CHAPITRE VIII.

Lorsqu'il fut hors de la maison du serrurier, Sim Tappertit mit de

côté ses manières circonspectes, et, prenant en leur place des

airs de tapageur, de fanfaron, de batteur d'estrade, qui

n'hésiterait pas à tuer un homme et à le manger tout cru au

besoin, il chemina de son mieux le long des rues obscures.

Faisant de temps à autre une demi-pause pour taper sur sa poche,

afin de s'assurer qu'il avait bien son passe-partout, il marcha en

toute hâte vers Barbican[10], et, tournant dans l'une des plus

étroites des étroites rues qui divergeaient de ce point central,

il ralentit son pas et il essuya son front en sueur, comme s'il

était près d'atteindre le terme de sa course.

Le lieu n'était pas d'un très bon choix pour une promenade

nocturne, car il jouissait véritablement d'une renommée plus

qu'équivoque et n'avait pas une apparence des plus engageantes. De

la rue principale, ou plutôt de la ruelle où il était entré, une

allée basse conduisait dans une cour borgne, profondément noire,

non pavée, et exhalant des odeurs stagnantes. Ce fut sur ce

terrain de mauvaise mine que l'apprenti fugitif du serrurier

chercha sa route à tâtons, et que, s'arrêtant devant une maison

dont la façade, sale et pourrie, portait le grossier simulacre

d'une bouteille suspendue pour enseigne comme quelque malfaiteur à

la potence, il frappa trois fois de son pied une grille en fer.

Après avoir attendu en vain quelque réponse à son signal,

M. Tappertit s'impatienta, et frappa la grille trois fois encore;

puis un nouveau délai, mais cette fois il ne fut pas de longue

durée: le sol parut s'ouvrir à ses pieds, et une tête raboteuse

apparut.

«Est-ce le capitaine? dit une voix aussi raboteuse que la tête.

-- Oui, répondit M. Tappertit avec hauteur, en même temps qu'il

descendait. Qui donc pourrait-ce être?

-- Il est si tard que nous ne comptions plus sur vous, répliqua la

voix, pendant que l'orateur s'arrêtait pour fermer la grille et

l'attacher. Vous venez tard, monsieur.

-- Marchez, dit M. Tappertit avec une sombre majesté, et pas

d'observations avant que je vous y autorise. En avant, marche!»

Ce dernier mot de commandement était peut-être quelque peu

théâtral et superflu, d'autant plus qu'on descendait par un

escalier très étroit, roide et glissant, et que la moindre

précipitation, le moindre écart de la trace battue, devait aboutir

à un tonneau d'eau tout béant. Mais M. Tappertit, qui, à l'exemple

d'autres grands commandants, aimait les grands effets et le

déploiement de la dignité personnelle, cria derechef: «En avant,

marche!» de la voix la plus rauque qu'il put trouver dans ses

poumons; puis il descendit le premier, les bras croisés et les

sourcils froncés, jusqu'au bas des degrés de la cave, où il y

avait une petite chaudière en cuivre fixée dans un coin, une

chaise ou deux, un banc et une table, un feu qui ne brillait pas

beaucoup, et un lit à roulettes, couvert d'une espèce de bure

rapiécée et déguenillée.

«Salut, noble capitaine!» cria un maigre personnage en se levant,

comme s'il se réveillait.

Le capitaine fit un signe de tête; puis, ôtant son pardessus, il

se tint debout, en composant son attitude, et, dans tout l'éclat

de sa dignité, il lança son oeillade à son acolyte.

«Quelles nouvelles ce soir? demanda-t-il en le regardant jusqu'au

fin fond de l'âme.

-- Rien de particulier, répondit l'autre en s'étendant (et il

était si long déjà, que c'était chose tout à fait alarmante que de

le voir s'étendre ainsi). Pourquoi donc venez-vous si tard?

-- Peu vous importe, fut la seule réponse que daigna faire le

capitaine.

-- La salle est-elle préparée?

-- Elle l'est, répliqua son acolyte.

-- Le camarade... est-il ici?

-- Oui, et les autres en petit nombre. Vous les entendez?

-- Ils jouent aux quilles! dit le capitaine avec humeur. Des têtes

légères! des hommes de plaisir!»

On ne pouvait avoir de doute sur l'amusement spécial auquel se

livraient ces esprits inférieurs: car, même dans l'atmosphère

renfermée et étouffée de la cave, le bruit retentissait comme un

tonnerre lointain. Certes, à première vue, le choix d'un pareil

lieu pour un pareil délassement pouvait paraître singulier, si les

autres caves ressemblaient à celles où avait eu lieu ce colloque;

car le sol était de la terre cuite, le mur et la voûte de simple

brique, tapissée de limaçons et de limaces. L'air était écoeurant,

corrompu et malsain. On aurait cru, d'après un fumet prononcé qui

dominait entre les diverses odeurs de l'endroit qu'on s'en était

servi, à une époque peu reculée, comme d'un magasin à fromages:

circonstance explicative de l'humidité graisseuse répandue de

toute part en même temps qu'elle faisait naître dans l'esprit

l'agréable idée des rats, amateurs de fromages. La localité, en

outre, était naturellement humide, et l'on voyait de petits

champignons surgir de chaque coin vermoulu.

Le propriétaire de cette charmante retraite, auquel appartenait

également la tête raboteuse mentionnée ci-dessus, car il portait

une vieille perruque à noeud aussi nue et aussi sale qu'un balai

usé, les avait rejoints, pendant ce temps-là, et il se tenait un

peu à l'écart, se frottant les mains, remuant son menton hérissé

de soies de porc toutes blanches, et souriant en silence. Ses yeux

étaient fermés; mais eussent-ils été ouverts, on aurait facilement

pu dire, d'après l'attentive expression de sa figure tournée vers

eux, figure pâle et dépourvue de santé, comme on devait s'y

attendre chez un homme voué à cette existence souterraine, comme

aussi d'après un certain tremblement inquiet de ses paupières

retroussées qu'il était aveugle.

«Stagg lui-même s'est endormi, dit le long camarade en indiquant

d'un signe de tête ce personnage.

-- Solidement, capitaine, solidement! cria l'aveugle. Que veut

boire mon noble capitaine? Eau-de-vie, rhum, scubac? Est-ce de la

poudre trempée ou de l'huile brûlante? Nommez quelque chose, coeur

de chêne, et nous vous le procurerons, quand ce serait du vin des

caves de l'évêque, ou de l'or fondu de la monnaie du roi Georges.

-- Eh bien! dit M. Tappertit d'une façon hautaine, quelque chose,

et que ce soit vite servi, et pendant que vous y êtes, vous pouvez

m'apporter ça, si vous le voulez, des caves du diable.

-- Bravement parlé, noble capitaine! répliqua l'aveugle c'est

parlé comme la gloire des apprentis. Ha! ha! des caves du diable!

Fameuse plaisanterie! Le capitaine aime à rire. Ha, ha, ha!

-- Je n'ai qu'un mot à vous dire mon beau garçon, dit M. Tappertit

en lançant une oeillade à l'hôte, pendant que ce dernier se

dirigea vers un placard d'où il tira une bouteille et un verre,

aussi négligemment que s'il avait eu la pleine jouissance de sa

vue: c'est que, si vous faites ce vacarme, vous apprendrez que le

capitaine n'aime pas toujours à rire. Vous m'entendez?

-- Il a les yeux sur moi! cria Stagg, s'arrêtant tout court au

moment où il revenait, et affectant de couvrir sa figure avec la

bouteille. Je les sens, quoique je ne puisse pas les voir. Ôtez-

les, noble capitaine; détournez-les, car ils me percent jusqu'à

l'âme, comme des vrilles.»

M. Tappertit sourit affreusement à son camarade; et, dirigeant sur

lui un autre regard en coulisse, une espèce de vis oculaire, sous

l'influence de laquelle l'aveugle feignit d'éprouver une grande

angoisse, une vraie torture, il lui commanda, d'un ton radouci,

d'approcher et de se taire.

«Je vous obéis, capitaine, cria Stagg, en s'approchant et en

versant à son chef une rasade, sans répandre une goutte, par la

raison qu'il tint son petit doigt au bord du verre, et qu'il

s'arrêta dès que la liqueur l'eut touché; buvez, noble commandant.

Mort à tous les maîtres, vivent tous les apprentis, et amour à

toutes les belles demoiselles! Buvez, brave général, et réchauffez

votre coeur intrépide!»

Tappertit daigna prendre le verre de la main de l'aveugle. Stagg

alors mit un genou en terre, et frotta doucement les mollets de

son chef, avec un air d'humble admiration.

«Que n'ai-je des yeux! cria-t-il, pour voir les proportions

symétriques de mon capitaine! Que n'ai-je des yeux pour contempler

ces deux jumeaux, fatals à la paix des ménages!

-- Laissez-moi! dit M. Tappertit en abaissant son regard sur ses

membres favoris. Voulez-vous me laisser, Stagg!

-- Quand je touche les miens après, cria l'hôte les tapant d'un

air de reproche, ils me sont odieux. Comparativement parlant, ils

n'ont pas plus de forme que des jambes de bois, à côté des jambes

moulées de mon noble capitaine.

-- Les vôtres! s'écria M. Tappertit, oh! je le crois bien.

N'allez-vous pas comparer ces vieux cure-dents-là avec mes propres

membres? c'est presque un manque de respect. Allons, prenez ce

verre. Benjamin ouvrez la marche. À l'ouvrage!

En disant ces mots il recroisa ses bras, et, fronçant les sourcils

avec une sombre majesté, il suivit son compagnon à travers une

petite porte vers l'extrémité supérieure de la cave, et disparut,

laissant Stagg à ses méditations personnelles.

La cave dans laquelle ils entrèrent, jonchée de sciure de bois et

faiblement éclairée, séparait la première de celle où s'amusaient

les joueurs de quilles, comme l'indiquait le bruit croissant et la

clameur des langues. Ce bruit cessa soudain, toutefois, et fut

remplacé par un profond silence, au signal du long camarade. Alors

ce jeune monsieur, allant vers une petite armoire, en rapporta un

fémur, qui, dans les siècles passés, avait dû faire partie

intégrante de quelque individu au moins aussi long que lui, et il

déposa cet os dans les mains de M. Tappertit. Celui-ci, le

recevant comme un sceptre ou un bâton de maréchal, prit une mine

farouche en relevant sur le haut de sa tête son chapeau à trois

cornes, et monta sur une grande table, où un fauteuil d'apparat,

joyeusement orné d'une couple de crânes, était tout prêt à le

recevoir.

Il ne faisait que de s'installer, quand parut un autre jeune

monsieur, portant entre ses bras un gros livre fermé avec une

agrafe. Ce personnage adressa au président une profonde révérence,

remit le livre au long camarade, s'approcha de la table, tourna le

dos, et, se pliant en deux, se tint là dans la posture d'Atlas.

Alors, le long camarade monta aussi sur la table; et s'asseyant

dans un fauteuil moins haut que celui de M. Tappertit, avec

beaucoup de solennité et de cérémonie, plaça le gros livre sur les

épaules de leur compagnon muet, aussi tranquillement que si c'eût

été un pupitre de bois, et se prépara à y faire des inscriptions

avec une plume de taille analogue.

Lorsque le long camarade eut fini ces préparatifs, il regarda

M. Tappertit; et M. Tappertit, faisant le moulinet avec l'os en

question, frappa neuf fois sur l'un des crânes. Au neuvième coup,

un troisième jeune monsieur entra par la porte menant au quartier

des quilles, et, après un profond salut, il attendit les ordres du

chef.

«Apprenti! dit le puissant capitaine, qui attend là-bas?»

L'apprenti répondit qu'un étranger attendait pour solliciter son

admission dans la société secrète des Chevaliers Apprentis, et une

libre participation à leurs droits, privilèges et immunités. Là-

dessus M. Tappertit fit de nouveau le moulinet avec le tibia de la

présidence, et donnant au second crâne un coup prodigieux sur le

nez, il s'écria: «Qu'on l'introduise!» À ces terribles paroles

l'apprenti salua encore, et se retira comme il était entré.

Bientôt apparurent à la même porte deux autres apprentis, ayant

entre eux un troisième, dont les yeux étaient bandés. Il avait une

perruque à bourse, un habit à larges pans, avec une garniture de

galon terni; il était en outre ceint d'une épée, conformément aux

statuts de l'ordre qui réglaient l'introduction des

récipiendaires, et qui leur enjoignaient de revêtir ce costume de

cour et de le garder constamment dans de la lavande, pour s'en

servir au besoin. L'un des parrains du récipiendaire tenait

pointée à son oreille une espingole rouillée, et l'autre un très

vieux sabre, avec lequel, tout en s'avançant, il découpait en

l'air d'imaginaires ennemis, d'une façon sanguinaire et

anatomique.

Comme ce groupe silencieux approchait, M. Tappertit enfonça son

chapeau sur sa tête. Le récipiendaire mit alors sa main sur sa

poitrine et s'inclina devant lui. Quand il se fut suffisamment

humilié, le capitaine ordonna de lui ôter le bandeau et lui fit

subir l'épreuve de l'oeillade.

«Ha! dit le capitaine, d'un air pensif, à la suite de l'épreuve,

continuez.» Le long camarade lut tout haut ce qui suit: «Marc

Gilbert. Age, dix-neuf ans. Engagé avec Thomas Curzon, bonnetier,

à la Toison d'Or, Aldgate. Aime la fille de Curzon. Ne peut pas

dire si la fille de Curzon l'aime. Serait disposé à le croire.

Curzon lui a tiré les oreilles le mardi de la semaine dernière.»

-- Comment donc? cria le capitaine, qui tressaillit.

-- Pour avoir regardé sa fille, sauf votre respect, dit le

récipiendaire.

-- Écrivez: «Curzon dénoncé,» dit le capitaine. Mettez une croix

noire devant le nom de Curzon.

-- Sauf votre respect, dit le récipiendaire, ce n'est pas ce qu'il

y a de pire. Il appelle son apprenti chien de paresseux, et lui

supprime sa bière s'il ne travaille pas à son idée. En outre il

lui donne à manger du fromage de Hollande, pendant qu'il mange

lui-même du chester, monsieur; et ne le laisse sortir le dimanche

qu'une fois par mois.

-- Ceci, dit gravement M. Tappertit, est un flagrant délit. Mettez

deux croix noires au nom de Curzon.

-- Si la société, dit le récipiendaire, qui était un gros lourdaud

de mauvaise mine, avec la taille tournée et des yeux renfoncés

très voisins l'un de l'autre, si la société voulait réduire sa

maison en cendres, car il n'est pas assuré, ou lui donner une

raclée le soir quand il revient de son club, ou m'aider à enlever

sa fille et à l'épouser dans l'église de Fleet, bon gré mal

gré...»

M. Tappertit agita son terrible bâton de commandement comme pour

l'avertir de ne pas interrompre, et il ordonna de mettre trois

croix noires au nom de Curzon.

«Ce qui signifie, dit-il en manière de gracieuse explication,

vengeance complète et terrible. Apprenti, aimez-vous la

Constitution?

À cela le récipiendaire, se conformant aux instructions des

parrains qui l'assistaient, répliqua: «Oui!

-- L'Église, l'État, et toute chose établie, excepté les maîtres?

dit le capitaine.

-- Oui!» dit encore le récipiendiaire.

Après quoi, il écouta d'un air docile le capitaine, qui, dans un

discours préparé pour des circonstances semblables, lui narra

comme quoi, sous cette même constitution (qui était gardée dans un

coffre-fort quelque part, mais il ne pouvait dire où), les

Apprentis avaient, aux temps passés, eu de droit des vacances

fréquentes, qu'ils avaient cassé la tête aux gens par centaines,

bravé leurs maîtres, oui-da, et même consommé quelques glorieux

meurtres dans les rues, privilèges qu'on leur avait successivement

arrachés en restreignant leurs nobles aspirations; comme quoi les

gênes dégradantes qu'on leur avait imposées étaient

incontestablement imputables à l'esprit novateur de l'époque, et

comme quoi ils s'étaient associés en conséquence pour résister à

tout changement autre que ceux qui restaureraient les bonnes

vieilles coutumes anglaises sous lesquelles ils voulaient vivre ou

mourir. Après avoir mis en lumière ce qu'il y a de sagesse à

savoir marcher à reculons, témoins l'écrevisse et cet ingénieux

poisson, le crabe, témoin aussi la pratique constante de l'âne et

du mulet, il décrivit leurs buts principaux, qui étaient, en deux

mots, vengeance contre leurs tyrans de maîtres (dont la cruelle et

insupportable oppression ne pouvait pas laisser à un apprenti

l'ombre d'un doute) et restauration de leurs anciens droits, y

compris les vacances; ils n'étaient pas présentement tout à fait

mûrs pour cette double mission, la société n'ayant en tout et pour

tout qu'une force brute de vingt hommes, mais ils s'engageaient à

atteindre leur but par le fer et le feu quand besoin serait. Puis

il fit connaître le serment que prêtait chaque membre du petit

reste d'un noble corps, serment d'un genre terrible et saisissant,

qui l'obligeait, sur l'ordre de ses chefs, à résister et faire

obstacle au lord-maire, porte-glaive et chapelain; à mépriser

l'autorité des shériffs; à regarder le tribunal des aldermen comme

zéro; mais, sous aucun prétexte, dans le cas où le progrès des

temps amènerait une insurrection générale des Apprentis, on ne

devait endommager ni défigurer en rien Temple-Bar[11], le palladium

de la constitution, dont on ne devait approcher qu'avec respect.

Ayant traité ces différents points avec une éloquence véhémente,

et informé en outre le récipiendaire que la société avait pris

naissance dans son fécond cerveau, stimulé par un sentiment de

haine contre l'injustice et l'outrage, sentiment toujours

croissant dans son âme, M. Tappertit lui demanda s'il se croyait

le coeur assez ferme pour prêter le formidable serment requis par

les statuts, ou s'il préférait se retirer pendant que la retraite

était encore possible.

Le récipiendaire répondit à cela qu'il prêterait le serment, dût-

il en étouffer. La prestation du serment eut donc lieu. Elle

offrit maintes circonstances très propres à impressionner l'esprit

le plus héroïque. L'illumination des deux crânes au moyen d'un

bout de chandelle à l'intérieur de chacun d'eux, et force

moulinets exécutés avec l'os vengeur, en furent les traits les

plus remarquables, pour ne pas mentionner divers exercices sérieux

avec l'espingole et le sabre, et quelques lugubres gémissements

que firent entendre hors de la salle des apprentis invisibles.

Toutes ces sombres et effroyables cérémonies ayant eu leur

accomplissement, la table fut mise de côté, ainsi que le fauteuil

d'apparat, le sceptre fut mis sous clef dans son armoire

ordinaire, les portes de communication entre les trois caves

furent toutes grandes ouvertes, et les Chevaliers Apprentis se

livrèrent au plaisir.

Mais M. Tappertit, qui avait une âme au-dessus de ce vil troupeau,

le vulgaire, et qui, à cause de sa grandeur, ne pouvait

condescendre à se donner du plaisir que de temps en temps, se jeta

sur un banc, de l'air d'un homme accablé sous le poids de sa

dignité. Il regarda les cartes et les dés d'un oeil aussi

indifférent que les quilles; il ne pensait qu'à la fille du

serrurier, et aux jours de turpitude et de décadence où il avait

le malheur de vivre.

«Mon noble capitaine ne joue pas, ne chante pas, ne danse pas, dit

l'hôte en s'asseyant auprès de lui. Buvez alors, brave général!»

M. Tappertit vida jusqu'à la lie le calice qui lui était présenté;

puis il plongea ses mains dans ses poches, et avec un visage

nuageux il se promena au travers des quilles, tandis que ses

acolytes (telle est l'influence d'un génie supérieur) retenaient

l'ardente boule, témoignant pour ses petits tibias le respect le

plus profond.

«Si j'étais né corsaire ou pirate, brigand, gentilhomme de

grand'route ou patriote, car tout cela se ressemble, pensa

M. Tappertit en rêvant au milieu des quilles, à la bonne heure!

Mais traîner une ignoble existence et rester inconnu à l'humanité

en général!... Patience. Je saurai devenir fameux. Une voix, là

dedans, ne cesse de me chuchoter ma future grandeur. J'éclaterai

un de ces jours, et alors qui pourra me retenir? À cette idée, je

sens mon âme monter dans ma tête. Buvons! versez encore! Le

nouveau membre poursuivit M. Tappertit, non pas précisément d'une

voix de tonnerre, car son organe, à dire vrai, était un peu fêlé

et perçant, mais d'une voix très propre à faire impression

néanmoins; où est-il?

-- Ici, noble capitaine! cria Stagg. Il y a là près de moi

quelqu'un que je sens être un étranger.

-- Avez-vous, dit M. Tappertit en laissant tomber son regard sur

la personne indiquée, et c'était effectivement le nouveau

chevalier qui avait à présent repris son costume de ville; avez-

vous l'empreinte en cire de la clef de la porte qui mène de chez

vous à la porte de la rue?»

Le long camarade prévint la réponse en produisant cette empreinte,

qu'il enleva d'une planche où elle avait été déposée.

-- Bon!» dit M. Tappertit, l'examinant avec attention, tandis

qu'un silence absolu régnait autour de lui (car il avait fabriqué

des clefs secrètes pour toute la société, et il devait peut-être

quelque chose de son influence à ce petit service trivial: les

hommes de génie ne sont pas eux-mêmes à l'abri de ces

considérations mesquines). Venez ici, l'ami. Ça sera bientôt

fait.»

En parlant de la sorte, d'un signe il prit à part le nouveau

chevalier, et, mettant le modèle dans sa poche, il l'invita à se

promener avec lui.

«Ainsi donc, dit-il, après quelques tours en long et en large,

vous... vous aimez la fille de votre maître?

-- Je l'aime, dit l'apprenti. En tout bien tout honneur. Pas de

bêtises, vous savez.

-- Avez-vous, répliqua M. Tappertit en le saisissant par le

poignet, et lui lançant un regard qui aurait exprimé la plus

mortelle malveillance, si un hoquet accidentel n'était venu jeter

un peu de trouble dans ce regard; avez-vous un rival?

-- Non, pas que je sache, répliqua l'apprenti.

-- Si vous en aviez un maintenant, dit M. Tappertit, que feriez-

vous? hein!»

L'apprenti lança un regard farouche et serra ses poings.

«C'est assez, dit vivement M. Tappertit. Nous nous comprenons; on

nous observe; merci.»

En disant cela il lui fit signe de s'éloigner; puis appelant le

long camarade et le prenant à part, après avoir fait seul quelques

tours précipités, il lui ordonna d'écrire immédiatement, et

d'afficher sur la muraille un avis proscrivant un certain Joseph

Willet (connu en général sous le nom de Joe) de Chigwell; faisant

défense aux Chevaliers Apprentis de lui prêter secours et

assistance, d'entretenir des rapports avec lui; et leur

enjoignant, sous peine d'excommunication, de molester ledit

Joseph, de le maltraiter, de lui faire du tort, de l'ennuyer, de

lui chercher querelle, n'importe quand, et n'importe où les uns ou

les autres pourraient faire sa rencontre.

Cette mesure énergique ayant soulagé son esprit, il voulut bien

s'approcher de la table joyeuse, et, s'échauffant peu à peu, il

daigna enfin présider, et même charmer la compagnie avec une

chanson. Ensuite il s'éleva à un tel degré de complaisance, qu'il

consentit à régaler ses subalternes d'une danse de cornemuse. Il

l'exécuta immédiatement aux sons d'un violon dont joua un virtuose

de la société; et il l'exécuta d'une manière si brillante et avec

une agilité si merveilleuse, que les spectateurs ne pouvaient pas

trouver assez d'enthousiasme pour manifester leur admiration.

Quant à l'hôte, il protesta, les larmes dans les yeux, qu'il

n'avait jamais senti le regret d'être aveugle comme à présent.

Mais l'hôte, après s'être retiré, probablement pour pleurer en

secret sur sa cécité, revint bientôt annoncer qu'il ne restait

guère plus d'une heure avant que le jour parût, et que tous les

coqs de Barbican avaient déjà commencé à chanter comme des perdus.

À cette nouvelle, les Chevaliers Apprentis se levèrent en toute

hâte, et, se rangeant sur une seule ligne, défilèrent l'un après

l'autre, et se dispersèrent du pas le plus accéléré vers leurs

domiciles respectifs, laissant leur commandant passer le dernier

par la grille.

«Bonne nuit, noble capitaine! chuchota l'aveugle pendant qu'il

tenait la porte ouverte pour le laisser passer. Adieu, brave

général. Allez faire dodo, illustre commandant. Bonne chance,

imbécile, vaniteux, fanfaron, tête vide, jambes de canard.»

Après avoir prononcé ces derniers mots d'adieu, avec un sang-froid

malhonnête, tandis qu'il écoutait s'éloigner le bruit des pas du

capitaine, et qu'il refermait la grille sur lui-même, il descendit

les marches, et allumant du feu sous le petit chaudron, il se

prépara, sans aucune aide, à son occupation du jour. Elle

consistait à vendre au détail, à l'entrée de la cour d'au-dessus,

des portions de soupe et de bouillon un penny, et des pouddings

savoureux faits avec des rogatons, tels que ceux qu'on pouvait

acheter en bloc au plus vil prix, dans la soirée, à Fleet-Market.

Naturellement, pour le débit de sa marchandise, il comptait

principalement sur ses connaissances personnelles: car la cour

était une impasse qui ne recevait pas une grande variété de

clients, et il ne semblait pas que beaucoup de monde choisît cet

endroit de préférence pour venir y prendre l'air, ni pour y faire

par agrément, un tour de promenade.

Barnabé Rudge, Tome I · 第 14 / 53 题