9. Ici leur première capitale, ici les premiers pas[65] des Francs en

France! Réfléchissez à cela. Dans tout le sud il y a des Gaulois, des

Burgondes, des Bretons, des nations de cœur plus triste, d'esprit plus

morose. Passé leur frontière, leur limite extrême, voici enfin les

Francs, source de toute Franchise pour notre Europe. Vous avez entendu

le mot en Angleterre, avant ce jour, mais de mot anglais, il n'y en a

pas pour signifier cela. L'honnêteté nous l'avons, et elle nous vient

de nous-mêmes, mais la Franchise nous devons l'apprendre de ceux-ci;

bien plus, toutes nos nations de l'ouest seront dans quelques siècles

connues sous le nom de Franks. Franks du Paris qui doit exister, en un

temps à venir, mais le Français de Paris est, en l'an de grâce 500,

une langue aussi inconnue à Paris qu'à Stratford-att-ye-Bowe. Le

Français d'Amiens est la forme royale et le parler de cour du langage

chrétien, Paris étant encore dans la boue lutécienne pour devenir un

jour un champ de toits peut-être, en temps voulu. Ici près de la Somme

qui doucement brille, règnent Clovis et sa Clotilde.

Et auprès du tombeau de saint Firmin parle maintenant un autre doux

évangéliste et la première prière du roi franc au roi des rois, il

la lui adresse seulement comme au «Dieu de Clotilde».

10. Je suis obligé de faire appel à la patience du lecteur pour une

date ou deux et pour quelques faits arides--deux--trois--ou plus.

Clodion, le chef des premiers Francs qui passèrent définitivement le

Rhin, fraya son chemin à travers les cohortes irrégulières de Rome,

jusqu'à Amiens dont il s'empara en 445[66].

Deux ans après, à sa mort, le trône à peine affermi

tombe--peut-être inévitablement--aux mains du tuteur de ses enfants,

Mérovée dont la dynastie commence à la défaite d'Attila à Châlons.

Il mourut en 457. Son fils Childéric s'adonnant à l'amour des femmes,

et méprisé par les soldats francs, est exilé, les Francs aimant mieux

vivre sous la loi de Rome que sous un chef à eux, s'il est indigne. Il

reçoit asile à la cour du roi de Thuringe et y séjourne. Son

principal officier à Amiens, à son départ, rompt un anneau en deux,

et, lui en donnant la moitié, lui dit de revenir lorsqu'il en recevra

l'autre moitié. Et, après un grand nombre de jours, la moitié de

l'anneau rompu lui est renvoyée; il revient et les Francs l'acceptent

pour roi.

La reine de Thuringe le suit (je ne puis trouver si son mari mourut

avant--et encore moins, s'il mourut, de quelle mort), et s'offre à lui

comme épouse.

«J'ai connu ton utilité, et que tu es très puissant, et je suis venue

vivre avec toi. Si j'eusse connu au-delà de la mer quelqu'un de plus

utile que toi j'aurais cherché à vivre avec _lui._»

Il la prit pour femme et leur fils est Clovis.

11. Une histoire surprenante; jusqu'où est-elle littéralement vraie

n'est pour nous d'aucun intérêt; le mythe et sa portée réelle nous

découvrent la nature du royaume français et prophétisent sa future

destinée. Valeur personnelle, beauté personnelle, fidélité aux rois,

amour des femmes, dédain du mariage sans amour, notez que toutes ces

choses y étaient tenues pour essentielles, et que dans leur corruption

sera la fin du Franc comme dans leur force était sa gloire première.

La valeur personnelle est estimée. L'_Utilitas_, clef de voûte de

tout. La naissance rien, à moins qu'elle n'apporte avec elle la valeur;

la loi de primogéniture inconnue; et la décence de la conduite

apparemment aussi (mais rappelez-vous que nous sommes tous encore

païens).

12. Dégageons en tout cas nos dates et notre géographie du grand

«nulle part» de la mémoire confuse, et groupons-les bien avant

d'aller plus loin.

457. Mérovée meurt. L'utile Childéric, en comptant son exil et son

règne à Amiens, est roi en tout vingt-quatre ans, de 457 à 481, et

pendant son règne Odoacre met fin à l'empire romain en Italie (476).

481. Clovis n'a que quinze ans quand il succède à son père, comme roi

des Francs à Amiens. À ce moment un débris de la puissance romaine

persiste isolé dans la France centrale, pendant que quatre nations

fortes et en partie sauvages forment une croix autour de ce centre

mourant; les Francs au nord, les Bretons à l'ouest, les Burgondes à

l'est, les Wisigoths, les plus puissants de tous et les plus affinés,

de la Loire à la mer.

Tracez vous-même d'abord une carte de France de la dimension qui vous

conviendra comme dans la planche I[67] (_fig._ 1), en indiquant

seulement le court des cinq fleuves, Somme, Seine, Loire, Saône et

Rhône; puis, sommairement, vous voyez qu'elle était divisée à cette

époque comme cela est indiqué sur la figure 2: la partie

fleur-de-lysée figurant les Francs, le signe[68] les Bretons,[69] les

Burgondes,[70] les Wisigoths. Je ne sais pas exactement jusqu'où

ceux-ci entrés en Provence par le Rhône y pénétrèrent; mais je

crois que le mieux est d'indiquer la Provence comme semée de roses.

13. Maintenant sous Clovis les Francs livrèrent trois grandes

batailles. La première contre les Romains, près de Soissons, qu'ils

gagnent, et ils deviennent maîtres de la France jusqu'à la Loire.

Copiez la carte rudimentaire (_fig._ 2) et mettez la fleur de lis sur

tout le milieu, couvrant les Romains (_fig._ 3). Cette bataille fut

gagnée par Clovis, je crois, avant qu'il n'épousât Clotilde. Il gagne

par elle sa princesse; cependant, ne peut pas obtenir son joli vase pour

lui en faire présent. Retenez bien cette histoire, ainsi que la

bataille de Soissons, comme donnant le centre de la France aux Français

et mettant fin ici pour toujours à la domination romaine.

Deuxièmement, après qu'il a épousé Clotilde, les farouches Germains

venus du nord l'attaquent, lui, et il a à défendre sa vie et son

trône à Tolbiac. Ceci est la bataille dans laquelle il invoque le Dieu

de Clotilde et est délivré des Germains grâce à son appui. Sur quoi

il est couronné à Reims par saint Rémi. Et maintenant dans la

puissance nouvelle de son christianisme, de sa double victoire sur Rome

et la Germanie, et son amour pour sa reine, et son ambition pour son

peuple, il regarde souvent vers ce vaste royaume des Wisigoths situé

entre la Loire et les montagnes neigeuses. Est-ce que le Christ et les

Francs ne seront pas plus forts que de vilains Wisigoths, «qui sont

encore en plus Ariens»? Tous les Francs partagent avec lui cette

opinion. Alors il marche contre les Wisigoths, les rencontre eux et leur

Alaric à Poitiers, achève leur Alaric et leur arianisme et emmène ses

fidèles Francs vers le Pic du Midi.

14. Et maintenant il vous faut dessiner de nouveau la carte de France et

mettre la fleur de lis sur toute sa masse centrale, de Calais aux

Pyrénées. Seules restent encore en dehors la Bretagne à l'ouest, la

Burgondie à l'est et la rose blanche de Provence au-delà du Rhône. Et

maintenant le pauvre petit Amiens est devenu une simple ville frontière

comme notre Durham, et la Somme un cours d'eau frontière comme notre

Tyne. La Loire et la Seine sont maintenant les deux grands fleuves

français, et les hommes auront l'idée de bâtir des villes sur leur

cours, tandis que les plaines, bien arrosées, donnant non de la tourbe,

mais de riches pâturages, pourront se reposer sous la protection des

châteaux mutins des rochers et des tours fortifiées des îles. Mais

examinons d'un peu plus près ce que le changement des signes sur notre

carte peut signifier: cinq fleurs de lis au lieu des barres

horizontales.

Ils ne signifient certainement pas que tous les Goths sont partis, et

qu'il n'y a plus personne en France que les Francs? Les Francs n'ont pas

massacré les hommes, femmes, et enfants Wisigoths, de la Loire à la

Garonne. Bien plus, là où leur propre trône est encore assis près de

la Somme, le peuple né sur la tourbe qu'ils ont trouvé là y vit

encore, quoique assujetti. Francs, Goths, ou Romains peuvent flotter

çà et là par troupes, envahisseurs ou fuyards; mais immuable à

travers toutes les tourmentes de la guerre, le peuple rural dont ils

pillent les cabanes, dont ils ravagent les fermes, et sur les arts

duquel ils règnent, doit encore diligemment et silencieusement, et sans

avoir le temps de se plaindre, labourer, semer, nourrir les troupeaux.

Sinon, comment Francs ou Huns, Wisigoths ou Romains pourraient-ils vivre

là un mois, ou combattre un jour?

15. Quels que soient le nom ou les mœurs des maîtres, au fond, la

population laborieuse reste forcément la même; et le chevrier des

Pyrénées, le vigneron de la Garonne, la laitière de Picardie,

quelques maîtres que vous leur donniez, demeureront toujours sur leur

sol, fleurissants comme les arbres du champ, endurants comme les rochers

du désert. Et ceux-ci, la trame et la substance première de la nation,

sont divisés non par dynasties, mais par climats, et sont forts ici et

impuissants là, de par des privilèges que la tyrannie d'aucun

envahisseur ne peut abolir et des défauts que la prédication d'aucun

ermite ne peut corriger. Aussi laissons maintenant, si vous le voulez,

pour une minute ou deux, notre histoire et lisons les leçons de la

terre immuable et du ciel.

16. Dans l'ancien temps, quand on allait en poste de Calais à Paris, il

y avait environ une demi-heure de trot sur terrain plat de la porte de

Calais à la longue colline calcaire qu'il fallait gravir avant

d'arriver au village de Marquise, où était le premier relai.

Cette colline de chaux, est à vrai dire la façade de la France; le

dernier morceau de plaine qui est au nord est, l'extrémité des

Flandres; au sud, s'étend maintenant une région de chaux et de belle

pierre calcaire à bâtir; si vous ouvrez bien les yeux, vous pouvez en

voir une grande carrière à l'ouest du chemin de fer, à mi-chemin

entre Calais et Boulogne, là où fut jadis une rocheuse petite vallée

bénie, et qui s'ouvrait sur des pelouses veloutées; cette région

calcaire, élevée mais jamais montagneuse, s'étend autour du bassin

calcaire de Paris, vers Caen d'un côté et Nancy de l'autre et au sud

jusqu'à Bourges et le Limousin. Ce pays de pierre à chaux avec son air

frais et vif, labourable en tous les points de sa surface et tout en

carrières sous les prairies bien arrosées, est le vrai pays des

Français. Ici seulement leurs arts ont trouvé leur développement

original. Plus loin, au sud, ce sont des Gascons ou Limousins, ou

Auvergnats, ou autre chose d'analogue. À l'ouest, des Bretons, d'une

pâleur de granit, à l'est des Burgondes pareils aux ours des Alpes,

ici seulement sur la chaux et le marbre aux beaux grains entre, disons

Amiens et Chartres d'un côté, Caen et Reims de l'autre, vous avez la

vraie _France._

17. De laquelle avant que nous poursuivions l'histoire de sa vraie vie,

je dois demander au lecteur d'examiner un peu avec moi, comment

l'histoire, ou ce qu'on appelle ainsi, a été écrite la plupart du

temps et en quels détails on la fait ordinairement consister.

Supposons que l'histoire du roi Lear fût une histoire vraie; et qu'un

historien moderne en donnât un résumé dans un manuel scolaire

destiné à renfermer tous les faits essentiels de l'histoire

d'Angleterre qui peuvent être utiles à la jeunesse anglaise au point

de vue des concours. L'histoire serait racontée à peu près de cette

manière:

«Le règne du dernier roi de la soixante-dix-neuvième dynastie se

termina par une série d'événements dont il est pénible de salir les

pages de l'histoire. Le faible vieillard désirait partager son royaume

en douaires pour ses trois filles; mais comme il leur proposait cet

arrangement, voyant que la plus jeune l'accueillait avec froideur et

réserve, il la chassa de sa cour et partagea son royaume entre les deux

aînées.

«La plus jeune trouva asile à la cour de France où, à la fin, le

prince royal l'épousa. Mais les deux aînées étant arrivées au

pouvoir suprême traitèrent leur père d'abord avec irrespect, et

bientôt avec mépris. Se voyant à la fin refuser le soutien

nécessaire à ses déclinantes années, le vieux roi, dans un transport

de douleur, quitta son palais avec, raconte-t-on, son fou de cour comme

seul serviteur, et, en proie à une sorte de folie, il erra demi-nu, par

les tempêtes de l'hiver, dans les bois de la Bretagne.

18. «À la nouvelle de ces événements, sa plus jeune fille rassembla

en hâte une armée et envahit le territoire de ses sœurs ingrates,

dans l'intention de rétablir son père sur son trône; mais,

rencontrant une force bien disciplinée sous le commandement de l'amant

de sa sœur aînée, Edmond, fils bâtard du comte de Glocester, elle

fut elle-même vaincue, jetée en prison et bientôt après étranglée

par les ordres de sa sœur adultère. Le vieux roi mourut en recevant la

nouvelle de sa mort; et ceux qui participèrent à ces crimes reçurent

bientôt après leur récompense; car les deux méchantes reines se

disputant l'amour du bâtard, celle qu'il regardait avec le moins de

faveur empoisonna l'autre et après se tua. Edmond reçut ensuite la

mort de la main de son frère, le fils légitime de Glocester, sous

l'autorité duquel, ainsi que celle du comte de Kent, le royaume demeura

pendant plusieurs années.»

Imaginez cet exposé succinctement gracieux de ce que les historiens

considèrent être les faits, orné de gravures sur bois aux dures

oppositions de blanc et de noir qui représenteraient le moment où on

arrache les yeux à Glocester, le délire de Lear, la strangulation de

Cordelia et le suicide de Goneril, et vous avez le type de l'histoire

populaire du XIXe siècle, qui, vous pouvez vous en apercevoir après un

peu de réflexion, est une lecture aussi profitable aux jeunes personnes

(en ce qui concerne la teinte générale et la pureté de leurs

pensées) que le serait la statistique de New Gate, avec cette

circonstance infiniment aggravante que, tandis que le tableau des crimes

de la prison enseignerait à une jeunesse réfléchie les dangers d'une

vie basse et des mauvaises fréquentations, le tableau des crimes royaux

détruit son respect pour toute espèce de gouvernement et sa foi dans

les décrets de la Providence elle-même.

19. Des livres ayant de plus hautes prétentions, écrits par des

banquiers, des membres du Parlement ou des clergymens orthodoxes ne

manquent pas non plus; ils montrent que le progrès de la civilisation

consiste dans la victoire de l'usure sur le préjugé ecclésiastique ou

dans l'extension des privilèges parlementaires à quelque bourg de

Puddlecombe, ou dans l'extinction des ténébreuses superstitions de la

Papauté en la glorieuse lumière de la Réforme. Finalement vous avez

un résumé d'histoire philosophique qui vous prouve qu'il n'y a aucune

apparence que jamais, en quoi que ce soit, la Providence ait gouverné

les affaires humaines; que toutes les actions vertueuses ont des motifs

égoïstes; et qu'un égoïsme scientifique avec des communications

télégraphiques appropriées et une connaissance parfaite de toutes les

espèces de bactéries, assureront d'une manière complète le futur

bien-être des classes supérieures de la société et la résignation

respectueuse des classes inférieures.

En attendant, les deux influences laissées de côté, la Providence du

ciel et la vertu des hommes ont gouverné et gouvernent le monde, et non

de façon invisible: et elles sont les seules puissances au sujet de qui

l'histoire ait jamais à nous apprendre quelque vérité profitable.

Cachée sous toute douleur, il y a la force de la vertu; au-dessus de

toutes les ruines, la charité réparatrice de Dieu. Ce sont-elles

seules que nous avons à considérer; en elles seules nous pouvons

comprendre le passé et prédire l'avenir, la destinée des siècles.

20. Je reviens à l'histoire de Clovis, roi maintenant de toute la

France centrale. Fixez l'année 500 dans vos esprits comme la date

approximative de son baptême à Reims et du sermon que lui fait saint

Rémi lui parlant des souffrances et de la passion du Christ jusqu'à ce

que Clovis s'élance de son trône, saisissant sa lance et s'écriant:

«Si j'avais été là avec mes braves Francs j'aurais vengé ses

injures.»

«Il y a peu de doute», poursuit l'historien cockney, que la conversion

de Clovis fût affaire de politique autant que de foi. Mais l'historien

cockney ferait mieux de limiter ses remarques sur les caractères et les

croyances des hommes à ceux des curés qui sont récemment entrés dans

les ordres dans son voisinage fashionable ou des évêques qui ont

prêché, ces derniers temps, à la population de ses faubourgs

manufacturiers. Les rois francs étaient pétris d'une autre argile.

21. Le christianisme de Clovis ne produit, en effet, aucun fruit du

genre de ceux qu'on remarque chez un moderne converti. Nous n'apprenons

pas qu'il se soit repenti du moindre de ses péchés ni qu'il ait

résolu de mener une vie en quoi que ce soit nouvelle. Il n'a pas été

pénétré de la doctrine du péché à la bataille de Tolbiac; ni en

invoquant le secours du Dieu de Clotilde, il n'a senti naître en lui ni

manifesté l'intention la plus lointaine de changer son caractère ou

d'abandonner ses projets. Ce qu'il était avant qu'il crût au Dieu de

sa reine, il le resta, avec beaucoup plus de force seulement, dans sa

confiance nouvelle en l'appui surnaturel de ce Dieu auparavant inconnu.

Sa gratitude naturelle envers la Puissance Libératrice et l'orgueil

d'en être protégé, ajoutèrent seulement de la violence à ses

habitudes de soldat, et accrurent sa haine politique de toute la force

de l'indignation religieuse. Les démons n'ont jamais tendu de piège

plus dangereux à la fragilité humaine que la croyance que nos ennemis

sont aussi les ennemis de Dieu; et je conçois parfaitement que la

conduite de Clovis ait pu être plus dénuée de scrupules précisément

dans la mesure où sa foi était plus sincère.

Si Clovis ou Clotilde avaient pleinement compris les préceptes de leur

maître, l'histoire à venir de la France et de l'Europe aurait été

autre qu'elle n'est. Ce qu'ils étaient capables de comprendre ou en

tous cas ce qui leur fut enseigné, vous verrez qu'ils y obéirent, et

qu'ils furent bénis en y obéissant. Mais leur histoire est compliquée

de celle de plusieurs autres personnages relativement auxquels nous

devons noter maintenant quelques détails trop oubliés.

22. Si au pied de l'abside de la cathédrale d'Amiens, nous prenons la

rue qui conduit exactement au sud, après avoir laissé la route du

chemin de fer à gauche, elle nous amène au bas d'une côte qui monte

graduellement--à peu près la longueur d'un demi-mille; c'est une

promenade assez agréable et douce, qui se termine au niveau du terrain

le plus élevé qu'il y ait près d'Amiens; d'où, regardant en

arrière, nous voyons au-dessous de nous la cathédrale entière,

excepté la flèche, le sommet que nous avons atteint étant de niveau

avec le faîte de la cathédrale; et, au sud, la plaine de France.

C'est à peu près à cet endroit, ou sur le chemin qui va de là à

Saint-Acheul, que se trouvait l'ancienne porte romaine des Jumeaux où

l'on voyait Romulus et Rémus nourris par la louve; et par laquelle

sortit d'Amiens à cheval, un jour de dur hiver, cent soixante-dix ans

avant que Clovis fût baptisé, un soldat romain enveloppé dans son

manteau de cavalier[71], sur la chaussée qui faisait partie de la

grande route romaine de Lyon à Boulogne.

23. Et cela vaut bien aussi que, quelque jour glacé d'automne ou

d'hiver, quand le vent d'est est fort, vous restiez quelques moments à

cette place à sentir son souffle, en vous rappelant ce qui s'est passé

là, mémorable pour tous les hommes, et profitable, dans cet hiver de

l'année 332, pendant que les gens mouraient de froid dans les rues

d'Amiens; notamment ceci: que le cavalier romain, à peine sorti de la

porte de la ville, rencontra un mendiant nu, tremblant de froid; et que,

ne voyant pas d'autre moyen de l'abriter, il tira son épée, partagea

son manteau en deux, et lui en donna une moitié.

Pas un don ruineux, ni même d'une générosité enthousiaste: la coupe

d'eau fraîche de Sidney exigeait plus d'abnégation; et je suis bien

certain que plus d'un enfant chrétien de nos jours, lui-même bien

réchauffé et habillé, rencontrant un homme nu et gelé, serait prêt

à retirer son manteau de ses épaules et à le donner tout entier au

nécessiteux si sa nourrice mieux avisée, ou sa maman, le lui

laissaient faire. Mais le soldat romain n'était pas un chrétien et

accomplissait sa charité sereine en toute simplicité, et pourtant avec

prudence.

Quoi qu'il en soit, cette même nuit il contempla dans un rêve le

Seigneur Jésus, qui était devant lui, au milieu des anges, ayant sur

ses épaules la moitié du manteau dont il avait fait don au mendiant.

Et Jésus dit aux anges qui étaient autour de lui: «Savez-vous qui m'a

ainsi velu? Mon serviteur Martin, quoique non baptisé encore, a fait

cela.» Et Martin, après cette vision, s'empressa de recevoir le

baptême, étant alors dans sa vingt-deuxième année[72]. Que ces

choses se soient jamais passées ainsi, ou jusqu'à quel point elles se

sont passées ainsi, lecteur crédule ou incrédule, n'est ni votre

affaire, ni la mienne. Mais de ces choses, ce qui est et sera

éternellement _ainsi_--notamment la vérité infaillible de la leçon

ici enseignée, et les conséquences actuelles de la vie de saint Martin

sur l'esprit de la chrétienté--est, très absolument, l'affaire de

tout être raisonnable dans un royaume chrétien quelconque.

24. Vous devez d'abord comprendre avant tout que le caractère propre de

saint Martin est une charité sereine et douce envers toutes les

créatures. Il n'est pas un saint qui prêche--encore moins qui

persécute, pas même un saint inquiet. De ses prières, nous entendons

peu,--de ses vœux, rien. Ce qu'il fait toujours, c'est seulement la

chose juste au moment juste; la rectitude et la bonté ne faisant qu'un

dans son âme: un saint extrêmement exemplaire, à mon avis.

Converti, baptisé, et conscient d'avoir vu le Christ, il ne tourmente

pas ses officiers pour cela, ne cherche pas à faire de prosélytes dans

sa cohorte. «C'est l'affaire du Christ, assurément!--S'il a besoin

d'eux, il peut leur apparaître comme il m'est apparu» paraît être

son sentiment dans les jours qui suivent son baptême. Il reste

soixant-dix ans dans l'armée, toujours aussi calme. Au bout de ce

temps, pensant qu'il pourrait être bien de prendre d'autres fonctions,

il demande à l'empereur Julien d'accepter sa démission. Celui-ci,

l'ayant accusé de pusillanimité, Martin lui offre de conduire sa

cohorte au combat, sans armes et portant seulement le signe de la croix.

Julien le prend au mot, le garde jusqu'à ce que l'époque du combat

approche, mais la veille du jour où il compte le mettre ainsi à

l'épreuve, l'ennemi envoie une ambassade avec des offres de soumission

et de paix.

25. On n'insiste pas souvent sur cette histoire; jusqu'où elle est

littéralement vraie, remarquez-le de nouveau, ne nous importe pas le

moins du monde; ici la leçon est donnée pour toujours de la manière

dont un soldat chrétien devrait rencontrer ses ennemis. Leçon grâce

à laquelle, si le Mr Greatheart[73] de John Bunyan l'avait comprise,

les portes célestes se seraient ouvertes de nos jours à plus d'un

pèlerin qui n'a pas su se frayer un chemin jusqu'à elles avec l'épée

de violence.

Mais l'histoire est vraie en quelque façon pratiquement et

effectivement; car, après un certain temps, sans aucun discours, ni

anathème, ni agitation d'aucune sorte, nous trouvons le chevalier

romain fait évêque de Tours et devenant une influence de bien sans

mélange pour toute l'humanité, alors et dans la suite. Et de fait

l'histoire de son manteau de chevalier se répète pour sa robe

d'évêque, et il ne faut pas la rejeter parce qu'il est probable que

c'est une invention car il est tout aussi probable que ce fut une

action.

26. Allant dans ses plus beaux habits dire les prières à l'église,

avec un de ses diacres, il rencontra sur la route un malheureux sans

vêtements, et ordonna à son diacre de lui donner une cotte ou tunique

quelconque.

Le diacre objectant qu'il n'avait sous la main aucun habillement

profane, saint Martin, avec sa sérénité accoutumée, enlève son

étole épiscopale ou telle autre majestueuse et flottante parure que

cela pouvait être, la jette sur les épaules nues du mendiant, et,

continuant son chemin, va accomplir le service divin, incorrect, en

gilet ou tel vêtement de dessous du moyen âge qui lui restait.

Mais, comme il était debout devant l'autel, un globe de lumière parut

au-dessus de sa tête, et quand il éleva ses bras nus avec l'Hostie on

vit autour de lui les anges qui tenaient au-dessus de sa tête des

chaînes d'or et des joyaux qui n'avaient rien de terrestre.

La Bible d'Amiens · 第 7 / 24 段