Sans doute, si, comme on l'a dit, à l'extrême vieillesse, la

JOHN RUSKIN

LA

BIBLE D'AMIENS

TRADUCTION, NOTES ET PRÉFACE

PAR

MARCEL PROUST

CINQUIÈME EDITION

PARIS

MERCURE DE FRANCE

XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI

MCMX

TABLE

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

I.--AVANT-PROPOS....................................... 9

II.--NOTRE-DAME D'AMIENS SELON RUSKIN................. 15

III.--JOHN RUSKIN....................................... 48

IV.--POST-SCRIPTUM..................................... 78

LA BIBLE D'AMIENS

PRÉFACE........................................... 99

I.--AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE.................. 105

NOTES DU CHAPITRE I............................ 138

II.--SOUS LE DRACHENFELS............................. 147

III.--LE DOMPTEUR DE LIONS............................. 192

IV.--INTERPRÉTATIONS.................................. 249

APPENDICE I

LISTE CHRONOLOGIQUE DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DONT

IL EST FAIT MENTION DANS «LA BIBLE D'AMIENS» . . . . 343

APPENDICE II

PLAN GÉNÉRAL DE «NOS PÈRES NOUS ONT DIT».............. 345

À LA MÉMOIRE

DE

MON PÈRE

FRAPPÉ EN TRAVAILLANT LE 24 NOVEMBRE 1903

MORT LE 26 NOVEMBRE

CETTE TRADUCTION

EST TENDREMENT DÉDIÉE

M. P.

«Puis vient le temps du travail...;

puis le temps de la mort, qui

dans les vies heureuses est très

court.»

JOHN RUSKIN.

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

I--AVANT-PROPOS

Je donne ici une traduction de la _Bible d'Amiens_, de John Ruskin. Mais

il m'a semblé que ce n'était pas assez pour le lecteur. Ne lire qu'un

livre d'un auteur, c'est voir cet auteur une fois. Or, en causant une

fois avec une personne, on peut discerner en elle des traits singuliers.

Mais c'est seulement par leur répétition, dans des circonstances

variées, qu'on peut les reconnaître pour caractéristiques et

essentiels. Pour un écrivain, pour un musicien ou pour un peintre,

cette variation des circonstances qui permet de discerner, par une sorte

d'expérimentation, les traits permanents du caractère, c'est la

variété des œuvres. Nous retrouvons, dans un second livre, dans un

autre tableau, les particularités dont la première fois nous aurions

pu croire qu'elles appartenaient au sujet traité autant qu'à

l'écrivain ou au peintre. Et du rapprochement des œuvres différentes

nous dégageons des traits communs dont l'assemblage compose la

physionomie morale de l'artiste. Quand plusieurs portraits peints par

Rembrandt, d'après des modèles différents, sont réunis dans une

salle, nous sommes aussitôt frappés par ce qui leur est commun à tous

et qui est les traits mêmes de la figure de Rembrandt. En mettant une

note au bas du texte de _la Bible d'Amiens_, chaque fois que ce texte

éveillait par des analogies, même lointaines, le souvenir d'autres

ouvrages de Ruskin, et en traduisant dans la note le passage qui

m'était ainsi revenu à l'esprit, j'ai tâché de permettre au lecteur

de se placer dans la situation de quelqu'un qui ne se trouverait pas en

présence de Ruskin pour la première fois, mais qui, ayant eu avec lui

des entretiens antérieurs, pourrait, dans ses paroles, reconnaître ce

qui est, chez lui, permanent et fondamental. Ainsi j'ai essayé de

pourvoir le lecteur comme d'une mémoire improvisée où j'ai disposé

des souvenirs des autres livres de Ruskin,--sorte de caisse de

résonance, où les paroles de _la Bible d'Amiens_ pourront prendre plus

de retentissement en y éveillant des échos fraternels. Mais aux

paroles de _la Bible d'Amiens_ ces échos ne répondront pas sans doute,

ainsi qu'il arrive dans une mémoire qui s'est faite elle-même, de ces

horizons inégalement lointains, habituellement cachés à nos regards

et dont notre vie elle-même a mesuré jour par jour les distances

variées. Ils n'auront pas, pour venir rejoindre la parole présente

dont la ressemblance les a attirés, à traverser la résistante douceur

de cette atmosphère interposée qui a l'étendue même de notre vie et

qui est toute la poésie de la mémoire.

Au fond, aider le lecteur à être impressionné par ces traits

singuliers, placer sous ses yeux des traits similaires qui lui

permettent de les tenir pour les traits essentiels du génie d'un

écrivain, devrait être la première partie de la tâche de tout

critique.

S'il a senti cela, et aidé à le sentir, son office est à peu près

rempli. Et, s'il ne l'a pas senti, il pourra écrire tous les livres du

monde sur Ruskin: l'Homme, l'Écrivain, le Prophète, l'Artiste, la

Portée de son Action, les Erreurs de la Doctrine, toutes ces

constructions s'élèveront peut-être très haut, mais à côté du

sujet; elles pourront porter aux nues la situation littéraire du

critique, mais ne vaudront pas, pour l'intelligence de l'œuvre, la

perception exacte d'une nuance juste, si légère semble-t-elle.

Je conçois pourtant que le critique devrait ensuite aller plus loin. Il

essayerait de reconstituer ce que pouvait être la singulière vie

spirituelle d'un écrivain hanté de réalités si spéciales, son

inspiration étant la mesure dans laquelle il avait la vision de ces

réalités, son talent la mesure dans laquelle il pouvait les recréer

dans son œuvre, sa moralité, enfin, l'instinct qui, les lui faisant

considérer sous un aspect d'éternité (quelque particulières que ces

réalités nous paraissent), le poussait à sacrifier au besoin de les

apercevoir et à la nécessité de les reproduire pour en assurer une

vision durable et claire, tous ses plaisirs, tous ses devoirs et

jusqu'à sa propre vie, laquelle n'avait de raison d'être que comme

étant la seule manière possible d'entrer en contact avec ces

réalités, de valeur que celle que peut avoir pour un physicien un

instrument indispensable à ses expériences. Je n'ai pas besoin de dire

que cette seconde partie de l'office du critique, je n'ai pas essayé de

la remplir ici à l'égard de Ruskin. Cela pourra être l'objet de

travaux ultérieurs. Ceci n'est qu'une traduction, et, pour les notes,

la plupart du temps je me suis contenté d'y donner la citation qui me

paraissait juste sans y ajouter de commentaires. Quelques notes

cependant sont plus développées. Celles-là eussent été plus à leur

place, si au lieu de les laisser çà et là, au bas des pages, je les

avais fait entrer dans ma préface, qu'elles complètent et rectifient

sur plusieurs points. Mais je ne l'ai pas voulu, cette préface

reproduisant simplement, sauf cet avant-propos et un post-scriptum plus

récent, des articles qu'au moment de la mort de Ruskin j'avais donnés

au _Mercure de France_ et à _la Gazette des Beaux-Arts._

D'autres notes ont un caractère différent. Celles du chapitre IV sont

surtout archéologiques. Enfin, chaque fois que Ruskin, par voie de

citation mais bien plus souvent d'allusion, fait entrer dans la

construction de ses phrases quelque souvenir de la Bible, comme les

Vénitiens intercalaient dans leurs monuments les sculptures sacrées et

les pierres précieuses qu'ils rapportaient d'Orient, j'ai cherché

toujours la référence exacte, pour que le lecteur, en voyant quelles

transformations Ruskin faisait subir au verset avant de se l'assimiler,

se rendît mieux compte de la chimie mystérieuse et toujours identique,

de l'activité originale et spécifique de son esprit. Je n'ai pu me

fier pour la recherche des références ni à l'_Index de la Bible

d'Amiens_ ni au livre de Mlles Gibbs, _The Bible References of Ruskin_,

qui sont excellents mais par trop incomplets. Et c'est de la Bible

elle-même que je me suis servi.

Le texte traduit ici est celui de _la Bible d'Amiens_ inextenso. Malgré

les conseils différents qui m'avaient été donnés et que j'aurais

peut-être dû suivre, je n'en ai pas omis un seul mot. Mais ayant pris

ce parti, pour que le lecteur pût avoir de _la Bible d'Amiens_ une

version intégrale, je dois lui accorder qu'il y a bien des longueurs

dans ce livre comme dans tous ceux que Ruskin a écrits à la fin de sa

vie. De plus, dans cette période de sa vie, Ruskin a perdu tout respect

de la syntaxe et tout souci de la clarté, plus que le lecteur ne

consentira souvent à le croire. Il accusera alors très injustement les

fautes du traducteur.

Pour les mêmes raisons, j'ai donné tous les appendices, sauf l'_Index

alphabétique_, et _la liste des photographies de la cathédrale_ par M.

Kaltenbacher, photographies qu'on pouvait autrefois acheter avec _la

Bible d'Amiens._ Enfin, l'édition anglaise est ornée de quatre

gravures qui ne sont pas reproduites ici, _la Madone de Cimabue, Amiens

le jour des Trépassés_ (je décris cette gravure plus loin, pages 66

et 67), _le Porche nord avant sa restauration._ On comprend que des

photographies de la Cathédrale se vendant avec le livre, Ruskin ait

choisi pour ses gravures des sujets ne se rapportant que par une sorte

d'allusion aux descriptions qu'il donne de la cathédrale et ne faisant

pas double emploi avec les photographies. Mais ceux qui ont l'habitude

des livres de Ruskin verront plus volontiers dans le choix un peu

singulier des sujets de ces gravures un effet de cette disposition

originale, on peut presque dire humoristique, de son esprit--qui lui

faisait en quelque sorte manquer toujours au programme indiqué, mettre

en regard de la description du Baptême du Christ par Giotto, une

gravure représentant le Baptême du Christ non par Giotto, mais tel

qu'on le voit dans un vieux psautier, ou bien, dans une étude sur

l'église Saint-Marc, ne décrire aucune des parties importantes de

Saint-Marc et consacrer de nombreuses pages à la description d'un

bas-relief qu'on ne remarque jamais, qu'on distingue difficilement, et

qui est d'ailleurs sans intérêt; mais ce sont là des défauts de

l'esprit de Ruskin que ses admirateurs reconnaissent au passage avec

plaisir parce qu'ils savent qu'ils font, fût-ce à titre de tics,

partie intégrante de la physionomie particulière du grand écrivain.

Il me reste à exprimer ma reconnaissance plus particulière, parmi tant

de personnes dont les conseils m'ont été précieux, à M. Alfred

Vallette qui a donné à cette édition des soins infiniment

intelligents et généreux, qui lui font le plus grand honneur; à M.

Charles Ephrussi, toujours si bon pour moi, qui a facilité toutes mes

recherches en mettant à ma disposition la bibliothèque de _la Gazette

des Beaux-Arts_ et à M. Robert d'Humières. Quand j'étais arrêté par

une forme difficile de langage, j'allais consulter le merveilleux

traducteur de Kipling, et il résolvait aussitôt la difficulté avec

son étonnante compréhension des textes anglais où il entre autant

d'intuition que de savoir. Bien des fois, sans jamais se lasser, il me

fut ainsi secourable. Qu'il en soit ici affectueusement remercié.

II--NOTRE-DAME D'AMIENS

SELON RUSKIN[1]

Je voudrais donner au lecteur le désir et le moyen d'aller passer une

journée à Amiens en une sorte de pèlerinage ruskinien. Ce n'était

pas la peine de commencer par lui demander d'aller à Florence ou à

Venise, quand Ruskin a écrit sur Amiens tout un livre[2]. Et, d'autre

part, il me semble que c'est ainsi que doit être célébré le «culte

des Héros», je veux dire en esprit et en vérité. Nous visitons le

lieu où un grand homme est né et le lieu où il est mort; mais les

lieux qu'il admirait entre tous, dont c'est la beauté même que nous

aimons dans ses livres, ne les habitait-il pas davantage?

Nous honorons d'un fétichisme qui n'est qu'illusion une tombe où reste

seulement de Ruskin ce qui n'était pas lui-même, et nous n'irions pas

nous agenouiller devant ces pierres d'Amiens, à qui il venait demander

sa pensée, qui la gardent encore, pareilles à la tombe d'Angleterre

où d'un poète dont le corps fut consumé, ne reste--arraché aux

flammes d'un geste sublime et tendre par un autre poète--que le

cœur[3]?

Sans doute le snobisme qui fait paraître raisonnable tout ce qu'il

touche n'a pas encore atteint (pour les Français du moins) et par là

préservé du ridicule, ces promenades esthétiques. Dites que vous

allez à Bayreuth entendre un opéra de Wagner, à Amsterdam visiter une

exposition, on regrettera de ne pouvoir vous accompagner. Mais, si vous

avouez que vous allez voir, à la Pointe du Raz, une tempête, en

Normandie, les pommiers en fleurs, à Amiens, une statue aimée de

Ruskin, on ne pourra s'empêcher de sourire. Je n'en espère pas moins

que vous irez à Amiens après m'avoir lu.

Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas réussir, mais

les choses qu'on a faites pour se contenter soi-même ont toujours

chance d'intéresser quelqu'un. Il est impossible qu'il n'existe pas de

gens qui prennent quelque plaisir à ce qui m'en a tant donné. Car

personne n'est original, et fort heureusement pour la sympathie et la

compréhension qui sont de si grands plaisirs dans la vie, c'est dans

une trame universelle que nos individualités sont taillées. Si l'on

savait analyser l'âme comme la matière, on verrait que, sous

l'apparente diversité des esprits aussi bien que sous celle des choses,

il n'y a que peu de corps simples et d'éléments irréductibles et

qu'il entre dans la composition de ce que nous croyons être notre

personnalité, des substances fort communes et qui se retrouvent un peu

partout dans l'Univers.

Les indications que les écrivains nous donnent dans leurs œuvres sur

les lieux qu'ils ont aimés sont souvent si vagues que les pèlerinages

que nous y essayons en gardent quelque chose d'incertain et d'hésitant

et comme la peur d'avoir été illusoires. Comme ce personnage d'Edmond

de Goncourt cherchant une tombe qu'aucune croix n'indique, nous en

sommes réduits à faire nos dévotions «au petit bonheur». Voilà un

genre de déboires que vous n'aurez pas à redouter avec Ruskin, à

Amiens surtout; vous ne courrez pas le risque d'y être venu passer un

après-midi sans avoir su le trouver dans la cathédrale: il est venu

vous chercher à la gare. Il va s'informer non seulement de la façon

dont vous êtes doué pour ressentir les beautés de la cathédrale,

mais du temps que l'heure du train que vous comptez reprendre vous

permet d'y consacrer. Il ne vous montrera pas seulement le chemin qui

mène à Notre-Dame, mais tel ou tel chemin, selon que vous serez plus

ou moins pressé. Et comme il veut que vous le suiviez dans les libres

dispositions de l'esprit que donne la satisfaction du corps, peut-être

aussi pour vous montrer qu'à la façon des saints à qui vont ses

préférences, il n'est pas contempteur du plaisir «honnête[4]»,

avant de vous mener à l'église, il vous conduira chez le pâtissier.

Vous arrêtant à Amiens dans une pensée d'esthétique, vous êtes

déjà le bienvenu, car beaucoup ne font pas comme vous: «L'intelligent

voyageur anglais, dans ce siècle fortuné, sait que, à mi-chemin entre

Boulogne et Paris, il y a une station de chemin de fer importante où

son train, ralentissant son allure, le roule avec beaucoup plus que le

nombre moyen des bruits et des chocs attendus à l'entrée de chaque

grande gare française, afin de rappeler par des sursauts le voyageur

somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. Il se souvient aussi

probablement qu'à cette halte au milieu de son voyage, il y a un buffet

bien servi où il a le privilège de dix minutes d'arrêt. Il n'est

toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix minutes d'arrêt

lui sont accordées à moins de minutes de marche de la grande place

d'une ville qui a été un jour la Venise de la France. En laissant de

côté les îles des lagunes, la «Reine des «Eaux» de la France

était à peu près aussi large que «Venise elle-même», etc.

Mais c'est assez parler du voyageur pour qui Amiens n'est qu'une station

de choix à vous qui venez pour voir la cathédrale et qui méritez

qu'on vous fasse bien employer votre temps; on va vous mener à

Notre-Dame, mais par quel chemin?

«Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la

meilleure manière d'aborder la cathédrale pour la première fois. Si

vous avez plein loisir et que le jour soit beau[5], le mieux serait de

descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière

et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire sur laquelle

s'élève la citadelle. De là vous comprendrez la hauteur réelle des

tours et de combien elles s'élèvent au-dessus du reste de la ville,

puis en revenant trouvez votre chemin par n'importe quelle rue de

traverse; prenez les ponts que vous trouverez; plus les rues seront

tortueuses et sales, mieux ce sera, et, que vous arriviez d'abord à la

façade ouest[6] ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toute la

peine que vous aurez eue à les atteindre.

«Mais si le jour est sombre, comme cela peut arriver quelquefois, même

en France, ou si vous ne pouvez ni ne voulez marcher, ce qui peut aussi

arriver à cause de tous nos sports athlétiques et de nos lawn-tennis,

ou si vraiment il faut que vous alliez à Paris cet après-midi et que

vous vouliez seulement voir tout ce que vous pouvez en une heure ou

deux, alors, en supposant cela, malgré ces faiblesses, vous êtes

encore une assez gentille sorte de personne pour laquelle il est de

quelque conséquence de savoir par quelle voie elle arrivera à une

jolie chose et commencera à la regarder. J'estime que le mieux est

alors de monter à pied la rue des Trois-Cailloux. Arrêtez-vous un

moment sur le chemin pour vous tenir en bonne humeur, et achetez

quelques tartes et bonbons dans une des charmantes boutiques de

pâtissier qui sont à gauche. Juste après les avoir passées, demandez

le théâtre, et vous monterez droit au transept sud qui a vraiment en

soi de quoi plaire à tout le monde. Chacun est forcé d'aimer

l'ajourement aérien de la flèche qui le surmonte et qui semble se

courber vers le vent d'ouest, bien que cela ne soit pas;--du moins sa

courbure est une longue habitude contractée graduellement avec une

grâce et une soumission croissantes pendant ces trois derniers cents

ans,--et arrivant tout à fait au porche, chacun doit aimer la jolie

petite madone française qui en occupe le milieu, avec sa tête un peu

de côté, son nimbe de côté aussi, comme un chapeau seyant. Elle est

une madone de décadence, en dépit, ou plutôt en raison de sa joliesse

et de son gai sourire de soubrette; elle n'a rien à faire là non plus

car ceci est le porche de saint Honoré, non le sien. Saint Honoré

avait coutume de se tenir là, rude et gris, pour vous recevoir; il est

maintenant banni au porche nord où jamais n'entre personne. Il y a

longtemps de cela, dans le XIVe siècle, quand le peuple commença pour

la première fois à trouver le christianisme trop grave, fit une foi

plus joyeuse pour la France et voulut avoir partout une madone soubrette

aux regards brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres

se faire brûler comme sorcière; et depuis lors les choses allèrent

leur joyeux train, tout droit, «ça allait, ça ira», aux plus joyeux

jours de la guillotine. Mais pourtant ils savaient encore sculpter au

XIVe siècle, et la madone et son linteau d'aubépines en fleurs sont

dignes que vous les regardiez, et encore plus les sculptures aussi

délicates et plus calmes qui sont au dessus, qui racontent la propre

histoire de saint Honoré dont on parle peu aujourd'hui dans le faubourg

de Paris qui porte son nom.

«Mais vous devez être impatients d'entrer dans la cathédrale. Mettez

d'abord un sou dans la boîte de chacun des mendiants qui se tiennent

là. Ce n'est pas votre affaire de savoir s'ils devraient ou non être

là ou s'ils méritent d'avoir le sou. Sachez seulement si vous-mêmes

méritez d'en avoir un à donner et donnez-le joliment et non comme s'il

vous brûlait les doigts[7].»

C'est ce deuxième itinéraire, le plus simple, et, celui, je suppose,

que vous préférerez, que j'ai suivi, la première fois que je suis

allé à Amiens; et, au moment où le portail sud m'apparut, je vis

devant moi, sur la gauche, à la même place qu'indique Ruskin, les

mendiants dont il parle, si vieux d'ailleurs que c'étaient peut-être

encore les mêmes. Heureux de pouvoir commencer si vite à suivre les

prescriptions ruskiniennes, j'allai avant tout leur faire l'aumône,

avec l'illusion, où il entrait de ce fétichisme que je blâmais tout

à l'heure, d'accomplir un acte élevé de piété envers Ruskin.

Associé à ma charité, de moitié dans mon offrande, je croyais le

sentir qui conduisait mon geste. Je connaissais et, à moins de frais,

l'état d'âme de Frédéric Moreau dans l'_Éducation sentimentale_,

quand sur le bateau, devant Mme Arnoux, il allonge vers la casquette du

harpiste sa main fermée et «l'ouvrant avec pudeur» y dépose un louis

d'or. «Ce n'était pas, dit Flaubert, la vanité qui le poussait à

faire cette aumône devant elle, mais une pensée de bénédiction où

il l'associait, un mouvement de cœur presque religieux.»

Puis, étant trop près du portail pour en voir l'ensemble, je revins

sur mes pas, et arrivé à la distance qui me parut convenable, alors

seulement je regardai. La journée était splendide et j'étais arrivé

à l'heure où le soleil fait, à cette époque, sa visite quotidienne

à la Vierge jadis dorée et que seul il dore aujourd'hui pendant les

instants où il lui restitue, les jours où il brille, comme un éclat

différent, fugitif et plus doux. Il n'est pas d'ailleurs un saint que

le soleil ne visite, donnant aux épaules de celui-ci un manteau de

chaleur, au front de celui-là une auréole de lumière. Il n'achève

jamais sa journée sans avoir fait le tour de l'immense cathédrale.

C'était l'heure de sa visite à la Vierge, et c'était à sa caresse

momentanée qu'elle semblait adresser son sourire séculaire, ce sourire

que Ruskin trouve, vous l'avez vu, celui d'une soubrette à laquelle il

préfère les Reines, d'un art plus naïf et plus grave, du porche royal

de Chartres. Je renvoie ici le lecteur aux pages de _The Two Paths_ que

j'ai données plus loin en note pages 260, 261 et 262 et où Ruskin

compare aux reines de Chartres la Vierge Dorée. Si j'y fais allusion

ici c'est que _The Two Paths_ étant de 1858, et _la Bible d'Amiens_ de

1885, le rapprochement des textes et des dates montre à quel point _la

Bible d'Amiens_ diffère de ces livres comme nous en écrivons tant sur

les choses que nous avons étudiées pour pouvoir en parler (à supposer

même que nous ayons pris cette peine) au lieu de parler des choses

parce que nous les avons dès longtemps étudiées, pour contenter un

goût désintéressé, et sans songer qu'elles pourraient faire plus

tard la matière d'un livre. J'ai pensé que vous aimeriez mieux _la

Bible d'Amiens_, de sentir qu'en la feuilletant ainsi, c'étaient des

choses sur lesquelles Ruskin a, de tout temps, médité, celles qui

expriment par là le plus profondément sa pensée, que vous preniez

connaissance; que le présent qu'il vous faisait était de ceux qui sont

le plus précieux à ceux qui aiment, et qui consistent dans les objets

dont on s'est longtemps servi soi-même sans intention de les donner un

jour, rien que pour soi. En écrivant son livre, Ruskin n'a pas eu à

travailler pour vous, il n'a fait que publier sa mémoire et vous ouvrir

son cœur. J'ai pensé que la Vierge Dorée prendrait quelque importance

à vos yeux, quand vous verriez que, près de trente ans avant _la Bible

d'Amiens_, elle avait, dans la mémoire de Ruskin, sa place où, quand

il avait besoin de donner à ses auditeurs un exemple, il savait la

trouver, pleine de grâce et chargée de ces pensées graves à qui il

donnait souvent rendez-vous devant elle. Alors elle comptait déjà

parmi ces manifestations de la beauté qui ne donnaient pas seulement à

ses yeux sensibles une délectation comme il n'en connut jamais de plus

vive, mais dans lesquelles la Nature, en lui donnant ce sens

esthétique, l'avait prédestiné à aller chercher, comme dans son

expression la plus touchante, ce qui peut être recueilli sur la terre

du Vrai et du Divin.

Sans doute, si, comme on l'a dit, à l'extrême vieillesse, la pensée

déserta la tête de Ruskin, comme ces oiseaux mystérieux qui dans une

toile célèbre de Gustave Moreau n'attend pas l'arrivée de la mort

pour fuir la maison,--parmi les formes familières qui traversèrent

encore la confuse rêverie du vieillard sans que la réflexion pût s'y

appliquer au passage, tenez pour probable qu'il y eut la Vierge Dorée.

Redevenue maternelle, comme le sculpteur d'Amiens l'a représentée,

tenant dans ses bras la divine enfance, elle dut être comme la nourrice

que laisse seule rester à son chevet celui qu'elle a longtemps bercé.

Et, comme dans le contact des meubles familiers, dans la dégustation

des mets habituels, les vieillards éprouvent, sans presque les

connaître, leurs dernières joies, discernables du moins à la peine

souvent funeste qu'on leur causerait en les en privant, croyez que

Ruskin ressentait un plaisir obscur à voir un moulage de la Vierge

Dorée, descendue, par l'entraînement invincible du temps, des hauteurs

de sa pensée et des prédilections de son goût, dans la profondeur de

sa vie inconsciente et dans les satisfactions de l'habitude.

Telle qu'elle est avec son sourire si particulier, qui fait non

seulement de la Vierge une personne, mais de la statue une œuvre d'art

individuelle, elle semble rejeter ce portail hors duquel elle se penche,

à n'être que le musée où nous devons nous rendre quand nous voulons

la voir, comme les étrangers sont obligés d'aller au Louvre pour voir

la Joconde. Mais si les cathédrales, comme on l'a dit, sont les musées

de l'art religieux au moyen âge, ce sont des musées vivants auquel M.

André Hallays ne trouverait rien à redire. Ils n'ont pas été

construits pour recevoir les œuvres d'art, mais ce sont elles--si

individuelles qu'elles soient d'ailleurs,--qui ont été faites pour eux

et ne sauraient sans sacrilège (je ne parle ici que de sacrilège

esthétique) être placées ailleurs. Telle qu'elle est avec son sourire

si particulier, combien j'aime la Vierge Dorée, avec son sourire de

maîtresse de maison céleste; combien j'aime son accueil à cette porte

de la cathédrale, dans sa parure exquise et simple d'aubépines. Comme

les rosiers, les lys, les figuiers d'un autre porche, ces aubépines

sculptées sont encore en fleur. Mais ce printemps médiéval, si

longtemps prolongé, ne sera pas éternel et le vent des siècles a

déjà effeuillé devant l'église, comme au jour solennel d'une

Fête-Dieu sans parfums, quelques-unes de ses roses de pierre. Un jour

sans doute aussi le sourire de la Vierge Dorée (qui a déjà pourtant

duré plus que notre foi[8]) cessera, par l'effritement des pierres

qu'il écarte gracieusement, de répandre, pour nos enfants, de la

beauté, comme, à nos pères croyants, il a versé du courage. Je sens

que j'avais tort de l'appeler une œuvre d'art: une statue qui fait

ainsi à tout jamais partie de tel lieu de la terre, d'une certaine

ville, c'est-à-dire d'une chose qui porte un nom comme une personne,

qui est un individu, dont on ne peut jamais trouver la toute pareille

sur la face des continents, dont les employés de chemins de fer, en

nous criant son nom, à l'endroit où il a fallu inévitablement venir

pour la trouver, semblent nous dire, sans le savoir: «Aimez ce que

jamais on ne verra deux fois»,--une telle statue a peut-être quelque

chose de moins universel qu'une œuvre d'art; elle nous retient, en tous

cas, par un lien plus fort que celui de l'œuvre d'art elle-même, un de

ces liens comme en ont, pour nous garder, les personnes et les pays. La

Joconde est la Joconde de Vinci. Que nous importe, sans vouloir

déplaire à M. Hallays, son lieu de naissance, que nous importe même

qu'elle soit naturalisée française?--Elle est quelque chose

comme une admirable «Sans-patrie». Nulle part où des regards

chargés de pensée se lèveront sur elle, elle ne saurait être une

«déracinée». Nous n'en pouvons dire autant de sa sœur souriante et

sculptée (combien inférieure du reste, est-il besoin de le dire?), la

Vierge Dorée. Sortie sans doute des carrières voisines d'Amiens,

n'ayant accompli dans sa jeunesse qu'un voyage, pour venir au porche

Saint-Honoré, n'ayant plus bougé depuis, s'étant peu à peu halée à

ce vent humide de la Venise du Nord qui au-dessus d'elle a courbé la

flèche, regardant depuis tant de siècles les habitants de cette ville

dont elle est le plus ancien et le plus sédentaire habitant[9], elle

est vraiment une Amiénoise. Ce n'est pas une œuvre d'art. C'est une

belle amie que nous devons laisser sur la place mélancolique de

province d'où personne n'a pu réussir à l'emmener, et où, pour

d'autres yeux que les nôtres, elle continuera à recevoir en pleine

figure le vent et le soleil d'Amiens, à laisser les petits moineaux se

poser avec un sûr instinct de la décoration au creux de sa main

accueillante, ou picorer les étamines de pierre des aubépines antiques

qui lui font depuis tant de siècles une parure jeune. Dans ma chambre

une photographie de la Joconde garde seulement la beauté d'un

chef-d'œuvre. Près d'elle une photographie de la Vierge Dorée prend

la mélancolie d'un souvenir. Mais n'attendons pas que, suivi de son

cortège innombrable de rayons et d'ombres qui se reposent à chaque

relief de la pierre, le soleil ait cessé d'argenter la grise vieillesse

du portail, à la fois étincelante et ternie. Voilà trop longtemps que

nous avons perdu de vue Ruskin. Nous l'avions laissé aux pieds de cette

même vierge devant laquelle son indulgence aura patiemment attendu que

nous ayons adressé à notre guise notre personnel hommage. Entrons avec

lui dans la cathédrale.

«Nous ne pouvons pas y pénétrer plus avantageusement que par cette

porte sud, car toutes les cathédrales de quelque importance produisent

à peu près le même effet, quand vous entrez par le porche ouest, mais

je n'en connais pas d'autre qui découvre à ce point sa noblesse, quand

elle est vue du transept sud. La rose qui est en face est exquise et

splendide et les piliers des bas-côtés du transept forment avec ceux

du chœur et de la nef un ensemble merveilleux. De là aussi l'abside

montre mieux sa hauteur, se découvrant à vous au fur et à mesure que

vous avancez du transept dans la nef centrale. Vue de l'extrémité

ouest de la nef, au contraire, une personne irrévérente pourrait

presque croire que ce n'est pas l'abside qui est élevée, mais la nef

qui est étroite. Si d'ailleurs vous ne vous sentez pas pris

d'admiration pour le chœur et le cercle lumineux qui l'entoure, quand

vous élevez vos regards vers lui du centre de la croix, vous n'avez pas

besoin de continuer à voyager et à chercher à voir des cathédrales,

car la salle d'attente de n'importe quelle gare du chemin de fer est un

lieu qui vous convient mille fois mieux. Mais si, au contraire, il vous

étonne et vous ravit d'abord, alors mieux vous le connaîtrez, plus il

vous ravira, car il n'est pas possible à l'alliance de l'imagination et

des mathématiques, d'accomplir une chose plus puissante et plus noble

que cette procession de verrières, en mariant la pierre au verre, ni

rien qui paraisse plus grand.

Quoi que vous voyiez ou soyez forcé de laisser de côté, sans l'avoir

vu, à Amiens, si les écrasantes responsabilités de votre existence et

les nécessités inévitables d'une locomotion qu'elles précipitent,

vous laissent seulement un quart d'heure--sans être hors

d'haleine--pour la contemplation de la capitale de la Picardie,

donnez-le entièrement aux boiseries du chœur de la cathédrale. Les

portails, les vitraux en ogives, les roses, vous pouvez voir cela

ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel chef-d'œuvre de menuiserie,

vous ne le pourrez pas. C'est du flamboyant dans son plein

développement juste à la fin du XVe siècle. Vous verrez là l'union

de la lourdeur flamande et de la flamme charmante du style français:

sculpter le bois a été la joie du Picard; dans tout ce que je connais,

je n'ai jamais rien vu d'aussi merveilleux qui ait été taillé dans

les arbres de quelque pays que ce soit; c'est un bois doux, à jeunes

grains; du chêne choisi et façonné pour un tel travail et qui

résonne maintenant de la même manière qu'il y a quatre cents ans.

Sous la main du sculpteur, il semble s'être modelé comme de l'argile,

s'être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches

vivantes, avoir jailli comme de la flamme vivante,... et s'élance,

s'entrelace et se ramifie en une clairière enchantée, inextricable,

impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt et plus pleine

d'histoire qu'aucun livre[10].»

Maintenant célèbres dans le monde entier, représentées dans les

musées par des moulages, que les gardiens ne laissent pas toucher, ces

stalles continuent, elles-mêmes, si vieilles, si illustres et si

belles, à exercer à Amiens leurs modestes fonctions de stalles--dont

elles s'acquittent depuis plusieurs siècles à la grande satisfaction

des Amiénois--comme ces artistes qui, parvenus à la gloire, n'en

continuent pas moins à garder un petit emploi ou à donner des leçons.

Ces fonctions consistent, avant même d'instruire les âmes, à

supporter les corps, et c'est à quoi, rabattues pendant chaque office

et présentant leur envers, elles s'emploient modestement.

Les bois toujours frottés de ces stalles ont peu à peu revêtu ou

plutôt laissé paraître cette sombre pourpre qui est comme leur cœur

et que préfère à tout, jusqu'à ne plus pouvoir regarder les couleurs

des tableaux qui semblent, après cela, bien grossières, l'œil qui

s'en est une fois enchanté. C'est alors une sorte d'ivresse qu'on

éprouve à goûter dans l'ardeur toujours plus enflammée du bois ce

qui est comme la sève, avec le temps débordante, de l'arbre. La

naïveté des personnages ici sculptés prend de la matière dans

laquelle ils vivent quelque chose comme de deux fois naturel. Et quant

à «ces fruits, ces fleurs, ces feuilles et ces branches», tous

motifs tirés de la végétation du pays et que le sculpteur amiénois a

sculptés dans du bois d'Amiens, la diversité des plans ayant eu pour

conséquence la différence des frottements, on y voit de ces admirables

oppositions de tons, où la feuille se détache d'une autre couleur que

la tige, faisant penser à ces nobles accents que M. Galle a su tirer du

cœur harmonieux des chênes.

Mais il est temps d'arriver à ce que Ruskin appelle plus

particulièrement la Bible d'Amiens, au Porche Occidental. Bible est

pris ici au sens propre, non au sens figuré. Le porche d'Amiens n'est

pas seulement, dans le sens vague où l'aurait pris Victor Hugo[11], un

livre de pierre, une Bible de pierre: c'est «la Bible» en pierre. Sans

doute, avant de le savoir, quand vous voyez pour la première fois la

façade occidentale d'Amiens, bleue dans le brouillard, éblouissante au

matin, ayant absorbé le soleil et grassement dorée l'après-midi, rose

et déjà fraîchement nocturne au couchant, à n'importe laquelle de

ces heures que ses cloches sonnent dans le ciel et que Claude Monet a

fixées dans des toiles sublimes[12] où se découvre la vie de cette

chose que les hommes ont faite, mais que la nature a reprise en

l'immergeant en elle, une cathédrale, et dont la vie comme celle de la

terre en sa double révolution se déroule dans les siècles, et d'autre

part se renouvelle et s'achève chaque jour,--alors, la dégageant des

changeantes couleurs dont la nature l'enveloppe, vous ressentez devant

cette façade une impression confuse mais forte. En voyant monter vers

le ciel ce fourmillement monumental et dentelé de personnages de

grandeur humaine dans leur stature de pierre tenant à la main leur

croix, leur phylactère ou leur sceptre, ce monde de saints, ces

générations de prophètes, cette suite d'apôtres, ce peuple de rois,

ce défilé de pécheurs, cette assemblée de juges, cette envolée

d'anges, les uns à côté des autres, les uns au-dessus des autres,

debout près de la porte, regardant la ville du haut des niches ou au

bord des galeries, plus haut encore, ne recevant plus que vagues et

éblouis les regards des hommes au pied des tours et dans l'effluve des

cloches, sans doute à la chaleur de votre émotion vous sentez que

c'est une grande chose que cette ascension géante, immobile et

passionnée. Mais une cathédrale n'est pas seulement une beauté à

sentir. Si même ce n'est plus pour vous un enseignement à suivre,

c'est du moins encore un livre à comprendre. Le portail d'une

cathédrale gothique, et plus particulièrement d'Amiens, la cathédrale

gothique par excellence, c'est la Bible. Avant de vous l'expliquer je

voudrais, à l'aide d'une citation de Ruskin, vous faire comprendre que,

quelles que soient vos croyances, la Bible est quelque chose de réel,

d'actuel, et que nous avons à trouver en elle autre chose que la saveur

de son archaïsme et le divertissement de notre curiosité.

«Les I, VIII, XII, XV, XIX, XXIII et XXIVe psaumes, bien appris et

crus, sont assez pour toute direction personnelle, ont en eux la loi et

la prophétie de tout gouvernement juste, et chaque nouvelle découverte

de la science naturelle est anticipée dans le CIVe. Considérez quel

autre groupe de littérature historique et didactique a une étendue

pareille à celle de la Bible.

«Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne

dis pas à aucun autre livre, mais à aucune autre littérature.

Essayez, autant qu'il est possible à chacun de nous--qu'il soit

défenseur ou adversaire de la foi--de dégager son intelligence de

l'habitude et de l'association du sentiment moral basé sur la Bible, et

demandez-vous quelle littérature pourrait avoir pris sa place ou

remplir sa fonction, quand même toutes les bibliothèques de l'univers

seraient restées intactes. Je ne suis pas contempteur de la

littérature profane, si peu que je ne crois pas qu'aucune

interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi

affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente que celle

qui se trouve à la base de mon enseignement de l'art et qui court à

travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce fut de la Bible que

j'appris les symboles d'Homère et la foi d'Horace. Le devoir qui me fut

imposé dès ma première jeunesse, en lisant chaque mot des évangiles

et des prophéties, de bien me pénétrer qu'il était écrit par la

main de Dieu, me laissa l'habitude d'une attention respectueuse qui,

plus tard, rendit bien des passages des auteurs profanes, frivoles pour

les lecteurs irréligieux, profondément graves pour moi. Qu'il y ait

une littérature classique sacrée parallèle à celle des Hébreux et

se fondant avec les légendes symboliques de la chrétienté au moyen

âge, c'est un fait qui apparaît de la manière la plus tendre et la

plus frappante dans l'influence indépendante et cependant similaire de

Virgile sur le Dante et l'évêque Gawane Douglas. Et l'histoire du Lion

de Némée vaincu avec l'aide d'Athéné est la véritable racine de la

légende du compagnon de saint Jérôme, conquis par la douceur

guérissante de l'esprit de vie. Je l'appelle une légende seulement.

Qu'Héraklès ait jamais tué ou saint Jérôme jamais chéri la

créature sauvage ou blessée, est sans importance pour nous. Mais la

légende de saint Jérôme reprend la prophétie du millenium et prédit

avec la Sibylle de Cumes, et avec Isaïe, un jour où la crainte de

l'homme cessera d'être chez les créatures inférieures de la haine, et

s'étendra sur elles comme une bénédiction, où il ne sera plus fait

de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute l'étendue de la

montagne sainte et où la paix de la terre sera délivrée de son

présent chagrin, comme le présent et glorieux univers animé est sorti

du désert naissant, dont les profondeurs étaient le séjour des

dragons et les montagnes des dômes de feu. Ce jour-là aucun homme ne

le connaît, mais le royaume de Dieu est déjà venu pour ceux qui ont

arraché de leur propre cœur ce qui était rampant et de nature

inférieure et ont appris à chérir ce qui est charmant et humain dans

les enfants errants des nuages et des champs[13].»

Et peut-être maintenant voudrez-vous bien suivre le résumé que je

vais essayer de vous donner, d'après Ruskin, de la Bible écrite au

porche occidental d'Amiens.

Au milieu est la statue du Christ qui est non au sens figuré, mais au

sens propre, la pierre angulaire de l'édifice. À sa gauche

(c'est-à-dire à droite pour nous qui en regardant le porche faisons

face au Christ, mais nous emploierons les mots gauche et droite par

rapport à la statue du Christ) six apôtres: près de lui Pierre, puis

s'éloignant de lui, Jacques le Majeur, Jean, Mathieu, Simon. À sa

droite Paul, puis Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy, Thomas et

Jude[14]. À la suite des apôtres sont les quatre grands prophètes.

Après Simon, Isaïe et Jérémie; après Jude, Ézéchiel et Daniel;

puis, sur les trumeaux de la façade occidentale tout entière viennent

les douze prophètes mineurs; trois sur chacun des quatre trumeaux, et,

en commençant par le trumeau qui se trouve le plus à gauche: Osée,

Jaël, Amos, Michée, Jonas, Abdias, Nahum, Habakuk, Sophonie, Aggée,

Zacharie, Malachie. De sorte que la cathédrale, toujours au sens

propre, repose sur le Christ et sur les prophètes qui l'ont prédit

ainsi que sur les apôtres qui l'ont proclamé. Les prophètes du Christ

et non ceux de Dieu le Père:

«La voix du monument tout entier est celle qui vient du ciel au moment

de la Transfiguration: Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le.» Aussi

Moïse qui fut un apôtre non du Christ mais de Dieu, aussi Elie qui fut

un prophète non du Christ mais de Dieu, ne sont pas ici. Mais, s'écrie

Ruskin, il y a un autre grand prophète qui d'abord ne semble

pas être ici. Est-ce que le peuple entrera dans le temple en chantant:

«Hosanna au fils de David», et ne verra aucune image de son père?

Le Christ, lui-même n'a-t-il pas déclaré: «Je suis la racine et

l'épanouissement de David», et la racine n'aurait près de soi pas

trace de la terre qui l'a nourrie? Il n'en est pas ainsi; David et son

fils sont ensemble. David est le piédestal de la statue du Christ. Il

tient son sceptre dans la main droite, un phylactère dans la gauche.

«De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas, aucune sculpture

ne pouvant, ni ne devant satisfaire l'espérance d'une âme aimante qui

a appris à croire en lui. Mais à cette époque elle dépassa ce qui

avait jamais été atteint jusque-là en tendresse sculptée. Et elle

était connue au loin sous le nom de: le beau Dieu d'Amiens. Elle

n'était d'ailleurs qu'un signe, un symbole de la présence divine et

non une idole, dans notre sens du mot. Et pourtant chacun la concevait

comme l'Esprit vivant, venant l'accueillir à la porte du temple, la

Parole de vie, le Roi de gloire le Seigneur des armées. «Le Seigneur

des «Vertus», _Dominus Virtutum_, c'est la meilleure traduction de

l'idée que donnaient à un disciple instruit du XIIIe siècle les

paroles du XXIVe psaume.»

Nous ne pouvons pas nous arrêter à chacune des statues du porche

occidental. Ruskin vous expliquera le sens des bas-reliefs qui sont

placés au-dessous (deux bas-reliefs quatre-feuilles placés au-dessous

l'un de l'autre sous chacune d'elles), ceux qui sont placés sous chaque

apôtre représentant, le bas-relief supérieur la vertu qu'il a

enseignée ou pratiquée, l'inférieur le vice opposé. Au-dessous des

prophètes les bas-reliefs figurent leurs prophéties[15].

Sous saint Pierre est le Courage avec un léopard sur son écusson;

au-dessous du Courage la Poltronnerie est figurée par un homme qui,

effrayé par un animal laisse tomber son épée, tandis qu'un oiseau

continue de chanter: «Le poltron n'a pas le courage d'une grive.» Sous

saint André est la Patience dont l'écusson porte un bœuf (ne reculant

jamais).

Au-dessous de la Patience, la Colère: une femme poignardant un homme

avec une épée (la Colère, vice essentiellement féminin qui n'a aucun

rapport avec l'indignation). Sous saint Jacques, la Douceur dont

l'écusson porte un agneau, et la Grossièreté: une femme donnant un

coup de pied par-dessus son échanson, «les formes de la plus grande

grossièreté française étant dans les gestes du cancan».

Sous saint Jean, l'Amour, l'Amour divin, non l'amour humain: «Moi en

eux et toi en moi.» Son écusson supporte un arbre avec des branches

greffées dans un tronc abattu. «Dans ces jours-là le Messie sera

abattu, mais pas pour lui-même.» Au-dessous de l'Amour, la Discorde:

un homme et une femme qui se querellent; elle a laissé tomber sa

quenouille. Sous saint Mathieu, l'Obéissance. Sur son écusson, un

chameau: «Aujourd'hui c'est la bête la plus désobéissante et la plus

insupportable, dit Ruskin; mais le sculpteur du Nord connaissait peu son

caractère. Comme elle passe malgré tout sa vie dans les services les

plus pénibles, je pense qu'il l'a choisie comme symbole de

l'obéissance passive qui n'éprouve ni joie ni sympathie comme en

ressent le cheval, et qui, d'autre part, n'est pas capable de faire du

mal comme le bœuf. Il est vrai que sa morsure est assez dangereuse,

mais à Amiens, il est fort probable que cela n'était pas connu, même

des croisés, qui ne montaient que leurs chevaux ou rien.»

Au-dessous de l'Obéissance, la Rébellion, un homme claquant du doigt

devant son évêque («comme Henri VIII devant le Pape et les badauds

anglais et français devant tous les prêtres quels qu'ils soient»).

Sous saint Simon, la Persévérance caresse un lion et tient sa

couronne. «Tiens ferme ce que tu as afin qu'aucun homme ne prenne ta

couronne.» Au-dessous, l'Athéisme laisse ses souliers à la porte de

l'église. «L'infidèle insensé est toujours représenté, aux XIIe et

XIIIe siècles, nu-pieds, le Christ ayant ses pieds enveloppés avec la

préparation de l'Évangile de la Paix. «Combien sont beaux tes pieds

dans tes souliers, ô fille de Prince!»

Au-dessous de saint Paul est la Foi. Au-dessous de la Foi est

l'Idolâtrie adorant un monstre. Au-dessous de saint Jacques l'évêque

est l'Espérance qui tient un étendard avec une croix. Au-dessous de

l'Espérance, le Désespoir, qui se poignarde.

Sous saint Philippe est la Charité qui donne son manteau à

un mendiant nu.

Sous saint Barthélemy, la Chasteté avec le phœnix, et au-dessous

d'elle, la Luxure, figurée par un jeune homme embrassant une femme qui

tient un sceptre et un miroir. Sous saint Thomas, la Sagesse (un

écusson avec une racine mangeable signifiant la tempérance

commencement de la sagesse). Au-dessous d'elle, la Folie: le type usité

dans tous les psautiers primitifs d'un glouton armé d'un gourdin. «Le

fou a dit dans son cœur: «Il n'y a pas de Dieu, il dévore mon peuple

comme un morceau de pain.» (Psaume LIII, cité par M. Male.) Sous saint

Jude, l'Humilité qui porte un écusson avec une colombe, et l'Orgueil

qui tombe de cheval.

«Remarquez, dit Ruskin, que les apôtres sont tous sereins, presque

tous portent un livre, quelques-uns une croix, mais tous le même

message: «Que la paix soit dans cette maison et si le Fils de la Paix

est né», etc...; mais les prophètes tous chercheurs, ou pensifs, ou

tourmentés, ou s'étonnant, ou priant, excepté Daniel. Le plus

tourmenté de tous est Isaïe. Aucune scène de son martyre n'est

représentée, mais le bas-relief qui est au-dessous de lui le montre

apercevant le Seigneur dans son temple et cependant il a le sentiment

qu'il a les lèvres impures. Jérémie aussi porte sa croix, mais plus

sereinement.»

Nous ne pouvons malheureusement pas nous arrêter aux bas-reliefs qui

figurent, au-dessous des prophètes, les versets de leurs principales

prophéties: Ézéchiel assis devant deux roues[16], Daniel tenant un

livre que soutiennent des lions[17], puis assis au festin de Balthazar,

le figuier et la vigne sans feuilles, le soleil et la lune sans lumière

qu'a prophétisés Joël[18], Amos cueillant les feuilles de la vigne

sans fruits pour nourrir ses moutons qui ne trouvent pas d'herbe[19],

Jonas s'échappant des flots, puis assis sous un calebassier, Habakuk

qu'un ange tient par les cheveux visitant Daniel qui caresse un jeune

lion[20], les prophéties de Sophonie: les bêtes de Ninive, le Seigneur

une lanterne dans chaque main, le hérisson et le butor[21], etc.

La Bible d'Amiens · 第 1 / 24 段