Il est une autre cause, plus puissante encore, des changements de
rapports entre dirigeants et dirigés. Reconnaissant au pouvoir le droit
de les dominer et étant habitués à la soumission, ces derniers
commencent, à mesure que l’instruction et la conscience morale se
répandent, à se rendre compte non seulement de la nocivité grandissante
du pouvoir au point de vue matériel, mais encore de l’immoralité de la
soumission.
Il y a dix, ou même cinq siècles, les nations pouvaient, sur l’ordre de
leurs chefs, massacrer des populations entières des autres pays dans un
but de conquête, de dynastie ou de fanatisme religieux. Mais, au XIXe et
au XXe siècle, les dirigés, éclairés par le christianisme ou par
d’autres doctrines humanitaires engendrées par lui, ne peuvent plus
obéir aux autorités exigeant la participation à l’assassinat de ceux qui
défendent leur liberté, comme cela eut lieu notamment en Chine, au
Transvaal, aux Philippines; ils ne peuvent plus, comme jadis, la
conscience tranquille, se savoir participer aux violences que commettent
aujourd’hui tous les gouvernements.
Le pouvoir oppresseur, à mesure qu’il dure, fond par les deux bouts:
d’une part, par l’accroissement de l’immoralité des dirigeants
augmentant progressivement le poids qui écrase les dirigés, et, de
l’autre, en répondant de moins en moins au principe de moralité des
dirigés.
L’heure survient donc immanquablement quand se modifie l’attitude du
peuple envers l’autorité. Elle peut survenir tôt ou tard, suivant le
degré et la rapidité de la corruption du pouvoir, le tempérament plus ou
moins calme ou agité du peuple, voire suivant sa situation géographique
facilitant ou empêchant la communication des hommes entre eux; mais, tôt
ou tard, cette heure arrive forcément chez tous les peuples.
Chez les nations occidentales, nées sur les ruines de l’empire romain,
ce moment était arrivé depuis longtemps. La lutte du peuple contre le
gouvernement a continué dans les États qui lui avaient succédé, continue
encore aujourd’hui. Chez les Orientaux: la Turquie, la Perse, l’Inde, la
Chine, ce moment n’est pas encore venu. Enfin, il vient de sonner pour
le peuple russe.
Ce peuple est aujourd’hui en présence d’un terrible dilemme: doit-il
continuer, à l’exemple des populations orientales, à se soumettre à son
gouvernement irraisonné et corrompu malgré tous les maux dont il en
souffre; ou bien, à l’exemple des nations occidentales, reconnaissant le
caractère nuisible du gouvernement existant, doit-il le renverser par la
force et le remplacer par un nouveau?
Ce dilemme se présente comme naturel à ceux des Russes qui,
n’appartenant pas aux classes ouvrières, se trouvent en rapport avec les
classes supérieures des nations occidentales et considèrent comme un
bien la puissance militaire, le progrès industriel et commercial, le
perfectionnement technique et l’éclat extérieur auxquels sont parvenus
les peuples d’Occident à la suite du changement de leur régime
politique.