La plupart des Russes n’appartenant pas aux classes laborieuses sont
persuadés que le peuple ne saurait rien faire de mieux, pendant la crise
actuelle, que de s’engager dans la voie qu’ont suivie et suivent encore
les nations occidentales: combattre le gouvernement, limiter son pouvoir
et élargir de plus en plus celui du peuple.
Cette conviction est-elle juste et cette activité est-elle rationnelle?
Les nations d’Occident, engagées sur cette voie depuis des siècles,
ont-elles atteint le but qu’elles poursuivaient? Se sont-elles
débarrassées de tous les maux dont elles souffraient?
Ces nations, comme toutes les autres, commencèrent par se soumettre à
toutes les exigences des autorités parce qu’elles préféraient la
soumission à la lutte. Mais le pouvoir, en la personne des
Charles-Quint, des Philippe, des Henri VIII, est parvenu à un tel degré
de corruption que les peuples ne purent plus en supporter le poids.
Aussi se révoltèrent-ils à plusieurs reprises contre leurs princes.
Cette lutte se manifestait en divers pays et à diverses époques, mais
toujours et partout sous les mêmes aspects: guerres civiles, pillages,
assassinats, supplices; finalement, l’ancien gouvernement devait faire
place à un nouveau. Lorsque celui-ci commençait à trop peser à son tour
au peuple, il était également renversé et remplacé par un autre, lequel,
par la perversité propre au pouvoir, se rendait aussi nuisible que le
précédent.
En France, par exemple, il se produisit, en l’espace de soixante-dix
ans, dix changements de gouvernement: les Bourbons, la Convention, le
Directoire, le Consulat, l’Empire, encore les Bourbons, Louis-Philippe,
de nouveau la République, de nouveau l’Empire, de nouveau la République.
Les changements de régime s’effectuaient également parmi les autres
peuples, quoique avec moins de brusquerie.
Ces successions de régime n’amélioraient généralement pas la situation
des peuples, et les auteurs des révolutions ne pouvaient se défendre de
l’idée que les maux proviennent moins de la nature des personnes
revêtues du pouvoir que du fait de la domination d’un petit nombre sur
la grande masse. C’est pourquoi ils cherchèrent à rendre le pouvoir
inoffensif en limitant ses attributions. Et on l’obtenait par
l’institution de corps élus où étaient représentées les diverses
classes.
Mais les hommes appelés à siéger dans les assemblées et à limiter
l’arbitraire du gouvernement, en détenant eux-mêmes l’autorité,
subissaient à leur tour l’influence corruptrice du pouvoir;
collectivement ou séparément, ils faisaient le même mal et pesaient
aussi lourdement sur le peuple que les souverains autocrates.
Pour y remédier et circonscrire davantage l’arbitraire, certains peuples
firent disparaître presque entièrement le pouvoir monarchique, et
établirent un gouvernement composé d’hommes élus par le suffrage
universel. Par la suite, s’établit le régime républicain en France, en
Amérique, en Suisse: d’où la possibilité pour chaque membre de la
société d’intervenir et de participer à la confection des lois.
Tous ces changements ne firent que corrompre de plus en plus les
citoyens de ces pays, en raison de leur participation au pouvoir et de
la négligence de leurs occupations. Quant aux maux dont souffraient les
peuples, ils ne continuaient pas moins à subsister, quel que fût le
régime: monarchie constitutionnelle ou république, avec ou sans
_referendum_.
Il n’en pouvait être autrement, car l’idée de limiter l’arbitraire du
pouvoir en y faisant participer tous les hommes pèche par sa base même.
S’il est injuste qu’un seul homme, avec le concours de ses auxiliaires,
puisse gouverner la collectivité entière et que son administration soit
nuisible au peuple, il n’est pas douteux qu’il en sera de même lors de
la domination de la minorité sur la majorité.
Mais le règne de la majorité sur la minorité ne garantit pas plus une
administration équitable, car il n’y a aucune raison de croire que la
majorité puisse être plus sensée que la minorité qui ne participe pas au
gouvernement.
Quant à l’extension du droit de gouverner _sur tous_,--par le
développement progressif du _referendum_ et du droit d’initiative,--elle
aboutirait simplement à ce que tout le monde lutterait contre tout le
monde.
Le pouvoir d’un homme sur un autre, fondé sur la violence, est un mal
dans sa source même. Aucune organisation ayant pour base la violence ne
saurait empêcher le mal de demeurer un mal.
Il s’ensuit que dans tous les pays, quel que soit leur régime,
despotique ou démocratique, les maux fondamentaux restent les mêmes:
accroissement progressif et effrayant des budgets; animosité envers les
voisins suscitant les préparatifs à la guerre; impôts et monopoles;
privation du peuple de son droit à la terre devenue propriété privée;
nationalités opprimées; enfin, guerre fauchant et corrompant de
nombreuses vies humaines.
V
Certes, les régimes représentatifs de l’Europe occidentale et de
l’Amérique, tant monarchie constitutionnelle que république, ont
supprimé certains abus des autorités, rendu impossible l’existence de
monstres, tels que les Louis, les Charles, les Henri, les Ivan.
(Il est vrai que sous un régime représentatif le pouvoir peut être
détenu par des hommes insignifiants, rusés, immoraux et intrigants, mais
l’organisation politique actuelle est telle, que seuls des hommes de
cette catégorie peuvent accéder au pouvoir.)
Le régime parlementaire a supprimé sans doute des abus: par exemple les
lettres de cachet, les persécutions religieuses; il a soumis l’impôt à
l’examen des représentants du peuple, rendu publics les actes du
gouvernement, concouru au perfectionnement technique de l’industrie,
facilitant ainsi la vie aux riches et ajoutant plus de puissance
militaire à l’État.
De sorte que, grâce à cet ordre de choses, les nations sont devenues
incontestablement plus puissantes dans l’industrie, le commerce et l’art
militaire que ne le sont celles où subsiste le régime despotique, et la
vie des classes privilégiées fut rendue plus assurée, plus commode,
agréable et belle qu’auparavant.
Mais la vie de la majorité de ces nations est-elle devenue mieux
assurée, plus libre, et surtout plus rationnelle et morale?
J’estime que non.
Sous le régime du pouvoir personnel, le nombre de ceux qui sont
pervertis par la participation au pouvoir et par leur existence
parasitaire est limité; il comprend les proches, les conseillers et les
courtisans du maître. La cour des souverains est l’unique foyer des
contagions immorales d’où elles rayonnent de tous côtés. Tandis que,
sous le régime constitutionnel, le nombre de ces foyers augmente, car
chacun des participants au pouvoir a ses amis, auxiliaires, courtisans,
ainsi que des descendants.
Enfin, sous le régime du suffrage universel, le nombre de ces centres de
contagion se multiplie davantage encore. Chaque électeur est l’objet de
flatterie et de subornation. Le caractère de la domination se modifie
également: au lieu de reposer sur la violence directe, elle a pour base
l’argent, ce qui est encore la violence, mais par transmission complexe.
Le nombre des hommes oisifs vivant du produit des travailleurs se
multiplie donc; une classe se forme, appelée bourgeoisie, qui, sous la
protection de la force, mène une vie facile et agréable, exempte de tout
travail pénible.
Étant donné qu’il faut--pour organiser une pareille existence pour des
milliers de roitelets remplaçant un seul souverain--une grande quantité
d’objets enjolivant et égayant leur vie de fête, à chaque passage du
régime despotique au régime représentatif surgissent des inventions
facilitant la production d’objets de plaisir et de sécurité pour les
classes fortunées.
Or, la fabrication de ces objets détache de plus en plus les ouvriers du
travail des champs. Ainsi se forme la classe des ouvriers de ville, qui,
en raison de leur situation précaire, tombent sous la complète
dépendance des classes aisées.
A mesure que le régime parlementaire se prolonge, le nombre des
travailleurs de ville augmente et leur situation empire. Aux États-Unis,
sur soixante-dix millions d’habitants, on compte dix millions de
prolétaires. La même proportion est observée en Angleterre, en Belgique,
en France.
On voit par là que le nombre de ceux qui abandonnent le travail
produisant les objets de première nécessité, pour fabriquer les objets
de luxe, croît progressivement dans ces États.
Il est donc clair que cette situation rend de plus en plus pénible la
vie des hommes qui sont forcés d’assurer le luxe aux oisifs dont le
nombre grandit sans cesse. Il est évident qu’une pareille vie sociale ne
saurait durer.
Il se produit ici un phénomène qui pourrait être comparé à ce qui se
passerait chez un homme dont le torse augmenterait de plus en plus,
tandis que ses jambes deviendraient de plus en plus grêles: les jambes
ne pourraient plus supporter le poids du torse.