Mais on a dit, en revanche, qu'il ruinait la science en y faisant la

place trop grande à l'imagination. Et, de fait, on ne peut s'empêcher

de penser au finalisme naïf de Bernardin de Saint-Pierre disant que

Dieu a divisé les melons par tranches pour que l'homme les mange plus

facilement, quand on lit des pages comme celle-ci: «Dieu a employé la

couleur dans sa création comme l'accompagnement de tout ce qui est pur

et précieux, tandis qu'il a réservé aux choses d'une utilité

seulement matérielle ou aux choses nuisibles les teintes communes.

Regardez le cou d'une colombe et comparez-le au dos gris d'une vipère.

Le crocodile est gris, l'innocent lézard est d'un vert splendide.»

Si l'on a dit qu'il réduisait l'art à n'être que le vassal de la

science, comme il a poussé la théorie de l'œuvre d'art considérée

comme renseignement sur la nature des choses jusqu'à déclarer qu'«un

Turner en découvre plus sur la nature des roches qu'aucune académie

n'en saura jamais», et qu'«un Tintoret n'a qu'à laisser aller sa

main pour révéler sur le jeu des muscles une multitude de vérités

qui déjoueront tous les anatomistes de la terre», on a dit aussi qu'il

humiliait la science devant l'art.

On a dit enfin que c'était un pur esthéticien et que sa seule religion

était celle de la Beauté, parce qu'en effet il l'aima toute sa vie.

Mais, par contre, on a dit que ce n'était même pas un artiste, parce

qu'il faisait intervenir dans son appréciation de la beauté des

considérations peut-être supérieures, mais en tous cas étrangères

à l'esthétique. Le premier chapitre des _Sept lampes de

l'architecture_ prescrit à l'architecte de se servir des matériaux les

plus précieux et les plus durables, et fait dériver ce devoir du

sacrifice de Jésus, et des conditions permanentes du sacrifice

agréable à Dieu, conditions qu'on n'a pas lieu de considérer comme

modifiées, Dieu ne nous ayant pas fait connaître expressément

qu'elles l'aient été. Et dans les _Peintres modernes_, pour trancher

la question de savoir qui a raison des partisans de la couleur et des

adeptes du clair-obscur, voici un de ses arguments: «Regardez

l'ensemble de la nature et comparez généralement les arcs-en-ciel, les

levers de soleil, les roses, les violettes, les papillons, les oiseaux,

les poissons rouges, les rubis, les opales, les coraux, avec les

alligators, les hippopotames, les requins, les limaces, les ossements,

les moisissures, le brouillard et la masse des choses qui corrompent,

qui piquent, qui détruisent, et vous sentirez alors comme la question

se pose entre les coloristes et les clair-obscuristes, lesquels ont la

nature et la vie de leur côté, lesquels le péché et la mort.»

Et comme on a dit de Ruskin tant de choses contraires, on en a conclu

qu'il était contradictoire.

De tant d'aspects de la physionomie de Ruskin, celui qui nous est le

plus familier, parce que c'est celui dont nous possédons, si l'on peut

ainsi parler, le plus beau portrait, le plus étudié et le mieux venu,

le plus frappant et le plus célèbre[30], et pour mieux; dire, jusqu'à

ce jour, le seul[31], c'est le Ruskin qui n'a connu toute sa vie qu'une

religion: celle de la Beauté.

Que l'adoration de la Beauté ait été, en effet, l'acte perpétuel de

la vie de Ruskin, cela peut être vrai à la lettre; mais j'estime que

le but de cette vie, son intention profonde, secrète et constante

était autre, et si je le dis, ce n'est pas pour prendre le contrepied

du système de M. de la Sizeranne, mais pour empêcher qu'il ne soit

rabaissé dans l'esprit des lecteurs par une interprétation fausse,

mais naturelle et comme inévitable.

Non seulement la principale religion de Ruskin fut la religion tout

court (et je reviendrai sur ce point tout à l'heure, car il domine et

caractérise son esthétique), mais, pour nous en tenir en ce moment à

la «Religion de la Beauté», il faudrait avertir notre temps qu'il ne

peut prononcer ces mots, s'il veut faire une allusion juste à Ruskin,

qu'en redressant le sens que son dilettantisme esthétique est trop

porté à leur donner. Pour un âge, en effet, de dilettantes et

d'esthètes, un adorateur de la Beauté, c'est un homme qui, ne

pratiquant pas d'autre culte que le sien et ne reconnaissant pas d'autre

dieu qu'elle, passerait sa vie dans la jouissance que donne la

contemplation voluptueuse des œuvres d'art.

Or, pour des raisons dont la recherche toute métaphysique dépasserait

une simple étude d'art, la Beauté ne peut pas être aimée d'une

manière féconde si on l'aime seulement pour les plaisirs qu'elle

donne. Et, de même que la recherche du bonheur pour lui-même n'atteint

que l'ennui, et qu'il faut pour le trouver chercher autre chose que lui,

de même le plaisir esthétique nous est donné par surcroît si nous

aimons la Beauté pour elle-même, comme quelque chose de réel existant

en dehors de nous et infiniment plus important que la joie qu'elle nous

donne. Et, très loin d'avoir été un dilettante ou un esthète, Ruskin

fut précisément le contraire, un de ces hommes à la Carlyle, averti

par leur génie de la vanité de tout plaisir et, en même temps, de la

présence auprès d'eux d'une réalité éternelle, intuitivement

perçue par l'inspiration. Le talent leur est donné comme un pouvoir de

fixer cette réalité à la toute-puissance et à l'éternité de

laquelle, avec enthousiasme et comme obéissant à un commandement de la

conscience, ils consacrent, pour lui donner quelque valeur, leur vie

éphémère. De tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à

déchiffrer, sont avertis des parties de la réalité sur lesquelles

leurs dons spéciaux leur départissent une lumière particulière, par

une sorte de démon qui les guide, de voix qu'ils entendent,

l'éternelle inspiration des êtres géniaux. Le don spécial, pour

Ruskin, c'était le sentiment de la beauté, dans la nature comme dans

l'art. Ce fut dans la Beauté que son tempérament le conduisit à

chercher la réalité, et sa vie toute religieuse en reçut un emploi

tout esthétique. Mais cette Beauté à laquelle il se trouva ainsi

consacrer sa vie ne fut pas conçue par lui comme un objet de jouissance

fait pour la charmer, mais comme une réalité infiniment plus

importante que la vie, pour laquelle il aurait donné la sienne. De là

vous allez voir découler toute l'esthétique de Ruskin. D'abord vous

comprendrez que les années où il fait connaissance avec une nouvelle

école d'architecture et de peinture aient pu être les dates

principales de sa vie morale. Il pourra parler des années où le

gothique lui apparut avec la même gravité, le même retour ému, la

même sérénité qu'un chrétien parle du jour où la vérité lui fut

révélée. Les événements de sa vie sont intellectuels et les dates

importantes sont celles où il pénètre une nouvelle forme d'art,

l'année où il comprend Abbeville, l'année où il comprend Rouen, le

jour où la peinture de Titien et les ombres dans la peinture de Titien

lui apparaissent comme plus nobles que la peinture de Rubens, que les

ombres dans la peinture de Rubens.

Vous comprendrez ensuite que, le poète étant pour Ruskin, comme pour

Carlyle, une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une

partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de

l'artiste est de ne rien ajouter de son propre crû à ce message divin.

De cette hauteur vous verrez s'évanouir, comme des nuées qui se

traînent à terre, les reproches de réalisme aussi bien que

d'intellectualisme adressés à Ruskin. Si ces objections ne portent

pas, c'est qu'elles ne visent pas assez haut. Il y a dans ces critiques

erreur d'altitude. La réalité que l'artiste doit enregistrer est à la

fois matérielle et intellectuelle. La matière est réelle parce

qu'elle est une expression de l'esprit. Quant à la simple apparence,

nul n'a plus raillé que Ruskin ceux qui voient dans son imitation le

but de l'art. «Que l'artiste, dit-il, ait peint le héros ou son

cheval, notre jouissance, en tant qu'elle est causée par la perfection

du faux semblant est exactement la même. Nous ne la goûtons qu'en

oubliant le héros et sa monture pour considérer exclusivement

l'adresse de l'artiste. Vous pouvez envisager des larmes comme l'effet

d'un artifice ou d'une douleur, l'un ou l'autre à votre gré; mais l'un

et l'autre en même temps, jamais; si elles vous émerveillent comme un

chef-d'œuvre de mimique, elles ne sauraient vous toucher comme un signe

de souffrance.» S'il attache tant d'importance à l'aspect des choses,

c'est que seul il révèle leur nature profonde. M. de La Sizeranne a

admirablement traduit une page où Ruskin montre que les lignes

maîtresses d'un arbre nous font voir quels arbres néfastes l'ont jeté

de côté, quels vents l'ont tourmenté, etc. La configuration d'une

chose n'est pas seulement l'image de sa nature, c'est le mot de sa

destinée et le tracé de son histoire.

Une autre conséquence de cette conception de l'art est celle-ci: si la

réalité est une et si l'homme de génie est celui qui la voit,

qu'importe la matière dans laquelle il la figure, que ce soit des

tableaux, des statues, des symphonies, des lois, des actes? Dans ses

_Héros_, Carlyle ne distingue pas entre Shakespeare et Cromwell, entre

Mahomet et Burns. Emerson compte parmi ses _Hommes représentatifs de

l'humanité_ aussi bien Swedenborg que Montaigne. L'excès du système,

c'est, à cause de l'unité de la réalité traduite, de ne pas

différencier assez profondément les divers modes de traduction.

Carlyle dit qu'il était inévitable que Boccace et Pétrarque fussent

de bons diplomates, puisqu'ils étaient de bons poètes. Ruskin commet

la même erreur quand il dit qu'«une peinture est belle dans la mesure

où les idées qu'elle traduit en images sont indépendantes de la

langue des images». Il me semble que, si le système de Ruskin pèche

par quelque côté, c'est par celui-là. Car la peinture ne peut

atteindre la réalité une des choses, et rivaliser par là avec la

littérature, qu'à condition de ne pas être littéraire.

Si Ruskin a promulgué le devoir pour l'artiste d'obéir scrupuleusement

à ces «voix» du génie qui lui disent ce qui est réel et doit être

transcrit, c'est que lui-même a éprouvé ce qu'il y a de véritable

dans l'inspiration, d'infaillible dans l'enthousiasme, de fécond dans

le respect. Seulement, quoique ce qui excite l'enthousiasme, ce qui

commande le respect, ce qui provoque l'inspiration soit différent pour

chacun, chacun finit par lui attribuer un caractère plus

particulièrement sacré. On peut dire que pour Ruskin cette

révélation, ce guide, ce fut la Bible: «J'en lisais chaque passage,

comme s'il avait été écrit par la main même de Dieu. Et cet état

d'esprit, fortifié avec les années, a rendu profondément graves pour

moi bien des passages des auteurs profanes, frivoles pour un lecteur

irréligieux. C'est d'elle que j'ai appris les symboles d'Homère et la

foi d'Horace.»

Arrêtons-nous ici comme à un point fixe, au centre de gravité de

l'esthétique ruskinienne. C'est ainsi que son sentiment religieux a

dirigé son sentiment esthétique. Et d'abord, à ceux qui pourraient

croire qu'il l'altéra, qu'à l'appréciation artistique des monuments,

des statues, des tableaux il mêla des considérations religieuses qui

n'y ont que faire, répondons que ce fut tout le contraire. Ce quelque

chose de divin que Ruskin sentait au fond du sentiment que lui

inspiraient les œuvres d'art, c'était précisément ce que ce

sentiment avait de profond, d'original et qui s'imposait à son goût

sans être susceptible d'être modifié. Et le respect religieux qu'il

apportait à l'expression de ce sentiment, sa peur de lui faire subir en

le traduisant la moindre déformation, l'empêcha, au contraire de ce

qu'on a souvent pensé, de mêler jamais à ses impressions devant les

œuvres d'art aucun artifice de raisonnement qui leur fût étranger. De

sorte que ceux qui voient en lui un moraliste et un apôtre aimant dans

l'art ce qui n'est pas l'art, se trompent à l'égal de ceux qui,

négligeant l'essence profonde de son sentiment esthétique, le

confondent avec un dilettantisme voluptueux. De sorte enfin que sa

ferveur religieuse, qui avait été le signe de sa sincérité

esthétique, la renforça encore et la protégea de toute atteinte

étrangère. Que telle ou telle des conceptions de son surnaturel

esthétique soit fausse, c'est ce qui, à notre avis, n'a aucune

importance. Tous ceux qui ont quelque notion des lois de développement

du génie savent que sa force se mesure plus à la force de ses

croyances qu'à ce que l'objet de ces croyances peut avoir de

satisfaisant pour le sens commun. Mais, puisque le christianisme de

Ruskin tenait à l'essence même de sa nature intellectuelle, ses

préférences artistiques, aussi profondes, devaient avoir avec lui

quelque parenté. Aussi, de même que l'amour des paysages de Turner

correspondait chez Ruskin à cet amour de la nature qui lui donna ses

plus grandes joies, de même à la nature foncièrement chrétienne de

sa pensée correspondit sa prédilection permanente, qui domine toute sa

vie, toute son œuvre, pour ce qu'on peut appeler l'art chrétien:

l'architecture et la sculpture du moyen âge français, l'architecture,

la sculpture et la peinture du moyen âge italien. Avec quelle passion

désintéressée il en aima les œuvres, vous n'avez pas besoin d'en

chercher les traces dans sa vie, vous en trouverez la preuve dans ses

livres. Son expérience était si vaste, que bien souvent les

connaissances les plus approfondies dont il fait preuve dans un ouvrage

ne sont utilisées ni mentionnées, même par une simple allusion, dans

ceux des autres livres où elles seraient à leur place. Il est si riche

qu'il ne nous prête pas ses paroles; il nous les donne et ne les

reprend plus. Vous savez, par exemple, qu'il écrivit un livre sur la

cathédrale d'Amiens. Vous en pourriez conclure que c'est la cathédrale

qu'il aimait le plus ou qu'il connaissait le mieux. Pourtant, dans les

_Sept Lampes de l'Architecture_, où la cathédrale de Rouen est citée

quarante fois comme exemple, celle de Bayeux neuf fois, Amiens n'est pas

cité une fois. Dans _Val d'Arno_, il nous avoue que l'église qui lui a

donné la plus profonde ivresse du gothique est Saint-Urbain de Troyes.

Or, ni dans les _Sept Lampes_ ni dans _la Bible d'Amiens_, il n'est

question une seule fois de Saint-Urbain[32]. Pour ce qui est de

l'absence de références à Amiens dans les _Sept Lampes_, vous pensez

peut-être qu'il n'a connu Amiens qu'à la fin de sa vie? Il n'en est

rien. En 1859, dans une conférence faite à Kensington, il compare

longuement la _Vierge Dorée_ d'Amiens avec les statues d'un art moins

habile, mais d'un sentiment plus profond, qui semblent soutenir le

porche occidental de Chartres. Or, dans _la Bible d'Amiens_ où nous

pourrions croire qu'il a réuni tout ce qu'il avait pensé sur Amiens,

pas une seule fois, dans les pages où il parle de la _Vierge Dorée_,

il ne fait allusion aux statues de Chartres. Telle est la richesse

infinie de son amour, de son savoir. Habituellement, chez un écrivain,

le retour à de certains exemples préférés, sinon même la

répétition de certains développements, vous rappelle que vous avez

affaire à un homme qui eut une certaine vie, telles connaissances qui

lui tiennent lieu de telles autres, une expérience limitée dont il

tire tout le profit qu'il peut. Rien qu'en consultant les index des

différents ouvrages de Ruskin, la perpétuelle nouveauté des œuvres

citées, plus encore le dédain d'une connaissance dont il s'est servi

une fois et, bien souvent, son abandon à tout jamais, donnent l'idée

de quelque chose de plus qu'humain, ou plutôt l'impression que chaque

livre est d'un homme nouveau, qui a un savoir différent, pas la même

expérience, une autre vie.

C'était le jeu charmant de sa richesse inépuisable de tirer des

écrins merveilleux de sa mémoire des trésors toujours nouveaux: un

jour la rose précieuse d'Amiens, un jour la dentelle dorée du porche

d'Abbeville, pour les marier aux bijoux éblouissants d'Italie.

Il pouvait, en effet, passer ainsi d'un pays à l'autre, car la même

âme qu'il avait adorée dans les pierres de Pise était celle aussi qui

avait donné aux pierres de Chartres leur forme immortelle. L'unité de

l'art chrétien au moyen âge, des bords de la Somme aux rives de

l'Arno, nul ne l'a sentie comme lui, et il a réalisé dans nos cœurs

le rêve des grands papes du moyen âge: l'«Europe chrétienne». Si,

comme on l'a dit, son nom doit rester attaché au préraphaélisme, on

devrait entendre par là non celui d'après Turner, mais celui d'avant

Raphaël. Nous pouvons oublier aujourd'hui les services qu'il a rendus

à Hunt, à Rossetti, à Millais; mais ce qu'il a fait pour Giotto, pour

Carpaccio, pour Bellini, nous ne le pouvons pas. Son œuvre divine ne

fut pas de susciter des vivants, mais de ressusciter des morts.

Cette unité de l'art chrétien du moyen âge n'apparaît-elle pas à

tout moment dans la perspective de ces pages où son imagination

éclaire çà et là les pierres de France d'un reflet magique d'Italie?

Voyez-le, dans _Pleasures of England_, vous dire: «Tandis qu'à Padoue

la Charité de Giotto foule aux pieds des sacs d'or, tous les trésors

de la terre, donne du blé et des fleurs et tend à Dieu dans sa main

son cœur enflammé, au portail d'Amiens la Charité se contente de

jeter sur un mendiant un solide manteau de laine de la manufacture de la

ville.» Voyez-le, dans _Nature of Gothic_, comparer la manière dont

les flammes sont traitées dans le gothique italien et dans le gothique

français, dont le porche de Saint-Maclou de Rouen est pris comme

exemple. Et, dans les _Sept Lampes de l'architecture_, à propos de ce

même porche, voyez encore se jouer sur ses pierres grises comme un peu

des couleurs de l'Italie.

«Les bas-reliefs du tympan du portail de Saint-Maclou, à Rouen,

représentent le Jugement dernier, et la partie de l'Enfer est traitée

avec une puissance à la fois terrible et grotesque, que je ne pourrais

mieux définir que comme un mélange des esprits d'Orcagna et de

Hogarth. Les démons sont peut-être même plus effrayants que ceux

d'Orcagna; et dans certaines expressions de l'humanité dégradée, dans

son suprême désespoir, le peintre anglais est au moins égalé. Non

moins farouche est l'imagination qui exprime la fureur et la crainte,

même dans la manière de placer les figures. Un mauvais ange, se

balançant sur son aile, conduit les troupes des damnés hors du siège

du Jugement; ils sont pressés par lui si furieusement, qu'ils sont

emmenés non pas simplement à l'extrême limite de cette scène que le

sculpteur a enfermée ailleurs à l'intérieur du tympan, mais hors du

tympan et _dans les niches_ de la voûte; pendant que les flammes qui

les suivent, activées, comme il semble, par le mouvement des ailes des

anges, font irruption aussi dans les niches et jaillissent au travers de

leurs réseaux, les trois niches les plus basses étant représentées

comme tout en feu, tandis que, au lieu de leur dais voûté et côtelé

habituel, il y a un démon sur le toit de chacune, avec ses ailes

pliées, grimaçant hors de l'ombre noire.»

Ce parallélisme des différentes sortes d'arts et des différents pays

n'était pas le plus profond auquel il dût s'arrêter. Dans les

symboles païens et dans les symboles chrétiens, l'identité de

certaines idées religieuses devaient le frapper[33]. M. Ary Renan[34] a

remarqué, avec profondeur, ce qu'il y a déjà du Christ dans le

Prométhée de Gustave Moreau. Ruskin, que sa dévotion à l'art

chrétien ne rendit jamais contempteur du paganisme[35], a comparé,

dans un sentiment esthétique et religieux, le lion de saint Jérôme au

lion de Némée, Virgile à Dante, Samson à Hercule, Thésée au Prince

Noir, les prédictions d'Isaïe aux prédictions de la Sybille de Cumes.

Il n'y a certes pas lieu de comparer Ruskin à Gustave Moreau, mais on

peut dire qu'une tendance naturelle, développée par la fréquentation

des Primitifs, les avait conduits tous deux à proscrire en art

l'expression des sentiments violents, et, en tant qu'elle s'était

appliquée à l'étude des symboles, à quelque fétichisme dans

l'adoration des symboles eux-mêmes, fétichisme peu dangereux

d'ailleurs pour des esprits si attachés au fond au sentiment symbolisé

qu'ils pouvaient passer d'un symbole à l'autre, sans être arrêtés

par les diversités de pure surface. Pour ce qui est de la prohibition

systématique de l'expression des émotions violentes en art, le

principe que M. Ary Renan a appelé le principe de la Belle Inertie, où

le trouver mieux défini que dans les pages des «Rapports de

Michel-Ange et du Tintoret[36]»? Quant à l'adoration un peu exclusive

des symboles, l'étude de l'art du moyen âge italien et français n'y

devait-elle pas fatalement conduire? Et comme, sous l'œuvre d'art,

c'était l'âme d'un temps qu'il cherchait, la ressemblance de ces

symboles du portail de Chartres aux fresques de Pise devait

nécessairement le toucher comme une preuve de l'originalité typique de

l'esprit qui animait alors les artistes, et leurs différences comme un

témoignage de sa variété. Chez tout autre les sensations esthétiques

eussent risqué d'être refroidies par le raisonnement. Mais tout chez

lui était amour et l'iconographie, telle qu'il l'entendait, se serait

mieux appelée iconolâtrie. À point, d'ailleurs, la critique d'art

fait place à quelque chose de plus grand peut-être; elle a presque les

procédés de la science, elle contribue à l'histoire. L'apparition

d'un nouvel attribut aux porches des cathédrales ne nous avertit pas de

changements moins profonds dans l'histoire, non seulement de l'art, mais

de la civilisation, que ceux qu'annonce aux géologues l'apparition

d'une nouvelle espèce sur la terre. La pierre sculptée par la nature

n'est pas plus instructive que la pierre sculptée par l'artiste, et

nous ne tirons pas un profit plus grand de celle qui nous conserve un

ancien monstre que de celle qui nous montre un nouveau dieu.

La Bible d'Amiens · 第 3 / 24 段