AVANT-PROPOS

Une révolution s’accomplit en Russie, et le monde entier la suit avec

une attention soutenue, cherchant à deviner et à prévoir où elle

conduira les Russes.

Il est peut-être intéressant et important, pour les spectateurs qui

observent la révolution russe du dehors, de prévoir son aboutissant;

mais pour nous, Russes, qui la vivons, qui la faisons, l’intérêt

primordial n’est pas là; il est dans la détermination la plus nette et

la plus certaine de ce que nous devons faire en ces instants dangereux,

graves et d’une si grande portée pour nous.

Toute la révolution est dans la sanction du changement survenu dans les

rapports du peuple avec le gouvernement.

C’est bien ce changement qui s’effectue actuellement en Russie, et c’est

nous, tous les Russes, qui concourons à ce changement.

Pour savoir comment nous pouvons et devons modifier nos rapports envers

le pouvoir, il nous faut donc élucider ce qu’est celui-ci, quelle est

son origine et quelle serait la meilleure attitude à garder envers lui.

I

Les mêmes phénomènes se sont invariablement produits chez tous les

peuples. Parmi ceux qui étaient occupés aux travaux indispensables à

leur subsistance: la chasse, ou l’élevage des bétails, ou l’agriculture,

se sont trouvés des individus, compatriotes ou étrangers, qui enlevaient

à ceux qui travaillaient le produit de leur travail: ils pillaient

d’abord, puis asservissaient leurs victimes et exigeaient d’elles soit

leur travail, soit un tribut.

Les choses se passaient ainsi dans l’antiquité et se passent encore en

Afrique et en Asie. Et c’est ainsi que les travailleurs, toujours

occupés à leur œuvre indispensable et habituelle de la lutte contre les

forces naturelles, œuvre de leur subsistance et de celle de leurs

enfants, se soumettaient à toutes les exigences des conquérants, bien

qu’ils fussent plus nombreux et plus moraux que ceux-ci.

Ils se soumettaient en raison de la répulsion qu’ont toujours les hommes

de lutter contre des hommes. Cette répulsion caractérise surtout ceux

qui sont occupés à l’œuvre grave de la lutte contre la nature. Ils

préfèrent donc subir toutes les suites qu’entraînent pour eux les

violences que d’abandonner leur travail coutumier, si nécessaire et si

affectionné d’eux.

Il n’y avait certes question d’aucun «contrat» que font intervenir Hugo

Groz ou Rousseau pour déterminer les rapports entre manants et

seigneurs. Il ne pouvait pas y avoir non plus entente commune, comme

l’imagine Spencer dans ses _Principles of Sociology_, entente sur la

meilleure façon d’organiser la vie sociale. Au contraire, il se

produisait tout naturellement ceci: lorsque les uns subissaient la

violence des autres, les opprimés préféraient toutes les misères aux

soucis et aux efforts de la lutte contre les oppresseurs, et cela

d’autant plus que ceux-ci se chargeaient de défendre les pays soumis

contre les perturbateurs extérieurs ou intérieurs de l’ordre et de la

tranquillité.

Lorsqu’on étudie l’organisation des sociétés primitives, on omet

toujours le fait que ce sont les membres qui assurent l’existence de

toute la communauté qui sont les plus nécessaires et les plus moraux. Il

est donc plus naturel qu’ils n’abandonnent pas leur œuvre indispensable

pour aller lutter contre la violence.

Il en fut ainsi dans l’ancien temps, comme il en est aujourd’hui lorsque

nous voyons des Birmans, des Fellahs d’Égypte et des Boers se soumettre

à des Anglais ou des Bédouins à des Français.

Une étrange doctrine, fort répandue aujourd’hui et qu’on appelle la

science sociologique, affirme que les rapports sociaux évoluent et ont

toujours évolué suivant des conditions économiques. Mais cette

affirmation n’est que la substitution à la cause claire et évidente du

phénomène, de l’une de ses conséquences. La cause des unes ou des autres

conditions économiques a toujours été et n’a pu être que dans

l’oppression des uns par les autres; tandis que les conditions

économiques sont le résultat de la violence et ne peuvent, par suite,

déterminer les rapports entre les hommes.

De tout temps, les méchants, les envieux aimant l’oisiveté: les Caïn,

attaquaient les laboureurs: les Abel, et, en menaçant ceux-ci des pires

violences, jouissaient du produit de leur travail. Par contre, les bons,

les paisibles, ceux qui aimaient le travail, au lieu de lutter contre

les violateurs, trouvaient préférable de se soumettre à ceux-ci, parce

qu’ils ne pouvaient interrompre leur besogne nourricière. C’est bien sur

ces violences, et non pas sur le système économique, que reposaient et

reposent aujourd’hui tous les groupements humains existants.

La Révolution russe · 第 13 / 50 题