Les peuples d’Occident, comme partout ailleurs, se soumettaient à leurs
maîtres afin d’éviter les tribulations et le mal que comporte la lutte.
C’est seulement lorsque l’oppression leur devenait trop lourde, que les
peuples, tout en reconnaissant la nécessité du pouvoir, se mettaient à
le combattre. Ceux qui prenaient part à la lutte étaient d’abord peu
nombreux; mais, devant l’insuccès des efforts des premiers combattants,
d’autres se joignaient à eux, et leur nombre croissait de plus en plus.
Et en voici le résultat: au lieu de se libérer des maux qu’engendrait le
pouvoir, la plupart des hommes de ces pays prirent part à ce même
pouvoir dont ils voulaient s’affranchir.
Il arriva ce qui devait arriver: la perversion, propre au pouvoir, s’est
répandue non pas parmi un petit nombre comme cela a lieu sous le régime
d’un gouvernement personnel, mais bien parmi tous les membres de la
société. (Aujourd’hui, on s’emploie à ce que les femmes subissent la
même perversion.)
Sous le régime parlementaire et du suffrage universel, chaque député
commence sa carrière par la subornation, l’enivrement des électeurs, les
promesses qu’il sait ne pouvoir tenir, et, siégeant à la Chambre, il
participe à la confection des lois qu’on fait appliquer par la force. Il
en est de même des sénateurs, des présidents.
Les places au Parlement sont cotées; il est des hommes d’affaires qui
négocient cette opération financière entre les candidats et les
électeurs. La même corruption caractérise l’élection d’un président de
République. L’élection du président des États-Unis coûte des millions
aux brasseurs d’affaires qui escomptent l’élection de leur candidat en
vue des profits qu’ils tireront de tel ou tel système d’impôt ou de
l’exploitation de tel ou tel monopole, et ils regagnent en effet avec
usure ce que leur avait coûté l’élection présidentielle.
Cette corruption foncière en entraîne bien d’autres: le penchant à
éluder tout travail pénible, la jouissance des commodités et des
plaisirs procurés par d’autres, les intérêts et les soucis d’État
empêchant de s’occuper des classes laborieuses, la propagation des
journaux remplis de mensonges et d’animosité; enfin, et surtout, la
haine entre peuples, classes, et individus. Cette corruption,
progressant toujours, a atteint de notre temps un tel degré, que la
lutte des uns contre les autres est devenue un phénomène général, et que
la science--celle qui s’emploie à justifier toutes les vilenies--a
proclamé que la lutte et la haine sont les conditions nécessaires et
bienfaisantes de la vie humaine.
La paix qui, aux yeux des peuples antiques, apparaissait comme le bien
suprême,--ils se congratulaient avec les paroles: paix à vous,--a
disparu complètement parmi les peuples de l’Occident. Non seulement elle
a disparu, mais les hommes cherchent à se convaincre que la mission de
l’homme n’est pas dans la paix, mais dans la lutte de tous contre tous.
Effectivement, une lutte incessante, industrielle, commerciale,
militaire y est menée: État contre État, classe contre classe, parti
contre parti, ouvrier contre capitaliste, homme contre homme.
Il y a plus. La participation au pouvoir de tous les membres de la
société eut encore ce résultat que les hommes, détournés chaque jour
davantage du travail immédiat de la terre et prenant de plus en plus
goût à l’existence parasitaire, perdirent aussi leur indépendance, et,
par leur situation même, furent amenés à la nécessité de mener une vie
immorale.
N’ayant ni l’habitude, ni le goût de subvenir à leurs besoins par le
travail de la terre, les Occidentaux furent forcément obligés d’acquérir
leurs moyens d’existence chez les autres nations. Or, ils ne pouvaient
le faire que par deux moyens: la supercherie, c’est-à-dire l’échange
d’objets pour la plupart inutiles et immoraux, tels que l’alcool,
l’opium, les armes, contre des objets de première nécessité; l’autre
moyen est la violence, c’est-à-dire le pillage des peuples en Asie, en
Afrique, partout où on sent la possibilité de piller impunément.
Dans cette nécessité se trouvent l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, la
France, les États-Unis, et surtout la Grande-Bretagne qui sert d’exemple
et d’objet d’envie aux autres nations. Presque tous les hommes de ces
pays, en devenant les participants conscients à la violence, dirigent
tous leurs efforts et toute leur attention vers l’activité
gouvernementale, industrielle et commerciale, ayant pour dessein
principal la satisfaction des besoins de luxe; et ils deviennent, soit
par la pression directe, soit par l’argent, les dominateurs des peuples
agricoles qui leur fournissent les objets de première nécessité.
Ils sont dans certains états la majorité, dans d’autres encore la
minorité; mais la proportion de ces hommes exploitant le travail des
autres augmente avec une grande rapidité au détriment de ceux qui vivent
de leur propre travail agricole si naturel. Il s’ensuit que la plupart
des nations d’Occident ne peuvent plus subsister par leur travail
agricole. Il leur faut, par la violence ou la tromperie, enlever les
objets de subsistance aux peuples qui vivent encore par la culture de
leur propre sol. Ce à quoi elles s’emploient en recourant, soit à la
force brutale, soit à la corruption.
Il arrive dès lors que l’industrie, ayant principalement pour but le
besoin des riches, et du plus riche de tous: le gouvernement, dirige ses
efforts vers la culture approximative des grandes étendues de terre, à
l’aide de machines; vers la confection de la toilette féminine, des
palais, bonbons, jouets, automobiles, tabacs, vins, médicaments, papier
à lettres, canons, fusils, poudre, etc., etc.
Et, comme il ne peut y avoir de fin aux caprices des hommes lorsqu’ils
exploitent le travail d’autrui, l’industrie se mit à fabriquer de plus
en plus des objets inutiles, stupides et corrupteurs, tout en détournant
les hommes du travail rationnel. Et nous ne voyons pas de fin à ces
inventions pour le plaisir des oisifs, puisque, plus bêtes et plus
immorales elles sont,--automobiles remplaçant les jambes d’hommes et les
animaux, les funiculaires de montagnes, ou les automobiles
blindées,--plus leurs auteurs et ceux qui en profitent sont contents et
fiers.