Les volontaires royaux de Londres oriental offrirent ce jour-là un
brillant spectacle: formés en lignes, en carrés, en cercles, en
triangles et mille autres figures, avec leurs tambours battants et
leurs drapeaux flottants, ils exécutèrent un nombre immense
d'évolutions compliquées, et le sergent Varden ne fut pas des
derniers à s'y faire remarquer. Après avoir déployé au plus haut
point leur prouesse militaire dans ces scènes guerrières, ils
marchèrent au pas, dans un ordre éblouissant, vers Chelsea Bun-
House, et se régalèrent jusqu'à la nuit dans les tavernes
adjacentes. Puis, au son du tambour, ils reformèrent leurs rangs,
et retournèrent, parmi les vivats des sujets de Sa Majesté, au
lieu d'où ils étaient venus.
Cette marche vers le logis fut quelque peu retardée par la
conduite peu militaire de certains caporaux, gentlemen d'habitudes
tranquilles dans la vie privée, mais excitables au dehors. Ils
cassèrent à coups de baïonnette les vitres de plusieurs fenêtres,
et mirent le commandant en chef dans l'impérieuse nécessité de les
placer sous la garde d'une forte escouade, avec laquelle ils se
battirent par intervalles tout le long du chemin. Voilà pourquoi
notre serrurier n'atteignit pas son domicile avant neuf heures.
Une voiture de louage attendait près de la porte; et, au moment où
il entrait, M. Haredale, passant la tête à la portière, l'appela
par son nom.
«Voilà une vue qui peut guérir les ophtalmies, monsieur, dit le
serrurier en s'avançant vers ce gentleman. Je regrette que vous ne
soyez pas entré, plutôt que d'attendre ici.
-- Il n'y a personne chez vous, à ce qu'il paraît, répondit
M. Haredale; je désire d'ailleurs que nous ayons un entretien
aussi particulier que possible.
-- Hum! marmotta le serrurier en jetant un regard autour de la
maison. Parties avec Simon Tappertit, sans doute pour aller à
cette précieuse succursale!»
M. Haredale l'invita à monter dans la voiture, et, s'il n'était
pas fatigué ou trop pressé de rentrer au logis, à faire une petite
promenade avec lui pour pouvoir causer un peu ensemble. Gabriel y
consentit avec plaisir, et le cocher, montant sur son siège, lança
les chevaux.
«Varden, dit M. Haredale après une pause d'une minute, vous serez
stupéfait en apprenant la mission dont je me suis chargé; elle
vous paraîtra bien étrange.
-- Je ne doute pas qu'elle ne soit raisonnable, monsieur, et fort
sensée, répliqua le serrurier; sans cela, vous ne vous en seriez
pas chargé. Ne faites-vous que de revenir à la ville, monsieur?
-- Il n'y a qu'une demi-heure que je suis à Londres.
-- Vous n'apportez pas de nouvelles de Barnabé ni de sa mère? dit
le serrurier d'un air inquiet. Ah! vous n'avez pas besoin de
secouer la tête, monsieur. C'était une chasse aux oies sauvages.
Je m'en suis bien douté dès l'origine. Vous aviez épuisé tous les
moyens raisonnables de les découvrir lorsqu'ils sont partis. Et,
après un si long temps, il n'y avait guère d'espérance de
recommencer vos recherches avec succès.
-- Mais où sont-ils? répliqua M. Haredale avec impatience Où
peuvent-ils être? Ils ne peuvent pas être sous terre.
-- Dieu le sait, répondit le serrurier. Il y en a plus d'un, que
j'ai connus il y a cinq ans encore, qui sont couchés maintenant
sous le gazon. Et le monde est si grandi. C'est une tentative sans
espoir, monsieur, croyez-moi. Nous devons laisser la découverte de
ce mystère, ainsi que de tous les autres, au temps, au hasard, au
bon plaisir du ciel.
-- Varden, mon excellent garçon, dit M. Haredale, j'ai, dans mon
anxiété présente, une envie démesurée de poursuivre mes
recherches. Ce n'est pas un pur caprice; ce ne sont pas mes
anciens souhaits, mes anciens désirs accidentellement réveillés;
c'est un dessein ardent, solennel. Toutes mes pensées, tous mes
rêves, tendent à le fixer davantage en mon esprit. Je n'ai de
repos ni jour ni nuit; ni paix ni trêve; je suis obsédé.»
Il y avait une si grande altération dans l'accent habituel de sa
voix, et ses manières dénotaient une émotion si forte, que
Gabriel, plein d'étonnement, ne put que rester assis, à le
regarder dans l'ombre, pour chercher à deviner l'expression de sa
figure.
«Ne me demandez pas d'explication, continua M. Haredale. Si je
vous en donnais, vous me croiriez victime de quelque hallucination
hideuse. Il suffit que la chose soit telle qu'elle est, et que je
ne puisse pas, non, je ne le peux pas, reposer tranquillement dans
mon lit, sans faire des choses qui vous paraîtront
incompréhensibles.
-- Depuis quand, monsieur, dit le serrurier après une pause, avez-
vous éprouvé cette pénible sensation?»
M. Haredale hésita quelques instants, puis il répliqua: «Depuis la
nuit de l'orage. Bref, depuis le dix-neuf mars dernier.»
Comme s'il eût craint que Varden n'exprimât de la surprise, ou
qu'il ne voulût discuter avec lui, il se hâta de poursuivre:
«Vous pensez, je le sais, que je suis en proie à quelque illusion.
Peut-être le suis-je. Mais elle n'a rien de morbide en tous cas;
c'est un acte de mon esprit dans son état le plus sain, et
raisonnant sur des faits très réels. Vous vous rappelez que
Mme Rudge a laissé son mobilier dans la maison qu'elle occupait.
Depuis son départ, cette maison a été fermée par mes ordres, sauf
une fois ou deux la semaine qu'une vieille voisine y fait sa
visite pour faire la chasse aux rats. C'est là que je vais en ce
moment.
-- Dans quel but? demanda le serrurier.
-- Pour y passer la nuit, répliqua-t-il, et pas seulement cette
nuit, mais bien d'autres. C'est un secret que je vous confie en
cas d'événement inattendu. Vous ne viendrez me trouver que s'il y
avait nécessité pressante; depuis la brune jusqu'au grand jour, je
serai là. Emma, votre fille et les autres, me supposent hors de
Londres, comme je l'étais encore il n'y a pas plus d'une heure. Ne
les détrompez pas. Voilà la mission à laquelle je me suis dévoué.
Je sais que je peux me fier à vous, et je compte que vous ne me
questionnerez pas davantage, quant à présent!»
Puis M. Haredale, comme pour changer de sujet, ramena le serrurier
confondu à la soirée du voleur de grand chemin qu'il avait
rencontré au Maypole, au vol commis sur M. Édouard Chester, à la
nouvelle apparition de cet homme chez Mme Rudge, et à toutes les
circonstances étranges qui avaient encore eu lieu après. Il lui
fit négligemment des questions sur la taille de cet homme, sur sa
figure, sur toute sa personne; il lui demanda s'il ressemblait à
quelqu'un qu'il eût jamais vu... à Hugh, par exemple, ou à quelque
autre de sa connaissance... et il lui fit beaucoup d'autres
questions de ce genre, que le serrurier considéra comme des sujets
imaginés pour distraire son attention et donner le change à son
étonnement. Aussi y répondit-il un peu en l'air.
Enfin ils arrivèrent au coin de la rue où était la maison.
M. Haredale descendit et renvoya la voiture. «Si vous voulez voir
comme je suis bien logé, dit-il en se retournant vers le serrurier
avec un sombre sourire, vous le pouvez.»
Gabriel, pour qui toutes les merveilles passées n'étaient rien en
comparaison de celle-ci, le suivit en silence le long de l'étroit
trottoir. Ils atteignirent la porte; M. Haredale l'ouvrit
doucement avec une clef qu'il avait sur lui, et la referma lorsque
Varden fut entré. Ils se trouvèrent dans l'obscurité la plus
complète.
Ils parvinrent à tâtons dans la pièce du rez-de-chaussée.
Là, M. Haredale battit le briquet et alluma une bougie de poche
qu'il avait apportée à cette intention. Ce fut alors qu'à la
lumière qui l'éclairait en plein, le serrurier vit pour la
première fois combien il était hagard, pâle et changé; combien il
était exténué, amaigri; combien tout son extérieur répondait
parfaitement à tout ce qu'il avait dit de si étrange durant leur
course. C'était un mouvement assez naturel chez Gabriel, après
tout ce qu'il avait entendu, que d'observer curieusement
l'expression de ses yeux. Elle était pleine de calme et de bon
sens... au point, en vérité, que, se sentant honteux de ses
soupçons passagers, il baissa ses propres yeux lorsque M. Haredale
regarda vers lui, de crainte qu'ils ne trahissent sa pensée.
«Voulez-vous parcourir la maison? dit M. Haredale en jetant un
coup d'oeil sur la fenêtre, dont les volets peu solides étaient
fermés et assujettis. Parlez bas.»
Il eût été difficile de parler autrement, tant ce lieu inspirait
de terreur. Gabriel chuchota: «Oui,» et suivit en haut
M. Haredale.
Chaque chose était précisément comme ils l'avaient vue la dernière
fois; il y régnait une odeur de renfermé provenant de ce que l'air
frais n'y pénétrait jamais, et une obscurité pesante, comme si un
long emprisonnement eût rendu le silence lui-même plus lugubre
encore. Les grossières tentures des lits et des fenêtres avaient
commencé à tomber de vétusté; la poussière gisait épaisse sur
leurs plis en lambeaux; l'humidité s'était fait un passage à
travers le plafond, les murs et le plancher. Le parquet craquait
sous leurs pieds, comme s'il se révoltait contre les pas
inaccoutumés de quelques intrus; d'agiles araignées, paralysées
par l'éclat de la bougie, suspendaient le mouvement de leurs cent
pattes sur la muraille, ou se laissaient choir à terre comme des
choses inanimées; le ver rongeur, dans les poutres, faisait
retentir son tic-tac funèbre, et l'on entendait derrière la
boiserie le remue-ménage des rats et des souris qui décampaient.
En considérant cet ameublement délabré, ils s'étonnèrent tous deux
de la vivacité d'images avec laquelle il leur représenta ceux à
qui il avait appartenu et qui s'en servaient autrefois pour leurs
usages familiers. Grip semblait être encore perché sur la chaise à
dossier élevé: Barnabé s'accroupit encore dans son ancien coin
favori, près du feu; la mère reprendre sa place habituelle pour le
surveiller comme jadis. Même lorsqu'ils pouvaient séparer dans
leur esprit ces objets visibles des fantômes disparus, ces
fantômes se dérobaient seulement à leur vue, mais ils restaient
près d'eux encore: car ils semblaient les guetter du fond des
cabinets ou de derrière les portes, prêts à sortir de là soudain
pour les interpeller de leurs voix bien connues.
Ils descendirent l'escalier et revinrent dans la pièce qu'ils
avaient quittée quelques instants avant. M. Haredale déboucla son
épée et la mit sur la table avec une paire de pistolets de poche;
puis il dit au serrurier qu'il allait l'éclairer jusqu'à la porte.
«Savez-vous que vous avez pris là un poste qui n'est pas gai du
tout, monsieur? dit Gabriel, qui s'en allait à contrecoeur. Est-ce
que vous ne voulez personne pour partager votre veille?»
Il secoua la tête et manifesta si positivement son désir d'être
seul, que Gabriel ne put insister. Un moment après le serrurier
était dans la rue, d'où il vit la lumière voyager une seconde fois
en haut; elle ne tarda pas à revenir dans la chambre basse et à y
briller à travers les fentes des volets.
Si jamais homme fut cruellement embarrassé et inquiet, ce fut le
serrurier ce soir-là. Même lorsqu'il se vit confortablement assis
au coin de son propre foyer, ayant devant lui Mme Varden en bonnet
de nuit et en camisole, et à côté de lui Dolly (dans le déshabillé
le plus assassin) frisant ses cheveux et souriant comme si elle
n'eût jamais pleuré de sa vie et qu'elle ne dût pleurer jamais...
même alors avec Tobie à son coude et sa pipe à sa bouche, et Miggs
(mais ça, ça ne compte pas) s'endormant par derrière, il ne put
écarter sa profonde surprise et sa vive inquiétude. Il en fut de
même dans ses rêves... il y voyait encore M. Haredale, hagard,
rongé par les soucis, écoutant dans la maison déserte le moindre
bruit, le moindre mouvement, à la lueur de la bougie qui brillait
à travers les fentes, jusqu'à ce que le jour vînt la faire pâlir
et mettre un terme à sa veille solitaire.