Nous arrivons au dénoûment de l'épopée magyare, et quelques explications
historiques préliminaires aideront à bien comprendre le sens profond de
cette péripétie, qui clôt les temps héroïques de la Hongrie ainsi que
la tradition proprement dite.
De l'époque d'Arpad, nous sommes transportés aux dernières années du Xe
siècle. Il y a quatre-vingts ans que les Magyars ont fondé un petit État
au midi des Carpathes, et quatre-vingts ans que le pillage et la
dévastation partent de ce petit État pour aller atteindre jusqu'aux
nations européennes les plus éloignées. Une haine instinctive du
christianisme et le goût des profanations donnent à ces ravages un
caractère particulièrement effrayant pour la chrétienté. On ne peut
disconvenir que l'intrusion de cette république de brigands païens au
cœur même de l'Europe n'ait été, pendant près d'un siècle, un vrai fléau
pour le christianisme et pour la civilisation. L'Europe eut beau mettre
ces brigands hors du droit des nations, attacher les chefs au gibet, et
traiter les soldats sans quartier: ce triste système de représailles, en
ravalant la civilisation au niveau de la barbarie, n'amenait que
l'exaspération de la barbarie même. On songea enfin à l'emploi d'un
remède essayé à diverses époques sur les peuples païens de l'Europe
septentrionale, et qui consistait dans un certain mélange de coercition
morale et de violence armée. Quand un de ces peuples qui gênaient le
développement chrétien et monarchique des grands États européens se
rendait par trop insupportable à ses voisins, on le pourchassait, on le
mettait aux abois, et lorsque, à bout de ressources, il implorait la
paix, on la lui accordait telle qu'elle le chargeât d'une double chaîne,
au dehors et au dedans. Ainsi on l'obligeait par traité à recevoir des
missionnaires chrétiens, à laisser construire des églises et des
couvents sur son territoire, à reconnaître les évêques qu'on lui
donnerait, et ces instruments d'une conquête religieuse, mis sous la foi
des traités, asservissaient ce peuple en changeant ses mœurs. Dagobert
avait usé de ce procédé, non sans succès, avec les Bavarois, Charlemagne
avec les Saxons, et les empereurs germains de la maison de Saxe
l'éprouvaient à leur tour sur les populations slaves de la Pologne.
La cour de Rome, comme on le pense bien, était toujours de moitié dans
l'application de ce remède héroïque, et les armes qu'elle avait en main
ne possédaient pas moins de puissance que l'épée temporelle des
empereurs d'Allemagne, quoiqu'elles fussent d'une autre nature. La
plupart des peuples susceptibles d'être ainsi convertis se trouvaient
organisés en aristocraties militaires, sorte de gouvernement
essentiellement favorable à l'esprit de turbulence et d'entreprise: tant
que cette forme d'administration devait persister, il semblait
impossible d'obtenir de ces peuples avec l'exécution sincère des traités
un état de paix durable. Force était donc de ruiner le gouvernement
aristocratique chez la peuplade qu'on voulait convertir, et d'amener
celle-ci à une monarchie fondée sur des principes analogues à ceux des
autres gouvernements européens; c'était là un des premiers soins de la
politique chrétienne et civilisatrice. Le but n'était pas très-difficile
à atteindre, l'ambition des hommes aidant. On faisait briller aux yeux
de chefs avides de pouvoir et rivaux les uns des autres la perspective
d'une royauté concédée au plus digne, c'est-à-dire à celui qui aurait
montré le plus de zèle pour la propagation du christianisme parmi les
siens, et c'était au pape, dispensateur des couronnes en vertu du droit
divin, qu'appartenaient le choix et l'institution des nouveaux rois. Les
évêques et les missionnaires, agents du pouvoir pontifical près des
nations en cours de conversion, travaillaient incessamment l'esprit des
chefs, et l'appât d'une couronne manquait rarement son effet. Les choses
se passaient ainsi en Pologne dans les dernières années du Xe siècle.
Commencée à grands coups d'épée par l'empereur Othon Ier, la conversion
des Polonais se poursuivait sous des auspices plus pacifiques. Le duc
qui les gouvernait alors, Miesco, autrement dit Miecislas, néophyte plus
ambitieux que convaincu, s'agitait en tout sens sinon pour consolider
l'œuvre chrétienne, du moins pour faire croire au pape qu'il l'avait
consolidée, et déjà il réclamait ce titre royal qui était l'aiguillon et
la récompense des grands succès.
Ce fut vers cette époque et dans des circonstances à peu près pareilles
que la foi chrétienne s'introduisit en Hongrie à la suite d'un traité de
paix. Les Hongrois avaient lassé la patience de leurs voisins, soit en
leur faisant directement la guerre, soit en entrant comme auxiliaires
dans toutes les révoltes qui les déchiraient. Enfin en 955 les Germains
se concertèrent pour exterminer cette nation turbulente. Tandis qu'elle
assiégeait la ville d'Augsbourg avec une année qui renfermait toute sa
jeunesse, l'empereur Othon Ier, accompagné de forces supérieures, cerna
les assiégeants, les culbuta soit contre la ville, soit contre la
rivière du Lech, qui la traverse, et, refusant de les recevoir à
composition, ne leur laissa que le choix de leur mort. Leurs deux chefs,
Léel et Bulchu, furent pendus au gibet de Ratisbonne[667], ainsi que je
l'ai raconté plus haut. Cette terrible défaite abattit l'audace des
Magyars qui demandèrent la paix en suppliant; mais l'empereur Othon,
après de longs refus, ne l'accorda qu'à la condition qu'ils se feraient
chrétiens, ou du moins qu'ils ouvriraient leur territoire au
christianisme. Les féroces Magyars reçurent donc des missionnaires,
laissèrent construire chez eux des églises, eurent des prêtres et des
évêques, mais ne se firent point chrétiens. Leurs prédicateurs périrent
presque tous de mort violente, et le duc Toxun, sous le gouvernement
duquel avait été conclu le traité, mourut dans l'impénitence païenne.
Sous Geiza, son fils et son successeur, le christianisme fit un assez
grand pas. Ce duc hongrois, qui paraît avoir eu plusieurs femmes, en
aimait une passionnément, et celle-ci, d'un caractère viril et décidé,
qui montait à cheval, buvait et se battait comme un homme, avait pris
sur lui un ascendant presque absolu. Elle était fille de Gyla, duc de
Transylvanie, se nommait Sarolt, et avait reçu des Slaves, à cause de sa
grande beauté, le surnom de _Beleghnegini_[668], c'est-à-dire la belle
maîtresse. Un beau jour, elle se convertit, et bientôt après Geiza fut
baptisé.
[Note 667: Mala morte ut digni erant mulctati sunt; suspendio
namque crepuerunt. Witichind. _Chron._, 3, ad ann. 955.--Suspensi
patibulis. Hepidan. Monach. eod ann.]
[Note 668: Voir plus haut les _Légendes et Traditions
germaniques_.--Cf. Pray, p. 376 et seqq.]
Jusqu'à quel point l'éclat de cette couronne royale qu'on faisait
resplendir dans le lointain aux yeux des néophytes concourut-il, avec
les séductions de la _belle maîtresse_, à déterminer la conversion de
Geiza? On ne saurait le dire; mais on sait que Geiza, homme d'un
caractère faible et incertain, s'il avait convoité la couronne, n'osa
pas la mériter. Une révolte survenue parmi ses sujets pour le
rétablissement du culte païen le trouve pusillanime et presque renégat;
non-seulement il ne la réprime pas, mais il fait acte de paganisme, se
rase la tête et mange du cheval pour sauver son autorité menacée. Il
resta duc, mais il dut renoncer à être roi. Quant à Sarolt, d'une âme
mieux trempée et d'une foi plus sincère, elle brava les menaces et ne
broncha pas un instant. Si la couronne eût pu être donnée à une femme,
Sarolt était digne de la recevoir et l'aurait noblement portée; par
malheur, les institutions magyares ne le permettaient point encore, et
plus malheureusement Sarolt n'avait point de fils sur qui pût se
reverser la reconnaissance de l'église. C'est à ce moment critique pour
la race d'Attila et pour les destinées chrétiennes de la Hongrie que
nous allons reprendre le cours interrompu des traditions.
«Le temps marqué par les décrets de Dieu est arrivé,» nous dit sur le
ton d'une prophétie la chronique de l'évêque Chartuicius[669]. Il fait
nuit, et Sarolt, en proie au chagrin de sa stérilité, n'a cédé qu'avec
peine au sommeil, quand un jeune homme lui apparaît dans son rêve. Ce
jeune homme tout resplendissant d'une beauté céleste porte le vêtement
des diacres chrétiens. Il s'approche de sa couche et lui dit: «Femme,
aie confiance en Dieu. Tu mettras au monde un fils, et à ce fils est
réservée une couronne d'une durée infinie. Tu auras soin de lui donner
mon nom.»--«Qui donc êtes-vous?» demande Sarolt étonnée[670].--«Je suis,
reprit la vision, le proto-martyr Étienne, le premier qui versa son sang
en témoignage pour le Christ.» Neuf mois après cette apparition, Sarolt
accouche d'un fils qu'elle nomme Étienne ou plutôt _Stephanos_, vrai nom
du proto-martyr, et, suivant la remarque faite par le légendaire
lui-même, ce mot signifie _couronne_[671]. Voilà donc le fils de Geiza
prédestiné à cette royauté perdue par la faiblesse de son père,
reconquise par les mérites de sa mère. Étienne est l'enfant de la femme
forte, et l'enfant du rêve comme Almus. Nous retrouvons ici une
contre-partie de l'histoire d'Émésu, avec une différence de forme en
rapport avec la différence des religions: Almus est une incarnation
païenne d'Attila; Étienne est l'enfant de la promesse de Dieu, le
petit-fils couronné que l'ange montrait dans le lointain au roi des Huns
comme le prix de son obéissance.
[Note 669: Adest tempus cœlitus dispositum. Chartuic. _Vit. S.
Stephan. reg._ 3.]
[Note 670: Apparuit ei beatus proto-martyr Stephanus, levitico
habitu ornatus, in visionibus... Certa esto quia filium paries,
cui primogenito corona debetur et regnum: meum quoque nomen illi
impones. Chartuic., _Chron. hungar._, 4.--_Id. Vit. S. Stephan._,
4.--Quis es, Domine, et quo nomine nuncuparis? _Id., ibid._]
[Note 671: Stephanus quippe græce, coronatus sonat latine.
Ipsum quippe in hoc sæculo Deus voluit ad regni potentiam, et in
futuro corona beatitudinis semper manentis redimere. _Id. Vit. S.
Stephan._, 5.]
Saint Adalbert reçoit Étienne des mains de sa mère pour le diriger et
l'instruire. Il façonne au christianisme, il nourrit de sentiments
charitables et justes l'adolescent, en qui éclatent déjà l'audace et
l'inflexibilité maternelles. A quinze ans, quand il perd son père,
Étienne est un homme avec qui les plus turbulents doivent compter.
Enhardis par sa jeunesse, les magnats se révoltent, veulent enlever sa
mère et le tuer, tandis que les prêtres païens entonnent la chanson des
anciens dieux: «Rasons les églises, étranglons les moines et brisons les
cloches.» Étienne fait face à tout; il abat les nobles, il disperse les
païens, intimide l'ennemi du dehors, qui envenimait les querelles du
dedans pour en profiter, et sauve le christianisme d'une ruine presque
assurée. A dix-neuf ans, toutes les bouches le proclamaient l'apôtre
armé de la Hongrie[672].
[Note 672: _Vit. major. et minor. S. Stephan._, in Monument.
Arpadian.--Chartuic., _Vit. S. Steph._--_Chron. hungar._]
Cependant un événement considérable allait s'accomplir sur la frontière
même du pays des Magyars, et donner aux Polonais une sorte de suprématie
chrétienne parmi les barbares du nord de l'Europe. Cet événement,
c'était l'élévation du duc Miesco à la royauté qu'il ambitionnait si
ardemment et depuis tant d'années[673]. Le siége de saint Pierre était
alors occupé par un des plus savants hommes qui s'y soient assis, le
Français Gerbert, autrement dit, Sylvestre II, à qui sa grande
perspicacité, ses vastes études et son penchant pour les sciences
occultes valurent au moyen âge un certain renom de sorcellerie. Tout
sorcier qu'il était ou qu'on le croyait, Gerbert se laissa abuser sur le
caractère personnel de Miesco et sur la réalité des conversions que le
néophyte prétendait avoir provoquées et obtenues parmi ses sujets. Dans
son erreur, il promit au duc tout ce que le duc lui demandait,
bénédiction apostolique, titre royal et diadème, et il fit fabriquer à
son intention une couronne digne par sa richesse et sa beauté de la
munificence du chef de l'église. Déjà même il avait fixé le jour où il
recevrait l'envoyé de Miesco, Lambertus, évêque de Cracovie, à qui il
voulait remettre de sa main le bref apostolique et le diadème: encore
quelques semaines, et le duc des Polonais sera le premier roi chrétien
des races du Nord.
[Note 673: Meschco (Misca, _Vit. S. Stephan._, 9) Polonorum
dux, christianam roborare cum suis amplexatus fidem... apostolica
fulciri benedictione ac regio postulaverat diademate coronari.
Chartuic., _Chron. hungar._ 5.]
Dieu se souvint alors que cinq siècles et demi auparavant la sainte cité
de Rome avait été menacée d'une grande profanation, lorsque Attila
s'avançait avec toutes ses forces pour l'anéantir. Il se souvint aussi
qu'il avait envoyé un ange pour arrêter le barbare dans sa marche, et
que l'ange avait promis au nom du Christ «qu'un jour viendrait où la
génération du roi des Huns obtiendrait, dans ces mêmes murs de Rome et
de la main du successeur des apôtres, une couronne qui n'aurait point de
fin.» Le Seigneur comprit que le moment de remplir sa promesse était
venu[674]. Aussitôt il inspire au duc Étienne l'idée de réclamer pour
lui-même du souverain pontife la bénédiction apostolique et le titre
royal, en récompense de ses mérites et des fruits de son apostolat.
Étienne convoque donc à une diète générale les évêques, les magnats et
le peuple du duché de Hongrie; il leur expose ses travaux, il leur
confie son désir, et tous décident qu'il faut députer à Rome Astricus,
évêque de Strigonie, pour mettre aux pieds du saint-père la demande
d'Étienne et le vœu du peuple hongrois. Astricus part, et les deux
ambassades cheminent sur la même route sans le savoir: une seule journée
de marche les sépare; mais par la volonté de Dieu, Lambertus s'est
attardé, et Astricus a pris les devants. Tous deux ignorent qu'ils se
rendent au même lieu, pour le même objet; leurs peuples l'ignorent
aussi, et le pape Sylvestre ne sait rien, sinon que l'envoyé polonais
doit se présenter devant lui au jour convenu, dès les premiers rayons du
soleil. Parée d'ornements inaccoutumés, la salle du palais pontifical
est disposée pour l'audience; la couronne destinée à Miesco est là: les
orfévres l'ont fabriquée de l'or le plus pur, incrustée des pierres les
plus éclatantes[675]. Jamais l'art n'a rien produit de si beau, et
jamais aussi la bénédiction du vicaire de Jésus-Christ n'a doté un objet
matériel de plus de grâces et de promissions pour ce monde et pour
l'autre.
[Note 674: Quia novit Dominus qui sibi sint in futurum
dilecti, idcirco præscius sanctum electum suum Stephanum,
temporali statuerat feliciter insignire corona, postmodum felicius
eum decoraturus æterna, sicut avo ejus Attilæ per Angelum sanctum
suum promiserat. Chartuic., _Chron. hung._, 5.]
[Note 675: Coronam egregii operis operari (Papa) jam fecerat.
Chartuic. _Chron. hungar._, 5.--Miro opere præparata. _Id._,
6.--Auro et lapidibus pretiosis fabricata. _Id., ibid._]
Préoccupé de la cérémonie du lendemain, Gerbert commençait à céder au
sommeil, quand une vision du ciel éblouit ses yeux. Un ange lui apparaît
et lui dit: «Sache que demain, au point du jour, les envoyés d'une
nation inconnue, fille de la Hongrie orientale, mais dépouillée de la
férocité du paganisme, viendront te demander à genoux une couronne
royale pour leur duc[676]. Celle que tu destinais à Miesco,
donne-la-leur, car elle leur appartient, et Miesco ne doit point la
posséder. De lui sortira une génération maudite qui aura plus de souci
de planter des forêts que des vignes, de semer de l'ivraie que du bon
grain, qui multipliera les bêtes fauves plutôt que les brebis et les
bœufs, les chiens plutôt que les hommes, pour qui l'iniquité sera
justice, la trahison concorde, la tyrannie charité. Cette race
ressemblera à une couvée d'animaux sauvages se nourrissant de chair
humaine, à un nid de serpents rongeant le cœur de la terre[677].
Confiant dans la folie de leur puissance et rejetant comme des fables
les saintes prophéties, ces hommes oublieront que je suis le Dieu fort,
qui me venge sur la troisième et quatrième génération, qui afflige ceux
qui m'affligent et ne laisse pas plus le mal impuni que le bien sans
récompense. Quand cette génération aura passé, je prendrai en pitié
celle qui suivra, je l'élèverai et je la couronnerai de la couronne des
saints. Fais comme je t'ai dit.» Après avoir prononcé ces paroles,
l'ange disparaît aux regards de Sylvestre.
[Note 676: Crastina die, hora prima, ignotæ gentis stirpis
orientalis Hungariæ nuntios, ad te venturos esse cognovis, qui suæ
gentilitatis abjecta ferocitate... Chartuic., _Chron. hungar._,
6.--_Id._, _Vit. S. Stephan._, 9.]
[Note 677: Generatio de ipso exibit quæ plus delectabitur in
sylvis crescendis quam vineis... plus feras sylvarum quam oves et
boves camporum, plus canes quam homines... Eruntque quasi belluæ
vorantes homines, et quasi geminicca viperarum rodentes cor terræ
suæ. _Id. l. c._]
Les premiers rayons du jour coloraient à peine le faîte du palais papal,
que les envoyés de Hongrie entraient à Rome, et ils sont bientôt devant
le pontife. Prosterné aux pieds de son trône, l'évêque de Strigonie
expose humblement les travaux du duc Étienne et le vœu du peuple
hongrois qui réclame pour son chef la bénédiction apostolique et le
titre de roi. Sylvestre en l'écoutant laisse éclater son allégresse, car
il se rappelle les paroles de l'ange, et reconnaît la vérité de sa
vision. Il l'encourage avec une bienveillance paternelle. Exécuteur des
promesses du Christ, il livre, pour être remise au descendant d'Attila,
cette couronne qu'il avait fait fabriquer avec tant de sollicitude, et
qu'il avait enrichie de tous les dons du ciel et de la terre, gage
mystérieux qu'il avait préparé à son insu, prix du marché jadis conclu
entre Jésus-Christ et son fléau pour le rachat de Rome et des ossements
des apôtres. Sylvestre, admirant les voies de Dieu, accorde une autre
grâce encore au duc Étienne; il lui fait don d'une croix qui doit être
portée devant lui comme marque de son apostolat[678]. «Je ne suis que
l'apostolique, dit-il à l'évêque Astricus; Étienne est l'apôtre élu de
Dieu pour la conversion de son peuple[679].» Chargée de ces précieux
trésors et d'une lettre qui renferme la bénédiction du saint-père,
l'ambassade se remet en route sans perdre un instant, et regagne à toute
vitesse les bords du Danube.
[Note 678: Valde gavisus romanæ sedis pontifex coronam prout
fuerat postulatam, benigne cruce insuper ferendo regi velut in
signum apostolatus misit. Chartuic., _Vit. S. Stephan._, 9.]
[Note 679: Ego sum Apostolicus, ille vero Christi apostolus.
Chartuic., _Vit. S. Stephan._, 11.]
Le lendemain, c'était le jour de Lambertus et des envoyés polonais. Aux
premiers rayons du jour, ils entrent dans le palais pontifical: mais le
souverain pontife les accueille par les paroles d'Isaac à Ésaü: «Un
autre est venu qui a dérobé la bénédiction de son frère[680].» Lambertus
à ces mots pousse un cri de surprise et de douleur: «Père très-saint,
dit-il à Sylvestre, si la couronne a été enlevée à Miesco, qu'il
conserve du moins ta bénédiction!»--«Alors, reprend le pape d'un ton
sévère, faites pénitence, car le seigneur est irrité contre vous. Il m'a
ordonné par son ange de vous rejeter, et de couronner d'une couronne
chrétienne le duc de la nation féroce et indomptable des Hongrois[681].
Cette nation sera grande, les apôtres Pierre et Paul la protègent, et
quiconque s'élèvera contre elle encourra leur indignation.» Ainsi, par
la vertu d'Attila, non-seulement les Hongrois possèdent cette couronne
«d'une durée infinie» qui leur était promise depuis tant de siècles,
mais ils l'enlèvent aux Polonais, leurs rivaux, leurs prédécesseurs dans
la voie du christianisme. Le peuple magyar est l'_Israël_ des peuples du
Nord, conquis par l'Évangile à la civilisation.
[Note 680: Subripuit benedictionem... Chartuic., _Chron.
hung._, 9.]
[Note 681: Stephanum in regem genti Hungarorum quæ ferox et
indomita est, christianiter coronare et diademate honorare, per
angelum sanctum suum mihi in visione præcepit. _Id._, 6.]
La sainte couronne (c'est le nom qu'elle prit dès lors et qu'elle porte
encore aujourd'hui) est reçue triomphalement par le peuple hongrois,
accouru en foule au-devant d'elle, ducs et sujets, grands et petits.
L'évêque de Strigonie la place avec respect sur la tête d'Étienne; puis,
soustraite aux regards profanes, elle est déposée dans un sanctuaire
comme un objet sacré. Le règne d'Étienne remplit toutes les espérances
qu'il avait fait naître: par les soins du nouveau roi, le christianisme
s'affermit et se propage; d'autres révoltes des magnats, d'autres
tentatives des prêtres païens échouent contre sa fermeté; l'empereur
d'Allemagne, qui cherche à profiter de ces troubles intérieurs pour
dépouiller le royaume, est repoussé honteusement. Étienne, avec une
confiance sublime en l'assistance de Dieu, défie tous les périls. On
raconte qu'un jour, dans une circonstance désespérée, il fit don
solennel du royaume et du peuple hongrois à la vierge Marie, «reine et
impératrice du ciel et de la terre[682],» et que la Hongrie fut sauvée.
[Note 682: Regina cœli, imperatrix mundi. Chartuic. _Vit. S.
Stephan._, 15, 21.--Domina imperatrix cœli et terræ. _Chron.
hung._, 8.]
Étienne donne à son gouvernement des institutions en rapport avec la foi
nouvelle. Il fonde à quelques milles au-dessous de Sicambrie, capitale
païenne des Huns et des Magyars, la ville d'Albe-Royale, capitale de la
Hongrie régénérée par le baptême. C'est là qu'il est enterré, dans
l'_Église-Blanche_ qu'il a dédiée à la mère de Dieu, «reine céleste des
Hongrois[683].» Sa tombe achève la consécration du petit territoire où
tant d'événements se sont accomplis. Une grande réconciliation s'opère
et embrasse tout le passé. Si les mérites d'Attila ont préparé la
puissance d'Arpad et la sainteté d'Étienne, la sainteté d'Étienne
rejaillit sur ses deux glorieux ancêtres. La croix qui domine
l'Église-Blanche éclaire au loin de ses rayons la sépulture du duc
magyar et le cyppe funéraire de Kewe-Haza.
[Note 683: Chartuic., _Vit. S. Stephan._, 12, 21.]
Ici se termine l'épopée traditionnelle des Hongrois avec l'époque
héroïque de leur histoire, et c'est ici que nous nous arrêterons. Les
traditions que les temps postérieurs voient naître n'ont plus ni la même
poésie, ni le sens profond et mystique qui donne à celle-ci un caractère
à mon avis si admirable. On n'y rencontre plus dès lors que des versions
plus ou moins altérées de la réalité.
Qu'était-ce donc que cette sainte couronne, rançon du tombeau de saint
Pierre, gagnée par le fléau de Dieu dans l'exercice de sa terrible
mission, et exécutée par les soins d'un pape français tant soit peu
sorcier? Ceux qui l'ont vue et décrite s'accordent à dire que c'était un
ouvrage d'une rare perfection, fabriqué d'or très-fin, incrusté d'une
multitude de pierreries et de perles. Elle présentait la forme d'un
hémisphère ou calotte garnie d'un cercle horizontal à son bord et de
deux cercles verticaux se coupant en équerre à son sommet, le tout
surmonté d'une croix latine. Deux émaux quadrangulaires entourés d'une
guirlande de rubis, d'émeraudes et de saphirs, et représentant le Christ
et sa mère, étaient placés l'un au front de la couronne, l'autre à
l'opposite, et l'intervalle était rempli par des figures d'apôtres, de
martyrs et de rois chrétiens. Une suite de médaillons pareils, séparés
par des lignes de brillants, recouvraient les cercles verticaux et se
reliaient par en bas aux premières images. Vers la fin du XIe siècle,
on gâta cette couronne de fabrique italienne et d'une noble simplicité
en la superposant à une couronne ouverte de style byzantin, cadeau fait
en 1072 par l'empereur d'Orient Michel Ducas au roi Geiza II, son
protégé. Les deux diadèmes, également chargés de pierres précieuses, de
figures d'anges et de saints, furent soudés ensemble, de manière à
former une coiffure unique d'une grande richesse, mais d'une grande
incohérence de style et d'un aspect assez bizarre. C'est dans cet état
que la sainte couronne est arrivée jusqu'à nous. Des lettres grecques
accompagnent les anges et les saints de la partie byzantine et leur
servent de légendes. La croix latine se trouve courbée par suite d'un
accident advenu au XVIe siècle, quand la reine Isabelle, sur le point
d'être prisonnière, emballa précipitamment la sainte couronne dans un
coffre trop étroit et la faussa pour l'y faire entrer. Depuis ce temps,
on ne l'a point redressée, tant on craindrait de la profaner en y
touchant, et elle a servi, ainsi infléchie, au couronnement de bien des
rois[684].
[Note 684: Consulter Petr. de Rewa. Comit. _Commentar. S.
Coron._--M. Jean. Boldényi, _la Hongrie ancienne et moderne_.
Part. II, p. 7 et suiv.]
La sainte couronne n'était pas chez les Hongrois un simple emblème de la
royauté, c'était la royauté elle-même: elle contenait sous une enveloppe
matérielle les droits divins et humains attachés au pouvoir suprême tel
que l'entendait le moyen âge. L'ancien droit magyar la qualifiait de loi
des lois et de source de la justice: y porter la main, s'en emparer,
c'était crime, non de lèse majesté seulement, mais de sacrilége[685].
Quoique les rois de Hongrie fussent électifs, l'élection ne constituait
pour eux, d'après le droit du pays, qu'une préparation à la royauté, le
couronnement seul les faisait rois[686]. Les actes émanés d'un prince
élu, mais non couronné, ne devenaient légitimes qu'en vertu d'une
sanction donnée par lui après son couronnement. Si, par suite de
circonstances quelconques, même par l'effet d'un beau dévouement à la
patrie, ainsi qu'il arriva au roi Wladislas sous les murs de Varna, le
prince élu mourait sans avoir été couronné, ses actes étaient rescindés
comme nuls, et son nom rayé de l'album des rois[687]. Plus d'une fois
l'église, dans ses différends avec la noblesse et les rois de Hongrie,
essaya de retirer de la sainte couronne les bénédictions qui la
rendaient si précieuse, pour les transporter à une autre; ce fut
toujours en vain. Les dons mystérieux dont l'avait dotée Sylvestre II
étaient réputés inséparables du diadème de Saint-Étienne. Le peuple
n'eut jamais foi qu'en celui-là. Les reliques mêmes du saint monarque,
dont on essaya un jour de composer une couronne en l'absence de l'autre,
furent impuissantes à faire un roi[688]; mais aussi, quand on avait reçu
la sainte couronne sur la tête, il fallait mourir ou régner. Comme
conséquence de cette doctrine, les épouses des rois de Hongrie qui
n'exerçaient pas le pouvoir royal devaient être couronnées sur l'épaule
droite; les reines régnantes l'étaient sur le front. Dans ce dernier cas
la reine prenait le titre de roi: _Moriamur pro rege nostro
Maria-Theresia_.
[Note 685: Tanta vis ejus est, ut non saltem in legem
majestatis peccet, qui illam lædere præsumat: sed in ipsam
religionem divinitatemque delinquat Petr. de Rew. _Comment. S.
Coron._, p. 50.]
[Note 686: Nemo vel creatur, vel appellatur rex qui non eo
coronetur diademate. Ranzan., _Hist. hungar._]
[Note 687: Nisi post coronationem per eumdem fuissent
confirmatæ et stabilitæ. Petr. de Rew. _Commentar. S. Coron._, p.
50.--Cassatæ, revocatæ et viribus destitutæ quæ nunquam teneantur.
_Jus Consuet. hungar._, Part. II, tit. 14.]
[Note 688: Dominus Wladislaus qui non vera sacraque regni
hujus corona, sed reliquiarum capitis sancti Stephani regis
ornamento insignitus fuerat... _Jus consuet. hungar._, P. II, tit.
14.]
L'institution politique des Magyars faisait de la sainte couronne plus
qu'une personne civile, comme nous disons dans le langage du droit; elle
en faisait presque un être animé. La sainte couronne avait sa
juridiction, ses officiers, ses propriétés qui étaient inviolables[689],
son palais, sa garde. Son palais était tantôt le château de Bude, tantôt
la forteresse de Visegrade, tantôt celle de Posonie, suivant les
nécessités des temps. A Bude, on la déposait dans un compartiment de
l'église du château muni d'une épaisse et solide porte perpétuellement
surveillée; elle-même était serrée dans un triple coffre cuirassé de fer
et sous une triple clef. Sa résidence de Visegrade était encore plus
forte. Construite sur un rocher à pic et protégée à son pied par une
seconde forteresse plongeant dans le Danube, la forteresse de Visegrade
passait pour imprenable. Une petite chapelle murée y recevait la sainte
couronne, toujours enfermée dans sa triple boîte. Deux gardiens, nommés
_préfets_, passaient la nuit à tour de rôle contre la porte murée de la
chapelle, et ne la perdaient jamais de vue pendant le jour. Une milice
nombreuse et bien armée, placée sous leur commandement, faisait le guet
sans interruption, dedans et dehors. Deux grands dignitaires choisis par
la diète elle-même dans la plus haute noblesse du royaume, et appelés
_duumvirs_ de la sainte couronne en étaient les conservateurs
responsables[690]. Ils juraient de la défendre au péril de leur vie, et
de ne point rompre ni laisser rompre la clôture de la porte, à moins
d'un décret délibéré solennellement par l'assemblée des trois ordres.
[Note 689: Tam condendæ legis, quam etiam cujuslibet
possessionariæ collationis atque omnis judiciariæ potestatis,
facultas in juridictionem sacræ regni hujus coronæ... simul cum
imperio et regimine translata est. _Jus consuet. hungar._, Part.
II, tit. 3.]
[Note 690: Nous devons ces détails à l'un de ces duumvirs,
Pierre de Rewa, qui composa, au XVIIe siècle, un curieux traité
sur la sainte Couronne et sa juridiction.]
Ces précautions indiquaient assez que le dépôt qu'on voulait garantir
était menacé de bien des périls. Elles furent impuissantes à les
écarter. Tantôt des gardiens ambitieux ou corrompus, tantôt la ruse,
tantôt la violence armée, forcèrent l'hôte sacré dans le sanctuaire de
sa résidence. Les aventures de la sainte couronne, dérobée, emportée
même hors du royaume, reconquise ou rachetée, formeraient une curieuse
histoire dans l'histoire de Hongrie. Une fois, elle fut perdue sur les
chemins par un candidat errant qui l'avait mise dans un petit baril pour
la mieux cacher; une autre fois, en 1440, elle fut donnée en gage par
Élisabeth, mère de Ladislas le Posthume, à Frédéric III, empereur
d'Allemagne, pour la somme de 2,800 ducats. L'acte passé à cet effet
nous apprend qu'elle était alors ornée de cinquante-trois saphirs,
quatre-vingts rubis pâles, une émeraude et trois cent vingt-huit
opales, et qu'elle pesait neuf marcs et six onces. Enfin en 1529,
lorsque Soliman envahit pour la seconde fois la Hongrie, l'empereur
Ferdinand ayant voulu enlever les insignes royaux de Visegrade, les
gardiens, par excès de fidélité, s'y refusèrent sans un décret de la
diète, et pendant ces débats les Turcs purent prendre Visegrade et la
sainte couronne, qu'ils donnèrent au duc de Transylvanie, leur protégé.
Chaque fois que, par un événement quelconque, la sainte couronne
disparut, la vie politique sembla suspendue chez la nation hongroise. Un
contemporain de Mathias Corvin nous raconte que lorsque ce roi la ramena
de Vienne après l'avoir rachetée de Frédéric III, les Hongrois voulurent
la traîner avec des rubans et des guirlandes comme si c'eût été Dieu
même, et que les paysans accoururent des cantons les plus éloignés pour
la reconnaître et se prosterner devant elle[691]. Aujourd'hui encore,
malgré tant de révolutions et de si grands changements dans les mœurs,
tout son prestige n'est pas évanoui. Durant la dernière guerre, les
insurgés vaincus l'avaient enterrée au pied d'un arbre dans un lieu
désert, pour la soustraire à la possession de l'Autriche. L'Autriche a
tout fait pour la retrouver, et un Magyar l'a livrée à prix d'argent. Le
jour où ce palladium de la Hongrie a pu rentrer dans la chapelle de Bude
au milieu d'une armée autrichienne et au bruit des salves d'artillerie,
dans l'appareil d'un roi restauré, a été un beau jour pour l'Autriche.
«D'aujourd'hui seulement, disait un ministre de cette puissance, nous
recommençons à régner en Hongrie.»
[Note 691: Singulari pompa, haud aliter quam rem cœlo demissam
tæniis advehunt... Innumera multitudo agnovit, agnotamque
adoravit. Bonfin. _Rer. Hungaric._, Dec. III, 9.]
Le souvenir du grand roi des Huns continua à se rattacher pendant tout
le moyen âge aux destinées de la sainte couronne. Un annaliste hongrois
rendant compte du couronnement de Rodolfe en 1572, et voulant donner une
haute idée de l'appareil royal qui s'y déploya, en résume le tableau par
ces mots: «On eût cru assister à une fête du roi Attila.[692]»
[Note 692: Attilæ provinciarum domitoris victrices copias
repræsentare videbantur armis atque vestitu; equorum nobilium
colores atque picturæ... _Rudolph. Coronat._ ap. Scriptor. rer.
hungaric.]