«Soit, dira-t-on encore; en supposant même que des communautés agricoles
primitives, comme celles de Russie, puissent vivre sans gouvernement,
comment feraient les millions d’hommes qui ont déjà abandonné la vie
rurale et travaillent dans l’industrie, à la ville? Tout le monde ne
peut pourtant pas s’occuper d’agriculture.»
Les hommes ne peuvent être que des agriculteurs, répond fort justement
Henry George.
«Mais si tous les hommes retournaient aujourd’hui à la vie des champs et
voulaient se passer de gouvernement,--objecte-t-on encore,--toute la
civilisation acquise par l’humanité disparaîtrait, ce qui serait le plus
grand malheur; donc le retour à la vie agricole serait non un bien, mais
un mal pour l’humanité.»
Il est un procédé fort usité parmi les hommes pour justifier leurs
erreurs. Considérant comme un axiome irréfutable l’erreur qu’ils
professent, ils confondent cette erreur et toutes ses conséquences en
une seule idée et en un seul vocable, puis attribuent à l’une et à
l’autre une signification vague et mystique. Tels sont les idées et les
mots: _Église_, _science_, _droit_, _État_, _civilisation_.
Ainsi l’_Église_ n’est pas ce qu’elle est, c’est-à-dire la réunion de
certains hommes tombés dans la même erreur, mais l’union de vrais
croyants. Le _droit_ n’est pas l’assemblement de lois injustes élaborées
par certains hommes, mais la définition des conditions équitables dans
lesquelles les hommes peuvent vivre. La _science_ n’est pas le résultat
de spéculations hasardeuses qui occupent les oisifs, mais l’unique, le
vrai savoir. De même la _civilisation_ n’est pas le résultat des
violences des autorités et de l’activité pernicieuse des nations
occidentales voulant se libérer de l’oppression par l’oppression, mais
la seule voie certaine vers le bonheur futur de l’humanité.
Les défenseurs de la civilisation objectent pourtant: «S’il est vrai que
les inventions, le perfectionnement technique, les produits de
l’industrie dont jouissent actuellement les classes riches sont
inaccessibles aux travailleurs et ne peuvent, par suite, être considérés
de nos jours comme un bien pour toute l’humanité, cela provient de ce
que ces acquisitions n’ont pas encore atteint le perfectionnement
qu’elles peuvent avoir et sont mal distribuées. Lorsque les machines
seront plus perfectionnées encore, que les ouvriers s’affranchiront du
joug capitaliste, et que toutes les usines et fabriques seront en leur
possession, les machines produiront en si grande abondance et tout sera
si bien distribué que tous jouiront de tout, nul ne sera privé de rien
et tous seront heureux.»
Tout d’abord, il n’y a aucune raison de croire que ces mêmes ouvriers,
qui luttent aujourd’hui si âprement entre eux, non seulement pour
l’existence, mais encore pour se procurer un plus grand confort et des
plaisirs, deviendront tout à coup si équitables et si aptes au sacrifice
qu’ils se contenteront d’une part égale de bonheur fournie par les
machines. Mais, qui plus est, la supposition même que toutes les usines
avec leurs machines, qui ne pouvaient s’établir et exister que sous le
régime autoritaire et capitaliste, demeureront telles qu’elles sont
aujourd’hui lorsque le gouvernement et le capital disparaîtront, est
tout à fait arbitraire.
Le croire, c’est supposer qu’après l’affranchissement des serfs, le
château du seigneur, son parc, ses orangeries, orchestre privé, galerie
de tableaux, écuries, chasses, garde-robe pleine de vêtements, toutes
ces richesses seraient partagées en partie entre les paysans affranchis
et en partie réservées à l’usage commun.
Il semble pourtant évident que ni les chevaux, ni les vêtements, ni les
orangeries du riche seigneur ne peuvent servir aux paysans, et que
ceux-ci ne conserveront pas, lors de l’affranchissement des ouvriers de
l’autorité gouvernementale et capitaliste, ce qui avait été créé sous
l’ancien régime; de même les ouvriers affranchis n’iront pas travailler
dans les usines et les fabriques qui n’avaient pu exister que grâce à
l’asservissement des travailleurs, alors même que ce travail pourra leur
procurer profit et agrément.
Certes, on regrettera la disparition de machines et appareils ingénieux
qui tissent tant et si vite de superbes étoffes, ou fabriquent
d’excellents bonbons et de beaux miroirs, mais on a regretté également,
lors de l’affranchissement des serfs, les magnifiques chevaux de course,
les tableaux, les instruments de musique, les théâtres privés. Aussi, de
même que les paysans affranchis ont élevé des animaux domestiques et des
plantes répondant aux nécessités de leur existence, et qu’ont disparu
les chevaux de course et les fleurs d’orangerie, les ouvriers affranchis
du gouvernement et du capital dirigeront leurs efforts vers d’autres
buts qu’aujourd’hui.
«Mais il est bien préférable de cuire le pain en commun que chacun à
part et de tisser vingt fois plus vite à la fabrique que chacun sur son
métier», objectent les défenseurs de la civilisation en citant nombre
d’autres exemples probants. Est-ce à dire que les hommes sont des bêtes
pour lesquelles toutes les questions sont résolues par la nourriture,
les vêtements, le gîte, par plus ou moins de travail?
Le sauvage d’Australie sait fort bien qu’il est plus expéditif et
économique de se construire une seule cabane pour lui et sa femme; or,
il en construit deux afin qu’il et elle puissent s’isoler. Le paysan
russe sait fort bien qu’il lui est plus avantageux de vivre dans la même
maison avec son père et ses frères, et cependant il se sépare d’eux, se
construit sa propre isba et souffre plutôt du besoin que d’obéir à ses
aînés ou se quereller avec eux. Je pense que la majorité de gens sensés
préféreront brosser eux-mêmes leurs vêtements et chaussures, porter
l’eau et remplir leur lampe que de consacrer une seule heure par jour
aux travaux obligatoires de la fabrique et d’aider aux machines qui font
la même besogne.
Si la contrainte disparaissait, il ne resterait pas non plus grand’chose
de ces belles machines qui percent les tunnels et forgent l’acier, voire
qui brossent les chaussures et lavent la vaisselle.
Les ouvriers, une fois affranchis, laisseront immanquablement tomber en
ruine tout ce que leur servitude avait produit et créeront de tout
autres machines, pour d’autres buts, sur une autre échelle et avec une
tout autre distribution.
C’est si clair et évident qu’on ne saurait ne pas s’en rendre compte, si
on n’avait pas le préjugé de la civilisation.
C’est bien ce préjugé si répandu et si enraciné qui fait envisager comme
une sorte de sacrilège ou de folie toute indication de la fausseté de la
voie que suivent les peuples occidentaux, ainsi que toute tentative de
faire revenir les égarés à la vie rationnelle et libre.
Cette foi aveugle que notre organisation de la vie est la meilleure fait
que les principaux agents de la civilisation: hommes d’État, savants,
artistes, commerçants, fabricants, écrivains, ne s’aperçoivent pas de
leur existence oisive et dénaturée et sont fermement convaincus qu’elle
est très importante et utile à toute l’humanité; ils ne sont pas moins
convaincus que les choses futiles, bêtes et vilaines fabriquées sous
leur direction: canons, forteresses, cinématographes, temples,
automobiles, bombes, phonographes, télégraphes, machines rotatives
imprimant des montagnes de papier pleines de vilenies, de mensonges et
de sottises, demeureront telles que sous le régime de l’ouvrier libéré
et garderont à jamais leur caractère utile.
Les hommes libres, qui n’ont pas le préjugé de la civilisation, doivent
se rendre compte que les conditions de vie, appelées chez les
Occidentaux civilisation, ne sont rien autre que le résultat des
caprices des classes dirigeantes, comme l’avaient été les pyramides,
temples et sérails les résultats des lubies des despotes d’Égypte, de
Babylone, de Rome; comme l’avaient été les palais, les orchestres
composés de serfs, les théâtres particuliers, les étangs, les parcs, les
chasses, les dentelles, produits des serfs pour l’amusement des
seigneurs russes.
On dit que la désobéissance au gouvernement et le retour à la vie rurale
fera disparaître tout le progrès de l’industrie, ce qui serait une
calamité. Mais il n’y a aucune raison de croire que le retour à la vie
rurale et au régime où toute autorité serait absente, ferait disparaître
le progrès industriel réellement utile et n’exigeant pas
l’asservissement des hommes. Et si même la désobéissance au pouvoir et
la reprise de la vie des champs supprimaient la production et la
surproduction de la quantité infinie des objets inutiles et nuisibles
qui occupent aujourd’hui la majeure partie de l’humanité; si elles
supprimaient également la possibilité d’exister pour les oisifs qui
inventent ces objets et en justifient leur vie immorale, il ne
s’ensuivrait pas que _tout_ ce que l’humanité a produit pour son bien
disparaîtrait. Au contraire, la suppression de tout ce qui existe par la
violence susciterait une production intensive des objets perfectionnés
réellement utiles et nécessaires, production qui, sans transformer les
hommes en machines, allégerait le travail et embellirait la vie des
agriculteurs.
Cette nouvelle organisation de la vie se distinguerait de l’actuelle en
ce que les objets dus au progrès de l’industrie et de l’art n’auraient
plus pour but l’amusement des riches, la curiosité des oisifs, la
préparation à l’assassinat, la conservation de vies inutiles et
nuisibles au détriment de celles qui sont nécessaires; le nouveau régime
ne se soucierait pas de l’invention des machines permettant de produire
à l’aide d’un petit nombre d’ouvriers une grande quantité d’objets ou de
cultiver de grandes étendues de terre; les machines ne fabriqueraient
que ce qui peut accroître la force productrice du travail des
agriculteurs qui cultivent individuellement, de leurs bras, leur
terrain, et pourraient améliorer l’existence de ces derniers sans les
détacher de la terre ni porter atteinte à leur liberté.