Comment se trouve-t-il dans ma chambre? D'où vient-il? Qui l'a apporté
ici? Un couteau, et dont la lame paraît solide, sur ma foi. Ce n'est pas
un couteau de table, ce n'est pas moi qui l'ai pris à la table du repas.
On nous surveille trop. Non, non. Je me souviens. Le gardien est entré
ce matin; il coupait une pomme. C'est évidemment lui qui a oublié là cet
outil...
Un couteau: cela peut servir à tant de choses. Il est bien emmanché,
bien en main. Comme on donnerait un bon coup, avec cela... de haut en
bas...
Le gardien est venu. Ah! j'ai bien compris pourquoi. Il est inquiet, cet
homme, il sait qu'il a laissé son couteau quelque part, et sa
responsabilité s'inquiète. Il ne me demande rien tout d'abord. Il me
souhaite le bonsoir, mais en même temps il regarde à droite et à gauche.
Moi, je suis assis tout naturellement, sur une chaise, devant ma table.
J'ai caché le couteau dans ma manche. Pourquoi, après tout? Il serait si
simple de lui dire: Mon brave homme! je sais ce que vous cherchez. Voici
votre couteau.
Non, je ne lui dirai rien. Tenez, voilà qu'il m'interroge. Oh! sans
avoir l'air d'attacher à sa question la moindre importance:
--Est-ce que par hasard vous n'auriez pas trouvé un couteau?
--Un couteau! ici! oh! non.
Si vous voyiez de quel air placide je réponds.
Il est convaincu que je dis la vérité. Comme c'est chose amusante que de
tromper. Il jette un dernier coup d'oeil autour de lui, mais, bon gré,
mal gré, il faut bien qu'il y renonce. S'il se doutait que je le sens,
là, tout près de ma chair, et que le fou--car je suis un fou--se moque
_in petto_ de l'homme raisonnable.
Il est parti. Pourquoi ai-je gardé ce couteau? Sur mon âme, je ne
pourrais le dire. Mais cet acier froid me cause une agréable sensation.
On dirait--oui, en vérité--que cette sensation _s'harmonise_ avec
quelque secrète pensée de mon coeur...
Six heures! à mon poste.