entameront la conversation avec vous s'ils en
ont envie.
29. Les meilleurs des serviteurs; les meilleurs des sujets aussi quand
ils ont un roi, ou un comte, ou un chef, franc aussi, pour les conduire;
ce dont nous verrons la preuve en temps voulu; mais, en ce moment, notez
encore ceci, quelque éclat accessoire de la chose appelée par eux dans
la suite Liberté que puisse suggérer le nom Frank, vous devez dès
maintenant, et toujours dans l'avenir, vous garder de confondre leurs
Libertés avec leur Puissance d'agir. Ce que l'attitude de l'armée peut
être vis-à-vis de son chef est une question; si chef ou armée peut se
tenir en repos six mois, une autre et toute différente. Il leur faut
toujours combattre quelqu'un ou aller quelque part, la vie ne leur
paraît pas valoir sans cela la peine d'être vécue; et cette
activité, cet éclat et cet éclair de vif-argent qui brille à la fois
ici et là, qui dans son essence n'est l'amour ni de la guerre ni de la
rapine, mais seulement le besoin de changer de place et d'humeur (pour
ainsi dire de modes et de temps--et d'intensité)--chez des gens qui ne
veulent jamais laisser reposer leurs éperons mais les ont toujours
brillants et aux pieds, et aiment mieux jeûner à cheval que festoyer
au repos, cette peur enfantine d'être mis dans le coin, et ce besoin
continuel d'avoir quelque chose à faire, tout cela doit être
considéré par nous avec une sympathie étonnée dans toutes ses
conséquences quelquefois éblouissantes, mais trop souvent malheureuses
et désastreuses pour la nation elle-même aussi bien que pour ses
voisins.
30. Et cette activité que nous, lourds mangeurs de bœufs que nous
sommes, nous avions l'habitude, avant que la science moderne nous eût
enseigné que nous n'étions nous-mêmes rien de mieux que des babouins,
de comparer discourtoisement à celle des tribus plus vives des singes,
fit en réalité une si grande impression sur les Hollandais (quand pour
la première fois l'irrigation franque donna quelque mouvement et
quelque courant à leurs marais) que les plus anciennes armoiries dans
lesquelles nous trouvions un blason rappelant la puissance franque,
paraissent avoir été l'œuvre d'un Hollandais qui voulait en donner
une représentation dédaigneusement satirique.
«Car, dit un très ingénieux historien, M. André Favine, «Parisien
et avocat à la Haute-Cour du Parlement français en l'an 1626», ces
peuples qui bordaient la Sala appelés «Salts» par les Allemagnes,
furent à leur descente dans les pays hollandais appelés par les
Romains «Francs Saliques» (d'où la future loi «Salique»,
remarquez-le) et par abréviation «Salii», apparemment du verbe
_salire_, c'est-à-dire «saulter», «sauter» (et dans l'avenir par
conséquent dûment aussi danser--d'une manière incomparable), être
«vif et agile du pied, bien sauter et monter, qualités tout
particulièrement requises chez ceux qui habitent des lieux humides et
marécageux. Aussi pendant que tels des Français comme ceux qui
habitaient sur le bras principal du fleuve (Rhin) étaient nommés
«Nageurs» (Swimmers), ceux des marais étaient appelés «Saulteurs»
(Leapers); c'était un sobriquet donné aux Français en raison et de
leur disposition naturelle et de leur résidence; et encore aujourd'hui,
leurs ennemis les appellent les Crapauds Français (ou Grenouilles plus
exactement), d'où est venue la fable que leurs anciens rois portaient
de telles créatures dans leurs armes.»
31. Sans aborder en ce moment la question de savoir si c'est une fable
ou non, vous vous rappellerez aisément l'épithète «Salien»,
caractérisant les gens qui sautent les fossés, traversent les fleuves
à la nage, si bien que, comme nous l'avons dit précédemment, toute la
longueur du Rhin dut être refortifiée contre eux, épithète
toutefois, où il paraît à l'origine y avoir un certain Sel délicat,
de sorte que nous pouvons justement, comme nous appelons «vieux
Salés» nos marins endurcis, songer à ces Francs plus brillants, plus
étincelants, comme à de «Jeunes Salés»; mais les Romains joueront
en quelque sorte sur le mot, et dans leur respect naturel pour la flamme
martiale et «l'élan» de ces Franks, ils en feront «Salii
exsudantes[95]» du nom même de leurs propres prêtres armés qui les
suivaient à la guerre.
Allant jusqu'à une dérivation un peu plus lointaine mais subtile, nous
pouvons considérer ce premier «Saillant» comme un promontoire en bec
d'aigle sur la France que nous connaissons, vers ce que nous appelons
aujourd'hui la France; et à jamais dans sa brillante élasticité de
tempérament, une nation à sauts et saillies, nous fournissant à nous
Anglais, car nous pouvons risquer pour cette fois ce peu d'érudition
héraldique, leur «Léopard» (non comme une créature mouchetée et
tachetée, mais naturellement élancée et bondissante) pour nos
écussons royaux et princiers.
En voilà assez sur leur nom de «Salien», mais de l'interprétation de
la Franchise nous sommes aussi loin que jamais, et il faut nous
contenter cependant d'en rester là, en notant toutefois deux idées
liées dans la suite à ce nom, qui sont pour nous d'une très grande
importance de définition.