Mais quelle sera l’existence de ceux qui n’obéiront pas à l’autorité des
hommes? Comment seront administrées les affaires publiques? Que
deviendront les États? Que deviendront l’Irlande, la Pologne, la
Finlande, l’Algérie, les Indes, les colonies en général? En quelles
collectivités se grouperont les nations?
Ces questions sont posées par ceux qui sont habitués à croire que les
conditions de la vie des sociétés sont déterminées par la volonté de
quelques-uns, et qui supposent, par suite, que les hommes peuvent
connaître comment s’organisera la vie future des sociétés.
Si l’on avait demandé à un citoyen romain, le plus érudit et le plus
perspicace, habitué à croire que la vie du monde dépend de la décision
du Sénat et des empereurs romains, ce que serait le monde romain
plusieurs siècles plus tard; ou bien si ce Romain avait eu l’idée
d’écrire un livre comme Belami de nos jours, on peut dire avec certitude
qu’il n’aurait jamais pu prévoir, même approximativement, ni les
barbares, ni la féodalité, ni la papauté, ni la dispersion et la
reconstitution des peuples en grands États. Il en est de même des
machines volantes, des rayons X, des moteurs électriques, du régime
socialiste et des autres tableaux du monde futur que se représentent
avec tant de hardiesse les Belami, les Morice, les Anatole France et
autres.
Non seulement il n’est pas donné aux hommes de connaître les formes
futures de la vie sociale, mais encore c’est un mal pour eux de croire
qu’ils peuvent les connaître. C’est un mal parce que rien n’empêche plus
le développement normal de la vie que cette prétendue science.
La vie des individus et des collectivités est caractérisée précisément
par ce fait que les uns et les autres marchent vers l’inconnu sans
cesser de se transformer; les uns et les autres évoluent non pas suivant
les plans dressés d’avance par quelques-uns, mais sous l’action de la
tendance naturelle de tous les hommes à se rapprocher de la perfection
morale, qui est atteinte par l’activité infiniment variée de millions et
de millions d’hommes. C’est pourquoi les rapports qui naîtront entre les
hommes, les formes que prendront les organisations sociales dépendent
exclusivement de la nature des hommes et non de la prévision de telle ou
telle forme de la vie que certains voudraient voir se créer.
Néanmoins, ceux qui ne croient pas en la loi de Dieu s’imaginent qu’ils
peuvent connaître le régime futur de la société et, partant,
accomplissent des actes qu’ils jugent eux-mêmes comme mauvais, afin que
se réalise l’ordre qu’ils prévoient et qu’ils considèrent comme
nécessaire.
Ils ne se troublent pas de voir d’autres hommes imaginer différemment la
cité de demain. En effet, cela ne les empêche pas non seulement de
décider que telle sera l’organisation de l’avenir, mais encore d’agir,
de combattre, de s’emparer des biens d’autrui, d’emprisonner,
d’assassiner, en vue du bonheur futur qu’ils ont imaginé. La vieille
formule de Caïphe: «Qu’un seul périsse plutôt que le peuple entier»
demeure indiscutable pour ces gens.
De fait, comment ne pas tuer jusqu’à des centaines de milliers d’hommes,
lorsqu’on est fermement convaincu que la mort de ces milliers aura pour
résultat le bonheur de millions?
Ceux qui ne croient pas en Dieu et en sa loi ne sauraient raisonner
autrement. Ils n’obéissent qu’à leurs passions, à leurs raisonnements et
à la suggestion du milieu; ils n’ont jamais pensé à leur mission dans la
vie ni à ce qu’est le véritable bonheur humain; si même ils y ont pensé,
ils décidaient qu’il était impossible de le connaître. Et ce sont eux,
ignorant en quoi consiste le bonheur de chacun, qui s’imaginent de
connaître avec certitude le bonheur nécessaire à toute la société! Ils
en sont tellement persuadés que pour atteindre ce bonheur, ils
accomplissent toutes sortes de violences qu’ils jugent eux-mêmes
condamnables.
Il semble singulier que ces hommes, qui ne savent pas où est leur propre
bonheur, s’imaginent connaître avec certitude où est celui de toute la
société, et que précisément parce qu’ils sont dans l’ignorance en ce qui
les concerne personnellement, ils puissent croire à la possibilité de
savoir ce que doit faire pour son bien la société entière.
L’instructif mécontentement qu’ils éprouvent en l’absence de toute
direction dans leur vie, leur en fait rejeter la responsabilité non pas
sur eux-mêmes, mais sur la mauvaise organisation sociale; et, dans les
préoccupations qu’ils mettent à réorganiser la société, ils voient la
possibilité de faire taire leur conscience qui leur rappelle la fausseté
de leur vie. C’est pour ces raisons que ceux qui ignorent leur mission
individuelle croient connaître d’autant mieux la mission qui incombe à
la société. Tels sont, soit les jeunes gens les moins sérieux, soit les
hommes publics les plus corrompus: les Marat, les Napoléon, les
Bismarck. C’est bien pour ces raisons que l’histoire des peuples
fourmille des plus grandes atrocités.
Mais la conséquence la plus néfaste de cette prétendue prévision de
l’avenir et de l’action qui en résulte est que l’une et l’autre
empêchent précisément, et plus que toute autre chose, la société de
marcher dans la voie qui conduit au véritable bonheur.
Nous répondons donc à la question: comment s’organisera la vie des
peuples qui cesseront d’obéir au gouvernement? nous répondons que nous
ne pouvons pas le savoir; et nous ne pouvons même pas croire que
quiconque puisse le savoir.
Il nous est impossible de connaître les conditions futures de la vie
sociale sans pouvoir central, mais nous savons fermement ce que chacun
de nous doit faire pour que ces conditions soient les meilleures. Nous
savons fermement qu’à cette fin nous devons avant tout nous abstenir des
actes brutaux qu’exige de nous le gouvernement existant, et nous devons
autant ne pas commettre les violences auxquelles nous engagent ceux qui
combattent le régime actuel afin d’en établir un nouveau.
En un mot, nous devons refuser l’obéissance à toute autorité. Et nous le
devons non pas parce que nous savons comment, à la suite de ce refus,
s’organisera le régime futur, mais parce que l’obéissance à l’autorité
nous demandant de violer la loi divine est un péché. Cela, nous le
savons avec certitude; et nous savons aussi qu’en ne désobéissant pas à
la volonté divine il ne peut en sortir que du bien, tant pour chacun de
nous que pour l’humanité entière.