Depuis les temps immémoriaux et chez tous les peuples de la terre, les
rapports entre dirigeants et dirigés ont donc eu la violence pour base.
Mais ces rapports, comme tout ici-bas, changent constamment, et cela
pour deux raisons: premièrement, parce que les oisifs qui détiennent le
pouvoir se pervertissent à mesure que leur pouvoir se prolonge,
deviennent insensés et cruels et leurs exigences sont de plus en plus
nuisibles à leurs subordonnés; deuxièmement, parce que la folie de la
soumission aux maîtres pervertis apparaît de plus en plus marquée aux
opprimés.
Quant aux maîtres, ils se pervertissent toujours: d’abord parce qu’ils
sont immoraux, et cela par le fait même qu’ils préfèrent l’oisiveté et
la violence au travail; puis, en mettant leur puissance au service de
leurs passions et de leurs vices, ils peuvent s’y adonner de plus en
plus; enfin, tandis que les simples mortels rencontrent des obstacles à
leurs penchants vicieux, les maîtres n’en rencontrent aucun, et, loin
d’en être blâmés, en sont couverts d’éloges par leurs courtisans. Car le
plus souvent ceux-ci tirent profit de la folie de leurs maîtres, et il
leur est en même temps agréable de penser que les vertus et la sagesse,
commandant le respect aux hommes sensés, sont attribuées à ceux à qui
ils se soumettent; c’est pourquoi les vices des dirigeants, vantés comme
des vertus, se développent dans des proportions monstrueuses.
C’est bien là la cause qui a entraîné les chefs couronnés ou non
couronnés jusqu’à la limite extrême de la folie et du vice qu’ont
atteinte les Néron, les Charles, les Henri, les Louis, les Ivan, les
Pierre, les Catherine, les Marat.
Mais il y a autre chose. Si les chefs se contentaient d’être débauchés
personnellement, ils ne seraient pas si nuisibles. Mais les débauchés
oisifs et blasés, tels que sont généralement les dirigeants, ont besoin
d’un but dans la vie qu’ils cherchent à atteindre. Or, ce but ne peut
être que l’accroissement de leur gloire.
Dans toutes les autres passions, la limite de la satiété est vite
atteinte; seule, la passion de la gloire est illimitée, et c’est
pourquoi tous les dirigeants ont toujours ambitionné la gloire,
principalement militaire, comme l’unique passion où les hommes débauchés
et blasés peuvent toujours trouver de nouvelles jouissances.
Or, pour entreprendre une guerre, il faut de l’argent, des soldats et
surtout une possibilité de carnage. C’est ce qui rend la situation des
soumis de plus en plus pénible. Finalement elle arrive à un degré si
aigu qu’ils ne peuvent plus supporter le poids du pouvoir et cherchent à
modifier leurs rapports envers lui.