nécessaires à l'intelligence du texte sont données, avec un numéro
d'ordre, au bas même de la page; tandis que les références aux
écrivains qui font autorité dans la matière en discussion, ou aux
textes qu'on peut citer à l'appui, sont indiquées par une lettre et
rejetées à la fin de chaque chapitre. Un bon côté de cette
méthode[78] sera que, après la mise en ordre des notes numérotées,
je pourrai, si je vois, en relisant l'épreuve, la nécessité d'une
plus ample explication, insérer une lettre renvoyant à une note
_finale_ sans possibilité de confusion typographique. Les notes finales
auront aussi cette utilité de résumer les chapitres et de faire
ressortir ce qui est le plus important à se rappeler. Ainsi il est pour
le moment sans importance de se rappeler que la première prise d'Amiens
fut en 445, parce que ce n'est pas de là que date la fondation de la
dynastie mérovingienne; ou que Mérovée s'empara du trône en 447 et
mourut dix ans plus tard, La vraie date à se rappeler est 481 qui est
celle de l'avènement au trône de Clovis à l'âge de quinze ans; et
les trois batailles du règne de Clovis à retenir sont Soissons,
Tolbiac et Poitiers--en se souvenant aussi que celle-ci fut la première
des trois grandes batailles de Poitiers;--comment ce pays de Poitiers
arriva-t-il à avoir une telle importance comme champ de bataille, nous
le découvrirons après si nous le pouvons. De la reine Clotilde et de
sa fuite de Bourgogne pour retrouver son amant Frank, nous apprendrons
davantage dans le chapitre suivant; l'histoire du vase de Soissons est
donnée dans l'_Histoire de France illustrée_, mais nous la reporterons
aussi avec tels commentaires dont elle a besoin au chapitre suivant; car
je veux que l'esprit du lecteur, à la fin de ce premier chapitre, soit
fixé sur deux descriptions du Frank moderne (en prenant ce mot dans son
sens sarrasin) comme distinct du Sarrasin moderne. La première
description est du colonel Butler, entièrement vraie et admirable sans
réserve, excepté l'extension (qu'elle semble impliquer) de ce
contraste à l'ancien temps, car l'âme saxonne sous Alfred, l'âme
teutonne sous Charlemagne, l'âme franque sous saint Louis, étaient
tout aussi religieuses que celles d'aucun Asiatique, quoique plus
pratique; c'est seulement la tourbe moderne occidentale de mécréants
sans rois qui s'est abaissée par le jeu, l'escroquerie, la construction
des machines, et la gloutonnerie jusqu'à comprendre les plus
méprisables rustres qui aient jamais foulé la terre avec les carcasses
qu'elle leur a prêtées.
35. «Des traits du caractère anglais mis en lumière par l'extension
de la domination anglaise en Asie, il n'en est pas de plus remarquable
que le contraste entre la tendance religieuse de la pensée orientale et
l'absence innée de religion dans l'esprit anglo-saxon.
Le Turc et le Grec, le Bouddhiste et l'Arménien, le Copte et le Parsi, tous
manifestent dans une centaine d'actes de la vie quotidienne le grand
fait de leur croyance en Dieu. Avant tout leurs vices comme leurs vertus
témoignent qu'ils reconnaissent un Dieu.
«Pour les occidentaux, au contraire, toute pratique extérieure est un
objet de honte, une chose à cacher. Une procession de prêtres dans
quelque Strade Reale serait probablement regardée par un Anglais
ordinaire d'un œil moins tolérant qu'une fête de _Juggernaut_[79] à
Orissa; mais devant l'une comme devant l'autre il laissera paraître le
même zèle iconoclaste, elles lui inspireront toutes deux la même
idée, qui n'en est pas moins arrêtée parce qu'elle est rarement
affirmée en paroles. «Vous priez, c'est pourquoi je fais peu de cas de
vous.»
Mais, en réalité, cette impatience d'humeur des Anglais modernes à
accepter le tour religieux de la pensée orientale semble cacher une
différence plus profonde entre l'Orient et l'Occident. Tous les peuples
orientaux possèdent cette tournure d'esprit religieuse. C'est le lien
qui rattache ensemble leurs races si profondément différentes. Voici
qui pourra servir d'illustration à ce que je veux dire.
Sur un bateau à vapeur autrichien de la Compagnie Lloyd dans le Levant,
un voyageur de Beyrouth verra souvent d'étranges groupes d'hommes
rassemblés sur le gaillard d'arrière. Le matin les missels de
l'église grecque seront posés sur les bastingages, et un couple de
prêtres russes venant de Jérusalem occupés à murmurer la messe. À
un yard de distance, à droite ou à gauche, est assis un pèlerin turc
revenant de la Mecque, respectueux spectateur de la scène. C'est en
effet la prière et, par conséquent, quelque chose de sacré à ses
yeux. De même aussi quand l'heure du soir est venue, et que le Turc
étend son morceau de tapis pour les prières du coucher du soleil et
les salutations vers la Mecque, le Grec regarde en silence sans aucun
air de dédain, car il s'agit encore de l'adoration du Créateur par sa
créature. Tous deux accomplissent la _première_ loi de l'Orient, la
prière à Dieu; et que l'autel soit Jérusalem, la Mecque ou Lassa[80],
la sainteté du culte se communique au fidèle et protège le pèlerin.
Dans cette société vient l'Anglais généralement dépourvu de tout
sentiment de sympathie pour les prières d'aucun peuple ou la foi en
aucune idée religieuse; c'est pourquoi notre autorité en Orient a
toujours reposé et reposera toujours sur la baïonnette. Nous n'avons
jamais pu dépasser l'état de conquête; jamais assimilé un peuple à
nos coutumes, jamais même civilisé une seule tribu dans le vaste
domaine de notre empire. Il est curieux de voir combien il arrive
souvent qu'un Anglais bien intentionné parle d'une église ou d'un
temple étranger comme si son esprit le voyait sous le même jour où la
cité de Londres apparaissait à Blucher, comme un objet de pillage.
L'autre idée, à savoir qu'un prêtre est un homme bon à être pendu,
est une idée aussi souvent observable dans le cerveau anglais. Un jour
que nous nous efforcions de mettre un peu de lumière dans nos esprits
sur la question grecque, en questionnant un officier de marine dont le
vaisseau avait stationné dans les eaux grecques et adriatiques durant
notre occupation de Corfou et des autres îles Ioniennes, nous pûmes
seulement tirer de notre informateur qu'un matin, avant déjeuner, il
avait pendu soixante-dix-sept prêtres.
36. Le second passage que je mets en réserve dans ces notes pour
l'utilité que nous en tirerons plus tard est le suivant, absolument
merveilleux, pris dans un livre plein de merveilles--si on peut mettre
une idée vraie sur le même rang que des faits et lui attribuer la
même valeur: les _Grains de bon sens_ d'Alphonse Karr. Je ne puis louer
ce livre ni son plus récent: _Bourdonnements_, au gré de mon cœur,
simplement parce qu'ils sont d'un homme qui est entièrement selon mon
propre cœur, qui a dit en France depuis bien des années ce que, moi
aussi, depuis bien des années, je dis en Angleterre, sans nous
connaître l'un l'autre, et tous deux en vain (Voir § 11 et 12 de
_Bourdonnements_).
Le passage donné ici est le chapitre LXIII des _Grains de bon sens._
«Et tout cela, Monsieur, vient de ce qu'il n'y a plus de croyances,--de
ce qu'on ne croit plus à rien.
«Ah! saperlipopette, Monsieur, vous me la baillez belle! Vous dites
qu'on ne croit plus à rien! Mais jamais, à aucune époque, on n'a cru
à tant de billevesées, de bourdes, de mensonges, de sottises,
d'absurdités qu'aujourd'hui.
«D'abord, on croit à l'incrédulité--l'incrédulité est une
croyance, une religion très exigeante, qui a ses dogmes, sa liturgie,
ses pratiques, ses rites!... son intolérance, ses superstitions. Nous
avons des incrédules et des impies jésuites et des incrédules et des
impies jansénistes; des impies molinistes, et des impies quiétistes;
des impies pratiquants, et non pratiquants; des impies indifférents et
des impies fanatiques; des incrédules cagots et des impies hypocrites
et tartuffes.--La religion de l'incrédulité ne se refuse pas même le
luxe des hérésies.
«On ne croit plus à la Bible, je le veux bien, mais on croit aux
écritures des journaux, on croit au sacerdoce des gazettes et carrés
de papier, et à leurs oracles quotidiens.
«On _croit_ au «baptême» de la police correctionnelle et de la Cour
d'Assises--on appelle «martyrs» et «confesseurs» les «absents» à
Nouméa et les «frères» de Suisse, d'Angleterre et de Belgique--et
quand on parle des «martyrs» de la Commune ça ne s'entend pas des
assassinés mais des assassins.
«On se fait enterrer « civilement», on ne veut plus sur son cercueil
des prières de l'Église, on ne veut ni cierges, ni chants religieux,
mais on veut un cortège portant derrière la bière des immortelles
rouges;--on veut une «oraison», une «prédication» de Victor Hugo
qui a ajouté cette spécialité à ses autres spécialités, si bien
qu'un de ces jours derniers, comme il suivait un convoi en amateur, un
croque-mort s'approcha de lui, le poussa du coude, et lui dit en
souriant: «Est-ce que nous n'aurons pas quelque chose de vous
aujourd'hui?»--Et cette prédication il la lit ou la récite--ou, s'il
ne juge pas à propos «d'officier» lui-même, s'il s'agit d'un mort de
peu, il envoie, pour la psalmodier, M. Meurice ou tout autre «prêtre»
ou enfant de chœur du «Dieu».--À défaut de M. Hugo, s'il s'agit
d'un citoyen obscur, on se contente d'une homélie improvisée pour la
dixième fois par n'importe quel député intransigeant--et le
_Miserere_ est remplacé par les cris de «Vive la République»
poussés dans le cimetière.
«On n'entre plus dans les églises, mais on fréquente les brasseries
et les cabarets, on y officie, on y célèbre les mystères, on y chante
les louanges d'une prétendue république sacro-sainte, une,
indivisible, démocratique, sociale, athénienne, intransigeante,
despotique, invisible quoique étant partout. On y communie sous
différentes espèces; le matin (_matines_) on «tue le ver» avec le
vin blanc;--il y a plus tard les vêpres de l'absinthe, auxquelles on se
ferait un crime de manquer d'assiduité. On ne croit plus en Dieu, mais
on _croit_ pieusement en M. Gambetta, en MM. Marcou, Naquet, Barodet,
Tartempion, etc., et en toute une kyrielle de saints et de _dii
minores_, tels que Goutte-Noire, Polosse Bariasse et Silibat, le héros
lyonnais.
«On _croit_ à l'«immuabilité» de M. Thiers, qui a dit avec aplomb:
«Je ne change jamais», et qui aujourd'hui est à la fois le protecteur
et le protégé de ceux qu'il a passé une partie de sa vie à fusiller
et qu'il fusillait encore hier.
«On _croit_ au républicanisme immaculé de l'avocat de Cahors, qui a
jeté par-dessus bord tous les principes républicains,--qui est à la
fois de son côté le protecteur et le protégé de M. Thiers qui, hier,
l'appelait «fou furieux», déportait et fusillait ses amis.
«Tous deux, il est vrai, en même temps protecteurs hypocrites, et
protégés dupés.
«On ne croit plus aux miracles anciens, mais on _croit_ à des miracles
nouveaux.
«On _croit_ à une république sans le respect religieux et presque
fanatique des lois.
«On _croit_ qu'on peut s'enrichir en restant imprévoyants, insouciants
et paresseux, et autrement que par le travail et l'économie.
«On se _croit_ libre en obéissant aveuglément et bêtement à deux ou
trois coteries.
«On se _croit_ indépendant parce qu'on a tué ou chassé un lion, et
qu'on l'a remplacé par deux douzaines de caniches teints en jaune.
«On _croit_ avoir conquis le «suffrage universel» en votant par des
mots d'ordre qui en font le contraire du suffrage universel--mené au
vote comme on mène un troupeau au pâturage, avec cette différence que
ça ne nourrit pas.--D'ailleurs par «ce suffrage universel» qu'on
croit avoir et qu'on n'a pas, il faudrait _croire_ que les soldats
doivent commander au général, les chevaux mener le cocher, _croire_
que deux radis valent mieux qu'une truffe, deux cailloux mieux qu'un
diamant, deux crottins mieux qu'une rose.
«On se _croit_ en République, parce que quelques demi-quarterons de
farceurs occupent les mêmes places, émargent les mêmes appointements,
pratiquent, les mêmes abus que ceux qu'on a renversés à leur
bénéfice.
«On se _croit_ un peuple opprimé héroïque, qui brise ses fers, et
n'est qu'un domestique capricieux qui aime à changer de maîtres.
«On _croit_ au génie d'avocats de sixième ordre, qui ne se sont
jetés dans la politique et n'aspirent au gouvernement despotique de la
France que faute d'avoir pu gagner honnêtement, sans grand travail,
dans l'exercice d'une profession correcte, une vie obscure humectée de
chopes.
«On _croit_ que des hommes dévoyés, déclassés, décavés, fruits
secs, etc., et qui n'ont étudié que «le domino à quatre» et le
«bezigue en quinze cents» se réveillent un matin, après un sommeil
alourdi par le tabac et la bière, possédant la science de la
politique, et l'art de la guerre, et aptes à être dictateurs,
généraux, ministres, préfets, sous-préfets, etc.
«Et les soi-disant conservateurs eux-mêmes croient que la France peut
se relever et vivre tant qu'on n'aura pas fait justice de ce prétendu
suffrage universel qui est le contraire du suffrage universel.
«Les croyances ont subi le sort de ce serpent de la fable, coupé,
haché par morceaux, dont chaque tronçon devenait un serpent.
«Les croyances se sont changées en monnaie, en billon des
crédulités.
«Et pour finir la liste bien incomplète des croyances et des
crédulités, vous _croyez_, vous, qu'on ne croit à rien!»
[Note 78: Cette méthode n'est, du reste, pas suivie dans les chapitres
suivants.--(Note de l'Auteur.)]
[Note 79: Nom de la déesse Kim, une des incarnations de Siva, donné
par extension au temple et à la ville de Pouri sur la côte d'Orissa
(Coromandel).--(Note du Traducteur.)]
[Note 80: Capitale du Thibet. Aux environs de Lassa le Dalaï Lama
habite dans un monastère. C'est un lieu de pèlerinage extrêmement
fréquenté.--(Note du Traducteur.)]
CHAPITRE II
SOUS LE DRACHENFELS
Ne voulant pas recourir lâchement aux stratagèmes de la mémoire
artificielle et encore moins dédaigner ce que donne de force réelle
une mémoire ferme et réfléchie, mes jeunes lecteurs s'aperceveront
qu'il est extrêmement utile de noter tous les rapports de coïncidence,
ou autres, entre les nombres, qui aident à retenir ce qu'on pourrait
appeler les dates d'ancrage: autour d'elles, d'autres, moins
importantes, peuvent osciller au bout de câbles de longueurs variées.
Ainsi on usera d'abord d'un procédé des plus simples et des plus
commodes pour compter les années à partir de la naissance du Christ,
en les partageant par périodes de cinq siècles, c'est-à-dire par les
périodes appelées Ve, Xe et XVe siècles, et celle qui s'approche de
nous maintenant, le XXe siècle.
Et cette division, qui paraît au premier abord formelle et
arithmétique, nous la verrons, à mesure que nous en ferons usage,
recevoir une signification singulière d'événements qui marquent un
changement notable dans le savoir, la discipline et la morale du genre
humain.
Toute date, il faudra plus loin s'en souvenir, appartenant au Ve
siècle, commencera par le nombre 4 (401, 402, etc.). Toute date du Xe
siècle, par le nombre 9 (901,902, etc.) et toute date du XVe siècle,
par le nombre 14 (1401, 1402, etc.).
Dans le sujet qui fait nôtre étude immédiate, nous avons à nous
occuper du premier de ces siècles, le Ve, dont je vais, en
conséquence, vous demander d'observer deux divisions très
intéressantes.
Toutes les dates, nous l'avons dit, doivent dans ce siècle commencer
par le nombre 4.
Si vous mettez la moitié de ce nombre comme second chiffre vous avez
42.
Et si vous en mettez à la place le double, vous avez 48; ajoutez 1
comme troisième chiffre à chacun de ces nombres et vous avez 421 et
481, deux dates que vous voudrez bien fixer dans vos têtes sans vous
permettre le moindre vague à leur égard.
Car la première est la date de la naissance de Venise elle-même et de
son duché (Voyez _le Repos de saint Marc_, Ire partie, p. 30); et la
seconde est la date de la naissance de la Venise française et de son
royaume, Clovis étant, cette année-là, couronné à Amiens.
3. Ce sont les deux grands anniversaires de naissance, «jours de
naissance», de nations, au Ve siècle; leurs anniversaires de mort,
nous en donnerons les dates une autre fois.
Et ce n'est pas seulement à cause du duché du sombre Rialto, ni à
cause du beau royaume de France, que ces deux dates doivent dominer
toutes les autres dans le farouche Ve siècle, mais parce qu'elles sont
aussi les années de naissance d'une grande dame et d'un plus grand
seigneur, de toute la future chrétienté, sainte Geneviève et saint
Benoît[81].
Geneviève, «la vague blanche» (Eau riante), la plus pure de toutes
les vierges qui aient tiré leur nom de l'écume de la mer ou des
bouillons du ruisseau, sans tache, non la troublée et troublante
Aphrodite, mais la Leucothéa d'Ulysse, la vague qui conduit à la
délivrance.
Vague blanche sur le bleu du lac ou de la mer ensoleillée qui sont
depuis les couleurs de France, lis d'argent sur champ d'azur; elle est
à jamais le type de la pureté, dans l'active splendeur de l'âme
entière et de la vie (distincte en cela de l'innocence plus tranquille
et plus réservée de sainte Agnès) et toutes les légendes de chagrin
dans l'épreuve ou de chute de toute âme noble de femme sont liées à
son nom, en Italien Ginevra devenant l'Imogène de Shakespeare; et
Guinevere[82], la vague torrentueuse des eaux des montagnes de la
Grande-Bretagne de la pollution desquelles vos modernes ménestrels
sentimentaux se lamentent dans leurs chants lugubrement inutiles; mais
aucun ne vous dit rien, autant que je sache, de la victoire et de la
puissance de cette blanche vague de France.
4. Elle était bergère, une chétive créature, nu-pieds, nu-tête,
telle que vous en pouvez voir courant dans leur inculte innocence et
dont on s'occupe moins que de leur troupeau, sur bien des collines de
France et d'Italie. Assez chétive, âgée de sept ans, c'est tout ce
qui en est dit quand on entend d'abord parler d'elle: «Sept fois 1 font
7 (je suis vieille, tu peux me croire, linotte, linotte[83]) et tout
autour d'elle, déchaînées comme les Furies, farouches comme les vents
du ciel, les armées gothes, dont le tonnerre retentit sur les ruines de
l'Univers.
5. À deux lieues de Paris (le Paris Romain appelé à bientôt
disparaître avec Rome elle-même), la petite créature garde son
troupeau, pas même le sien propre, ni le troupeau de son père, comme
David; elle est la servante louée d'un riche fermier de Nanterre. Qui
peut me dire quoi que ce soit sur Nanterre? Quel pèlerin de notre
époque omni-spéculante, omni-ignorante, a eu la pensée d'aller voir
quelles reliques il peut y avoir encore là? Je ne sais pas même de
quel côté de Paris ce lieu est situé[84], ni sous quel amas de
poussière charbonneuse de chemin de fer et de fer, il faut se
représenter les pâturages et les champs fleuris de cette sainte
Phyllis de féerie[85]. Il y avait encore de tels champs, même de mon
temps, entre Paris et Saint-Denis (voyez le plus joli de tous les
chapitres des _Mystères de Paris_, où Fleur-de-Marie y court librement
pour la première fois); mais, à présent, je suppose que la terre
natale de sainte Phyllis a servi toute à élever des bastions et des
glacis (profitables et bénis de tous les saints et d'elle comme ils en
ont depuis donné la preuve), ou est couverte de manufactures et de
cabarets.
Elle avait sept ans quand, allant d'Auxerre en Angleterre, saint Germain
s'arrêta une nuit dans son village, et, parmi les enfants qui, le
matin, le mirent dans son chemin d'une manière plus aimable que
l'escorte d'Élisée, remarqua celle-ci qui le regardait de ses yeux
plus écarquillés par le respect que ceux des autres; il la fit venir
à lui, la questionna, et il lui fut répondu par elle avec douceur
qu'elle serait contente d'être la servante du Christ. Et il suspendit
à son cou une petite pièce de cuivre marquée de la croix. À partir
de ce moment Geneviève se tint pour «séparée du monde».
Il n'en advint pas ainsi cependant. Bien au contraire, il vous faut
penser à elle au lieu de cela comme à la première des Parisiennes.
Reine de la Foire aux Vanités, voilà ce que devait devenir la
tranquille pauvre sainte Phyllis avec son liard de cuivre marqué de la
croix autour du cou! Plus que Nicotris ne fut pour l'Égypte, plus que
Sémiramis pour Ninive, plus que Zénobie pour la cité des palmiers,
voilà ce que cette bergère de sept ans devint pour Paris et sa France.
Vous n'avez jamais entendu parler d'elle sous cet aspect? Non, comment
l'auriez-vous pu? Car elle ne conduisit pas d'armées, mais les arrêta,
et toute sa puissance fut dans la paix.
7. Il y a cependant quelque vingt-sept ou vingt-huit vies d'elle, je
crois, dans la littérature desquelles je ne puis ni n'ai besoin
d'entrer, toutes s'étant montrées également impuissantes à éveiller
d'elle une image claire dans l'esprit des Français ou Anglais
d'aujourd'hui, et je laisse les pauvres sagacités et imaginations de
chacun toucher à sa sainteté, la modeler et lui donner une forme
intelligible, je ne dis pas croyable, car il n'est pas question ici de
croyance, la créature est aussi réelle que Jeanne d'Arc et a en elle
beaucoup plus de puissance. Elle se distingue par le calme de sa force
(exactement comme saint Martin par sa patience se distingue des prélats
combatifs)--de la foule digne de pitié des saintes femmes martyres.
Il y a des milliers de jeunes filles pieuses qui n'ont jamais figuré
dans aucun calendrier, mais qui ont passé et gâché leur vie dans la
désolation, Dieu sait pourquoi, car nous ne le savons pas, mais en
voici une, en tout cas, qui ne soupire pas après le martyre et ne se
consume pas dans les tourments, mais devient une Tour du Troupeau[86] et
toute sa vie lui construit un bercail.
8. La première chose ensuite que vous avez à remarquer à son sujet
c'est qu'elle est absolument gauloise de naissance. Elle ne vient pas
comme missionnaire de Hongrie ou d'Illyrie, ou d'Égypte, ou de quelque
région mystérieuse dont on ne dit pas le nom, mais elle grandit à
Nanterre, comme une marguerite dans la rosée, la première «Reine
Blanche» de Gaule.
Je n'ai pas encore fait usage de ce vilain mot «Gaule», et nous devons
tout de suite nous bien assurer de sa signification, bien que cela doive
nous coûter une longue parenthèse.
9. Au temps de la puissance grandissante de Rome, son peuple appelait
Gaulois tous ceux qui vivaient au nord des sources du Tibre. Si cette
définition générale ne vous suffit pas, vous pouvez lire l'article
_Gallia_ dans le _Dictionnaire_ de Smith qui tient soixante et onze
colonnes d'impression serrée, chacune de la longueur de trois de mes
pages: et il vous dit à la fin: «Quoique long, ce n'est pas complet.»
Vous pouvez cependant, après une lecture attentive, en tirer à peu
près autant que je vous en ai dit plus haut.
Mais dès le IIe siècle après le Christ et, d'une manière beaucoup
plus nette à l'époque dont nous nous occupons--le Ve siècle--les
nations barbares ennemies de Rome, en partie subjuguées ou tenues en
échec par elle, s'étaient constituées en deux masses distinctes,
appartenant à deux latitudes distinctes. L'une ayant fixé sa demeure
dans l'agréable zone tempérée d'Europe: l'Angleterre avec ses
montagnes occidentales, les salubres plateaux calcaires et les montagnes
granitiques de France, les labyrinthes germaniques de montagnes boisées
et de vallées sinueuses du Tyrol au Harz, et tout le vaste bassin
fermé des Carpathes avec le réseau de vallées qui en rayonnent.
Rappelez-vous ces quatre contrées d'une manière succincte et claire en
les appelant la «Bretagne», la «Gaule», la «Germanie» et la
«Dacie».
10. Au nord de ces populations sédentaires, frustes mais endurantes,
possédant des champs et des vergers, des troupeaux paisibles, des homes
à leur manière, des mœurs et des traditions qui n'étaient pas sans
grandeur, habitait, ou plutôt flottait à la dérive et s'agitait une
chaîne, çà et là interrompue, de tribus plus tristes, surtout
pillardes et déprédatrices, essentiellement nomades; sans loyer, par
la force des choses, ne trouvant ni repos, ni réconfort dans la terre
et le ciel triste; errant désespérément le long des sables arides et
des eaux marécageuses du pays plat qui s'étend des bouches du Rhin à
celles de la Vistule, et, au delà de la Vistule, nul ne sait où, ni
n'a besoin de le savoir. Des sables déserts et des marécages à fleur
de sol, telle était leur part; une prison de glace et l'ombre des
nuages pendant de longs jours de la rigoureuse année, des flaques sans
profondeur, les infiltrations ou les méandres de cours d'eau ralentis,
le noir dépérissement des bois en friche, pays difficile à habiter,
impossible à aimer. Depuis cette époque l'intérieur des terres ne
s'est guère amélioré[87]. Et des temps encore plus tristes sont
maintenant venus pour leurs habitants.
11. Car au Ve siècle ils avaient des troupeaux de bétail[88] à
conduire et à manger, des terres qui étaient de vraies chasses non
gardées, pleines de gibier et de cerfs et aussi des rennes
apprivoisables, même dans le sud, des sangliers fougueux bons pour le
combat, comme au temps de Méléagre, et ensuite pour le lard;
d'innombrables bêtes à fourrures dont on utilisait la chair et le
pelage. Les poissons de la mer infinie à rompre leurs filets, des
oiseaux innombrables, errant dans les cieux, comme cibles à leurs
flèches aux pointes aiguës, des chevaux dressés à recevoir un
cavalier, des vaisseaux, et non de taille médiocre, et de toutes
sortes, à fond plat pour les flaques boueuses, à quille et à pont
pour l'impétueux courant de l'Elbe et la furieuse Baltique d'un côté,
au sud pour le Danube, qui fend les montagnes et le lac noir de Colchos.