«Sous quelles formes magnifiques et tentatrices le mensonge a pu se

glisser jusqu'au sein de sa sincérité intellectuelle...» Voici ce que

je voulais dire: il y a une sorte d'idolâtrie que personne n'a mieux

définie que Ruskin dans une page de _Lectures on Art_: «Ç'a été, je

crois, non sans mélange de bien, sans doute, car les plus grands maux

apportent quelques biens dans leur reflux, ç'a été, je crois, le

rôle vraiment néfaste de l'art, d'aider à ce qui, chez les païens

comme chez les chrétiens--qu'il s'agisse du mirage des mots, des

couleurs ou des belles formes--doit vraiment dans le sens profond du mot

s'appeler idolâtrie, c'est-à-dire le fait de servir avec le meilleur

de nos cœurs et de nos esprits quelque chère ou triste image

que nous nous sommes créée, pendant que nous désobéissons à

l'appel présent du Maître, qui n'est pas mort, qui ne défaille pas

en ce moment sous sa croix, mais nous ordonne de porter la nôtre[40].»

Or, il semble bien qu'à la base même de l'œuvre de Ruskin, à la

racine de son talent, on trouve précisément cette idolâtrie. Sans

doute il ne l'a jamais laissé recouvrir complètement,--même pour

l'embellir,--immobiliser, paralyser et finalement tuer, sa sincérité

intellectuelle et morale. À chaque ligne de ses œuvres comme à tous

les moments de sa vie, on sent ce besoin de sincérité qui lutte contre

l'idolâtrie, qui proclame sa vanité, qui humilie la beauté devant le

devoir, fût-il inesthétique. Je n'en prendrai pas d'exemples

dans sa vie (qui n'est pas comme la vie d'un Racine, d'un Tolstoï,

d'un Mæterlinck, esthétique d'abord et morale ensuite, mais où

la morale fit valoir ses droits dès le début au sein même de

l'esthétique--sans peut-être s'en libérer jamais aussi complètement

que dans la vie des Maîtres que je viens de citer). Elle est assez

connue, je n'ai pas besoin d'en rappeler les étapes, depuis les

premiers scrupules qu'il éprouve à boire du thé en regardant des

Titien jusqu'au moment où, ayant englouti dans les œuvres

philanthropiques et sociales les cinq millions que lui a laissés son

père, il se décide à vendre ses Turner. Mais il est un dilettantisme

plus intérieur que le dilettantisme de l'action (dont il avait

triomphé), et le véritable duel entre son idolâtrie et sa sincérité

se jouait non pas à certaines heures de sa vie, non pas dans certaines

pages de ses livres, mais à toute minute, dans ces régions profondes,

secrètes, presque inconnues à nous-mêmes, où notre personnalité

reçoit de l'imagination les images, de l'intelligence les idées, de la

mémoire les mots, s'affirme elle-même dans le choix incessant qu'elle

en fait, et joue en quelque sorte sans trêve le sort de notre vie

spirituelle et morale. Dans ces régions-là, il semble bien que le

péché d'idolâtrie n'ait cessé d'être commis par Ruskin. Et au

moment même où il prêchait la sincérité, il y manquait lui-même,

non en ce qu'il disait, mais par la manière dont il le disait. Les

doctrines qu'il professait étaient des doctrines morales et non des

doctrines esthétiques, et pourtant il les choisissait pour leur

beauté. Et comme il ne voulait pas les présenter comme belles mais

comme vraies, il était obligé de se mentir à lui-même sur la nature

des raisons qui les lui faisaient adopter. De là une si incessante

compromission de la conscience, que des doctrines immorales sincèrement

professées auraient peut-être été moins dangereuses pour

l'intégrité de l'esprit que ces doctrines morales où l'affirmation

n'est pas absolument sincère, étant dictée par une préférence

esthétique inavouée. Et le péché était commis d'une façon

constante, dans le choix même de chaque explication donnée d'un fait,

de chaque appréciation donnée sur une œuvre, dans le choix même des

mots employés--et finissait par donner à l'esprit qui s'y adonnait

ainsi sans cesse une attitude mensongère. Pour mettre le lecteur plus

en état de juger de l'espèce de trompe-l'œil qu'est pour chacun et

qu'était évidemment pour Ruskin lui-même, une page de Ruskin, je vais

citer une de celles que je trouve le plus belles et où ce défaut est

pourtant le plus flagrant. On verra que si la beauté y est _en théorie_

(c'est-à-dire en apparence, le fond des idées était toujours dans un

écrivain l'apparence, et la forme, la réalité) subordonnée au

sentiment moral et à la vérité, en réalité la vérité et le

sentiment moral y sont subordonnés au sentiment esthétique, et à un

sentiment esthétique un peu faussé par ces compromissions

perpétuelles. Il s'agit des _Causes de la décadence de Venise_[41].

«Ce n'est pas dans le caprice de la richesse, pour le plaisir des yeux

et l'orgueil de la vie, que ces marbres furent taillés dans leur force

transparente et que ces arches furent parées des couleurs de l'iris. Un

message est dans leurs couleurs qui fut un jour écrit dans le sang; et

un son dans les échos de leurs voûtes, qui un jour remplira la voûte

des cieux: «Il viendra pour rendre jugement et justice.» La force de

Venise lui fut donnée aussi longtemps qu'elle s'en souvint; et le jour

de sa destruction arriva lorsqu'elle l'eût oublié; elle vint

irrévocable, parce qu'elle n'avait pour l'oublier aucune excuse. Jamais

cité n'eut une Bible plus glorieuse. Pour les nations du Nord, une rude

et sombre sculpture remplissait leurs temples d'images confuses, à

peine lisibles; mais pour elle, l'art et les trésors de l'Orient

avaient doré chaque lettre, illuminé chaque page, jusqu'à ce que le

Temple-Livre brillât au loin comme l'étoile des Mages. Dans d'autres

villes, souvent les assemblées du peuple se tenaient dans des lieux

éloignés de toute association religieuse, théâtre de la violence et

des bouleversements; sur l'herbe du dangereux rempart, dans la

poussière de la rue troublée, il y eut des actes accomplis, des

conseils tenus à qui nous ne pouvons pas trouver de justification, mais

à qui nous pouvons quelquefois donner notre pardon. Mais les péchés

de Venise, commis dans son palais ou sur sa piazza, furent accomplis en

présence de la Bible qui était à sa droite. Les murs sur lesquels le

livre de la loi était écrit n'étaient séparés que par quelques

pouces de marbre de ceux qui protégeaient les secrets de ses conciles

ou tenaient prisonnières les victimes de son gouvernement. Et quand,

dans ses dernières heures, elle rejeta toute honte et toute contrainte,

et que la grande place de la cité se remplit de la folie de toute la

terre, rappelons-nous que son péché fut d'autant plus grand qu'il

était commis à la face de la maison de Dieu où brillaient les lettres

de sa loi.

«Les saltimbanques et les masques rirent leur rire et passèrent leur

chemin; et un silence les a suivis qui n'était pas sans avoir été

prédit; car au milieu d'eux tous, à travers les siècles et les

siècles où s'étaient entassés les vanités et les forfaits, ce dôme

blanc de Saint-Marc avait prononcé ces mots dans l'oreille morte de

Venise: «Sache que pour toutes ces choses Dieu t'appellera en

jugement[42].»

Or, si Ruskin avait été entièrement sincère avec lui-même, il

n'aurait pas pensé que les crimes des Vénitiens avaient été plus

inexcusables et plus sévèrement punis que ceux des autres hommes parce

qu'ils possédaient une église en marbre de toutes couleurs au lieu

d'une cathédrale en calcaire, parce que le palais des Doges était à

côté de Saint-Marc au lieu d'être à l'autre bout de la ville, et

parce que dans les églises byzantines le texte biblique au lieu d'être

simplement figuré comme dans la sculpture des églises du Nord est

accompagné, sur les mosaïques, de lettres qui forment une citation de

l'Évangile ou des prophéties. Il n'en est pas moins vrai que ce

passage des _Stones of Venice_ est d'une grande beauté, bien qu'il soit

assez difficile de se rendre compte des raisons de cette beauté. Elle

nous semble reposer sur quelque chose de faux et nous avons quelque

scrupule à nous y laisser aller.

Et pourtant il doit y avoir en elle quelque vérité. Il n'y a pas à

proprement parler de beauté tout à fait mensongère, car le plaisir

esthétique est précisément celui qui accompagne la découverte d'une

vérité. À quel ordre de vérité peut correspondre le plaisir

esthétique très vif que l'on prend à lire une telle page, c'est ce

qu'il est assez difficile de dire. Elle est elle-même mystérieuse,

pleine d'images à la fois de beauté et de religion comme cette même

église de Saint-Marc où toutes les figures de l'Ancien et du Nouveau

Testament apparaissent sur le fond d'une sorte d'obscurité splendide et

d'éclat changeant. Je me souviens de l'avoir lue pour la première fois

dans Saint-Marc même, pendant une heure d'orage et d'obscurité où les

mosaïques ne brillaient plus que de leur propre et matérielle lumière

et d'un or interne, terrestre et ancien auquel le soleil vénitien, qui

enflamme jusqu'aux anges des campaniles, ne mêlait plus rien de lui;

l'émotion que j'éprouvais à lire là cette page, parmi tous ces anges

qui s'illuminaient des ténèbres environnantes, était très grande et

n'était pourtant peut-être pas très pure. Comme la joie de voir les

belles figures mystérieuses s'augmentait, mais s'altérait du plaisir

en quelque sorte d'érudition que j'éprouvais à comprendre les textes

apparus en lettres byzantines à côté de leurs fronts nimbés, de

même la beauté des images de Ruskin était avivée et corrompue par

l'orgueil de se référer au texte sacré. Une sorte de retour égoïste

sur soi-même est inévitable dans ces joies mêlées d'érudition et

d'art où le plaisir esthétique peut devenir plus aigu, mais non rester

aussi pur. Et peut-être cette page des _Stones of Venice_ était-elle

belle surtout de me donner précisément ces joies mêlées que

j'éprouvais dans Saint-Marc, elle qui, comme l'église byzantine, avait

aussi dans la mosaïque de son style éblouissant dans l'ombre, à

côté de ses images sa citation biblique inscrite auprès. N'en

était-il pas d'elle, d'ailleurs, comme de ces mosaïques de Saint-Marc

qui se proposaient d'enseigner et faisaient bon marché de leur beauté

artistique. Aujourd'hui elles ne nous donnent plus que du plaisir.

Encore le plaisir que leur didactisme donne à l'érudit est-il

égoïste, et le plus désintéressé est encore celui que donne à

l'artiste cette beauté méprisée, ou ignorée même, de ceux qui se

proposaient seulement d'instruire le peuple et la lui donnèrent par

surcroît.

Dans la dernière page de _la Bible d'Amiens_, vraiment sublime, le «si

vous voulez vous souvenir de la promesse qui vous a été faite» est un

exemple du même genre. Quand, encore dans _la Bible d'Amiens_, Ruskin

termine le morceau sur l'Égypte en disant: «Elle fut l'éducatrice de

Moïse et l'Hôtesse du Christ[43]», passe encore pour l'éducatrice de

Moïse: pour éduquer il faut certaines vertus. Mais le fait d'avoir

été «_l'hôtesse_» du Christ, s'il ajoute de la beauté à la

phrase, peut-il vraiment être mis en ligne de compte dans une

appréciation motivée des qualités du génie égyptien?

C'est avec mes plus chères impressions esthétiques que j'ai voulu

lutter ici, tâchant de pousser jusqu'à ses dernières et plus cruelles

limites la sincérité intellectuelle. Ai-je besoin d'ajouter que, si je

fais, en quelque sorte _dans l'absolu_, cette réserve générale moins

sur les œuvres de Ruskin que sur l'essence de leur inspiration et la

qualité de leur beauté, il n'en est pas moins pour moi un des plus

grands écrivains de tous les temps et de tous les pays. J'ai essayé de

saisir en lui, comme en un «sujet» particulièrement favorable à

cette observation, une infirmité essentielle à l'esprit humain,

plutôt que je n'ai voulu dénoncer un défaut personnel à Ruskin. Une

fois que le lecteur aura bien compris en quoi consiste cette

«idolâtrie», il s'expliquera l'importance excessive que Ruskin

attache dans ses études d'art à la lettre des œuvres (importance dont

j'ai signalé, bien trop sommairement, une autre cause dans la préface,

voir plus haut page 65) et aussi cet abus des mots «irrévérent»,

«insolent», et «des difficultés que nous serions insolents de

résoudre, un mystère qu'on ne nous a pas demandé d'éclaircir»

(_Bible d'Amiens_, p. 239), «que l'artiste se méfie de l'esprit de

choix, c'est un esprit insolent» (_Modern Painters_) «l'abside

pourrait presque paraître trop grande à un spectateur irrévérent»

(_Bible d'Amiens_), etc., etc.,--et l'état d'esprit qu'ils révèlent.

Je pensais à cette idolâtrie (je pensais aussi à ce plaisir

qu'éprouve Ruskin à balancer ses phrases en un équilibre qui semble

imposer à la pensée une ordonnance symétrique plutôt que le recevoir

d'elle[44]) quand je disais: «Sous quelles formes touchantes et

tentatrices le mensonge a pu malgré tout se glisser au sein de sa

sincérité intellectuelle c'est ce que je n'ai pas à chercher.» Mais

j'aurais dû, au contraire, le chercher et pécherais précisément par

idolâtrie, si je continuais à m'abriter derrière cette formule

essentiellement ruskinienne[45] de respect. Ce n'est pas que je

méconnaisse les vertus du respect, il est la condition même de

l'amour. Mais il ne doit jamais, là où l'amour cesse, se substituer à

lui pour nous permettre de croire sans examen et d'admirer de confiance.

Ruskin aurait d'ailleurs été le premier à nous approuver de ne pas

accorder à ses écrits une autorité infaillible, puisqu'il la refusait

même aux Écritures Saintes. «Il n'y a pas de forme de langage humain

où l'erreur n'ait pu se glisser» (_Bible d'Amiens_, III, 49). Mais

l'attitude de la «révérence» qui croit «insolent d'éclaircir un

mystère» lui plaisait. Pour en finir avec l'idolâtrie et être plus

certain qu'il ne reste là-dessus entre le lecteur et moi aucun

malentendu, je voudrais faire comparaître ici un de nos contemporains

les plus justement célèbres (aussi différent d'ailleurs de Ruskin

qu'il se peut!) mais qui dans sa conversation, non dans ses livres,

laisse paraître ce défaut et, poussé à un tel excès qu'il est plus

facile chez lui de le reconnaître et de le montrer, sans avoir plus

besoin de tant s'appliquer à le grossir. Il est quand il parle

affligé--délicieusement--d'idolâtrie. Ceux qui l'ont une fois entendu

trouveront bien grossière une «imitation» où rien ne subsiste de son

agrément, mais sauront pourtant de qui je veux parler, qui je prends

ici pour exemple, quand je leur dirai qu'il reconnaît avec admiration

dans l'étoffe où se drape une tragédienne, le propre tissu qu'on voit

sur _la Mort_ dans _le Jeune homme et la Mort_, de Gustave Moreau, ou

dans la toilette d'une de ses amies: «la robe et la coiffure mêmes que

portait la princesse de Cadignan le jour où elle vit d'Arthez pour la

première fois.» Et en regardant la draperie de la tragédienne ou la

robe de la femme du monde, touché par la noblesse de son souvenir il

s'écrie: «C'est bien beau!» non parce que l'étoffe est belle, mais

parce qu'elle est l'étoffe peinte par Moreau ou décrite par Balzac et

qu'ainsi elle est à jamais sacrée... aux idolâtres. Dans sa chambre

vous verrez, vivants dans un vase ou peints à fresque sur le mur par

des artistes de ses amis, des dielytras, parce que c'est la fleur même

qu'on voit représentée à la Madeleine de Vézelay. Quant à un objet

qui a appartenu à Baudelaire, à Michelet, à Hugo, il l'entoure d'un

respect religieux. Je goûte trop profondément et jusqu'à l'ivresse

les spirituelles improvisations où le plaisir d'un genre particulier

qu'il trouve à ces vénérations conduit et inspire notre idolâtre

pour vouloir le chicaner là-dessus le moins du monde.

Mais au plus vif de mon plaisir je me demande si l'incomparable

causeur--et l'auditeur qui se laisse faire--ne pèchent pas également

par insincérité; si parce qu'une fleur (la passiflore) porte sur elle

les instruments de la passion, il est sacrilège d'en faire présent à

une personne d'une autre religion, et si le fait qu'une maison ait été

habitée par Balzac (s'il n'y reste d'ailleurs rien qui puisse nous

renseigner sur lui) la rend plus belle. Devons-nous vraiment, autrement

que pour lui faire un compliment esthétique honorer une personne parce

qu'elle s'appelle Bathilde comme l'héroïne de Lucien Leuwen?

La toilette de Mme de Cadignan est une ravissante invention de Balzac

parce qu'elle donne une idée de l'art de Mme de Cadignan, qu'elle nous

fait connaître l'impression que celle-ci veut produire sur d'Arthez et

quelques-uns de ses «secrets». Mais une fois dépouillée de l'esprit

qui est en elle, elle n'est plus qu'un signe dénué de sa

signification, c'est-à-dire rien; et continuer à l'adorer, jusqu'à

s'extasier de la retrouver dans la vie sur un corps de femme, c'est là

proprement de l'idolâtrie. C'est le péché intellectuel favori des

artistes et auquel il en est bien peu qui n'aient succombé. _Felix

culpa!_ est-on tenté de dire en voyant combien il a été fécond pour

eux en inventions charmantes. Mais il faut au moins qu'ils ne succombent

pas sans avoir lutté. Il n'est pas dans la nature de forme

particulière, si belle soit-elle, qui vaille autrement que par la part

de beauté infinie qui a pu s'y incarner: pas même la fleur du pommier,

pas même la fleur de l'épine rose. Mon amour pour elles est infini et

les souffrances (hay fever) que me cause leur voisinage me permettent de

leur donner chaque printemps des preuves de cet amour qui ne sont pas à

la portée de tous. Mais même envers elles, envers elles si peu

littéraires, se rapportant si peu à une tradition esthétique, qui ne

sont pas «la fleur même qu'il y a dans tel tableau du Tintoret»,

dirait Ruskin, «ou dans tel dessin de Léonard», dirait notre

contemporain (qui nous a révélé entre tant d'autres choses, dont

chacun parle maintenant et que personne n'avait regardées avant

lui--les dessins de l'Académie des Beaux-Arts de Venise) je me garderai

toujours d'un culte exclusif qui s'attacherait en elles à autre chose

qu'à la joie qu'elles nous donnent, un culte au nom de qui, par un

retour égoïste sur nous-mêmes, nous en ferions «nos» fleurs, et

prendrions soin de les honorer en ornant notre chambre des œuvres d'art

où elles sont figurées. Non, je ne trouverai pas un tableau plus beau

parce que l'artiste aura peint au premier plan une aubépine, bien que

je ne connaisse rien de plus beau que l'aubépine, car je veux rester

sincère et que je sais que la beauté d'un tableau ne dépend pas des

choses qui y sont représentées. Je ne collectionnerai pas les images

de l'aubépine. Je ne vénère pas l'aubépine, je vais la voir et la

respirer. Je me suis permis cette courte incursion--qui n'a rien d'une

offensive--sur le terrain de la littérature contemporaine, parce qu'il

me semblait que les traits d'idolâtrie en germe chez Ruskin

apparaîtraient clairement au lecteur ici où ils sont grossis et

d'autant plus qu'ils y sont aussi différenciés. Je prie en tout cas

notre contemporain, s'il s'est reconnu dans ce crayon bien maladroit, de

penser qu'il a été fait sans malice, et qu'il m'a fallu, je l'ai dit,

arriver aux dernières limites de la sincérité avec moi-même, pour

faire à Ruskin ce grief et pour trouver dans mon admiration absolue

pour lui, cette partie fragile. Or non seulement «un partage avec

Ruskin n'a rien du tout qui déshonore», mais encore je ne pourrai

jamais trouver d'éloge plus grand à faire à ce contemporain que de

lui avoir adressé le même reproche qu'à Ruskin. Et si j'ai eu la

discrétion de ne pas le nommer, je le regrette presque. Car, lorsqu'on

est admis auprès de Ruskin, fût-ce dans l'altitude du donateur, et

pour soutenir seulement son livre et aider à y lire de plus près, on

n'est pas à la peine mais à l'honneur.

Je reviens à Ruskin. Cette idolâtrie et ce qu'elle mêle parfois d'un

peu factice aux plaisirs littéraires les plus vifs qu'il nous donne, il

me faut descendre jusqu'au fond de moi-même pour en saisir la trace,

pour en étudier le caractère, tant je suis aujourd'hui «habitué» à

Ruskin. Mais elle a dû me choquer souvent quand j'ai commencé à aimer

ses livres, avant de fermer peu à peu les yeux à leurs défauts, comme

il arrive dans tout amour. Les amours pour les créatures vivantes ont

quelquefois une origine vile qu'ils épurent ensuite. Un homme fait la

connaissance d'une femme parce qu'elle peut l'aider à atteindre un but

étranger à elle-même. Puis une fois qu'il la connaît il l'aime pour

elle-même, et lui sacrifie sans hésiter ce but qu'elle devait

seulement l'aider à atteindre. À mon amour pour les livres de Ruskin

se mêla ainsi à l'origine quelque chose d'intéressé, la joie du

bénéfice intellectuel que j'allais en retirer. Il est certain qu'aux

premières pages que je lus, sentant leur puissance et leur charme, je

m'efforçai de n'y pas résister, de ne pas trop discuter avec

moi-même, parce que je sentais que si un jour le charme de la pensée

de Ruskin se répandait pour moi sur tout ce qu'elle avait touché, en

un mot si je m'éprenais tout à fait de sa pensée, l'univers

s'enrichirait de tout ce que j'ignorais jusque-là, des cathédrales

gothiques, et de combien de tableaux d'Angleterre et d'Italie qui

n'avaient pas encore éveillé en moi ce désir sans lequel il n'y a

jamais de véritable connaissance. Car la pensée de Ruskin n'est pas

comme la pensée d'un Emerson par exemple qui est contenue tout entière

dans un livre, c'est-à-dire un quelque chose d'abstrait, un pur signe

d'elle-même. L'objet auquel s'applique une pensée comme celle de

Ruskin et dont elle est inséparable, n'est pas immatériel, il est

répandu çà et là sur la surface de la terre. Il faut aller le

chercher là où il se trouve, à Pise, à Florence, à Venise, à la

National Gallery, à Rouen, à Amiens, dans les montagnes de la Suisse.

Une telle pensée qui a un autre objet qu'elle-même, qui s'est

réalisée dans l'espace, qui n'est plus la pensée infinie et libre,

mais limitée et assujettie, qui s'est incarnée en des corps de marbre

sculpté, de montagnes neigeuses, en des visages peints, est peut-être

moins divine qu'une pensée pure. Mais elle nous embellit davantage

l'univers, ou du moins certaines parties individuelles, certaines

parties nommées, de l'univers, parce qu'elle y a touché, et qu'elle

nous y a initiés en nous obligeant, si nous voulons la comprendre, à

les aimer.

Et ce fut ainsi, en effet; l'univers reprit tout d'un coup à mes yeux

un prix infini. Et mon admiration pour Ruskin donnait une telle

importance aux choses qu'il m'avait fait aimer qu'elles me semblaient

chargées d'une valeur plus grande même que celle de la vie. Ce fut à

la lettre, et dans une circonstance où je croyais mes jours comptés,

je partis pour Venise afin d'avoir pu avant de mourir, approcher,

toucher, voir incarnées en des palais défaillants mais encore debout

et roses, les idées de Ruskin sur l'architecture domestique au moyen

âge. Quelle importance, quelle réalité peut avoir aux yeux de

quelqu'un qui bientôt doit quitter la terre, une ville aussi spéciale,

aussi localisée dans le temps, aussi particularisée dans l'espace que

Venise et comment les théories d'architecture domestique que j'y

pouvais étudier et vérifier sur des exemples vivants pouvaient-elles

être de ces «vérités qui dominent la mort, empêchent de la

craindre, et la font presque aimer[46]»? C'est le pouvoir du génie de

nous faire aimer une beauté, que nous sentons plus réelle que nous,

dans ces choses qui aux yeux des autres sont aussi particulières et

aussi périssables que nous-même.

La Bible d'Amiens · 第 5 / 24 段