lecteur, et trop évidemment ce n'est qu'une glose que l'extravagance
monastique donne du récit primitif.
Soit. Toutefois cette création de l'extravagance monastique comprise
par le cœur eût été le châtiment et le frein de toute forme de
l'orgueil et de la sensualité de l'Église qui, de nos jours, a
littéralement abaissé le service de Dieu et de ses pauvres au service
du clergyman et de ses riches; et fait de ce qu'était jadis pour
l'esprit découragé la parure de la louange, les paillettes des
paillasses dans une mascarade ecclésiastique.
28. Mais encore une légende, et nous en aurons assez pour voir les
racines de l'influence étrange et universelle de ce saint sur la
chrétienté.
«Ce qui distingue particulièrement saint Martin fut la sérénité
douce, sérieuse et inaltérable; personne ne l'avait jamais vu ni en
colère, ni triste, ni gai, il n'y avait rien dans son cœur que la
piété envers Dieu et la pitié envers les hommes. Le diable qui était
particulièrement jaloux de ses vertus détestait par-dessus tout son
extrême charité, parce qu'elle était le plus nuisible à sa propre
puissance et, un jour, il lui reprocha ironiquement de si vite
accueillir favorablement les pécheurs et les repentis. Mais saint
Martin lui répondit tristement: «Oh! malheureux que tu es! si _toi_
aussi tu pouvais cesser de poursuivre et de séduire de misérables
créatures, si, toi aussi, tu pouvais te repentir, tu obtiendrais de
Jésus-Christ ta grâce et ton pardon[74].»
29. Dans cette douceur était sa force; et l'on ne peut mieux en
apprécier l'efficacité pratique qu'en comparant la portée de son
œuvre à celle de l'œuvre de saint Firmin.
L'impatient missionnaire tapage et crie comme un énergumène dans les
rues d'Amiens, insulte, exhorte, persuade, baptise, met tout, comme nous
l'avons dit, sens dessus dessous pendant quarante jours: après quoi il
a la tête tranchée, et son nom n'est plus jamais prononcé _hors_
d'Amiens.
Saint Martin ne contrarie personne, ne dépense pas un souffle en une
exhortation désagréable, comprend par la première leçon du Christ à
lui-même que des gens non baptisés peuvent être aussi bons que des
baptisés si leurs cœurs sont purs; il aide, pardonne, console
(sociable jusqu'à partager la coupe de l'amitié) avec autant
d'empressement le manant que le roi; il est le patron d'une honnête
boisson[75], l'odeur de la farce de votre oie de la Saint-Martin est
agréable à ses narines et sacrés sont pour lui les rayons de l'été
qui s'en va. Et, de façon ou d'autre, près et loin, les idoles
chancellent devant lui, les dieux païens s'évanouissent, son Christ
devient le Christ de tous les hommes, son nom est invoqué au pied
d'innombrables nouveaux autels dans tous les pays, sur les hauteurs des
collines romaines comme au fond des champs anglais. Saint Augustin
baptisa les premiers Anglais qu'il convertit dans l'église de
Saint-Martin à Cantorbéry; et à Londres la station de Charing Cross
elle-même n'a pas entièrement effacé des esprits sa mémoire ou son
nom.
30. L'histoire de la Robe épiscopale est la dernière histoire relative
à saint Martin dont je me risquerai à vous dire qu'il est plus sage de
la tenir pour littéralement vraie que pour un simple mythe; bien
qu'elle reste assurément un mythe de la valeur et de la beauté la plus
grande; enfin j'ai encore à vous conter une histoire, cette fois-ci
vraiment la dernière et où je reconnais que vous serez plus sage de
voir une fable que l'exacte expression de la vérité, bien que quelque
grain de vérité soit sans nul doute à sa base. Ce grain de vérité,
de ceux qui, jetés sur un bon terrain, se multiplient au centuple en
poussant, ce doit être quelque trait tangible et inoubliable de la
façon dont saint Martin se comportait dans la haute société; quant au
mythe, sa valeur et sa signification sont de tous les temps.
Saint Martin donc, comme le veut le récit, était un jour à dîner à
la première table du globe terrestre--à savoir, chez l'empereur et
l'impératrice de Germanie! Vous n'avez pas besoin de chercher quel
empereur, ou laquelle des femmes de l'empereur! L'empereur de Germanie
est dans tous les anciens mythes l'expression du plus haut pouvoir
sacré dans l'État, comme le pape est le plus haut pouvoir sacré dans
l'Église. Saint Martin était donc à dîner, comme nous l'avons dit,
avec naturellement l'empereur assis à côté de lui à gauche,
l'impératrice à droite; tout se passait dans les règles. Saint Martin
prenant grand plaisir au dîner, et se rendant agréable à la
compagnie, pas le moins du monde une sorte de saint à la saint
Jean-Baptiste. Vous savez aussi que dans les fêtes royales de ce temps,
des gens d'un rang social très inférieur avaient accès dans la salle
à manger: ils arrivaient derrière les chaises des invités, voyaient
et entendaient ce qui se passait et, pendant ce temps-là, sans être
importuns ils ramassaient les miettes et léchaient les plats.
Quand le dîner fut un peu avancé, et que vint le moment de servir les
vins, l'empereur remplit sa coupe, remplit celle de l'impératrice,
remplit celle de saint Martin, choque affectueusement son verre contre
celui de saint Martin. L'impératrice, également aimable et encore plus
sincèrement croyante, regarde à travers la table, humblement, mais
aussi royalement, s'attendant, naturellement, à ce que saint Martin
approche de suite son verre du sien pour le toucher. Saint Martin
regarde d'abord autour de lui d'un air de réflexion, s'aperçoit qu'il
a à côté de sa chaise un pauvre mendiant déguenillé, ayant l'air
altéré, qui a réussi à se faire remplir sa coupe d'une manière ou
d'une autre, par un laquais charitable.
Saint Martin tourne le dos à l'impératrice et trinque avec _lui!_
31. Pour laquelle charité--mythique si vous voulez, mais éternellement
exemplaire--il reste, comme nous l'avons dit, le patron des buveurs bons
chrétiens à cette heure.
Comme les années passaient sur lui, il paraît avoir senti qu'il avait
porté le poids de la crosse assez longtemps, que l'active Tours avait
besoin maintenant d'un évêque plus actif, que pour lui-même il
pourrait dorénavant prendre innocemment son plaisir et son repos là
où la vigne poussait et l'alouette chantait. Pour palais épiscopal il
prend une petite excavation dans les rochers calcaires du bassin
supérieur du fleuve, organise toutes choses pour le lit et la table, à
peu de frais. Nuit par nuit, pour lui le ruisseau murmure, jour par
jour, les feuilles de la vigne lui donnent leur ombre; et le soleil, son
héraut, trouant l'horizon chaque jour rapproché, descend pour lui dans
l'eau qu'il empourpre--là, où maintenant, la paysanne trotte vers la
maison entre ses paniers, où la scie est arrêtée dans le bois à demi
fendu, et où le clocher du village s'élève gris contre la lumière la
plus éloignée dans le _Bord de la Loire_ de Turner[76].
32. Toutes choses que je ne vous ai pas racontées, à présent, bien
qu'elles ne soient pas par elles-mêmes sans profit, sans avoir pour
cela une raison spéciale, qui était de vous rendre capables de
comprendre la signification d'un fait qui marqua le début de la marche
de Clovis dans le sud contre les Wisigoths.
Ayant passé la Loire à Tours, il traversa les domaines de l'abbaye de
Saint-Martin qu'il déclara inviolables, et refusa à ses soldats
l'autorisation de toucher à rien, excepté à l'eau et à l'herbe pour
leurs chevaux. Ses ordres furent si sévères et si inflexible la
rigueur avec laquelle il exigea qu'ils fussent obéis, qu'un soldat
franc ayant pris sans le consentement du propriétaire du foin qui
appartenait à un pauvre homme, et disant en plaisantant «que ce
n'était que de l'herbe», il fit mettre l'agresseur à mort, s'écriant
qu'«on ne pouvait attendre la victoire, si l'on offensait saint
Martin».
33. Maintenant remarquez-le bien, ce passage de la Loire à Tours
contient en puissance l'accomplissement des propres destinées du
royaume de France et la devise de son pouvoir reconnu et sûrement
établi est: «Honneur aux pauvres!» Même un peu d'herbe ne doit pas
être volé à un pauvre homme sous peine de mort. Ainsi le veut le
chevalier chrétien des armées romaines; placé maintenant sur un
trône élevé auprès de Dieu. Ainsi le veut le premier roi chrétien
des Francs au loin victorieux; baptisé par Dieu, ici, dans le Jourdain
de sa terre promise, alors qu'il le traverse pour en prendre possession.
Pour combien de temps?
Jusqu'à ce que cette même devise soit lue à rebours par un trône
dégénéré; jusqu'à ce que, la nouvelle étant apportée que les
pauvres du peuple de France n'avaient pas de pain à manger, il leur
fût répondu: «Qu'ils pouvaient manger de l'herbe[77].» Sur quoi,
près du faubourg Saint-Martin et de la porte Saint-Martin, furent
données par le chevalier des Pauvres contre le Roi, des ordres qui
terminèrent son festin.
Et souvenez-vous de tous ces exemples, de l'influence sur les âmes
françaises présentes et à venir, de saint Martin de Tours.
[Note 52: L'éminent érudit, M. Charles Newton Scott, veut bien
m'écrire qu'il voit dans ce titre _By the rivers of waters_ une
citation du _Cantique des Cantiques_, V. 2 «(Tes yeux sont comme des
colombes) au bord des eaux vives.»--(Note du traducteur.)]
[Note 53: Cf. avec _Præterita_:
«Vers le moment de l'après-midi où le moderne voyageur fashionable,
parti par le train du matin de Charing Cross pour Paris, Nice et
Monte-Carlo, s'est un peu remis des nausées de sa traversée, et de
l'irritation d'avoir eu à se battre pour trouver des places à
Boulogne, et commence à regarder à sa montre pour voir à quelle
distance il est du buffet d'Amiens, il est exposé au désappointement
et à l'ennui d'un arrêt inutile du train aune gare sans importance où
il lit le nom: «Abbeville».
Au moment où le train se remet en marche, il pourra voir, s'il se
soucie de lever pour un instant les yeux de son journal, deux tours
carrées que dominent les peupliers et les osiers du sol marécageux
qu'il traverse. Il est probable que ce coup d'œil est tout ce qu'il
souhaitera jamais leur accorder d'attention; et je ne sais guère
jusqu'à quel point je pourrai arriver à faire comprendre au lecteur,
même le plus sympathique, l'influence qu'elles ont eue sur ma propre
vie.
Je dois ici, d'avance, dire au lecteur qu'il y a eu, en somme, trois
centres de la pensée de ma vie: Rouen, Genève et Pise.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C'est en 1835 que je vis pour la première fois Rouen et Venise--Pise
seulement en 1840--et je ne pus comprendre la puissance complète
d'aucun de ces trois grands spectacles que beaucoup plus tard. Mais,
pour Abbeville, qui est comme là préface et l'interprétation de
Rouen, j'étais déjà alors en état de la comprendre et je sentis
qu'il y avait là, pour moi accès immédiat dans un travail sain et
dans la joie.
... Mes bonheurs les plus intenses, je les ai connus dans les montagnes.
Mais comme plaisir joyeux et sans mélange, arriver en vue d'Abbeville
par une belle après-midi d'été, sauter à terre dans la cour de
l'hôtel de l'Europe et descendre la rue en courant pour voir
Saint-Wulfran avant que le soleil ait quitté les tours, sont des choses
pour lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à la fin. De Rouen et
de sa cathédrale ce que j'ai à dire trouvera place, si les jours me
sont donnés, dans _Nos Pères nous ont dit._» (_Præterita_, I, IX, §
177, 180, 181.)--(Note du Traducteur.)]
[Note 54: Cf. _Præterita_, l'impression des lents courants de marée
montante et descendante le long des marches de l'hôtel Danielli.--(Note
du Traducteur.)]
[Note 55: Isaac Walton, célèbre pêcheur de la Dove, né en 1593 à
Strafford, mort en 1683, qui a écrit notamment _le Parfait pêcheur à
la ligne_ (Londres, 1653).--(Note du Traducteur.)]
[Note 56: Déjà, dans _Modern Painters_, il est question «de la
simplicité sereine et de la grâce des peupliers d'Amiens» (_Modern
Painters_, IV, V, 20). Le IVe volume des _Modern Painters_ est de
1855.--(Note du Traducteur.)]
[Note 57: M. H. Dusevel, _Histoire de la ville d'Amiens._ Amiens, Caron
et Lambert, 1848, p. 305.--(Note de l'Auteur.)]
[Note 58: Carpaccio, lorsque, représentant une fête dans une ville, il
veut donner une impression de grande splendeur, a recours aux draperies
déployées aux fenêtres.--(Note de l'Auteur.)
Dans aucune des deux grandes études que Ruskin a consacrées à
Carpaccio (_Guide de l'Académie des Beaux Arts à Venise_ et dans _le
Repos de Saint-Marc, l'Autel des Esclaves_), je n'ai trouvé cette
remarque. Ceci vient à l'appui de ce que je dis dans l'introduction, p.
60 et 61 de ce volume. Je n'ai pas souvenir qu'il en soit question non
plus dans les pages de _Fors Clavigera_ consacrées à Carpaccio (_Fors
Clavigera_, lettre 71.)--(Note du Traducteur.)]
[Note 59: Le nom de Pénélope, évoqué ici à propos d'une petite
Picarde, l'est dans _The Story of Arachné_ à propos d'une ouvrière
normande. «Arachné était une jeune fille lydienne d'une pauvre
famille. Et comme devraient faire toutes les jeunes filles, elle avait
appris à filer et à tisser, et non pas seulement à tisser et à
tricoter de bons vêtements solides mais à les couvrir d'images, comme
vous le savez, on dit que Pénélope en a tissées, ou comme celles que
la reine de notre propre Guillaume le Conquérant broda. Desquelles il
ne subsiste plus que celles de Bayeux en Normandie, connues du monde
entier sous le nom de _la Tapisserie de Bayeux._» (_Verona and other
lectures_, II, _The Story of Arachné_, § 18.)--(Note du Traducteur.)]
[Note 60: «Vos cheminées d'usines, combien plus hautes et plus aimées
que les flèches des cathédrales» (_Crown of wild olive_, XIe
Conference).--(Note du Traducteur.)]
[Note 61: Saint Jean, VI, 29.--(Note du Traducteur.)]
[Note 62: Cf. la description de la tour de l'église de Calais (_Modern
Painters_, V, I, § 2 et 3.)--(Note du Traducteur.)]
[Note 63: Cf., dans _Queen of the Air_ (I, 11), Proserpine appelée la
Reine du Destin.--(Note du Traducteur.)]
[Note 64: En réalité, Ruskin ne parlera plus de cette clôture
extérieure du chœur, sauf, sous forme de simple allusion, au IVe
chapitre. Mais vous pourrez en lire une superbe description aux pages
400 et 401 de _la Cathédrale_ de M. Huysmans. Nous n'avons pas
malheureusement la place de la reproduire ici. M. Huysmans qui a voué
une dévotion toute particulière à Notre-Dame de Chartres reconnaît
pourtant que la clôture du chœur est beaucoup plus belle à Amiens
qu'à Chartres.--(Note du Traducteur.)]
[Note 65: Les premiers pas fixés et établis; des tribus errantes du
nom de Francs avaient tour à tour balayé le pays puis reculé. Mais
_cette_ invasion des Francs, dits Francs Saliens, ne se retirera
plus.--(Note de l'Auteur.)]
[Note 66: Voir la note à la fin du chapitre ainsi que la pape 118 pour
les allusions à la bataille de Soissons.--(Note de l'Auteur.)]
[Note 67: Les quatre premières figures de cette illustration sont
expliquées dans le texte. La cinquième représente les relations de la
Normandie, du Maine, de l'Anjou et de l'Aquitaine. Voyez Viollet-le-Duc,
_Dict. Arch._, vol. I, p. 136.--(Note de l'Auteur.)
Voici l'aspect que présentent les quatre premières cartes de France,
que nous n'avons pas reproduites ici. La première est simplement une
carte physique de la France. Dans la seconde, il y a au nord, jusqu'à
la Somme, deux petites rangées de fleurs de lis, c'est-à-dire des
Francs. De la Somme à la Loire, un espace laissé en blanc figure, je
crois, la domination romaine. La Bretagne est couverte de hachures
diagonales descendant de gauche à droite, qui signifient les Bretons;
la Burgondie, de hachures diagonales descendant de droite à gauche, qui
signifient les Burgondes; le midi de la France, de la Loire aux
Pyrénées, de hachures horizontales qui indiquent les Wisigoths. Dans
les cartes 3 et 4, la Bretagne et la Burgondie resteront couvertes
respectivement de Bretons et de Burgondes. Mais ce sont les seules
parties de la France qui ne changeront pas. En effet, dans la carte 3
qui expose les résultats de la bataille de Soissons, l'espace, blanc
tout à l'heure, qui est compris entre la Seine et la Loire, est
maintenant couvert de fleurs de lis (de Francs). Et dans la carte 4,
carte de la France après la bataille de Poitiers, les fleurs de lis ont
partout remplacé les hachures horizontales (les Wisigoths) de la Loire
aux Pyrénées, sauf dans la partie comprise entre la Garonne et la
mer.--(Note du Traducteur.)]
[Note 68: Hachures diagonales descendant de gauche à droite.]
[Note 69: Hachures diagonales descendant de droite à gauche.]
[Note 70: Hachures horizontales.]
[Note 71: Plus exactement son manteau de chevalier, selon toute
probabilité la trabea à raies rouges et blanches, le vêtement même
des rois de Rome et principalement de Romulus.--(Note de l'Auteur.)]
[Note 72: MM. Jameson, _Art légendaire_, vol. II, p. 721.--(Note de
l'Auteur.)]
[Note 73: Personnage du _Pilgrim's Progress_ de John Bunyan.--(Note du
Traducteur.)]
[Note 74: MM. Jameson, vol. II, p. 722.--(Note de l'Auteur.)]
[Note 75: Ce n'est pas seulement Ruskin, il me semble, qui aime à se
représenter un saint sous ces traits. Les meilleurs d'entre les
clergymens de George Eliot et d'entre les prophètes de Carlyle ne sont
pas davantage des «saints qui prêchent», ni «des sortes de saints à
la saint Jean-Baptiste». Ils «ne dépensent pas non plus un souffle en
une exhortation désagréable». Ils sont aussi aimables «pour le
manant que pour le roi», aiment eux aussi « une honnête boisson».
D'abord, dans Carlyle, voyez Knox: «Ce que j'aime beaucoup en ce Knox,
c'est qu'il avait une veine de drôlerie en lui. C'était un homme de
cœur, honnête, fraternel, frère du grand, frère aussi du petit,
sincère dans sa sympathie pour les deux; il avait sa pipe de Bordeaux
dans sa maison d'Édimbourg, c'était un homme joyeux et sociable. Ils
errent grandement, ceux qui pensent que ce Knox était un fanatique
sombre, spasmodique, criard. Pas du tout: c'était un des plus solides
d'entre les hommes. Pratique, prudent, patient, etc.» De même Burns:
«était habituellement gai de paroles, un compagnon d'infini
enjouement, rire, sens et cœur. Ce n'est pas un homme lugubre; il a les
plus gracieuses expressions de courtoisie, les plus bruyants flots de
gaieté, etc.» C'est encore Mahomet: «Mahomet sincère, sérieux,
cependant aimable, cordial, sociable, enjoué même, un bon rire en lui
avec tout cela.» Et de même Carlyle aime à parler du rire de Luther.
(Carlyle, _les Héros_, traduction Izoulet, pages 237, 298, 299, 83,
etc.)
Et dans Georges Eliot, voyez M. Irwine dans _Adam Bede_ M. Gilfil dans
les _Scènes de la vie du Clergé_, M. Farebrother dans _Middlemarch_,
etc.
«Je suis obligé de reconnaître que M. Gilfil ne demanda pas à Mme
Fripp pourquoi elle n'avait pas été à l'église et ne fit pas le
moindre effort pour son édification spirituelle. Mais le jour suivant
il lui envoya un gros morceau de lard, etc. Vous pouvez conclure de cela
que ce vicaire ne brillait pas dans les fonctions spirituelles de sa
place et, à la vérité, ce que je puis dire de mieux sur son compte,
c'est qu'il s'appliquait à remplir ses fonctions avec célérité et
laconisme.» Il oubliait d'enlever ses éperons avant de monter en
chaire et ne faisait pour ainsi dire pas de sermons. Pourtant jamais
vicaire ne fut aussi aimé de ses ouailles et n'eut sur elles une
meilleure influence. «Les fermiers aimaient tout particulièrement la
société de M. Gilfil, car non seulement il pouvait fumer sa pipe et
assaisonner les détails des affaires paroissiales de force
plaisanteries, etc. Aller à cheval était la principale distraction du
vieux monsieur maintenant que les jours de chasse étaient passés pour
lui. Ce n'était pas aux seuls fermiers de Shepperton que la société
de M. Gilfil était agréable, il était l'hôte bienvenu des meilleures
maisons de ce côté du pays. Si vous l'aviez vu conduire Lady Sitwell
à la salle à manger (comme tout à l'heure saint Martin l'impératrice
de Germanie) et que vous l'eussiez entendu lui parler avec sa galanterie
fine et gracieuse, etc.». «Mais le plus souvent il restait à fumer sa
pipe en buvant de l'eau et du gin. Ici, je me trouve amené à vous
parler d'une autre faiblesse du vicaire, etc.» (_le Roman de M.
Gilfil_, traduction d'Albert-Durade, pages 116, 117, 121, 124, 125, 126).
«Quant au ministre, M. Gilfil, vieux monsieur qui fumait de très
longues pipes et prêchait des sermons très courts.» (_Tribulations du
Rév. Amos Barton_, même trad., p. 4.) «M. Irwine n'avait
effectivement ni tendances élevées, ni enthousiasme religieux et
regardait comme une vraie perte de temps de parler doctrine et réveil
chrétien au vieux père Taft ou à Cranage, le forgeron. Il n'était ni
laborieux, ni oublieux de lui-même, ni très abondant en aumônes et sa
croyance même était assez large. Ses goûts intellectuels étaient
plutôt païens, etc. Mais il avait cette charité chrétienne qui a
souvent manqué à d'illustres vertus. Il était indulgent pour les
fautes du prochain et peu enclin à supposer le mal, etc. Si vous
l'aviez rencontré monté sur sa jument grise, ses chiens courant à ses
côtés, avec un sourire de bonne humeur, etc. L'influence de M. Irwine
dans sa paroisse fut plus utile que celle de M. Ryde qui insistait
fortement sur les doctrines de la Réformation, condamnait sévèrement
les convoitises de la chair, etc., qui était très savant. M. Irwine
était aussi différent de cela que possible, mais il était si
pénétrant; il comprenait ce qu'on voulait dire à la minute, il se
conduisait en gentilhomme avec les fermiers, etc. Il n'était pas un
fameux prédicateur, mais ne disait rien qui ne fût propre à vous
rendre plus sage si vous vous en souveniez.» (_Adam Bede_, même trad.,
pages 84, 85, 226, 227, 228, 230).--(Note du Traducteur.)]
[Note 76: _Modern Painters_, planche LXXIII.--(Note de l'Auteur.)]
[Note 77: Parole faussement attribuée à Foulon, commissaire des
guerres, et pour laquelle il fut égorgé (juillet 1789).--(Note du
Traducteur.)]
NOTES DU CHAPITRE I