vue très significatifs. Dans une même planche, vous pourrez voir un
même motif d'architecture, tel qu'il est traité à Lisieux, à Bayeux,
à Vérone et à Padoue, comme s'il s'agissait des variétés d'une
même espèce de papillons sous différents cieux. Mais jamais cependant
ces pierres qu'il a tant aimées ne deviennent pour lui des exemples
abstraits. Sur chaque pierre vous voyez la nuance de l'heure unie à la
couleur des siècles. «Courir à Saint-Wulfram d'Abbeville, nous
dit-il, _avant que le soleil ait quitté les tours_, fut toujours pour
moi une de ces joies pour lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à
la fin.» Il alla même plus loin; il ne sépara pas les cathédrales de
ce fond de rivières et de vallées où elles apparaissent au voyageur
qui les approche, comme dans un tableau de primitif. Un de ses dessins
les plus instructifs à cet égard est celui que reproduit la deuxième
gravure de _Our Fathers have told us_, et qui est intitulée: _Amiens,
le jour des Trépassés._ Dans ces villes d'Amiens, d'Abbeville, de
Beauvais, de Rouen, qu'un séjour de Ruskin à consacrées, il passait
son temps à dessiner tantôt dans les églises («sans être inquiété
par le sacristain»), tantôt en plein air. Et ce durent être dans ces
villes de bien charmantes colonies passagères, que cette troupe de
dessinateurs, de graveurs qu'il emmenait avec lui, comme Platon nous
montre les sophistes suivant Protagoras de ville en ville, semblables
aussi aux hirondelles, à l'imitation desquelles ils s'arrêtaient de
préférence aux vieux toits, aux tours anciennes des cathédrales.
Peut-être pourrait-on retrouver encore quelques-uns de ces disciples de
Ruskin qui l'accompagnaient aux bords de cette Somme évangélisée de
nouveau, comme si étaient revenus les temps de saint Firmin et de saint
Salve, et qui, tandis que le nouvel apôtre parlait, expliquait Amiens
comme une Bible, prenaient au lieu de notes, des dessins, notes
gracieuses dont le dossier se trouve sans doute dans une salle de musée
anglais, et où j'imagine que la réalité doit être légèrement
arrangée, dans le goût de Viollet-le-Duc. La gravure _Amiens, le jour
des Trépasses_, semble mentir un peu pour la beauté. Est-ce la
perspective seule, qui approche ainsi, des bords d'une Somme élargie,
la cathédrale et l'église Saint-Leu? Il est vrai que Ruskin pourrait
nous répondre en reprenant à son compte les paroles de Turner qu'il a
citées dans _Eagles Nest_ et qu'a traduites M. de la Sizeranne:
«Turner, dans la première période de sa vie, était quelquefois de
bonne humeur et montrait aux gens ce qu'il faisait. Il était un jour à
dessiner le port de Plymouth et quelques vaisseaux, à un mille ou deux
de distance, vus à contre-cour. Ayant montré ce dessin à un officier
de marine, celui-ci observa avec surprise et objecta avec une très
compréhensible indignation que les vaisseaux de ligne n'avaient pas de
sabords. «Non, dit Turner, certainement non. Si vous montez sur le mont
Edgecumbe et si vous regardez les vaisseaux à contre-jour, sur le
soleil couchant, vous verrez que vous ne pouvez apercevoir les
sabords.--Bien, dit l'officier, toujours indigné, mais vous savez qu'il
y a là des sabords?--«Oui, dit Turner, je le sais de reste, mais mon
affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais.»
Si, étant à Amiens, vous allez dans la direction de l'abattoir, vous
aurez une vue qui n'est pas différente de celle de la gravure. Vous
verrez l'éloignement disposer, à la façon mensongère et heureuse
d'un artiste, des monuments, qui reprendront, si ensuite vous vous
rapprochez, leur position primitive, toute différente; vous le verrez,
par exemple, inscrire dans la façade de la cathédrale la figure d'une
des machines à eau de la ville et faire de la géométrie plane avec de
la géométrie dans l'espace. Que si néanmoins vous trouvez ce paysage,
composé avec goût par la perspective, un peu différent de celui que
relate le dessin de Ruskin, vous pourrez en accuser surtout les
changements qu'ont apportés dans l'aspect de la ville les presque vingt
années écoulées depuis le séjour qu'y fît Ruskin, et, comme il l'a
dit pour un autre site qu'il aimait, «tous les _embellissements_
survenus, depuis que j'ai composé et médité là[37]».
Mais du moins cette gravure de _la Bible d'Amiens_ aura associé dans
votre souvenir les bords de la Somme et la cathédrale plus que votre
vision n'eût sans doute pu le faire à quelque point de la ville que
vous vous fussiez placé. Elle vous prouvera mieux que tout ce que
j'aurais pu dire, que Ruskin ne séparait pas la beauté des
cathédrales du charme de ces pays d'où elles surgirent, et que chacun
de ceux qui les visite goûte encore dans la poésie particulière du
pays et le souvenir brumeux ou doré de l'après-midi qu'il y a passé.
Non seulement le premier chapitre de _la Bible d'Amiens_ s'appelle: _Au
bord des courants d'eau vive_, mais le livre que Ruskin projetait
d'écrire sur la cathédrale de Chartres devait être intitulé: _Les
Sources de l'Eure._ Ce n'était donc point seulement dans ses dessins
qu'il mettait les églises au bord des rivières et qu'il associait la
grandeur des cathédrales gothiques à la grâce des sites
français[38]. Et le charme individuel, qu'est le charme d'un pays, nous
le sentirions plus vivement si nous n'avions pas à notre disposition
ces bottes de sept lieues que sont les grands express, et si, comme
autrefois, pour arriver dans un coin de terre nous étions obligés de
traverser des campagnes de plus en plus semblables à celles où nous
tendons, comme des zones d'harmonie graduée qui, en la rendant moins
aisément pénétrable à ce qui est différent d'elle, en la
protégeant avec douceur et avec mystère de ressemblances fraternelles,
ne l'enveloppent pas seulement dans la nature, mais la préparent encore
dans notre esprit.
Ces études de Ruskin sur l'art chrétien furent pour lui comme la
vérification et la contre-épreuve de ses idées sur le christianisme
et d'autres idées que nous n'avons pu indiquer ici et dont nous
laisserons tout à l'heure Ruskin définir lui-même la plus célèbre:
son horreur du machinisme et de l'art industriel. «Toutes les belles
choses furent faites, quand les hommes du moyen âge croyaient la pure,
joyeuse et belle leçon du christianisme.» Et il voyait ensuite l'art
décliner avec la foi, l'adresse prendre la place du sentiment. En
voyant le pouvoir de réaliser la beauté qui fut le privilège des
âges de foi, sa croyance en la bonté de la foi devait se trouver
renforcée. Chaque volume de son dernier ouvrage: _Our Fathers have told
us_ (le premier seul est écrit) devait comprendre quatre chapitres,
dont le dernier était consacré au chef-d'œuvre qui était
l'épanouissement de la foi dont l'étude faisait l'objet des trois
premiers chapitres. Ainsi le christianisme, qui avait bercé le
sentiment esthétique de Ruskin, en recevait une consécration suprême.
Et après avoir raillé, au moment de la conduire devant la statue de la
Madone, sa lectrice protestante «qui devrait comprendre que le culte
d'aucune Dame n'a jamais été pernicieux à l'humanité», ou devant la
statue de saint Honoré, après avoir déploré qu'on parlât si peu de
ce saint «dans le faubourg de Paris qui porte son nom», il aurait pu
dire comme à la fin de _Val d'Arno_:
«Si vous voulez fixer vos esprits sur ce qu'exige de la vie humaine
celui qui l'a donnée: «Il t'a montré, homme, ce qui est bien, et
qu'est-ce que le Seigneur demande de toi, si ce n'est d'agir avec
justice et d'aimer la pitié, de marcher humblement avec ton Dieu?»
vous trouverez qu'une telle obéissance est toujours récompensée par
une bénédiction. Si vous ramenez vos pensées vers l'état des
multitudes oubliées qui ont travaillé en silence et adoré humblement,
comme les neiges de la chrétienté ramenaient le souvenir de la
naissance du Christ ou le soleil de son printemps le souvenir de sa
résurrection, vous connaîtrez que la promesse des anges de Bethléem a
été littéralement accomplie, et vous prierez pour que vos champs
anglais, joyeusement, comme les bords de l'Arno, puissent encore dédier
leurs purs lis à Sainte-Marie-des-Fleurs.»
Enfin les études médiévales de Ruskin confirmèrent, avec sa croyance
en la bonté de la foi, sa croyance en la nécessité du travail libre,
joyeux et personnel, sans intervention de machinisme. Pour que vous vous
en rendiez bien compte, le mieux est de transcrire ici une page très
caractéristique de Ruskin. Il parle d'une petite figure de quelques
centimètres, perdue au milieu de centaines de figures minuscules, au
portail des Librairies, de la cathédrale de Rouen.
«Le compagnon est ennuyé et embarrassé dans sa malice, et sa main est
appuyée fortement sur l'os de sa joue et la chair de la joue ridée
au-dessous de l'œil par la pression. Le tout peut paraître
terriblement rudimentaire, si on le compare à de délicates gravures;
mais, en le considérant comme devant remplir simplement un interstice
de l'extérieur d'une porte de cathédrale et comme l'une quelconque de
trois cents figures analogues ou plus, il témoigne de la plus noble
vitalité dans l'art de l'époque.
«Nous avons un certain travail à faire pour gagner notre pain, et il
doit être fait avec ardeur; d'autre travail à faire pour notre joie,
et celui-là doit être fait avec cœur; ni l'un ni l'autre ne doivent
être faits à moitié ou au moyen d'expédients, mais avec volonté; et
ce qui n'est pas digne de cet effort ne doit pas être fait du tout;
peut-être que tout ce que nous avons à faire ici-bas n'a pas d'autre
objet que d'exercer le cœur et la volonté, et est en soi-même
inutile; mais en tout cas, si peu que ce soit, nous pouvons nous en
dispenser si ce n'est pas digne que nous y mettions nos mains et notre
cœur. Il ne sied pas à notre immortalité de recourir à des moyens
qui contrastent avec son autorité, ni de souffrir qu'un instrument dont
elle n'a pas besoin s'interpose entre elle et les choses qu'elle
gouverne. Il y a assez de songe-creux, assez de grossièreté et de
sensualité dans l'existence humaine, sans en changer en mécanisme les
quelques moments brillants; et, puisque notre vie--à mettre les choses
au mieux--ne doit être qu'une vapeur qui apparaît un temps puis
s'évanouit, laissons-la du moins apparaître comme un nuage dans la
hauteur du ciel et non comme l'épaisse obscurité qui s'amasse autour
du souffle de la fournaise et des révolutions de la roue.»
J'avoue qu'en relisant cette page au moment de la mort de Ruskin, je fus
pris du désir de voir le petit homme dont il parle. Et j'allai à Rouen
comme obéissant à une pensée testamentaire, et comme si Ruskin en
mourant avait en quelque sorte confié à ses lecteurs la pauvre
créature à qui il avait en parlant d'elle rendu la vie et qui venait,
sans le savoir, de perdre à tout jamais celui qui avait fait autant
pour elle que son premier sculpteur. Mais quand j'arrivai près de
l'immense cathédrale et devant la porte où les saints se chauffaient
au soleil, plus haut, des galeries où rayonnaient les rois jusqu'à ces
suprêmes altitudes de pierre que je croyais inhabitées et où, ici, un
ermite sculpté vivait isolé, laissant les oiseaux demeurer sur son
front, tandis que, là, un cénacle d'apôtres écoutait le message d'un
ange qui se posait près d'eux, repliant ses ailes, sous un vol de
pigeons qui ouvraient les leurs et non loin d'un personnage qui,
recevant un enfant sur le dos, tournait la tête d'un geste brusque et
séculaire; quand je vis, rangés devant ses porches ou penchés aux
balcons de ses tours, tous les hôtes de pierre de la cité mystique
respirer le soleil ou l'ombre matinale, je compris qu'il serait
impossible de trouver parmi ce peuple surhumain une figure de quelques
centimètres. J'allai pourtant au portail des Librairies. Mais comment
reconnaître la petite figure entre des centaines d'autres? Tout à
coup, un jeune sculpteur de talent et d'avenir, Mme L. Yeatman, me dit:
«En voici une qui lui ressemble.» Nous regardons un peu plus bas,
et... la voici. Elle ne mesure pas dix centimètres. Elle est effritée,
et pourtant c'est son regard encore, la pierre garde le trou qui relève
la pupille et lui donne cette expression qui me l'a fait reconnaître.
L'artiste mort depuis des siècles a laissé là, entre des milliers
d'autres, cette petite personne qui meurt un peu chaque jour, et qui
était morte depuis bien longtemps, perdue au milieu de la foule des
autres, à jamais. Mais il l'avait mise là. Un jour, un homme pour qui
il n'y a pas de mort, pour qui il n'y a pas d'infini matériel, pas
d'oubli, un homme qui, jetant loin de lui ce néant qui nous opprime
pour aller à des buts qui dominent sa vie, si nombreux qu'il ne pourra
pas tous les atteindre alors que nous apprissions en manquer, cet homme
est venu, et, dans ces vagues de pierre où chaque écume dentelée
paraissait ressembler aux autres, voyant là toutes les lois de la vie,
toutes les pensées de l'âme, les nommant de leur nom, il dit: «Voyez,
c'est ceci, c'est cela.» Tel qu'au jour du Jugement, qui non loin de
là est figuré, il fait entendre en ses paroles comme la trompette de
l'archange et il dit: «Ceux qui ont vécu vivront, la matière n'est
rien.» Et, en effet, telle que les morts que non loin le tympan figure
réveillés à la trompette de l'archange, soulevés, ayant repris leur
forme, reconnaissables, vivants, voici que la petite figure a revécu et
retrouvé son regard, et le Juge a dit: «Tu as vécu, tu vivras.» Pour
lui, il n'est pas un juge immortel, son corps mourra; mais qu'importe!
comme s'il ne devait pas mourir il accomplit sa tâche immortelle, ne
s'occupant pas de la grandeur de la chose qui occupe son temps et,
n'ayant qu'une vie humaine à vivre, il passe plusieurs jours devant
l'une des dix mille figures d'une église. Il l'a dessinée. Elle
correspondait pour lui à ces idées qui agitaient sa cervelle,
insoucieuse de la vieillesse prochaine. Il l'a dessinée, il en a
parlé. Et la petite figure inoffensive et monstrueuse aura ressuscité,
contre toute espérance, de cette mort qui semble plus totale que les
autres, qui est la disparition au sein de l'infini du nombre et sous le
nivellement des ressemblances, mais d'où le génie a tôt fait de nous
tirer aussi. En la retrouvant là, on ne peut s'empêcher d'être
touché. Elle semble vivre et regarder, ou plutôt avoir été prise par
la mort dans son regard même, comme les Pompéiens dont le geste
demeure interrompu. Et c'est une pensée du sculpteur, en effet, qui a
été saisie ici dans son geste par l'immobilité de la pierre. J'ai
été touché en la retrouvant là; rien ne meurt donc de ce qui a
vécu, pas plus la pensée du sculpteur que la pensée de Ruskin.
En la rencontrant là, nécessaire à Ruskin qui, parmi si peu de
gravures qui illustrent son livre[39], lui en a consacré une parce
qu'elle était pour lui partie actuelle et durable de sa pensée, et
agréable à nous parce que sa pensée nous est nécessaire, guide de la
nôtre qui l'a rencontrée sur son chemin, nous nous sentions dans un
état d'esprit plus rapproché de celui des artistes qui sculptèrent
aux tympans le Jugement dernier et qui pensaient que l'individu, ce
qu'il y a de plus particulier dans une personne, dans une intention, ne
meurt pas, reste dans la mémoire de Dieu et sera ressuscité. Qui a
raison du fossoyeur ou d'Hamlet quand l'un ne voit qu'un crâne là où
le second se rappelle une fantaisie? La science peut dire: le fossoyeur;
mais elle a compté sans Shakespeare, qui fera durer le souvenir de
cette fantaisie au-delà de la poussière du crâne. À l'appel de
l'ange, chaque mort se trouve être resté là, à sa place, quand nous
le croyions depuis longtemps en poussière. À l'appel de Ruskin, nous
voyons la plus petite figure qui encadre une minuscule quatre-feuilles
ressuscitée dans sa forme, nous regardant avec le même regard qui
semble ne tenir qu'en un millimètre de pierre. Sans doute, pauvre petit
monstre, je n'aurais pas été assez fort, entre les milliards de
pierres des villes, pour te trouver, pour dégager ta figure, pour
retrouver ta personnalité, pour t'appeler, pour te faire revivre. Mais
ce n'est pas que l'infini, que le nombre, que le néant qui nous
oppriment soient très forts; c'est que ma pensée n'est pas bien forte.
Certes, tu n'avais en toi rien de vraiment beau. Ta pauvre figure, que
je n'eusse jamais remarquée, n'a pas une expression bien intéressante,
quoique évidemment elle ait, comme toute personne, une expression
qu'aucune autre n'eut jamais. Mais, puisque tu vivais assez pour
continuer à regarder de ce même regard oblique, pour que Ruskin te
remarquât et, après qu'il eût dit ton nom, pour que son lecteur pût
te reconnaître, vis-tu assez maintenant, es-tu assez aimé? Et l'on ne
peut s'empêcher de penser à toi avec attendrissement, quoique tu
n'aies pas l'air bon, mais parce que tu es une créature vivante, parce
que, pendant de si longs siècles, tu es mort sans espoir de
résurrection, et parce que tu es ressuscité. Et un de ces jours
peut-être quelque autre ira te trouver à ton portail, regardant avec
tendresse ta méchante et oblique figure ressuscitée, parce que ce qui
est sorti d'une pensée peut seul fixer un jour une autre pensée, qui
à son tour a fasciné la nôtre. Tu as eu raison de rester là,
inregardé, t'effritant. Tu ne pouvais rien attendre de la matière où
tu n'étais que du néant. Mais les petits n'ont rien à craindre, ni
les morts. Car, quelquefois l'Esprit visite la terre; sur son passage
les morts se lèvent, et les petites figures oubliées retrouvent le
regard et fixent celui des vivants qui, pour elles, délaissent les
vivants qui ne vivent pas et vont chercher de la vie seulement où
l'Esprit leur en a montré, dans des pierres qui sont déjà de la
poussière et qui sont encore de la pensée.
Celui qui enveloppa les vieilles cathédrales de plus d'amour et de plus
de joie que ne leur en dispense même le soleil quand il ajoute son
sourire fugitif à leur beauté séculaire ne peut pas, à le bien
entendre, s'être trompé. Il en est du monde des esprits comme de
l'univers physique, où la hauteur d'un jet d'eau ne saurait dépasser
la hauteur du lieu d'où les eaux sont d'abord descendues. Les grandes
beautés littéraires correspondent à quelque chose, et c'est
peut-être l'enthousiasme en art, qui est le critérium de la vérité.
À supposer que Ruskin se soit quelquefois trompé, comme critique, dans
l'exacte appréciation de la valeur d'une œuvre, la beauté de son
jugement erroné est souvent plus intéressante que celle de l'œuvre
jugée et correspond à quelque chose qui, pour être autre qu'elle,
n'est pas moins précieux. Que Ruskin ait tort quand il dit que le _Beau
Dieu_ d'Amiens «dépassait en tendresse sculptée ce qui avait été
atteint jusqu'alors, bien que toute représentation du Christ doive
éternellement décevoir l'espérance que toute âme aimante a mise en
lui», et que ce soit M. Huysmans qui ait raison quand il appelle ce
même Dieu d'Amiens un «bellâtre à figure ovine» c'est ce que nous
ne croyons pas, mais c'est ce qu'il importe peu de savoir. «Je
l'appelle une légende, dit Ruskin, parlant de l'histoire de saint
Jérôme. Qu'Héraklès ait jamais tué, saint Jérôme jamais chéri la
créature sauvage ou blessée est sans importance pour nous.» Nous en
dirons autant de ceux des jugements artistiques de Ruskin dont on
contesterait la justesse. Que le _Beau Dieu_ d'Amiens soit ou non ce
qu'a cru Ruskin est sans importance pour nous. Comme Buffon a dit que
«toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent [dans un beau
style], tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités
aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit public que
celles qui peuvent faire le fond du sujet», les vérités dont se
compose la beauté des pages de la _Bible_ sur le _Beau Dieu_ d'Amiens
ont une valeur indépendante de la beauté de cette statue, et Ruskin ne
les aurait pas trouvées s'il en avait parlé avec dédain, car
l'enthousiasme seul pouvait lui donner la puissance de les découvrir.
Jusqu'où cette âme merveilleuse a fidèlement reflété l'univers, et
sous quelles formes touchantes et tentatrices le mensonge a pu se
glisser malgré tout au sein de sa sincérité intellectuelle, c'est ce
qu'il ne nous sera peut-être jamais donné de savoir, et ce qu'en tous
cas nous ne pouvons chercher ici. «Jusqu'où, a-t-il dit lui-même, mon
esprit a été paralysé par les chagrins et par les fautes de ma vie,
jusqu'où aurait pu aller ma connaissance si j'avais marché plus
fidèlement dans la lumière qui m'avait été départie, dépasse ma
conjecture ou ma confession.» Quoi qu'il en soit, il aura été un de
ces «génies» dont même ceux d'entre nous qui ont reçu à leur
naissance les dons des fées ont besoin pour être initiés à la
connaissance et à l'amour d'une nouvelle partie de la Beauté. Bien des
paroles qui servent à nos contemporains pour l'échange des pensées
portent son empreinte, comme on voit, sur les pièces de monnaie,
l'effigie du souverain du jour. Mort, il continue à nous éclairer,
comme ces étoiles éteintes dont la lumière nous arrive encore, et on
peut dire de lui ce qu'il disait à la mort de Turner: «C'est par ces
yeux, fermés à jamais au fond du tombeau, que des générations qui ne
sont pas encore nées verront la nature.»
[Note 26: Titre d'un tableau de Gustave Moreau qui se trouve au Musée
Moreau.]
[Note 27: A. Sheffield.]
[Note 28: Cette partie de la préface avait paru d'abord dans _la
Gazette des Beaux-Arts._]
[Note 29: Entre les écrivains qui ont parlé de Ruskin, Milsand a été
un des premiers, dans l'ordre du temps, et par la force de la pensée.
Il a été une sorte de précurseur, de prophète inspiré et incomplet
et n'a pas assez vécu pour voir se développer l'œuvre qu'il avait en
somme annoncée.]
[Note 30: Le Ruskin de M. de la Sizeranne. Ruskin a été considéré
jusqu'à ce jour, et à juste titre, comme le domaine propre de M. de la
Sizeranne et, si j'essaye parfois de m'aventurer sur ses terres, ce ne
sera certes pas pour méconnaître ou pour usurper son droit qui n'est
pas que celui du premier occupant. Au moment d'entrer dans ce sujet que
le monument magnifique qu'il a élevé à Ruskin domine de toute part je
lui devais ainsi rendre hommage et payer tribut.]
[Note 31: Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Bardoux et M.
Brunhes ont publié, l'un un ouvrage considérable, l'autre un petit
volume sur Ruskin. J'ai eu l'occasion de dire récemment tout le bien
que je pensais de ces deux livres, mais trop brièvement pour ne pas
souhaiter d'y revenir. Tout ce que je puis dire ici c'est que toute ma
haute estime pour le bel effort de M. Bardoux ne m'empêche pas de
penser que le livre de M. de la Sizeranne était trop parfait dans les
limites que l'auteur s'était à lui-même tracées pour avoir rien à
perdre de cette concurrence et de cette émulation qui semble se
produire sur le terrain de Ruskin, et nous a valu entre autres de
curieuses pages de M. Gabriel Mourey et quelques mots définitifs de M.
André Beaunier. MM. Bardoux et Brunhes ont déplacé le point de vue et
par là renouvelé l'horizon. C'est, toutes proportions gardées, ce que
j'avais, un peu avant, essayé de faire ici même.]
[Note 32: Pour être plus exact, il est question une fois de
Saint-Urbain dans les _Sept Lampes_, et d'Amiens une fois aussi (mais
seulement dans la préface de la 2e édition), alors qu'il y est
question d'Abbeville, d'Avranches, de Bayeux, de Beauvais, de Bourges,
de Caen, de Caudebec, de Chartres, de Coutances, de Falaise, de Lisieux,
de Paris, de Reims, de Rouen, de Saint-Lô, pour ne parler que de la
France.]
[Note 33: Dans _Saint-Mark's Rest_, il va jusqu'à dire qu'il n'y a qu'un
art grec, depuis la bataille de Marathon jusqu'au doge Selvo (Cf. les
pages de _la Bible d'Amiens_, où il fait descendre de Dédale, «le
premier sculpteur qui ait donné une représentation pathétique de la
vie humaine», les architectes qui creusèrent l'ancien labyrinthe
d'Amiens); et aux mosaïques du baptistère de Saint-Marc il reconnaît
dans un séraphin une harpie, dans une Hérodiade une canéphore, dans
une coupole d'or un vase grec, etc.]
[Note 34: Dans une étude admirable, publié par la _Gazette des
Beaux-Arts._ Depuis Fromentin, aucun peintre, croyons-nous, n'a montré
une plus grande maîtrise d'écrivain.--Ces lignes avaient paru du
vivant de M. Ary Henan. Aujourd'hui qu'il est mort, je me demande si je
n'étais pas resté au-dessous de la vérité. Il me semble maintenant
qu'il était supérieur à Fromentin.]
[Note 35: «Si peu, dit-il, que je ne crois pas qu'aucune
interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi
affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente que celle
qui est à la base de mon enseignement.»]
[Note 36: Cf. Chateaubriand, préface de la 1<sup>re</sup> édition d'_Atala_:
«Les Muses sont des femmes célestes qui ne défigurent point leurs
traits par des grimaces; quand elles pleurent, c'est avec un secret
dessein de s'embellir.»]
[Note 37: _Præterita_, I, chap. II.]
[Note 38: Quelle intéressante collection on ferait avec les paysages de
France vus par des yeux anglais: les rivières de France de Turner; le
_Versailles_, de Bonnington; l'_Auxerre_ ou le _Valenciennes_, le
_Vezelay_ ou l'_Amiens_, de Walter Pater; le _Fontainebleau_, de
Stevenson et tant d'autres!]
[Note 39: _The Seven Lamps of the Architecture._]
IV--POST-SCRIPTUM