Lorsqu'il fut hors de la maison du serrurier, Sim Tappertit mit de
côté ses manières circonspectes, et, prenant en leur place des
airs de tapageur, de fanfaron, de batteur d'estrade, qui
n'hésiterait pas à tuer un homme et à le manger tout cru au
besoin, il chemina de son mieux le long des rues obscures.
Faisant de temps à autre une demi-pause pour taper sur sa poche,
afin de s'assurer qu'il avait bien son passe-partout, il marcha en
toute hâte vers Barbican[10], et, tournant dans l'une des plus
étroites des étroites rues qui divergeaient de ce point central,
il ralentit son pas et il essuya son front en sueur, comme s'il
était près d'atteindre le terme de sa course.
Le lieu n'était pas d'un très bon choix pour une promenade
nocturne, car il jouissait véritablement d'une renommée plus
qu'équivoque et n'avait pas une apparence des plus engageantes. De
la rue principale, ou plutôt de la ruelle où il était entré, une
allée basse conduisait dans une cour borgne, profondément noire,
non pavée, et exhalant des odeurs stagnantes. Ce fut sur ce
terrain de mauvaise mine que l'apprenti fugitif du serrurier
chercha sa route à tâtons, et que, s'arrêtant devant une maison
dont la façade, sale et pourrie, portait le grossier simulacre
d'une bouteille suspendue pour enseigne comme quelque malfaiteur à
la potence, il frappa trois fois de son pied une grille en fer.
Après avoir attendu en vain quelque réponse à son signal,
M. Tappertit s'impatienta, et frappa la grille trois fois encore;
puis un nouveau délai, mais cette fois il ne fut pas de longue
durée: le sol parut s'ouvrir à ses pieds, et une tête raboteuse
apparut.
«Est-ce le capitaine? dit une voix aussi raboteuse que la tête.
-- Oui, répondit M. Tappertit avec hauteur, en même temps qu'il
descendait. Qui donc pourrait-ce être?
-- Il est si tard que nous ne comptions plus sur vous, répliqua la
voix, pendant que l'orateur s'arrêtait pour fermer la grille et
l'attacher. Vous venez tard, monsieur.
-- Marchez, dit M. Tappertit avec une sombre majesté, et pas
d'observations avant que je vous y autorise. En avant, marche!»
Ce dernier mot de commandement était peut-être quelque peu
théâtral et superflu, d'autant plus qu'on descendait par un
escalier très étroit, roide et glissant, et que la moindre
précipitation, le moindre écart de la trace battue, devait aboutir
à un tonneau d'eau tout béant. Mais M. Tappertit, qui, à l'exemple
d'autres grands commandants, aimait les grands effets et le
déploiement de la dignité personnelle, cria derechef: «En avant,
marche!» de la voix la plus rauque qu'il put trouver dans ses
poumons; puis il descendit le premier, les bras croisés et les
sourcils froncés, jusqu'au bas des degrés de la cave, où il y
avait une petite chaudière en cuivre fixée dans un coin, une
chaise ou deux, un banc et une table, un feu qui ne brillait pas
beaucoup, et un lit à roulettes, couvert d'une espèce de bure
rapiécée et déguenillée.
«Salut, noble capitaine!» cria un maigre personnage en se levant,
comme s'il se réveillait.
Le capitaine fit un signe de tête; puis, ôtant son pardessus, il
se tint debout, en composant son attitude, et, dans tout l'éclat
de sa dignité, il lança son oeillade à son acolyte.
«Quelles nouvelles ce soir? demanda-t-il en le regardant jusqu'au
fin fond de l'âme.
-- Rien de particulier, répondit l'autre en s'étendant (et il
était si long déjà, que c'était chose tout à fait alarmante que de
le voir s'étendre ainsi). Pourquoi donc venez-vous si tard?
-- Peu vous importe, fut la seule réponse que daigna faire le
capitaine.
-- La salle est-elle préparée?
-- Elle l'est, répliqua son acolyte.
-- Le camarade... est-il ici?
-- Oui, et les autres en petit nombre. Vous les entendez?
-- Ils jouent aux quilles! dit le capitaine avec humeur. Des têtes
légères! des hommes de plaisir!»
On ne pouvait avoir de doute sur l'amusement spécial auquel se
livraient ces esprits inférieurs: car, même dans l'atmosphère
renfermée et étouffée de la cave, le bruit retentissait comme un
tonnerre lointain. Certes, à première vue, le choix d'un pareil
lieu pour un pareil délassement pouvait paraître singulier, si les
autres caves ressemblaient à celles où avait eu lieu ce colloque;
car le sol était de la terre cuite, le mur et la voûte de simple
brique, tapissée de limaçons et de limaces. L'air était écoeurant,
corrompu et malsain. On aurait cru, d'après un fumet prononcé qui
dominait entre les diverses odeurs de l'endroit qu'on s'en était
servi, à une époque peu reculée, comme d'un magasin à fromages:
circonstance explicative de l'humidité graisseuse répandue de
toute part en même temps qu'elle faisait naître dans l'esprit
l'agréable idée des rats, amateurs de fromages. La localité, en
outre, était naturellement humide, et l'on voyait de petits
champignons surgir de chaque coin vermoulu.
Le propriétaire de cette charmante retraite, auquel appartenait
également la tête raboteuse mentionnée ci-dessus, car il portait
une vieille perruque à noeud aussi nue et aussi sale qu'un balai
usé, les avait rejoints, pendant ce temps-là, et il se tenait un
peu à l'écart, se frottant les mains, remuant son menton hérissé
de soies de porc toutes blanches, et souriant en silence. Ses yeux
étaient fermés; mais eussent-ils été ouverts, on aurait facilement
pu dire, d'après l'attentive expression de sa figure tournée vers
eux, figure pâle et dépourvue de santé, comme on devait s'y
attendre chez un homme voué à cette existence souterraine, comme
aussi d'après un certain tremblement inquiet de ses paupières
retroussées qu'il était aveugle.
«Stagg lui-même s'est endormi, dit le long camarade en indiquant
d'un signe de tête ce personnage.
-- Solidement, capitaine, solidement! cria l'aveugle. Que veut
boire mon noble capitaine? Eau-de-vie, rhum, scubac? Est-ce de la
poudre trempée ou de l'huile brûlante? Nommez quelque chose, coeur
de chêne, et nous vous le procurerons, quand ce serait du vin des
caves de l'évêque, ou de l'or fondu de la monnaie du roi Georges.
-- Eh bien! dit M. Tappertit d'une façon hautaine, quelque chose,
et que ce soit vite servi, et pendant que vous y êtes, vous pouvez
m'apporter ça, si vous le voulez, des caves du diable.
-- Bravement parlé, noble capitaine! répliqua l'aveugle c'est
parlé comme la gloire des apprentis. Ha! ha! des caves du diable!
Fameuse plaisanterie! Le capitaine aime à rire. Ha, ha, ha!
-- Je n'ai qu'un mot à vous dire mon beau garçon, dit M. Tappertit
en lançant une oeillade à l'hôte, pendant que ce dernier se
dirigea vers un placard d'où il tira une bouteille et un verre,
aussi négligemment que s'il avait eu la pleine jouissance de sa
vue: c'est que, si vous faites ce vacarme, vous apprendrez que le
capitaine n'aime pas toujours à rire. Vous m'entendez?
-- Il a les yeux sur moi! cria Stagg, s'arrêtant tout court au
moment où il revenait, et affectant de couvrir sa figure avec la
bouteille. Je les sens, quoique je ne puisse pas les voir. Ôtez-
les, noble capitaine; détournez-les, car ils me percent jusqu'à
l'âme, comme des vrilles.»
M. Tappertit sourit affreusement à son camarade; et, dirigeant sur
lui un autre regard en coulisse, une espèce de vis oculaire, sous
l'influence de laquelle l'aveugle feignit d'éprouver une grande
angoisse, une vraie torture, il lui commanda, d'un ton radouci,
d'approcher et de se taire.
«Je vous obéis, capitaine, cria Stagg, en s'approchant et en
versant à son chef une rasade, sans répandre une goutte, par la
raison qu'il tint son petit doigt au bord du verre, et qu'il
s'arrêta dès que la liqueur l'eut touché; buvez, noble commandant.
Mort à tous les maîtres, vivent tous les apprentis, et amour à
toutes les belles demoiselles! Buvez, brave général, et réchauffez
votre coeur intrépide!»
Tappertit daigna prendre le verre de la main de l'aveugle. Stagg
alors mit un genou en terre, et frotta doucement les mollets de
son chef, avec un air d'humble admiration.
«Que n'ai-je des yeux! cria-t-il, pour voir les proportions
symétriques de mon capitaine! Que n'ai-je des yeux pour contempler
ces deux jumeaux, fatals à la paix des ménages!
-- Laissez-moi! dit M. Tappertit en abaissant son regard sur ses
membres favoris. Voulez-vous me laisser, Stagg!
-- Quand je touche les miens après, cria l'hôte les tapant d'un
air de reproche, ils me sont odieux. Comparativement parlant, ils
n'ont pas plus de forme que des jambes de bois, à côté des jambes
moulées de mon noble capitaine.
-- Les vôtres! s'écria M. Tappertit, oh! je le crois bien.
N'allez-vous pas comparer ces vieux cure-dents-là avec mes propres
membres? c'est presque un manque de respect. Allons, prenez ce
verre. Benjamin ouvrez la marche. À l'ouvrage!
En disant ces mots il recroisa ses bras, et, fronçant les sourcils
avec une sombre majesté, il suivit son compagnon à travers une
petite porte vers l'extrémité supérieure de la cave, et disparut,
laissant Stagg à ses méditations personnelles.
La cave dans laquelle ils entrèrent, jonchée de sciure de bois et
faiblement éclairée, séparait la première de celle où s'amusaient
les joueurs de quilles, comme l'indiquait le bruit croissant et la
clameur des langues. Ce bruit cessa soudain, toutefois, et fut
remplacé par un profond silence, au signal du long camarade. Alors
ce jeune monsieur, allant vers une petite armoire, en rapporta un
fémur, qui, dans les siècles passés, avait dû faire partie
intégrante de quelque individu au moins aussi long que lui, et il
déposa cet os dans les mains de M. Tappertit. Celui-ci, le
recevant comme un sceptre ou un bâton de maréchal, prit une mine
farouche en relevant sur le haut de sa tête son chapeau à trois
cornes, et monta sur une grande table, où un fauteuil d'apparat,
joyeusement orné d'une couple de crânes, était tout prêt à le
recevoir.
Il ne faisait que de s'installer, quand parut un autre jeune
monsieur, portant entre ses bras un gros livre fermé avec une
agrafe. Ce personnage adressa au président une profonde révérence,
remit le livre au long camarade, s'approcha de la table, tourna le
dos, et, se pliant en deux, se tint là dans la posture d'Atlas.
Alors, le long camarade monta aussi sur la table; et s'asseyant
dans un fauteuil moins haut que celui de M. Tappertit, avec
beaucoup de solennité et de cérémonie, plaça le gros livre sur les
épaules de leur compagnon muet, aussi tranquillement que si c'eût
été un pupitre de bois, et se prépara à y faire des inscriptions
avec une plume de taille analogue.
Lorsque le long camarade eut fini ces préparatifs, il regarda
M. Tappertit; et M. Tappertit, faisant le moulinet avec l'os en
question, frappa neuf fois sur l'un des crânes. Au neuvième coup,
un troisième jeune monsieur entra par la porte menant au quartier
des quilles, et, après un profond salut, il attendit les ordres du
chef.
«Apprenti! dit le puissant capitaine, qui attend là-bas?»
L'apprenti répondit qu'un étranger attendait pour solliciter son
admission dans la société secrète des Chevaliers Apprentis, et une
libre participation à leurs droits, privilèges et immunités. Là-
dessus M. Tappertit fit de nouveau le moulinet avec le tibia de la
présidence, et donnant au second crâne un coup prodigieux sur le
nez, il s'écria: «Qu'on l'introduise!» À ces terribles paroles
l'apprenti salua encore, et se retira comme il était entré.
Bientôt apparurent à la même porte deux autres apprentis, ayant
entre eux un troisième, dont les yeux étaient bandés. Il avait une
perruque à bourse, un habit à larges pans, avec une garniture de
galon terni; il était en outre ceint d'une épée, conformément aux
statuts de l'ordre qui réglaient l'introduction des
récipiendaires, et qui leur enjoignaient de revêtir ce costume de
cour et de le garder constamment dans de la lavande, pour s'en
servir au besoin. L'un des parrains du récipiendaire tenait
pointée à son oreille une espingole rouillée, et l'autre un très
vieux sabre, avec lequel, tout en s'avançant, il découpait en
l'air d'imaginaires ennemis, d'une façon sanguinaire et
anatomique.
Comme ce groupe silencieux approchait, M. Tappertit enfonça son
chapeau sur sa tête. Le récipiendaire mit alors sa main sur sa
poitrine et s'inclina devant lui. Quand il se fut suffisamment
humilié, le capitaine ordonna de lui ôter le bandeau et lui fit
subir l'épreuve de l'oeillade.
«Ha! dit le capitaine, d'un air pensif, à la suite de l'épreuve,
continuez.» Le long camarade lut tout haut ce qui suit: «Marc
Gilbert. Age, dix-neuf ans. Engagé avec Thomas Curzon, bonnetier,
à la Toison d'Or, Aldgate. Aime la fille de Curzon. Ne peut pas
dire si la fille de Curzon l'aime. Serait disposé à le croire.
Curzon lui a tiré les oreilles le mardi de la semaine dernière.»
-- Comment donc? cria le capitaine, qui tressaillit.
-- Pour avoir regardé sa fille, sauf votre respect, dit le
récipiendaire.
-- Écrivez: «Curzon dénoncé,» dit le capitaine. Mettez une croix
noire devant le nom de Curzon.
-- Sauf votre respect, dit le récipiendaire, ce n'est pas ce qu'il
y a de pire. Il appelle son apprenti chien de paresseux, et lui
supprime sa bière s'il ne travaille pas à son idée. En outre il
lui donne à manger du fromage de Hollande, pendant qu'il mange
lui-même du chester, monsieur; et ne le laisse sortir le dimanche
qu'une fois par mois.
-- Ceci, dit gravement M. Tappertit, est un flagrant délit. Mettez
deux croix noires au nom de Curzon.
-- Si la société, dit le récipiendaire, qui était un gros lourdaud
de mauvaise mine, avec la taille tournée et des yeux renfoncés
très voisins l'un de l'autre, si la société voulait réduire sa
maison en cendres, car il n'est pas assuré, ou lui donner une
raclée le soir quand il revient de son club, ou m'aider à enlever
sa fille et à l'épouser dans l'église de Fleet, bon gré mal
gré...»
M. Tappertit agita son terrible bâton de commandement comme pour
l'avertir de ne pas interrompre, et il ordonna de mettre trois
croix noires au nom de Curzon.
«Ce qui signifie, dit-il en manière de gracieuse explication,
vengeance complète et terrible. Apprenti, aimez-vous la
Constitution?
À cela le récipiendaire, se conformant aux instructions des
parrains qui l'assistaient, répliqua: «Oui!
-- L'Église, l'État, et toute chose établie, excepté les maîtres?
dit le capitaine.
-- Oui!» dit encore le récipiendiaire.
Après quoi, il écouta d'un air docile le capitaine, qui, dans un
discours préparé pour des circonstances semblables, lui narra
comme quoi, sous cette même constitution (qui était gardée dans un
coffre-fort quelque part, mais il ne pouvait dire où), les
Apprentis avaient, aux temps passés, eu de droit des vacances
fréquentes, qu'ils avaient cassé la tête aux gens par centaines,
bravé leurs maîtres, oui-da, et même consommé quelques glorieux
meurtres dans les rues, privilèges qu'on leur avait successivement
arrachés en restreignant leurs nobles aspirations; comme quoi les
gênes dégradantes qu'on leur avait imposées étaient
incontestablement imputables à l'esprit novateur de l'époque, et
comme quoi ils s'étaient associés en conséquence pour résister à
tout changement autre que ceux qui restaureraient les bonnes
vieilles coutumes anglaises sous lesquelles ils voulaient vivre ou
mourir. Après avoir mis en lumière ce qu'il y a de sagesse à
savoir marcher à reculons, témoins l'écrevisse et cet ingénieux
poisson, le crabe, témoin aussi la pratique constante de l'âne et
du mulet, il décrivit leurs buts principaux, qui étaient, en deux
mots, vengeance contre leurs tyrans de maîtres (dont la cruelle et
insupportable oppression ne pouvait pas laisser à un apprenti
l'ombre d'un doute) et restauration de leurs anciens droits, y
compris les vacances; ils n'étaient pas présentement tout à fait
mûrs pour cette double mission, la société n'ayant en tout et pour
tout qu'une force brute de vingt hommes, mais ils s'engageaient à
atteindre leur but par le fer et le feu quand besoin serait. Puis
il fit connaître le serment que prêtait chaque membre du petit
reste d'un noble corps, serment d'un genre terrible et saisissant,
qui l'obligeait, sur l'ordre de ses chefs, à résister et faire
obstacle au lord-maire, porte-glaive et chapelain; à mépriser
l'autorité des shériffs; à regarder le tribunal des aldermen comme
zéro; mais, sous aucun prétexte, dans le cas où le progrès des
temps amènerait une insurrection générale des Apprentis, on ne
devait endommager ni défigurer en rien Temple-Bar[11], le palladium
de la constitution, dont on ne devait approcher qu'avec respect.
Ayant traité ces différents points avec une éloquence véhémente,
et informé en outre le récipiendaire que la société avait pris
naissance dans son fécond cerveau, stimulé par un sentiment de
haine contre l'injustice et l'outrage, sentiment toujours
croissant dans son âme, M. Tappertit lui demanda s'il se croyait
le coeur assez ferme pour prêter le formidable serment requis par
les statuts, ou s'il préférait se retirer pendant que la retraite
était encore possible.
Le récipiendaire répondit à cela qu'il prêterait le serment, dût-
il en étouffer. La prestation du serment eut donc lieu. Elle
offrit maintes circonstances très propres à impressionner l'esprit
le plus héroïque. L'illumination des deux crânes au moyen d'un
bout de chandelle à l'intérieur de chacun d'eux, et force
moulinets exécutés avec l'os vengeur, en furent les traits les
plus remarquables, pour ne pas mentionner divers exercices sérieux
avec l'espingole et le sabre, et quelques lugubres gémissements
que firent entendre hors de la salle des apprentis invisibles.
Toutes ces sombres et effroyables cérémonies ayant eu leur
accomplissement, la table fut mise de côté, ainsi que le fauteuil
d'apparat, le sceptre fut mis sous clef dans son armoire
ordinaire, les portes de communication entre les trois caves
furent toutes grandes ouvertes, et les Chevaliers Apprentis se
livrèrent au plaisir.
Mais M. Tappertit, qui avait une âme au-dessus de ce vil troupeau,
le vulgaire, et qui, à cause de sa grandeur, ne pouvait
condescendre à se donner du plaisir que de temps en temps, se jeta
sur un banc, de l'air d'un homme accablé sous le poids de sa
dignité. Il regarda les cartes et les dés d'un oeil aussi
indifférent que les quilles; il ne pensait qu'à la fille du
serrurier, et aux jours de turpitude et de décadence où il avait
le malheur de vivre.
«Mon noble capitaine ne joue pas, ne chante pas, ne danse pas, dit
l'hôte en s'asseyant auprès de lui. Buvez alors, brave général!»
M. Tappertit vida jusqu'à la lie le calice qui lui était présenté;
puis il plongea ses mains dans ses poches, et avec un visage
nuageux il se promena au travers des quilles, tandis que ses
acolytes (telle est l'influence d'un génie supérieur) retenaient
l'ardente boule, témoignant pour ses petits tibias le respect le
plus profond.
«Si j'étais né corsaire ou pirate, brigand, gentilhomme de
grand'route ou patriote, car tout cela se ressemble, pensa
M. Tappertit en rêvant au milieu des quilles, à la bonne heure!
Mais traîner une ignoble existence et rester inconnu à l'humanité
en général!... Patience. Je saurai devenir fameux. Une voix, là
dedans, ne cesse de me chuchoter ma future grandeur. J'éclaterai
un de ces jours, et alors qui pourra me retenir? À cette idée, je
sens mon âme monter dans ma tête. Buvons! versez encore! Le
nouveau membre poursuivit M. Tappertit, non pas précisément d'une
voix de tonnerre, car son organe, à dire vrai, était un peu fêlé
et perçant, mais d'une voix très propre à faire impression
néanmoins; où est-il?
-- Ici, noble capitaine! cria Stagg. Il y a là près de moi
quelqu'un que je sens être un étranger.
-- Avez-vous, dit M. Tappertit en laissant tomber son regard sur
la personne indiquée, et c'était effectivement le nouveau
chevalier qui avait à présent repris son costume de ville; avez-
vous l'empreinte en cire de la clef de la porte qui mène de chez
vous à la porte de la rue?»
Le long camarade prévint la réponse en produisant cette empreinte,
qu'il enleva d'une planche où elle avait été déposée.
-- Bon!» dit M. Tappertit, l'examinant avec attention, tandis
qu'un silence absolu régnait autour de lui (car il avait fabriqué
des clefs secrètes pour toute la société, et il devait peut-être
quelque chose de son influence à ce petit service trivial: les
hommes de génie ne sont pas eux-mêmes à l'abri de ces
considérations mesquines). Venez ici, l'ami. Ça sera bientôt
fait.»
En parlant de la sorte, d'un signe il prit à part le nouveau
chevalier, et, mettant le modèle dans sa poche, il l'invita à se
promener avec lui.
«Ainsi donc, dit-il, après quelques tours en long et en large,
vous... vous aimez la fille de votre maître?
-- Je l'aime, dit l'apprenti. En tout bien tout honneur. Pas de
bêtises, vous savez.
-- Avez-vous, répliqua M. Tappertit en le saisissant par le
poignet, et lui lançant un regard qui aurait exprimé la plus
mortelle malveillance, si un hoquet accidentel n'était venu jeter
un peu de trouble dans ce regard; avez-vous un rival?
-- Non, pas que je sache, répliqua l'apprenti.
-- Si vous en aviez un maintenant, dit M. Tappertit, que feriez-
vous? hein!»
L'apprenti lança un regard farouche et serra ses poings.
«C'est assez, dit vivement M. Tappertit. Nous nous comprenons; on
nous observe; merci.»
En disant cela il lui fit signe de s'éloigner; puis appelant le
long camarade et le prenant à part, après avoir fait seul quelques
tours précipités, il lui ordonna d'écrire immédiatement, et
d'afficher sur la muraille un avis proscrivant un certain Joseph
Willet (connu en général sous le nom de Joe) de Chigwell; faisant
défense aux Chevaliers Apprentis de lui prêter secours et
assistance, d'entretenir des rapports avec lui; et leur
enjoignant, sous peine d'excommunication, de molester ledit
Joseph, de le maltraiter, de lui faire du tort, de l'ennuyer, de
lui chercher querelle, n'importe quand, et n'importe où les uns ou
les autres pourraient faire sa rencontre.
Cette mesure énergique ayant soulagé son esprit, il voulut bien
s'approcher de la table joyeuse, et, s'échauffant peu à peu, il
daigna enfin présider, et même charmer la compagnie avec une
chanson. Ensuite il s'éleva à un tel degré de complaisance, qu'il
consentit à régaler ses subalternes d'une danse de cornemuse. Il
l'exécuta immédiatement aux sons d'un violon dont joua un virtuose
de la société; et il l'exécuta d'une manière si brillante et avec
une agilité si merveilleuse, que les spectateurs ne pouvaient pas
trouver assez d'enthousiasme pour manifester leur admiration.
Quant à l'hôte, il protesta, les larmes dans les yeux, qu'il
n'avait jamais senti le regret d'être aveugle comme à présent.
Mais l'hôte, après s'être retiré, probablement pour pleurer en
secret sur sa cécité, revint bientôt annoncer qu'il ne restait
guère plus d'une heure avant que le jour parût, et que tous les
coqs de Barbican avaient déjà commencé à chanter comme des perdus.
À cette nouvelle, les Chevaliers Apprentis se levèrent en toute
hâte, et, se rangeant sur une seule ligne, défilèrent l'un après
l'autre, et se dispersèrent du pas le plus accéléré vers leurs
domiciles respectifs, laissant leur commandant passer le dernier
par la grille.
«Bonne nuit, noble capitaine! chuchota l'aveugle pendant qu'il
tenait la porte ouverte pour le laisser passer. Adieu, brave
général. Allez faire dodo, illustre commandant. Bonne chance,
imbécile, vaniteux, fanfaron, tête vide, jambes de canard.»
Après avoir prononcé ces derniers mots d'adieu, avec un sang-froid
malhonnête, tandis qu'il écoutait s'éloigner le bruit des pas du
capitaine, et qu'il refermait la grille sur lui-même, il descendit
les marches, et allumant du feu sous le petit chaudron, il se
prépara, sans aucune aide, à son occupation du jour. Elle
consistait à vendre au détail, à l'entrée de la cour d'au-dessus,
des portions de soupe et de bouillon un penny, et des pouddings
savoureux faits avec des rogatons, tels que ceux qu'on pouvait
acheter en bloc au plus vil prix, dans la soirée, à Fleet-Market.
Naturellement, pour le débit de sa marchandise, il comptait
principalement sur ses connaissances personnelles: car la cour
était une impasse qui ne recevait pas une grande variété de
clients, et il ne semblait pas que beaucoup de monde choisît cet
endroit de préférence pour venir y prendre l'air, ni pour y faire
par agrément, un tour de promenade.