Les hommes ont la tendance de croire à la réalisation des événements les
plus fantastiques: la possibilité de voler, de communiquer avec les
planètes, d’établir le régime socialiste, de communiquer avec les
esprits, et à bien d’autres choses d’une irréalisation pourtant
certaine; mais ils se refusent à croire que la conception de la vie
qu’ils professent à l’époque présente pût changer.
Pourtant ces changements, et les plus surprenants, se produisent
constamment en chacun de nous, ainsi que chez les sociétés et nations
entières; et c’est cette transformation continue qui est le fond même de
la vie humaine.
Sans rappeler les évolutions de la conscience sociale dont témoigne
l’histoire, il se produit devant nos yeux, en Russie, une de ces
modifications, qui étonnent par leur rapidité, dans la conscience du
peuple, et qui ne s’était en rien manifestée il y a deux ou trois ans à
peine. Cette modification nous semble soudaine parce qu’elle a mûri
lentement dans les esprits sans que nous nous en soyons aperçus.
Le même phénomène se produit aujourd’hui sur le terrain spirituel,
inaccessible à notre observation. Si le peuple russe, qui considérait il
y a deux ans comme impossible de désobéir au pouvoir existant ou
seulement de le juger, le condamne aujourd’hui, se prépare à lui
désobéir et à le remplacer par un nouveau, pourquoi ne pas supposer que
dans sa conscience est en train de mûrir un autre changement de ses
rapports avec le pouvoir, savoir la nécessité de son affranchissement
moral, religieux?
Pourquoi une pareille évolution ne pourrait-elle s’accomplir chez
n’importe quel peuple et, aujourd’hui, chez les Russes? Pourquoi ne pas
supposer que la lutte égoïste, la peur, la haine qui font agir tous les
peuples; que la propagande du mensonge, de l’immoralité et de
l’ignorance, par les journaux, les livres, les discours et les actes,
pourraient être remplacées, chez tous les peuples et particulièrement
chez les Russes aujourd’hui, par une aspiration religieuse, humanitaire,
raisonnée, affectueuse, qui révélerait toute l’horreur de la soumission
au pouvoir et la joyeuse possibilité d’une vie sans violence ni
autorité?
Pourquoi telle influence, qui a agi dans la même direction pendant des
dizaines d’années, a-t-elle pu préparer la manifestation actuelle de
cette orientation dans la révolution, et pourquoi la conscience de la
possibilité et de la nécessité de l’affranchissement du péché
d’autorité, ainsi que l’établissement de l’union entre les hommes fondée
sur la concorde, le respect et l’affection mutuelle, ne pourraient-elles
pas mûrir de même?
Il y a une quinzaine d’années, l’écrivain français de talent Dumas fils
écrivit une lettre à l’adresse de Zola[2], où cet homme fort doué et
intelligent, mais occupé principalement de questions esthétiques et
sociales, a dit vers la fin de sa vie des paroles d’une surprenante
prophétie. C’est bien le cas de dire que l’esprit divin souffle où il
veut:
[2] Ce n’est pas tout à fait exact. Dans sa lettre intitulée _Le
Mysticisme à l’école_, Dumas fils faisait bien allusion au discours
de Zola prononcé la même année, en 1893, au banquet de l’Association
générale des étudiants, mais cette lettre fut adressée au directeur
du _Gaulois_.
«L’âme est en travail incessant, en évolution continue vers la lumière
et la vérité, écrivait Dumas. Tant qu’elle n’aura pas reçu toute la
lumière et conquis la vérité, elle tourmentera l’homme.
«Eh bien, elle ne l’a jamais autant harcelé, elle ne lui a jamais autant
imposé son empire qu’aujourd’hui. Elle est pour ainsi dire répandue dans
la masse de l’air que tout le monde respire. Les quelques âmes
individuelles qui avaient eu isolément la volonté de la régénération
sociale se sont peu à peu cherchées, appelées, rapprochées, réunies,
comprises; elles ont formé un groupe, un centre d’attraction vers lequel
volent maintenant les autres âmes des quatre points du globe, comme font
les alouettes vers le miroir; elles ont, de la sorte, constitué, pour
ainsi dire, une âme collective, afin que les hommes réalisent désormais
en commun, consciemment et irrésistiblement, l’union prochaine et le
progrès régulier des nations récemment encore hostiles les unes aux
autres. Cette âme nouvelle, je la retrouve et la reconnais dans les
faits qui semblent le plus propres à la nier.
«Ces armements de tous les peuples, ces menaces que leurs représentants
s’adressent, ces reprises de persécutions de races, ces inimitiés entre
compatriotes et jusqu’à ces gamineries de la Sorbonne, sont des exemples
de mauvais aspect, mais non de mauvais augure. Ce sont les dernières
convulsions de ce qui va disparaître. Le corps social procède comme le
corps humain. La maladie n’y est que l’effort violent de l’organisme
pour se débarrasser d’un élément morbide et nuisible.
«Ceux qui ont profité et qui comptaient profiter longtemps encore des
errements du passé s’unissent donc pour qu’il n’y soit rien modifié. De
là, ces armements, ces menaces, ces persécutions; mais, si vous regardez
attentivement, vous verrez que tout cela est purement extérieur. Ce
colossal est vide. L’âme n’y est plus; elle a passé autre part; ces
millions d’hommes armés, qui font l’exercice tous les jours en vue d’une
guerre d’extermination générale, ne haïssent pas ceux qu’ils doivent
combattre et aucun de leurs chefs n’ose déclarer cette guerre. Quant aux
revendications, même comminatoires, qui partent de ceux qui souffrent en
bas, une grande et sincère pitié, qui les reconnaît enfin légitimes,
commence à répondre d’en haut.
«L’entente est inévitable dans un temps donné plus proche qu’on ne le
suppose. Je ne sais pas si c’est parce que je vais bientôt quitter la
terre et si les lueurs d’au-dessous de l’horizon qui m’éclairent déjà me
troublent la vue, mais je crois que notre monde va entrer dans la
réalisation des paroles: «Aimez-vous les uns les autres», sans se
préoccuper, d’ailleurs, si c’est un homme ou un Dieu qui les a dites.
«Le mouvement spiritualiste qu’on signale de toutes parts et que tant
d’ambitieux ou de naïfs croient pouvoir diriger va être absolument
humanitaire. Les hommes, qui ne font rien avec modération, vont être
pris de folie, de la fureur de s’aimer. Cela n’ira pas tout seul de
suite, évidemment; il y aura quelques malentendus, sanglants peut-être,
tant nous avons été dressés et habitués à nous haïr, quelquefois par
ceux-là mêmes qui avaient reçu mission de nous apprendre à nous aimer;
mais, comme il est évident que cette grande loi de fraternité doit
s’accomplir un jour, je suis convaincu que les temps commencent, et nous
allons irrésistiblement vouloir que cela soit[3].»
[3] Voir la lettre de Dumas fils dans l’ouvrage de Léon Tolstoï,
traduit par E. Halpérine-Kaminsky: _Zola, Dumas, Guy de Maupassant_.
Si étrange que paraisse l’expression: «Le temps viendra où les hommes
vont être pris de la fureur de s’aimer», je crois que cette idée est
absolument juste et est ressentie plus ou moins par tous les hommes de
notre temps. Il est impossible que l’époque ne vienne quand l’amour, qui
est le fond même de l’âme, occupera dans la vie des hommes la place qui
lui revient et deviendra la base des relations humaines.
Ce temps se prépare, ce temps est proche.
«Nous sommes aujourd’hui au temps prédit par le Christ, écrivait
Lamennais. D’un bout de la terre à l’autre tout s’ébranle. Rien de
solide dans toutes les institutions, quelles qu’elles soient, ni dans
les systèmes les plus divers qui sont la base de la vie des sociétés. On
sent que tout doit bientôt s’écrouler et que, de ce temple aussi, il ne
restera pas une seule pierre debout. Mais de même que des ruines de
Jérusalem et de son temple, que le Dieu vivant a déserté, devaient
surgir une cité nouvelle et un temple nouveau, vers lesquels affluaient
volontairement les hommes de toutes les tribus et de tous les peuples,
des ruines des temples et des villes d’aujourd’hui sortira une cité
nouvelle et un temple nouveau destinés à devenir le temple de l’univers
et la patrie commune du genre humain, aujourd’hui désuni par des
doctrines qui se combattent, font de frères des étrangers et sèment
parmi eux la haine sacrilège et les guerres hideuses. Lorsque viendra
l’heure--de Dieu seul connue--de l’union des peuples en un seul temple
et en une seule cité, alors s’établira vraiment le règne du Christ, se
réalisera définitivement sa divine mission.»
«Des forces puissantes travaillent le monde, écrivait de même Channing.
Nul ne peut les arrêter. Les signes en sont la naissance de la nouvelle
conception du christianisme, du nouveau respect pour l’homme, du nouveau
sentiment de fraternité et d’une égale attitude des hommes à l’égard du
Père de tous les hommes. Nous le voyons, nous le sentons. Et devant
cette manifestation de l’esprit nouveau tomberont toutes les
persécutions. La société pénétrée de cet esprit substitue la paix à la
guerre permanente. La force de l’égoïsme qui englobe tout et qui semble
invincible cède à cette puissance naturelle: «Paix sur terre et concorde
parmi les hommes» ne demeurera pas toujours un rêve.»