L'ouverture que j'ai pratiquée dans la cloison, est tout étroite. Mon
plus petit doigt n'y pourrait passer, mais mon regard pénètre et
embrasse, dans la chambre de Golding, un périmètre plus que suffisant.
Du reste, je n'ai pas besoin de voir plus loin que son lit.
Il s'est étendu. Il est sur le dos. Les yeux sont à demi fermés; leur
expression est vague. Puis peu à peu, ils s'ouvrent, ils sont fixes, ils
regardent quelque part. Où? ce n'est pas au plafond.--Que lui importent
et le plafond et les quelques moulures de plâtre qui l'entourent? Non,
son regard va évidemment _plus loin_.
Il est étrange que mon attention ne se fatigue pas. Il me semble que je
le regarderais ainsi pendant une année entière sans que ma paupière eût
un frémissement. Il n'est pas beau, Golding. Sur ce visage d'ordinaire
si frais, si rebondi, des rides se creusent... à l'heure sinistre. Un
cercle olivâtre borde ses yeux. Évidemment il souffre. C'est un
cauchemar qui danse sur sa poitrine. Smarra le tient à la gorge; et sous
la pression de cette griffe, à laquelle nulle volonté ne résiste, les
sons sortent inarticulés de sa poitrine.
Voyons. Où est le point de son front que j'ai tenté de percer de mon
regard? Justement, il s'est posé de trois quarts, je puis le considérer
tout à mon aise...
Va donc! courage! mon regard. Perce cette boîte osseuse, qui, semblable
à une cassette d'avare, renferme ce qui est mon trésor à moi!
Oh! comme je réunis toute la force de mon être dans ce regard, lentille
au foyer de laquelle se concentre tout le rayonnement de ma volonté.
C'est un livre durement fermé que la tête d'un homme: pas une fissure,
pas un coin par lequel je puisse apercevoir ces pages, si intéressantes
pour moi...
Non. Et ce sourire errant sur ces lèvres. Par le ciel! Je crois qu'il me
raille. Il semble dire: je tiens mon secret, il ne m'échappera pas.
Que pourrais-je donc bien tenter pour hâter mon oeuvre? Quel dernier
effort me conduirait à mon but? Oh! je ne reculerais devant rien.
Maintenant qu'on me croit fou, que j'ai eu le courage d'accepter le
doute, que je me suis livré à ceux qui nient ma raison, rien ne pourra
me faire reculer.
Peut-être suis-je encore trop loin de lui! À deux pieds cependant tout
au plus. C'est encore trop sans doute. Il faut que je me rapproche, il
faut--comment cette pensée ne m'est-elle pas venue plus tôt--que je sois
auprès de lui. Ah! le couteau! Oui, c'est cela!
La cloison est entamée. J'ai pu constater son épaisseur. Ce n'est rien.
Quelques planches ajustées. J'introduis le couteau dans une fente, la
lame fait levier. La planche cédera. C'est peu solide. Je suis _certain_
qu'il n'entendra rien, il est absorbé par le _mystérieux_ qui l'obsède
et l'étreint. Déjà la planche a plié, je puis passer mes deux mains.
M'entendra-t-on du dehors? Tout est calme. Les gardiens sont endormis.
Et puis le bruit sera-t-il violent? Je ne le crois pas. Tenez! j'avais
bien raison de ne pas le croire. Voici que sous mon effort, lent,
étudié--habilement étudié, je vous jure--la planche se sépare, la
peinture s'est fendue dans toute sa longueur, se craquelant sans bruit.
Là! cette première planche reste entre mes mains. Déjà, je puis passer
le bras. Je l'ai touché, lui. Il n'a pas tressailli. Il n'a pas senti
mes doigts qui s'appuyaient sur son corps. À l'ouvrage donc! La nuit
commence seulement, j'ai tout le temps de mener l'oeuvre à bien. Il est
curieux que je n'aie pas conçu plus tôt cette pensée. Je secoue la
seconde planche, méthodiquement, prêt à m'arrêter au moindre bruit,
dépassant une certaine moyenne dont mon oreille a fixé l'intensité. Elle
tient assez fortement, celle-là. Bah! il serait trop ridicule de se
décourager... en si beau chemin. Je le disais bien... La voilà qui
s'ébranle. Elle est plus large que je ne l'avais supposé, c'est ce qui
explique sa résistance... L'ouverture sera plus que suffisante.
Je pourrai passer... c'est fait. Il s'agit maintenant de me glisser par
cette ouverture. Oh! cela n'est pas difficile. Je me dresse à demi sur
mon lit... la tête d'abord, puis les épaules. Il faut que je me mette de
biais--de _champ_, comme disent les ouvriers--d'une main je m'appuie au
lit, tout doucement. Mais, en vérité, il est inutile de prendre tant de
précautions. Golding n'est-il pas plongé dans une sorte de catalepsie
intermittente, qui, j'en ai la conviction, ne cessera qu'avec la nuit...
la preuve de ceci, c'est que je suis dans sa chambre, c'est que j'ai pu
passer par-dessus le lit, que j'ai même heurté ses jambes, et qu'il n'a
pas eu conscience de ma présence.
Tenez, en cet instant, est-ce qu'il sait que je suis là, courbé sur lui,
que je le touche, que je l'enveloppe tout entier de mon regard? Ah! en
vérité, cela est burlesque, de songer qu'un fou pourrait être aussi
habile!