Je n'ai pas le temps de vous conduire aux deux portes secondaires du

porche occidental, celle de la Vierge[22] (qui contient, outre la statue

de la Vierge: à gauche de la Vierge, celle de l'Ange Gabriel, de la

Vierge Annunciade, de la Vierge Visitante, de sainte Élisabeth, de la

Vierge présentant l'Enfant de saint Siméon, et à droite les trois

Rois-Mages, Hérode, Salomon et la reine de Saba, chaque statue ayant

au-dessous d'elle, comme celles du porche principal, des bas-reliefs

dont le sujet se rapporte à elle),--et celle de saint Firmin qui

contient les statues de saints Diocèse. C'est sans doute à cause de

cela, parce que ce sont «des amis des Amiénois», qu'au-dessous d'eux

les bas-reliefs représentent les signes du Zodiaque et les travaux de

chaque mois, bas-reliefs que Ruskin admire entre tous. Vous trouverez au

musée du Trocadéro les moulages de ces bas-reliefs de la

Saint-Firmin[23] et dans le livre de M. Male des commentaires charmants

sur la vérité locale et climatérique de ces petites scènes de genre.

«Je n'ai pas ici, dit alors Ruskin, à étudier l'art de ces

bas-reliefs. Ils n'ont jamais dû servir autrement que comme guides pour

la pensée. Et si le lecteur veut simplement se laisser conduire ainsi,

il sera libre de se créer à lui-même de plus beaux tableaux dans son

cœur; et en tous cas, il pourra entendre les vérités suivantes

qu'affirme leur ensemble.

«D'abord, à travers ce Sermon sur la Montagne d'Amiens, le Christ

n'est jamais représenté comme le Crucifié, n'éveille pas un instant

la pensée du Christ mort; mais apparaît comme le Verbe Incarné--comme

l'Ami présent--comme le Prince de la Paix sur la terre--comme le Roi

Éternel dans le ciel. Ce que sa vie est, ce que ses commandements sont,

et ce que son jugement sera, voilà ce qui nous est enseigné, non pas

ce qu'il a fait jadis, ce qu'il a souffert jadis, mais bien ce qu'il

fait à présent, et ce qu'il nous ordonne de faire. Telle est la pure,

joyeuse et belle leçon que nous donne le christianisme; et la

décadence de cette foi, et les corruptions d'une pratique dissolvante

peuvent être attribuées à ce que nous nous sommes accoutumés à

fixer nos regards sur la mort du Christ, plutôt que sur sa vie, et à

substituer la méditation de sa souffrance passée à celle de notre

devoir présent.

«Puis secondement, quoique le Christ ne porte pas sa croix, les

prophètes affligés, les apôtres persécutés, les disciples martyrs,

portent les leurs. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que

votre créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous

rappeler ce que des hommes mortels, nos semblables, ont fait aussi. Vous

pouvez, à votre gré, renier le Christ, renoncer à lui, mais le

martyre, vous pouvez seulement l'oublier; le nier vous ne le pouvez pas.

Chaque pierre de cette construction a été cimentée de son sang.

Gardant donc ces choses dans votre cœur, tournez-vous maintenant vers

la statue centrale du Christ; écoutez son message et comprenez-le. Il

tient le livre de la Loi éternelle dans sa main gauche; avec la droite,

il bénit: mais bénit sous conditions: «Fais ceci et tu vivras» ou

plutôt dans un sens plus strict, plus rigoureux: «Sois ceci et tu

vivras»: montrer de la pitié n'est rien, ton âme doit être pleine de

pitié; être pur en action n'est rien, tu dois être pur aussi dans ton

cœur.

«Et avec cette parole de la loi inabolie:

«Ceci si tu ne le fais pas, ceci si tu ne l'es pas, tu

mourras».--Mourir--quelque sens que vous donniez au mot--totalement et

irrévocablement.

«L'évangile et sa puissance sont entièrement écrits dans les grandes

œuvres des vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur les îlots

des rivières de France, aux vallées des rivières d'Angleterre, sur

les rochers d'Orvieto, près des sables de l'Arno. Mais l'enseignement

qui est à la fois le plus simple et le plus complet, qui parle avec le

plus d'autorité à l'esprit actif du Nord est celui qui de l'Europe se

dégage des premières pierres d'Amiens.

«Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les

endroits du monde, qui ont des affections chaudes, le sens commun et

l'empire sur elles mêmes, ont été et sont naturellement morales. La

connaissance et le commandement de ces choses n'a rien à faire avec la

religion.

«Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-mêmes, vous sentez

que vous aimeriez encore plus chèrement des créatures meilleures que

vous-mêmes si elles vous étaient révélées, si, vous efforçant de

tout votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal près de vous et autour

de vous, vous aimiez à penser au jour ou le juge de toute la terre

rendra tout juste et où les petites collines se réjouiront de tous

côtés, si, vous séparant des compagnons qui vous ont donné toute la

meilleure joie que vous ayez eue sur la terre, vous désirez jamais

rencontrer de nouveau leurs yeux et presser leurs mains--là où les

yeux ne seront plus voilés, où les mains ne failliront plus, si, vous

préparant à être couchés sous l'herbe dans le silence et la solitude

sans plus voir la beauté, sans plus sentir la joie, vous vouliez vous

préoccuper de la promesse qui vous a été faite d'un temps dans lequel

vous verriez la lumière de Dieu et connaîtriez les choses que vous

aviez soif de connaître, et marcheriez dans la paix de l'amour

éternel--alors l'espoir de ces choses pour vous est la religion; leur

substance dans votre vie est la foi. Et dans leur vertu il nous est

promis que les royaumes de ce monde deviendront un jour les royaumes de

Notre-Seigneur et de son Christ[24].»

Voici terminé l'enseignement que les hommes du XIIIe siècle allaient

chercher à la cathédrale et que, par un luxe inutile et bizarre, elle

continue à donner en une sorte de livre ouvert, écrit dans un langage

solennel où chaque caractère est une œuvre d'art, et que personne ne

comprend plus. Lui donnant un sens moins littéralement religieux qu'au

moyen âge ou même seulement un sens esthétique, vous avez pu

néanmoins le rattacher à quelqu'un de ces sentiments qui nous

apparaissent par-delà notre vie comme la véritable réalité, à une

de «ces étoiles à qui il convient d'attacher notre char». Comprenant

mal jusque-là la portée de l'art religieux au moyen âge, je m'étais

dit, dans ma ferveur pour Ruskin: Il m'apprendra, car lui aussi, en

quelques parcelles du moins, n'est-il pas la vérité? Il fera entrer

mon esprit là où il n'avait pas accès, car il est la porte. Il me

purifiera, car son inspiration est comme le lys de la vallée. Il

m'enivrera et me vivifiera, car il est la vigne et la vie. Et j'ai senti

en effet que le parfum mystique des rosiers de Saron n'était pas à

tout jamais évanoui, puisqu'on le respire encore, au moins dans ses

paroles. Et voici qu'en effet les pierres d'Amiens ont pris pour moi la

dignité des pierres de Venise, et comme la grandeur qu'avait la Bible,

alors qu'elle était encore vérité dans le cœur des hommes et beauté

grave dans leurs œuvres. _La Bible d'Amiens_ n'était, dans l'intention

de Ruskin, que le premier livre d'une série intitulée: _Nos pères

nous ont dit_; et en effet si les vieux prophètes du porche d'Amiens

furent sacrés à Ruskin, c'est que l'âme des artistes du XIIIe siècle

était encore en eux. Avant même de savoir si je l'y trouverais, c'est

l'âme de Ruskin que j'y allais chercher et qu'il a imprimée aussi

profondément aux pierres d'Amiens qu'y avaient imprimé la leur ceux

qui les sculptèrent, car les paroles du génie peuvent aussi bien que

le ciseau donner aux choses une forme immortelle. La littérature aussi

est une «lampe du sacrifice» qui se consume pour éclairer les

descendants. Je me conformais inconsciemment à l'esprit du titre: _Nos

pères nous ont dit_, en allant à Amiens dans ces pensées et dans le

désir d'y lire la Bible de Ruskin. Car Ruskin, pour avoir cru en ces

hommes d'autrefois, parce qu'en eux étaient la foi et la beauté,

s'était trouvé écrire aussi sa Bible, comme eux pour avoir cru aux

prophètes et aux apôtres avaient écrit la leur. Pour Ruskin, les

statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos n'étaient peut-être plus

tout à fait dans le même sens que pour les sculpteurs d'autrefois les

statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos; elles étaient du moins

l'œuvre pleine d'enseignements de grands artistes et d'hommes de foi,

et le sens éternel des prophéties désapprises. Pour nous, si d'être

l'œuvre de ces artistes et le sens de ces paroles ne suffit plus à

nous les rendre précieuses qu'elles soient du moins pour nous les

choses où Ruskin a trouvé cet esprit, frère du sien et père du

nôtre. Avant que nous arrivions à la cathédrale, n'était-elle pas

pour nous surtout celle qu'il avait aimée? et ne sentions-nous pas

qu'il y avait encore des Saintes Écritures, puisque nous cherchions

pieusement la Vérité dans ses livres. Et maintenant nous avons beau

nous arrêter devant les statues d'Isaïe, de Jérémie, d'Ézéchiel et

de Daniel en nous disant: «Voici les quatre grands prophètes, après

ce sont les prophètes mineurs, mais il n'y a que quatre grands

prophètes», il y en a un de plus qui n'est pas ici et dont pourtant

nous ne pouvons pas dire qu'il est absent, car nous le voyons partout.

C'est Ruskin: si sa statue n'est pas à la porte de la cathédrale[25],

elle est à l'entrée de notre cœur. Ce prophète-là a cessé de faire

entendre sa voix. Mais c'est qu'il a fini de dire toutes ses paroles.

C'est aux générations de les reprendre en chœur.

[Note 1: Cette partie de l'_Introduction_ était dédiée dans le

_Mercure de France_, où elle parut d'abord sous forme d'article, à M.

Léon Daudet. Je suis heureux de pouvoir lui renouveler ici le

témoignage de ma reconnaissance profonde et de mon admirative amitié.]

[Note 2: Voici, selon M. Collingwood, les circonstances dans lesquelles

Ruskin écrivit ce livre:

«M. Ruskin n'avait pas été à l'étranger depuis le printemps de

1877, mais en août 1880, il se sentit en état de voyager de nouveau.

Il partit faire un tour aux cathédrales du nord de la France,

s'arrêtant auprès de ses vieilles connaissances, Abbeville, Amiens,

Beauvais, Chartres, Rouen, et puis revint avec M. A. Severn et M.

Brabanson à Amiens, où il passa la plus grande partie d'octobre. Il

écrivait un nouveau livre la Bible d'Amiens, destinée à être aux

_Seven Lamps_ ce que _Saint-Mark's Rest_ était aux _Stones of Venice._

Il ne se sentit pas en état de faire un cours à des étrangers à

Chesterfield, mais il visita de vieux amis à Eton, le 6 novembre 1880

pour faire une conférence sur Amiens. Pour une fois il oublia ses

notes, mais le cours ne fut pas moins brillant et intéressant.

C'était, en réalité, le premier chapitre de son nouvel ouvrage _la

Bible d'Amiens_, lui-même conçu comme le premier volume de _Our

Fathers_, etc., _Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté_, etc.

«Le ton nettement religieux de l'ouvrage fut remarqué comme marquant

sinon un changement chez lui, du moins le développement très accusé

d'une tendance qui avait dû se fortifier depuis un certain temps. Il

avait passé de la phase du doute à la reconnaissance de la puissante

et salutaire influence d'une religion grave; il était venu à une

attitude d'esprit dans laquelle, sans se dédire en rien de ce qu'il

avait dit contre les croyances étroites et les pratiques

contradictoires, sans formuler aucune doctrine définie de la vie

future, et sans adopter le dogme d'aucune secte, il regardait la crainte

de Dieu et la révélation de l'Esprit Divin comme de grands faits et

des mobiles à ne pas négliger dans l'étude de l'histoire, comme la

base de la civilisation et les guides du progrès» (Collingwood, _The

Life and work of John Ruskin_, II, p. 206 et suivantes). À propos du

sous-titre de _la Bible d'Amiens_, que rappelle M. Collingwood

(_Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté pour les garçons et les

filles qui ont été tenus sur les fonts baptismaux_), je ferai

remarquer combien il ressemble à d'autres sous-titres de Ruskin, par

exemple à celui de _Mornings in Florence_: «De simples études sur

l'Art chrétien pour les voyageurs anglais», et plus encore à celui de

_Saint-Mark's Rest_: « Histoire de Venise pour les rares voyageurs qui

se soucient encore de ses monuments.»]

[Note 3: Le cœur de Shelley, arraché aux flammes devant lord Byron par

Hunt, pendant l'incinération.--M. André Lebey (lui-même auteur d'un

sonnet sur la mort de Shelley) m'adresse à ce sujet une intéressante

rectification. Ce ne serait pas Hunt, mais Trelawney qui aurait retiré

de la fournaise le cœur de Shelley, non sans se brûler gravement à la

main. Je regrette de ne pouvoir publier ici la curieuse lettre de M.

Lebey. Elle reproduit notamment ce passage des mémoires de Trelawney:

«Byron me demanda de garder le crâne pour lui, mais me souvenant qu'il

avait précédemment transformé un crâne en coupe à boire, je ne

voulus pas que celui de Shelley fût soumis à cette profanation». La

veille, pendant qu'on reconnaissait le corps de Williams, Byron avait

dit à Trelawney: «Laissez-moi voir la mâchoire, je puis reconnaître

aux dents quelqu'un avec qui j'ai conversé.» Mais, s'en tenant aux

récits de Trelawney et sans même faire la part de la dureté que

Childe Harold affectait volontiers devant le Corsaire, il faut se

rappeler que, quelques lignes plus loin, Trelawney racontant

l'incinération de Shelley, déclare: «Byron ne put soutenir ce

spectacle et regagna à la nage le Bolivar.»]

[Note 4: Voir l'admirable portrait, de saint Martin au livre I de _la

Bible d'Amiens_: «Il accepte volontiers la coupe de l'amitié, il est

le patron d'une honnête boisson. La farce de votre oie de la

Saint-Martin est odorante à ses narines et sacrés pour lui sont les

derniers rayons de l'été qui s'en va.»]

[Note 5: Vous aurez peut-être alors comme moi la chance (si même vous

ne trouvez pas le chemin indiqué par Ruskin) de voir la cathédrale,

qui de loin ne semble qu'en pierres, se transfigurer tout à coup,

et,--le soleil traversant de l'intérieur, rendant visibles et

volatilisant ses vitraux sans peintures,--tenir debout vers le ciel,

entre ses piliers de pierre, de géantes et immatérielles apparitions

d'or vert et de flamme. Vous pourrez aussi chercher près des abattoirs

le point de vue d'où est prise la gravure: «_Amiens, le jour des

Trépassés._»]

[Note 6: Les beautés de la cathédrale d'Amiens et du livre de Ruskin

n'exigeant pas, pour être senties, l'ombre d'une notion d'architecture,

et afin que cet article se suffise à lui-même, je n'ai employé que

les termes techniques absolument courants, que tout le monde connaît et

seulement quand la précision et la concision les rendaient

nécessaires. Pour répondre à tout hasard au: «Faites comme si je ne

le savais pas» de M. Jourdain de lecteurs trop modestes, je rappelle

que la façade principale d'une cathédrale est toujours la façade

ouest. Le porche de la façade occidentale ou porche occidental se

compose généralement de trois porches, un principal et deux

secondaires. La partie opposée de la cathédrale, c'est-à-dire la

partie est, ne comporte aucun porche et se nomme abside. Le porche sud

et le porche nord sont les porches des façades sud et nord. L'allée

qui figure les bras de la croix dans les églises cruciformes se nomme

transept. Un trumeau, dit Viollet-le-Duc, est un pilier qui divise en

deux baies une porte principale. Le même Viollet-le-Duc appelle

«quatre-feuilles» un membre d'architecture composé de quatre lobes

circulaires.]

[Note 7: _The Bible of Amiens_, IV, § 6, 7 et 8.]

[Note 8: M. Paul Desjardins a parlé beaucoup mieux des pierres qui

étaient restées plus longtemps ensemble que les cœurs.]

[Note 9: Et regardée d'eux: je peux, en ce moment, même voir les

hommes qui se hâtent vers la Somme accrue par la marée, en passant

devant le porche qu'ils connaissent pourtant depuis si longtemps lever

les yeux vers «l'Étoile de la Mer».]

[Note 10: Commencées le 3 juillet 1508, les 120 stalles furent

achevées en 1522, le jour de la Saint-Jean. Le bedeau, M. Regnault,

vous laissera vous promener au milieu de la vie de tous ces personnages

qui dans la couleur de leur personne, les lignes de leur geste, l'usure

de leur manteau, la solidité de leur carrure, continuent à découvrir

l'essence du bois, à montrer sa force et à chanter sa douceur. Vous

verrez Joseph voyager sur la rampe, Pharaon dormir sur la crête où se

déroule la figure de ses rêves, tandis que sur les miséricordes

inférieures les devins s'occupent à les interpréter. Il vous laissera

pincer sans risque d'aucun dommage pour elles les longues cordes de bois

et vous les entendrez rendre comme un son d'instrument de musique, qui

semble dire et qui prouve, en effet, combien elles sont indestructibles

et ténues.]

[Note 11: Mlle Marie Nordlinger, l'éminente artiste anglaise, me met

sous les yeux une lettre de Ruskin où _Notre-Dame de Paris_, de Victor

Hugo, est qualifiée de rebut de la littérature française.]

[Note 12: _La Cathédrale de Rouen aux différentes heures du jour_, par

Claude Monet (collection Camondo).--Comme «intérieurs» de

cathédrales je ne connais que ceux, si beaux, du grand peintre Helleu.]

[Note 13: _The Bible of Amiens_, III, § 50, 51, 52, 53, 54 (daté

d'Avallon, 28 août 1882).]

[Note 14: M. Huysmans dit: «Les Évangiles insistent pour qu'on ne

confonde pas saint Jude avec Judas, ce qui eut lieu, du reste; et, à

cause de sa similitude de nom avec le traître, pendant le moyen âge

les chrétiens le renient... Il ne sort de son mutisme que pour poser

une question au Christ sur la Prédestination et Jésus répond à

côté ou pour mieux dire ne lui répond pas», et plus loin parle «du

déplorable renom que lui vaut son homonyme Judas» (_La Cathédrale_,

p. 454 et 455).]

[Note 15: _The Bible of Amiens_, IV, § 30-36.]

[Note 16: Ézéchiel, I, 16.]

[Note 17: Daniel, VI, 22.]

[Note 18: Joël, I, 7 et II, 10.]

[Note 19: Amos, IV, 7.]

[Note 20: Habakuk, II, 1.]

[Note 21: Sophonie, II, 15; I, 12; II, 14.]

[Note 22: Ruskin en arrivant à cette porte dit: «Si vous venez, bonne

protestante ma lectrice, venez civilement, et veuillez vous souvenir que

jamais le culte d'aucune femme morte ou vivante n'a nui à une créature

humaine--mais que le culte de l'argent, le culte de la perruque, le

culte du chapeau tricorne et à plumes, ont fait et font beaucoup plus

de mal, et que tous offensent des millions de fois plus le Dieu du Ciel,

de la Terre et des Étoiles, que toutes les plus absurdes et les plus

charmantes erreurs commises par les générations de ses simples enfants

sur ce que la Vierge Mère pourrait ou voudrait, ou ferait, ou

éprouverait pour eux.»]

[Note 23: Et les moulages de plusieurs des statues dont il a été

parlé ici et aussi des stalles du chœur.]

[Note 24: _The Bible of Amiens_, IV, 52 et suivants.]

[Note 25: M. André Michel qui nous a fait l'honneur de mentionner cette

étude dans une causerie artistique du _Journal des Débats_ semble

avoir vu dans ces dernières lignes une sorte de regret de ne pas

trouver la statue de Ruskin devant la cathédrale, presque un désir de

l'y voir et, pour tout dire, poindre déjà le projet de demander qu'on

l'y élève un jour. Rien n'était plus loin de notre pensée. Il nous

suffit, et il nous plaît mieux, de rencontrer Ruskin chaque fois que

nous allons à Amiens sous les traits du «Voyageur mystérieux» avec

qui Renan conversa en Terre Sainte. Mais enfin, puisqu'on dresse tant de

statues (et puisque M. André Michel nous en donne l'idée qui ne nous

serait jamais venue à l'esprit), avouons qu'une statue de Ruskin à

Amiens aurait au moins, sur une autre, l'avantage de signifier quelque

chose. Nous le voyons très bien sur une des places d'Amiens «comme un

étranger descendu dans la ville», comme dit, du bronze d'Alfred de

Vigny, M. Boislèves.]

III--JOHN RUSKIN

Comme «les Muses quittant Apollon leur père pour aller éclairer le

monde[26]», une à une les idées de Ruskin avaient quitté la tête

divine qui les avait portées et, incarnées en livres vivants, étaient

allées enseigner les peuples. Ruskin s'était retiré dans la solitude

où vont souvent finir les existences prophétiques jusqu'à ce qu'il

plaise à Dieu de rappeler à lui le cénobite ou l'ascète dont la

tâche surhumaine est finie. Et l'on ne put que deviner, à travers le

voile tendu par des mains pieuses, le mystère qui s'accomplissait, la

lente destruction d'un cerveau périssable qui avait abrité une

postérité immortelle.

Aujourd'hui la mort a fait entrer l'humanité en possession de

l'héritage immense que Ruskin lui avait légué. Car l'homme de génie

ne peut donner naissance à des œuvres qui ne mourront pas qu'en les

créant à l'image non de l'être mortel qu'il est, mais de l'exemplaire

d'humanité qu'il porte en lui. Ses pensées lui sont, en quelque sorte,

prêtées pendant sa vie, dont elles sont les compagnes. À sa mort,

elles font retour à l'humanité et l'enseignent. Telle cette demeure

auguste et familière de la rue de La Rochefoucauld qui s'appela la

maison de Gustave Moreau tant qu'il vécut et qui s'appelle, depuis

qu'il est mort, le Musée Gustave Moreau.

Il y a depuis longtemps un Musée John Ruskin[27]. Son catalogue semble

un abrégé de tous les arts et de toutes les sciences. Des

photographies de tableaux de maîtres y voisinent avec des collections

de minéraux, comme dans la maison de Gœthe. Comme le Musée Ruskin,

l'œuvre de Ruskin est universelle. Il chercha la vérité, il trouva la

beauté jusque dans les tableaux chronologiques et dans les lois

sociales. Mais les logiciens ayant donné des «Beaux Arts[28]» une

définition qui exclut aussi bien la minéralogie que l'économie

politique, c'est seulement de la partie de l'œuvre de Ruskin qui

concerne les «Beaux Arts» tels qu'on les entend généralement, de

Ruskin esthéticien et critique d'art que j'aurai à parler ici.

On a d'abord dit qu'il était réaliste. Et, en effet, il a souvent

répété que l'artiste devait s'attacher à la pure imitation de la

nature, «sans rien rejeter, sans rien mépriser, sans rien choisir».

Mais on a dit aussi qu'il était intellectualiste parce qu'il a écrit

que le meilleur tableau était celui qui renfermait les pensées les

plus hautes. Parlant du groupe d'enfants qui, au premier plan de la

_Construction de Carthage_ de Turner, s'amusent à faire voguer des

petits bateaux, il concluait: «Le choix exquis de cet épisode, comme

moyen d'indiquer le génie maritime d'où devait sortir la grandeur

future de la nouvelle cité, est une pensée qui n'eût rien perdu à

être écrite, qui n'a rien à faire avec les technicismes de l'art.

Quelques mots l'auraient transmise à l'esprit aussi complètement que

la représentation la plus achevée du pinceau. Une pareille pensée est

quelque chose de bien supérieur à tout art; c'est de la poésie de

l'ordre le plus élevé. De même, ajoute Milsand[29] qui cite ce

passage, en analysant une _Sainte Famille_ de Tintoret, le trait auquel

Ruskin reconnaît le grand maître c'est un mur en ruines et un

commencement de bâtisse, au moyen desquels l'artiste fait

symboliquement comprendre que la nativité du Christ était la fin de

l'économie juive et l'avènement de la nouvelle alliance. Dans une

composition du même Vénitien, une _Crucifixion_, Ruskin voit un

chef-d'œuvre de peinture parce que l'auteur a su, par un incident en

apparence insignifiant, par l'introduction d'un âne broutant des palmes

à l'arrière-plan du Calvaire, affirmer l'idée profonde que c'était

le matérialisme juif, avec son attente d'un Messie tout temporel et

avec la déception de ses espérances lors de l'entrée à Jérusalem,

qui avait été la cause de la haine déchaînée contre le Sauveur et,

par là, de sa mort.»

On a dit qu'il supprimait la part de l'imagination dans l'art en y

faisant à la science une part trop grande. Ne disait-il pas que

«chaque classe de rochers, chaque variété de sol, chaque espèce de

nuage doit être étudiée et rendue avec une exactitude géologique et

météorologique?... Toute formation géologique a ses traits essentiels

qui n'appartiennent qu'à elle, ses lignes déterminées de fracture qui

donnent naissance à des formes constantes dans les terrains et les

rochers, ses végétaux particuliers, parmi lesquels se dessinent encore

des différences plus particulières par suite des variétés

d'élévation et de température. Le peintre observe dans la plante tous

ses caractères de forme et de couleur... saisit ses lignes de rigidité

ou de repos... remarque ses habitudes locales, son amour ou sa

répugnance pour telle ou telle exposition, les conditions qui la font

vivre ou qui la font périr. Il l'associe... à tous les traits des

lieux qu'elle habite... Il doit retracer la fine fissure et la courbe

descendante et l'ombre ondulée du sol qui s'éboule et cela le rendre

d'un doigt aussi léger que les touches de la pluie... Un tableau est

admirable en raison du nombre et de l'importance des renseignements

qu'il nous fournit sur les réalités.»

La Bible d'Amiens · 第 2 / 24 段