Le «Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit» du poète,

n'est pas très vrai, s'il s'agit des yeux d'une femme aimée. En un

certain sens, et quelles que puissent être, même sur ce terrain de la

poésie, les magnifiques revanches qu'il nous prépare, l'amour nous de

poétise la nature. Pour l'amoureux, la terre n'est plus que «le tapis

des beaux pieds d'enfant» de sa maîtresse, la nature n'est plus que

«son temple». L'amour qui nous fait découvrir tant de vérités

psychologiques profondes, nous ferme au contraire au sentiment poétique

de la nature[47], parce qu'il nous met dans des dispositions égoïstes

(l'amour est au degré le plus élevé dans l'échelle des égoïsmes,

mais il est égoïste encore) où le sentiment poétique se produit

difficilement. L'admiration pour une pensée au contraire fait surgir à

chaque pas la beauté parce qu'à chaque moment elle en éveille le

désir. Les personnes médiocres croient généralement que se laisser

guider ainsi par les livres qu'on admire, enlève à notre faculté de

juger une partie de son indépendance. «Que peut vous importer ce que

sent Ruskin: Sentez par vous-même». Une telle opinion repose sur une

erreur psychologique dont feront justice tous ceux qui, ayant accepté

ainsi une discipline spirituelle, sentent que leur puissance de

comprendre et de sentir en est infiniment accrue, et leur sens critique

jamais paralysé. Nous sommes simplement alors dans un état de grâce

où toutes nos facultés, notre sens critique aussi bien que les autres,

sont fortifiées. Aussi cette servitude volontaire est-elle le

commencement de la liberté. Il n'y a pas de meilleure manière

d'arriver à prendre conscience de ce qu'on sent soi-même que d'essayer

de recréer en soi ce qu'a senti un maître. Dans cet effort profond,

c'est notre pensée elle-même que nous mettons, avec la sienne, au

jour. Nous sommes libres dans la vie, mais en ayant des buts: il y a

longtemps qu'on a percé à jour le sophisme de la liberté

d'indifférence. C'est à un sophisme tout aussi naïf qu'obéissent

sans le savoir les écrivains qui font à tout moment le vide dans leur

esprit, croyant le débarrasser de toute influence extérieure, pour

être bien sûrs de rester personnels. En réalité les seuls cas où

nous disposons vraiment de toute notre puissance d'esprit sont ceux où

nous ne croyons pas faire œuvre d'indépendance, où nous ne

choisissons pas arbitrairement le but de notre effort. Le sujet du

romancier, la vision du poète, la vérité du philosophe s'imposent à

eux d'une façon presque nécessaire, extérieure pour ainsi dire à

leur pensée. Et c'est en soumettant son esprit à rendre cette vision,

à approcher de cette vérité que l'artiste devient vraiment lui-même.

Mais en parlant de cette passion, un peu factice au début, si profonde

ensuite que j'eus pour la pensée de Ruskin, je parle à l'aide de la

mémoire et d'une mémoire qui ne se rappelle que les faits, «mais du

passé profond ne peut rien ressaisir». C'est seulement quand certaines

périodes de notre vie sont closes à jamais, quand, même dans les

heures où la puissance et la liberté nous semblent données, il nous

est défendu d'en rouvrir furtivement les portes, c'est quand nous

sommes incapables de nous remettre même pour un instant dans l'état

où nous fûmes pendant si longtemps, c'est alors seulement que nous

nous refusons à ce que de telles choses soient entièrement abolies.

Nous ne pouvons plus les chanter, pour avoir méconnu le sage

avertissement de Gœthe, qu'il n'y a de poésie que des choses que l'on

sent encore. Mais ne pouvant réveiller les flammes du passé, nous

voulons du moins recueillir sa cendre. À défaut d'une résurrection

dont nous n'avons plus le pouvoir, avec la mémoire glacée que nous

avons gardée de ces choses--la mémoire des faits qui nous dit: «tu

étais tel» sans nous permettre de le redevenir, qui nous affirme la

réalité d'un paradis perdu au lieu de nous le rendre dans un

souvenir,--nous voulons du moins le décrire et en constituer la

science. C'est quand Ruskin est bien loin de nous que nous traduisons

ses livres et tâchons de fixer dans une image ressemblante les traits

de sa pensée. Aussi ne connaîtrez-vous pas les accents de notre foi ou

de notre amour, et c'est notre piété seule que vous apercevrez çà et

là, froide et furtive, occupée, comme la Vierge Thébaine, à

restaurer un tombeau.

MARCEL PROUST.

[Note 40: Cette phrase de Ruskin s'applique, d'ailleurs, mieux à

l'idolâtrie telle que je l'entends, si on la prend ainsi isolément,

que là où elle est placée dans _Lectures on Art._ J'ai, du reste,

donné plus loin, pages 330, 331 et 332, dans une note, le début du

développement.]

[Note 41: Comment M. Barrès, élisant, dans un chapitre admirable de

son dernier livre, un sénat idéal de Venise, a-t-il omis Ruskin?

N'était-il pas plus digne d'y siéger que Léopold Robert ou Théophile

Gautier et n'aurait-il pas été là bien à sa place, entre Byron et

Barrès, entre Gœthe et Chateaubriand?]

[Note 42: _Stones of Venice_, I, IV, § LXXI. Dans tout le cours de ce

volume les références aux _Stones of Venice_ sont données avec les

numéros (volumes, chapitres et paragraphes) de la Traveller's

Édition.--Ce verset est tiré de l'_Ecclésiaste_ (XII, 9).]

[Note 43: Chapitre III, § 27.]

[Note 44: Je n'ai pas le temps de m'expliquer aujourd'hui sur ce

défaut, mais il me semble qu'à travers ma traduction, si terne qu'elle

soit, le lecteur pourra percevoir comme à travers le verre grossier

mais brusquement illuminé d'un aquarium, le rapt rapide mais visible

que la phrase fait de la pensée, et la déperdition immédiate que la

pensée en subit.]

[Note 45: Au cours de _la Bible d'Amiens_, le lecteur rencontrera

souvent des formules analogues.]

[Note 46: Renan.]

[Note 47: Il me restait quelque inquiétude sur la parfaite justesse de

cette idée, mais qui me fut bien vite ôtée par le seul mode de

vérification qui existe pour nos idées, je veux dire la rencontre

fortuite avec un grand esprit. Presque au moment, en effet, où je

venais d'écrire ces lignes, paraissaient dans la _Revue des Deux

Mondes_, les vers de la comtesse de Noailles que je donne ci-dessous. On

verra que, sans le savoir, j'avais, pour parler comme M. Barrés à

Combourg, «mis mes pas dans les pas du génie»:

«Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes;

«La capucine avec ses abeilles autour;

«Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour;

«Car, après, l'on ne voit plus jamais rien du monde.

«Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi;

«On ne voit plus qu'un peu de flamme sur la route;

«On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute

«Les pieds du triste amour qui court ou qui s'asseoit.»]

«NOS PÈRES NOUS ONT DIT»

ESQUISSES DE L'HISTOIRE DE LA CHRÉTIENTÉ

POUR LES GARÇONS ET LES FILLES

QUI ONT ÉTÉ TENUS SUR SES FONTS BAPTISMAUX

PAR

JOHN RUSKIN, LL. D., D. C. L.

ÉTUDIANT HONORAIRE DE CHRIST CHURCH, À OXFORD

ET MEMBRE HONORAIRE DE «CORPUS CHRISTI COLLEGE», À OXFORD

LA BIBLE D'AMIENS

PRÉFACE

1. Le projet longtemps abandonné dont les pages suivantes sont comme un

premier essai de réalisation a été repris à la requête d'une jeune

gouvernante anglaise, qui me demandait d'écrire quelques études

d'histoire dont ses élèves pussent recueillir quelque utilité, le

fruit des documents historiques mis à leur disposition par les modernes

systèmes d'éducation n'étant pour eux que peine et qu'ennui.

Ce qu'on peut dire d'autre en faveur de ce livre, si jamais cela en

devient un, il devra le dire lui-même: comme préface, je ne

désire pas écrire plus que ceci, d'autant que quelques récents

événements de l'histoire d'Angleterre--en ce moment présents à la

mémoire--appellent--si bref soit-il--un commentaire immédiat.

On me raconte que les Queen's Guards sont partis pour l'Irlande, en

jouant _God Save the Queen._ Et étant à ma connaissance, comme je l'ai

déclaré au cours de certaines lettres sur lesquelles on a, dans ces

derniers temps, appelé plus qu'il n'aurait fallu l'attention publique,

le plus ferme conservateur d'Angleterre[48], je suis disposé à

discuter sérieusement la question de savoir si le service pour lequel

on avait commandé les Queen's Guards cadre d'une manière quelconque

avec ce qu'on peut appeler leur mission.

Mes propres notions de Conservateur sur le rôle des Queen's Guards,

c'est qu'ils doivent protéger le trône et la vie de la Reine si l'un

ou l'autre était menacé par un ennemi domestique ou étranger, mais

non qu'ils aient à se substituer à la force inefficace de sa police

pour l'exécution de ses lois domiciliaires.

2. Et encore moins, si les lois domiciliaires dont on les envoie assurer

l'exécution en jouant _Dieu sauve la Reine_ se trouvent par hasard

être précisément contraires à la loi de ce Dieu Sauveur, et par

conséquent telle que, en aucune durée de temps, aucune quantité de

Reines ou d'hommes de la Reine que ce soit ne _pourraient_ les

exécuter. Ce qui est une question sur laquelle, depuis dix ans, je

m'efforce d'appeler l'attention des Anglais--assez inutilement

jusqu'ici; et je n'ajouterai rien à présent à tout ce que j'ai déjà

dit à ce sujet. Mais il vient précisément de paraître un livre d'un

officier anglais qui, s'il n'avait pas été autrement et plus

activement occupé, non seulement aurait pu écrire tous mes livres sur

le paysage et la peinture, mais encore est singulièrement d'accord avec

moi (Dieu sait de quel petit nombre d'Anglais je puis en dire autant à

présent) sur les sujets qui regardent la sûreté de la Reine et

l'honneur de la nation. De ce livre: _Au loin: Nouveaux récits de

voyage_, différents passages seront donnés plus loin dans mes notes

terminales. Aussi je me contenterai, comme fin à ma Préface, de citer

les paroles mémorables que le colonel Butler lui-même cite, et qui

furent prononcées au Parlement anglais par son dernier leader

Conservateur, un officier anglais qui avait aussi servi avec honneur et

succès[49].

3. Le duc de Wellington dit: «Vos Seigneuries savent déjà que des

contingents que notre gracieuse Souveraine m'a fait l'honneur de confier

à mon commandement à différentes périodes de la guerre--guerre

entreprise dans le but exprès de sauvegarder les florissantes

institutions et l'indépendance du pays--la moitié au moins étaient

catholiques romains. My Lords, quand j'appelle vos souvenirs sur ce

fait, je suis sûr que tout autre éloge est inutile. Vos Seigneuries

savent bien pendant quelle longue période et dans quelles circonstances

difficiles ils maintinrent l'Empire flottant au-dessus du déluge qui

engloutit les trônes et détruisit les institutions de tous les autres

peuples,--comment ils gardèrent vivante l'unique étincelle de liberté

qui n'ait pas été éteinte en Europe.

«My Lords, c'est surtout aux catholiques irlandais que nous devons tous

notre fière supériorité dans la carrière des armes, et que je suis

personnellement redevable des lauriers dont il vous a plu couronner mon

front. Nous devons reconnaître, My Lords, que sans le sang catholique

et la valeur catholique, nous n'eussions jamais pu remporter la

victoire, et que les talents militaires les plus élevés eussent été

dépensés en vain.»

Que ces nobles paroles de délicate justice soient pour mes jeunes

lecteurs le premier exemple de ce que toute histoire devrait être. Il

leur a été dit dans les Lois de Fiesole que tout grand art est

louange[50]. Il en est ainsi de toute Histoire fidèle, et de toute

haute Philosophie. Car ces trois choses, Art, Histoire et Philosophie ne

sont chacune qu'une partie de la Sagesse Céleste qui ne voit pas comme

voit l'homme, mais avec une éternelle charité; et parce qu'elle ne se

réjouit pas de l'Iniquité, à cause de cela elle se réjouit de la

Vérité[51].

Car la vraie connaissance est des vertus seulement; celle des poisons et

des vices, c'est Hécate qui l'enseigne, non Athéné. Et de toute

sagesse, celle du politique principalement doit consister dans cette

divine prudence; il n'est pas en effet toujours nécessaire aux hommes

de connaître les vertus de leurs amis ou de leurs maîtres, puisque

l'ami les manifestera, et le maître les appliquera. Mais malheur à la

nation trop cruelle pour chérir la vertu de ses sujets et trop lâche

pour reconnaître celle de ses ennemis!

[Note 48: Cf., dans _Arrows of the chase_, la réponse que fait Ruskin

à des étudiants et que cite M. de la Sizeranne: «Si vous aviez jamais

lu dix lignes de moi, en les comprenant, vous sauriez que je ne me

soucie pas plus de M. Disraeli et de M. Gladstone que de deux vieilles

cornemuses, mais que je hais tout libéralisme comme je hais

Beelzébuth, et que je me tiens avec Carlyle, seul désormais en

Angleterre, pour Dieu et la Reine!»--(Note du Traducteur.)]

[Note 49: Cf., dans _Unto this last_, pour désigner le roi Salomon,

«un marchand juif, ayant de gros intérêts dans le commerce avec la

côte d'Or et passant pour avoir fait une des fortunes les plus

considérables de son temps, réputé aussi pour sa grande sagesse

pratique». (_Unto this last_, III, § 42.)--(Note du Traducteur.)]

[Note 50: Laws of Fesole, I, 1-6. Cf. le commentaire et la consécration

dernière de ces paroles à la fin des Modern Painters:

«Toute la substance de ces paroles passionnées de ma jeunesse fut

condensée plus tard en cet aphorisme donné vingt ans après dans mes

conférences inaugurales d'Oxford: «Tout grand art est louange» et sur

cet aphorisme, la maxime plus hardie fondée: «Bien loin que l'art soit

immoral, rien n'est moral que l'art en sa plus haute puissance. La vie

sans le travail est péché, le travail sans art brutalité» (j'oublie

les mots, mais c'est leur sens); et maintenant, écrivant sous la paix

sans nuages des neiges de Chamounix ce qui doit être vraiment les mots

suprêmes de ce livre qu'inspira leur beauté et que guida leur force,

je puis, d'un cœur encore plus heureux et plus calme qu'il n'a jamais

été jusqu'ici, confirmer l'article essentiel de sa foi: c'est-à-dire

que la connaissance de ce qui est beau conduit et est le premier pas

vers la connaissance des choses qui sont dignes d'être aimées, et que

les lois, la vie et la joie de la beauté dans l'univers matériel de

Dieu sont des parties aussi éternelles et aussi sacrées de sa

création, que dans le monde des âmes la vertu, et dans le monde des

anges la louange» (Chamounix, dimanche 16 septembre 1888, _Modern

Painters_: t. V, _Epilogue_, p. 390).--(Note du Traducteur.)]

[Note 51: Allusion à I Corinthiens, XIII, 6.--(Note du Traducteur.)]

CHAPITRE PREMIER

AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE[52]

L'intelligent voyageur anglais, dans ce siècle fortuné pour lui, sait

que, à mi-chemin entre Boulogne et Paris, il y a une station de chemin

de fer importante[53] où son train, ralentissant son allure, le roule

avec beaucoup plus que le nombre moyen des bruits et des chocs attendus

à l'entrée de chaque grande gare française, afin de rappeler par des

sursauts le voyageur somnolent ou distrait au sentiment de sa situation.

Il se souvient aussi probablement que, à cette halte, au milieu de son

voyage, il y a un buffet bien servi où il a le privilège de «dix

minutes d'arrêt». Il n'est toutefois pas aussi clairement conscient

que ces dix minutes d'arrêt lui sont accordées à moins de minutes de

marche de la grande place d'une ville qui a été un jour la Venise de

la France. En laissant de côté les îles des lagunes, la «Reine des

Eaux» de la France était à peu près aussi large que Venise

elle-même; et traversée non par de longs courants de marée montante

et descendante[54], mais par onze beaux cours d'eau à truites (dont

quatre ou cinq sont à peu près aussi larges, chacun, que notre Wandle

dans le Surrey ou que la Dove d'Isaac Walton)[55], qui se réunissant de

nouveau après qu'ils ont tourbillonné à travers ses rues, sont

bordés comme ils descendent (non guéables excepté quand les deux

Édouards les traversèrent la veille de Crécy) vers les sables de

Saint-Valéry, par des bois de tremble et des bouquets de peupliers[56]

dont la grâce et l'allégresse semblent jaillir de chaque magnifique

avenue comme l'image de la vie de l'homme juste: «Erit tanquam lignum

quod plantatum est secus decursus aquarum.»

Mais la Venise de Picardie ne dut pas seulement son nom à la beauté de

ses cours d'eau, mais au fardeau qu'ils portaient. Elle fut une

ouvrière, comme la princesse Adriatique, en or et en verre, en pierre,

en bois, en ivoire; elle était habile comme une Égyptienne dans le

tissage des fines toiles de lin, et mariait les différentes couleurs

dans ses ouvrages d'aiguille avec la délicatesse des filles de Juda. Et

de ceux-là, les fruits de ses mains qui la célébraient dans ses

propres portes, elle envoyait aussi une part aux nations étrangères et

sa renommée se répandait dans tous les pays.

«Un règlement de l'échevinage du 12 avril 1566 montre qu'on

fabriquait à cette époque du velours de toutes couleurs pour meubles,

des colombettes à grands et petits carreaux, des burailles croisées

qu'on expédiait en Allemagne, en Espagne, en Turquie et en

Barbarie[57]!»

Velours de toutes couleurs, colombettes irisées comme des perles (je me

demande ce qu'elles pouvaient être?) et envoyées pour lutter contre

les tapis bigarrés du Turc et briller sur les tours arabesques de

Barbarie[58]! N'est-ce pas là une période de l'ancienne vie

provinciale picarde faite pour exciter l'intérêt d'un voyageur anglais

intelligent?

Pourquoi cette fontaine d'arc-en-ciel jaillissait-elle ici près de la

Somme? Pourquoi une petite fille française pouvait-elle ainsi se dire

la sœur de Venise et la servante de Carthage et de Tyr?

Et si elle, pourquoi aucun autre de nos villages du nord, n'a-t-il pu

faire de même? Le voyageur intelligent a-t-il sur son chemin de la

porte de Calais à la gare d'Amiens distingué quoi que ce fût au bord

de la mer ou dans l'intérieur des terres qui paraisse particulièrement

favorable à un projet artistique ou à une entreprise commerciale? Il a

vu lieue par lieue se dérouler des dunes sablonneuses. Nous aussi nous

avons nos sables de la Severn, de la Lune, de Solway. Il a vu des

plaines de tourbe utile et non sans parfum, un article dont ne sont pas

privées non plus nos industries écossaises et irlandaises. Il a vu se

dresser des falaises du plus pur calcaire, mais sur la rive opposée la

perfide Albion ne luit pas moins blanche au-delà du bleu. Il a vu des

eaux pures sourdre du rocher neigeux, mais les nôtres sont-elles moins

brillantes à Croydon, à Guildford et à Winchester? Et cependant

personne n'a jamais entendu parler de trésors envoyés des sables de

Solway aux Africains; ni que les architectes de Romsay eurent pu donner

des leçons de couleurs aux architectes de Grenade. Qu'y a-t-il donc

dans l'air ou le sol de ce pays, dans la lumière de ses étoiles ou de

son soleil qui ait pu mettre cette flamme dans les yeux de la petite

Amiénoise en cape blanche au point de la rendre capable de rivaliser

elle-même avec Pénélope[59].

4. L'intelligent voyageur anglais n'a pas, bien entendu, de temps à

perdre à aucune de ces questions. Mais, s'il a acheté son sandwich au

jambon et s'il est prêt pour le: «En voiture, Messieurs!» peut-être

pourra-t-il condescendre à écouter pour un instant un flâneur qui ne

gaspille ni ne compte son temps et qui pourra lui indiquer ce qui vaut

la peine d'être regardé tandis que le train s'éloigne lentement de la

gare. Il verra d'abord, et sans aucun doute avec l'admiration

respectueuse qu'un Anglais est obligé d'accorder à de tels spectacles,

les hangars à charbons et les remises pour les wagons de la station

elle-même, s'étendant dans leurs cendreuses et huileuses splendeurs

pendant à peu près un quart de mille hors de la cité; et puis, juste

au moment où le train reprend toute sa vitesse, sous une cheminée en

forme de tour dont il ne peut guère voir que le sommet, mais par

l'ombre épaisse de la fumée de laquelle il sera enveloppé, il _pourra

voir_, s'il veut risquer sa tête intelligente hors de la portière et

regarder en arrière, cinquante ou cinquante et une (je ne suis pas sûr

de mon compte à une unité près) cheminées semblables, toutes fumant

de même, toutes pourvues des mêmes ouvrages oblongs, de murs en brique

brune avec d'innombrables embrasures de fenêtres noires et carrées.

Mais, au milieu de ces cinquante choses élevées qui fument, il en

verra une, un peu plus élevée que toutes, et plus délicate, qui ne

fume pas[60]; et au milieu de ces cinquante amas de murs nus enfermant

des «travaux» et sans doute des travaux profitables et honorables pour

la France et pour le monde, il verra un amas de murs non pas nus mais

étrangement travaillés par les mains d'hommes insensés d'il y a bien

longtemps dans le but d'enfermer ou de produire non pas un travail

profitable en quoi que ce soit mais un: «Là est l'œuvre de Dieu; afin

que vous croyiez en Celui qu'il a envoyé[61].»

5. Laissant maintenant l'intelligent voyageur aller remplir son vœu de

pèlerinage à Paris--ou n'importe où un autre Dieu peut l'envoyer--je

supposerai que un ou deux intelligents garçons d'Eton, ou une jeune

Anglaise pensante, peuvent avoir le désir de venir tranquillement avec

moi jusqu'à cet endroit d'où l'on domine la ville, et de réfléchir

à ce que l'édifice inutilitaire,--dirons-nous aussi inutile?--et son

minaret sans fumée peuvent peut-être signifier.

Je l'ai appelé minaret, faute d'un meilleur mot anglais.

Flèche--arrow--est son nom exact; s'évanouissant dans l'air vous ne

savez à quel moment par sa simple finesse. Elle ne jette pas de flamme,

elle ne produit pas de mouvement, elle ne fait pas de mal, la belle

flèche[62]; sans panache, sans poison et sans barbillons; sans but,

dirons-nous aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés?

Elle et l'édifice d'où elle s'élève, qu'ont-ils signifié un jour?

Quelle signification gardent-ils encore en eux-mêmes pour vous ou pour

les habitants d'alentour qui ne lèvent jamais les yeux sur eux, quand

ils passent auprès?

Si nous nous mettions d'abord à apprendre comment ils sont venus là.

6. À la naissance du Christ, tout le flanc de colline et au bas la

plaine brillante de cours d'eau avec les champs jaunes de blé qui la

dominent, étaient habités par une race enseignée par les Druides, de

pensées et de mœurs assez farouches, mais placée sous le gouvernement

de Rome et s'accoutumant graduellement à entendre les noms et dans une

certaine mesure à confesser la puissance des Dieux romains. Pendant les

trois cents ans qui suivirent la naissance du Christ, ils n'entendirent

le nom d'aucun autre Dieu.

Trois cents ans! et ni apôtres ni héritiers de leur apostolat ne sont

encore allés à travers le monde prêcher l'Évangile à toutes les

créatures. Ici, sur son sol tourbeux, le peuple farouche se fiant

encore à Pomone pour les pommes, à Silvanus pour les glands, à

Cérès pour le pain, à Proserpine pour le repos, n'avait d'autre

espérance que celle de la bénédiction de la saison par les Dieux de

la moisson et ne craignait aucune colère éternelle de la Reine de la

mort[63].

Mais, à la fin, trois cents années étant venues et passées, en l'an

du Christ 301 vint en flanc de cette colline d'Amiens le sixième jour

des ides d'octobre, le messager d'une nouvelle vie.

7. Son nom, Firminius (je suppose) en latin, est Firmin en

français--c'est celui-là qu'il faut nous rappeler ici en Picardie:

Firmin, pas Firminius; de même que Denis, non Dyonisius; venant de

l'étendue--personne ne nous dit de quelle partie de l'étendue. Mais

reçu avec une accueillante surprise par les Amiénois païens qui le

virent--quarante jours--un grand nombre de jours pouvons-nous

lire--prêchant agréablement et enchaînant aux vœux du baptême même

des gens de la bonne société; et cela dans des proportions telles,

qu'à la fin il est traduit devant le gouverneur romain, par les

prêtres de Jupiter et Mercure qui l'accusent de vouloir mettre le monde

sens dessus dessous. Et le dernier des quarante jours--ou du nombre

indéfini de jours signifié par quarante--il a la tête tranchée,

comme il sied aux martyrs de l'avoir, et le rôle de son être mortel

est terminé.

La vieille, vieille histoire, dites-vous? Soit, vous la retiendrez

d'autant plus aisément. Les Amiénois la retinrent avec tant de soin,

que douze cents ans après, au XIIe siècle, ils jugèrent bon de

sculpter et de peindre les quatre tableaux en pierre, numéro 1, 2, 3 et

4 de notre première photographie du chœur: scène Ire, _Saint Firmin

arrivant_; scène IIe, _Saint Firmin prêchant_; scène IIIe, _Saint

Firmin baptisant_; et scène IVe, _Saint Firmin décapité_, par un

bourreau avec des jambes très rouges, et un chien qui l'accompagne du

genre du chien dans _Faust_, duquel nous pourrons avoir à reparler tout

à l'heure[64].

8. Pour continuer en attendant l'histoire de saint Firmin, telle qu'elle

est connue depuis ces temps reculés, son corps fut reçu et enterré

par un sénateur romain, son disciple (une sorte de Joseph d'Arimathie,

vis-à-vis de saint Firmin) dans le propre jardin du sénateur. Lequel

aussi éleva un petit oratoire sur son tombeau.

Le fils du sénateur romain construisit une église pour remplacer

l'oratoire, dédiée à Notre-Dame des Martyrs, et en fit un siège

épiscopal,--le premier de la nation française. Un endroit bien

mémorable pour la nation française à coup sûr? Et méritant

peut-être un petit souvenir ou monument commémoratif--croix,

inscription ou quelque chose d'analogue? Ou donc supposez-vous que cette

première cathédrale de la chrétienté française s'est élevée, et

de quel monument a-t-elle été honorée? Elle s'élevait là où nous

nous tenons en ce moment mon compagnon, qui que vous soyez, et le

monument dont elle a été honorée est cette cheminée, dont le

gonfalon de fumée nous couvre d'obscurité, le plus récent effort de

l'art moderne à Amiens, la cheminée de Saint-Acheul.

La première cathédrale, vous remarquerez, de la nation _française_;

plus exactement le premier germe de cathédrale _pour_ la nation

française--qui n'est pas encore là; seul ce tombeau d'un martyr est

ici, cette église de Notre-Dame des Martyrs, restant sur le flanc de la

colline jusqu'à ce que le pouvoir des Romains disparaisse.

La cité et l'autel tombent avec lui, foulés aux pieds par des tribus

sauvages; le tombeau est oublié--quand, à la fin, les Francs du nord

couvrant de leur dernier flot ces dunes de la Somme s'est arrêté ici

et ici l'étendard franc est planté, et le royaume français fondé.

La Bible d'Amiens · 第 6 / 24 段