«Mais une vie sociale est-elle possible sans autorité? Si les hommes
n’étaient pas retenus par la surveillance du pouvoir public, le vol et
le brigandage régneraient partout», objectent ceux qui ne croient qu’en
la vertu des lois humaines.
Ils sont sincèrement convaincus que les hommes se retiennent de
commettre des crimes et observent l’ordre uniquement parce qu’il existe
des lois, des tribunaux, une police, une administration, une armée, un
gouvernement, et que sans eux la vie sociale serait impossible. A leur
tour, les hommes corrompus par le pouvoir croient que les crimes commis
dans leur pays étant punis par le gouvernement, ces châtiments empêchent
les hommes d’en commettre de nouveaux.
Mais ces châtiments ne sauraient nullement prouver que tribunaux,
police, armée, prisons et potences mettent des obstacles à
l’accomplissement de tous les crimes qui pourraient être commis. Le fait
que le nombre de crimes ne dépend nullement des mesures pénales du
gouvernement est démontré avec une entière évidence par la vanité de ces
mesures qui ne peuvent arrêter les actes criminels les plus audacieux et
les plus cruels lorsque l’esprit de désordre règne dans la société,
comme cela a eu lieu pendant toutes les révolutions et comme cela se
produit aujourd’hui en Russie avec une acuité particulière.
La criminalité n’est pas aussi grande qu’elle pourrait l’être, parce que
la masse populaire, celle qui travaille, s’abstient d’actes criminels et
mène une bonne vie; cela non pas parce qu’il y a une police, une armée,
des juges, mais parce qu’il existe une conscience morale commune à la
plupart des hommes et qui tire son origine de la conception religieuse
commune qui pénètre partout grâce à l’éducation, à l’opinion publique,
aux usages.
Seule, cette conscience, manifestée par l’opinion publique, empêche
l’accomplissement des actes criminels, dans les villes et surtout à la
campagne où vit la majorité de la population.
J’ai parlé des communautés agricoles qui s’étaient installées en
Extrême-Orient et y vécurent heureuses pendant un grand nombre d’années.
Elles étaient inconnues du gouvernement et demeuraient en dehors de son
action; et, lorsqu’elles furent découvertes par les agents de celui-ci,
le profit qu’elles en tirèrent fut l’apparition parmi elles de nouvelles
misères et l’accroissement du penchant au crime.
De fait, l’activité gouvernementale abaisse le niveau de la société, et,
par là même, accroît la criminalité. Il ne peut pas en être autrement,
puisque, par sa mission, le gouvernement doit substituer à la loi
suprême, éternelle, obligatoire pour tous et écrite non dans les livres,
mais dans les cœurs des hommes, leurs lois à eux ayant pour but, non la
justice ni le bien commun, mais des considérations politiques,
intérieures et extérieures, le plus souvent injustes.
Les lois fondamentales, nettement iniques, sont notamment le droit
exclusif d’une minorité sur la terre, qui est un bien commun; le droit
des uns sur le travail des autres; le devoir de fournir de l’argent pour
perpétrer des assassinats, ou l’obligation de s’enrôler et de guerroyer;
le monopole sur le poison-tabac; la défense d’échanger les produits du
travail après une certaine limite appelée frontière; le droit de châtier
pour des actes non immoraux, mais qui sont contraires aux intérêts des
dirigeants.
Toutes ces lois et tous ces règlements, qu’on doit observer sous peine
des plus sévères punitions, abaissent inévitablement le niveau de la
conscience sociale.
On ne saurait donc imaginer une action plus démoralisatrice sur le
peuple que celle qui caractérise, et a toujours caractérisé, tous les
gouvernements.
Jamais aucun scélérat n’aurait pu avoir l’idée de commettre des actes
horribles tels que les autodafés, l’inquisition, les tortures, les
pillages, les écartèlements, les pendaisons, les emprisonnements
cellulaires, les meurtres pendant les guerres, et tant d’autres
violences qu’ont toujours accomplies et accomplissent avec solennité
tous les gouvernements. Toutes les horreurs de la Jacquerie, celles des
chefs de brigands Stegnka Razine, ou Pougatchev et d’autres ne sont que
des conséquences ou de faibles imitations des horreurs des Ivan, des
Pierre, des Biron, et qui se commettent également partout ailleurs.
Si même l’action gouvernementale empêche des dizaines d’hommes de se
livrer à des actes criminels,--ce qui est douteux,--des centaines de
mille de forfaits sont commis uniquement parce que les hommes sont
élevés dans une atmosphère de crime, d’injustice et de cruauté
gouvernementale.
Les industriels, les commerçants, les habitants des villes en général,
qui jouissent plus ou moins des avantages qu’assure l’autorité, ont
encore quelque raison de croire à l’utilité de celle-ci. Mais les
agriculteurs voient qu’elle ne leur cause que des souffrances et des
misères, tandis qu’ils n’en ont jamais aperçu la nécessité et se sont,
au contraire, rendu compte qu’elle pervertit ceux parmi eux qui tombent
sous son influence.
Chercher à démontrer que les hommes ne peuvent vivre sans gouvernement
et que le mal que peuvent leur faire les voleurs et les brigands est
plus grand que celui, moral et matériel, causé par le gouvernement, est
aussi étrange que furent, au temps de l’esclavage, les tentatives de
démontrer aux esclaves qu’il leur était plus profitable d’être des
esclaves que des hommes libres. Mais, de même qu’alors les maîtres
démontraient et suggéraient aux esclaves qu’ils avaient tout avantage à
l’être et que leur situation serait pire s’ils étaient libres (souvent
les esclaves y croyaient), les gouvernants d’aujourd’hui démontrent que
l’autorité est nécessaire, et les gouvernés sont influencés par cette
suggestion.
Ces derniers sont bien obligés de croire ceux-là, parce qu’ayant méconnu
la loi divine, il ne leur reste plus que les lois humaines. Pour eux,
l’absence de ces lois est l’absence de toute loi; la vie des hommes qui
ne reconnaissent aucune loi leur semble horrible, parce que l’absence
d’autorité humaine ne peut pas ne pas les effrayer, et ils refusent de
s’en séparer.
Il résulte de la même méconnaissance de la loi de Dieu ce phénomène
étrange, ou paraissant tel, que tous les théoriciens anarchistes, hommes
érudits et intelligents, depuis Bakounine et Prudhon jusqu’à Reclus, Max
Stirner et Kropotkine, démontrent irréfutablement l’illogisme et la
nocivité du pouvoir et que, cependant dès qu’ils se mettent à parler de
l’organisation de la vie sociale en dehors des lois humaines qu’ils
nient, ils tombent dans le vague, la loquacité, l’éloquence, se lancent
dans des conjectures les plus fantaisistes.
Cela provient de ce que tous ces théoriciens anarchistes méconnaissent
la loi divine commune à tous les hommes, puisqu’en dehors de la
soumission à une seule et même loi, humaine ou divine, aucune société ne
saurait exister.
Il n’est possible de se libérer de la loi humaine que sous condition de
la reconnaissance de la loi divine commune à tous.