Quatre générations se sont écoulées depuis la mort du grand roi des
Huns, et Elleud, fils d'Ugek, fils d'Ed, fils de Chaba, fils d'Attila,
règne sur la tribu d'Erd, au pays des Magyars. Elleud est sombre et
chagrin, car il n'a point de fils, et sa femme chérie, Emésu, maudit
nuit et jour sa stérilité. Une nuit que, lasse de pleurer, elle a cédé
au sommeil, elle voit en songe l'oiseau _Turul_, l'épervier, symbole
d'Attila, qui, planant au-dessus d'elle, semble l'enchaîner sous son
vol, puis replie doucement ses ailes et vient dormir à son côté[639].
Elle rêve ensuite que son sein se brise, et qu'il en jaillit un torrent
brillant et brûlant comme du feu, qui parcourt le monde en le couvrant
de ruines. Neuf mois après, elle met au monde un fils qu'elle appelle
Almus, mot qui signifie également _l'enfant du rêve_ et _l'enfant
sanctifié_[640]; les Magyars le surnomment _l'enfant de
l'épervier_[641]. Cette incarnation d'Attila dans son petit-fils Almus
n'a rien que de conforme aux idées orientales.
[Note 639: Matri ejus prægnanti per somnium apparuit divina
visio in forma austuris quæ quasi veniens eam gravidavit...
Anonym., _Chron. Hung._, 3.]
[Note 640: Quia ergo somnium in lingua hungarica dicitur Almu,
et illius ortus per somnium fuit prognosticatus, ideo ipse vocatus
est Almus; vel ideo vocatus est Almus, id est sanctus, quia ex
progenie ejus sancti reges et duces erant nascituri. _Id., ub.
sup._]
[Note 641: De genere Turul. Sim. Kez. l. II, c. I, § 4.]
Aujourd'hui encore les Mongols attendent la venue de Timour, qui doit
s'incarner pour relever son peuple et lui rendre la domination de
l'Asie. Almus ouvre un nouveau cycle de la poésie magyare, en même temps
qu'une nouvelle période de l'empire des Huns.
Il grandit et se développe dans tout l'éclat de la beauté magyare. «Il
était brun, tirant sur le noir, dit la tradition; il avait de grands
yeux noirs, une taille dégagée et souple, les mains grosses et les
doigts longs[642]. Nul ne l'égalait en générosité, en bravoure et en
justice, car, bien qu'il fût païen, le Saint-Esprit était avec
lui[643].» Il se marie, et son fils Arpad devient homme à ses côtés;
mais une inquiétude secrète tourmente Almus. Quelque chose l'entraîne
hors de son pays, à la recherche des royaumes jadis conquis par Attila:
cédant enfin à sa destinée, l'enfant de Turul se décide à partir et
appelle à lui des compagnons. Il s'en présente sept, sept chefs braves
et renommés que suit une armée innombrable, et qui portent, dans la
tradition, le nom d'_Hétu-Moger_, c'est-à-dire les sept Magyars par
excellence. Les Huns, à leur départ d'Asie, comptaient aussi sept chefs,
six capitaines et le grand-juge Turda. Les Hétu-Moger choisissent Almus
pour commandant suprême ou duc, et se lient entre eux et à lui par un
serment terrible. Rangés en cercle autour d'un baquet, le bras gauche
étendu, ils s'ouvrent la veine avec leur poignard, et, confondant dans
le baquet leur sang qui jaillit, ils jurent de reconnaître pour leurs
ducs à perpétuité Almus et ses descendants, de mettre en commun leur
butin et leurs conquêtes, de se tenir tous pour égaux, ayant place au
conseil du chef; et tandis que leur sang tombe à gros bouillons dans le
vase, ils prononcent ensemble ces mots: «Qu'ainsi coule jusqu'à la
dernière goutte le sang de quiconque se révoltera contre le chef, ou
tentera de diviser sa famille! Qu'ainsi coule le sang du chef, s'il
viole jamais les conditions de ce pacte[644]!» Telle fut la première loi
de la république des Magyars.
[Note 642: Manus habebat grossas et digitos prolixos...
Anonym., _Chron. Hung._, 3.]
[Note 643: Donum spiritus sancti erat in eo licet pagano...
_Id., ibid._]
[Note 644: Sanguis nocentis funderetur sicut sanguis eorum
fuit fusus in juramento, quod fecerunt Almo duci.--Ut si quis de
posteris ducis Almi et aliarum personarum principalium juramenti
statuta ipsorum infringere voluerit... Anonym. _Gest. Hung._, 6.]
Les Magyars partent sous la conduite d'Almus. Ils traversent les
steppes, évitant les lieux habités, mangeant le gibier des broussailles
et le poisson des rivières, et ne touchant à rien de ce qu'a produit le
labeur de l'homme. Quand ils rencontrent devant eux quelque large
fleuve, ils le passent, assis sur leur _tulbou_, outre de cuir qui leur
sert de nacelle[645]. Ils arrivent enfin aux bords du Dniéper, que
domine la grande et forte cité de Kiew, habitée par les Russes. A la
nouvelle que les Magyars approchent et que leur duc Almus est un
petit-fils de cet Attila à qui la Russie payait jadis tribut[646], Kiew
ferme ses portes, et les Russes appellent à leur aide les Cumans blancs
leurs voisins; mais le duc Almus n'a pas besoin d'aide, car le
Saint-Esprit combat pour lui[647]. La bataille commence avec une ardeur
égale de part et d'autre, et les Russes poussent des cris féroces qui
étonnent un moment les Magyars. «Rassurez-vous, dit le duc Almus à ses
soldats: ce sont là des hurlements de chiens, et quand les chiens ont vu
le fouet du maître, ils se couchent à plat ventre et se taisent.» La
fureur des combattants redouble; les Russes enfoncés sont mis en fuite,
et les têtes tondues des Cumans roulent à terre comme des courges
crues[648].
[Note 645: Super tulbou sedentes, ritu paganismo (_sic_)
transnataverunt. Anonym., _ibid._, 7.]
[Note 646: Tum duces Ruthenorum hoc intelligentes, timuerunt
valde, eo quod audiverunt Almum ducem filium Ugek de genere Athile
regis esse, cui proavi eorum annuatim tributa persolvebant.
Anonym., _Gest. Hung._, 8.]
[Note 647: Almus, cujus adjutor erat spiritus sanctus, armis
indutus, ordinata acie... _Id. Gest. Hung._, 6.]
[Note 648: Tonsa capita Cumanorum Almi ducis milites mactabant
tanquam crudas cucurbitas. _Id., ibid._]
Kiew ouvre ses portes, et ses principaux habitants, les mains chargées
de présents inestimables viennent trouver le duc Almus dans son camp.
«Que veux-tu faire dans notre pays? lui disent-ils. Vois là-bas, au
soleil couchant, par-delà la forêt des Neiges, c'est l'ancien royaume
d'Attila, la terre de Pannonie[649]: il n'en est pas de meilleure au
monde. Des fleuves remplis de poisson, le Danube, la Theïsse, le Vag, le
Maros, le Temèse, la traversent, et des ruisseaux sans nombre la
fertilisent. Cette bonne terre est actuellement aux mains des Slaves,
des Bulgares, des Valakes et des bergers romains qui s'en sont emparés
après la mort du roi Attila. Les Romains ont dit que la Pannonie était
leur pacage: ils ont bien dit, car ils font paître leurs troupeaux sans
trouble sur le patrimoine des Magyars[650].» Ces paroles excitent
l'impatience d'Almus; il reçoit des Russes un tribut de dix mille marcs
d'or; des fourrures et de riches tapis, des chevaux harnachés d'or et
des chameaux; puis il emmène leurs otages et part. Sept chefs cumans,
voyant sa vaillance, lui demandent la permission de le suivre.
[Note 649: Ut ultra sylvam Ho-vos, versus occidentem in terram
Pannoniæ descenderet, quæ primo Athile regis terra fuisset. _Id._,
9.]
[Note 650: Et jure terra Pannoniæ pascua Romanorum esse
dicebatur, nam et modo Romani pascuntur de bonis Hungariæ.
Anonym., _Gest. Hung._, 9.]
Il traverse le pays de Lodomer sans s'y arrêter; il entre dans la
Galicie, mais il y fait halte. Partout on lui livre des otages, partout
on lui offre des présents. On lui amène des bœufs harnachés pour porter
son bagage: l'or d'Arabie, l'hermine, les riches vêtements remplissent
ses chariots. «Pourquoi restes-tu si longtemps ici? lui dit le duc de
Galicie: là-bas, derrière la forêt des Neiges, s'étend la terre de
Pannonie, héritage du roi Attila. Les Romains, les Bulgares et les
Slaves la possèdent: les Romains l'ont occupée jusqu'au Danube et y ont
placé leurs pasteurs; les Bulgares ont pris ce qui se prolonge au delà
entre le Danube et la Theïsse jusqu'aux frontières des Russes et des
Polonais, et les Slaves ont usurpé le reste. Aucun pays au monde ne peut
être comparé à ce bon pays; la terre y est grasse et féconde; des
fleuves poissonneux l'arrosent, et d'innombrables ruisseaux le
fertilisent[651].»
[Note 651: Dicebant quod terra illa nimis bona esset, et ibi
confluerent nobilissimi fontes. _Id._, 11.]
Almus crut à ces paroles, et reprit gaiement sa marche. Le duc de
Galicie lui a donné deux mille archers pour le guider, et trois mille
paysans armés de haches et de faux pour lui ouvrir une route dans la
forêt des Neiges. Bientôt les Magyars commencent à franchir la pente des
montagnes, et leurs guides les abandonnent. Ils montent toujours, et
entrent dans un canton sauvage où les aigles perchent sur les rameaux
des arbres, serrés comme des nuées de moucherons: à la vue des chevaux
et des bœufs des Magyars, ces oiseaux s'abattent sur eux pour les
dévorer[652]. Sorti de ce canton inhospitalier, Almus errait à
l'aventure, quand il voit arriver des étrangers qui parlent la langue
des Hongrois: ce sont les Sicules d'Erdeleu, qui, instruits par la
renommée de l'approche d'un petit-fils de Chaba, sont descendus de leur
plateau pour le recevoir[653]. Avec leur assistance, les Hongrois
enlèvent la ville de Hung-Var, et s'établissent dans la contrée voisine:
ils ont posé le pied sur la terre d'Attila pour n'en plus sortir.
Magyars et Szekelyek célèbrent ce grand événement et la joie de leur
réunion par un _aldumas_ qui dure quatre jours[654]: pendant quatre
jours, grands et petits s'enivrent en mangeant de la chair de cheval que
les prêtres ont consacrée.
[Note 652: De arboribus tanquam muscæ, descendebant aquilæ et
consumebant devorando pecora eorum et equos. _Chron. Bud._, p. 36,
37.--Thwrocz, II, c. I.]
[Note 653: Siculi Hunnorum residui, dum Hungaros in Pannoniam
iterato cognoverunt remeasse, redeuntibus in Rutheniæ finibus
occurrerunt, insimulque Pannonia conquestrata, partem in ea sunt
adepti, non tamen in plano Pannoniæ, sed cum Wlakis in montibus
confiniis sortem habuerunt. Sim. Kez., I, c. 3, § 6.--Omnes Siculi
qui primo erant populi Athile regis... obviam pacifici venerunt.
Anonym., _Gest. Hung._, 50.]
[Note 654: Diis magnas victimas fecerunt, et convivia per
quatuor dies celebraverunt. Anonym., 13.--More paganismo, occiso
equo pinguissimo, magnum _aldumas_ fecerunt. _Id._, 16.]
La mission de l'enfant du rêve se termine ici, Almus meurt, et son fils
Arpad lui succède comme duc des Magyars. Campés au sommet des Carpathes,
les Magyars ne possèdent que d'âpres vallées, tandis que les grasses
plaines de Dacie et de Pannonie s'étendent près de là, sous leurs pieds.
Elles appartiennent au duc Swatepolc, chef des Slaves Marahunes ou
Moraves, qui réside sur la rive gauche du Danube, dans une ville baignée
par les eaux du fleuve. Arpad fait venir vers lui Kusid, fils de Kund,
homme intelligent et rusé. «Va explorer ce pays, lui dit-il, et
rapporte-moi s'il est bon et si Swatepolc est notre ami.» Kusid, fils de
Kund, part aussitôt avec une bouteille vide à la main et un sac de cuir
sur le dos. Il va trouver Swatepolc dans son palais et lui adresse ces
paroles: «Arpad, mon seigneur, te prie de lui accorder, pour y faire
paître ses troupeaux, un coin de ce pays, que son aïeul, le
très-puissant roi Attila, posséda jadis tout entier.» Swatepolc,
supposant que les Magyars étaient une nation de bons paysans qui
désiraient cultiver sa terre et faire paître leurs troupeaux moyennant
tribut[655], accueille avec joie Kusid, fils de Kund. «Eh bien! dit
alors l'espion, permets-moi de puiser dans cette bouteille un peu d'eau
du fleuve, et de mettre dans ce sac un peu de terre des champs avec un
peu d'herbe des prés, afin que les Magyars jugent si cette terre et
cette herbe sont bonnes, et si cette eau vaut celle des fleuves de leur
patrie.--Fais comme il te plaira,» lui répond le Morave.
[Note 655: Putabat enim illos esse rusticos et venire ut
terram ejus incolerent... _Chron. Bud._, p. 38.--Thwrocz, II, c.
3.]
Kusid descend vers le fleuve, remplit d'eau sa bouteille et la rebouche;
il s'avance ensuite dans la plaine, prend une poignée de sable noir
qu'il met dans son sac, et passe de là dans la prairie, où il en prend
une autre de différentes herbes[656]; puis, chargé de ce fardeau, il
regagne le chemin de la montagne. Son récit enchante Arpad et les
Magyars, on se presse autour de lui, on l'accable de questions; chacun
veut voir et goûter l'eau, la terre et l'herbe, que l'on déclare de
bonne apparence et de bon goût. Alors Arpad, mettant de cette eau dans
sa corne à boire, la verse solennellement sur la terre en prononçant par
trois fois cette invocation: _Dieu! Dieu! Dieu!_ que les Magyars
répètent en chœur[657].
[Note 656: Kusid autem de aqua Danubii lagenam implens, et
herbam periarum ponens in utrem et de terra nigri sabuli
accipiens... _Chron. Bud._, p. 38.--Anonym., 14.--Thwrocz, II, c.
3.]
[Note 657: Arpad vero de aqua Danubii cornu implens... et
omnes Hungari clamaverunt: Deus! Deus! Deus! _Chron. Bud.,
ibid._--Anonym., 14.--Thwrocz, _l. c._]
Quelques jours après, Kusid se remet en marche par le même chemin: il
est chargé d'offrir à Swatepolc, au nom d'Arpad et des Magyars, un grand
cheval blanc qu'il conduit par la bride. Le frein de ce cheval est d'or,
et sa selle est dorée avec de l'or d'Arabie. «Tiens, dit-il au duc des
Moraves, voilà ce qu'Arpad t'envoie pour le prix de la terre que tu lui
permettras d'occuper.--Qu'il en occupe tant qu'il voudra[658]!» répond
Swatepolc, toujours dans l'erreur, et s'imaginant qu'on lui envoie ce
cheval en signe d'hommage et de soumission. Les Magyars, apprenant sa
réponse, descendent de la montagne dans la plaine; ils se répandent par
tout le pays, s'emparant de la terre et des villages, non comme des
hôtes ou des fermiers, mais à titre de maîtres, en vertu d'un droit
héréditaire de propriété[659]. Swatepolc, à qui ces violences sont
rapportées, ne sait plus que penser de la conduite de ces étrangers. Il
allait leur dépêcher ses ordres, quand un nouveau messager hongrois se
présente et lui dit: «Voici ce qu'Arpad et les Magyars te déclarent par
ma bouche: Il ne convient pas que tu restes plus longtemps dans ce pays
que tu nous as vendu, car nous avons acheté de toi la terre au prix du
cheval, l'herbe au prix du frein, l'eau au prix de la selle.--Eh bien!
donc, s'écria le Morave en poussant un grand éclat de rire, j'assommerai
le cheval avec mon maillet, je jetterai le frein dans la prairie, et je
noierai la selle dorée dans le Danube[660].--Quel mal cela fera-t-il à
mon maître? reprit tranquillement l'envoyé. Si tu tues le cheval, ses
chiens rencontreront le cadavre et en feront leur curée; si tu jettes le
frein dans la prairie, ses faucheurs le trouveront et le lui remettront;
si tu noies la selle dans le Danube, ses pêcheurs la retireront de
l'eau, la feront sécher sur la rive et la reporteront à sa maison. Qui
possède la terre, l'herbe et l'eau possède tout[661].»
[Note 658: Habeant quantumcumque volunt... _Chron. B.
Ibid._--Thwrocz, _ub. sup._]
[Note 659: Sed sicut terram jure hæreditario possidentes.
_Chron. Bud._, p. 39.]
[Note 660: Subridens dixit: Equum illum malleo ligneo
interficiam, frenum autem in pratum projiciam, sellam autem
deauratam in aquam Danubii abjiciam. _Ibid._, p. 39.--Thwrocz, II,
c. 3.]
[Note 661: Si equum interficies, canibus suis victualia dabis:
si frenum in herbam projicies; homines sui, qui fenum falcant,
aurum freni invenient; si vero sellam in Danubium abjicis,
piscatores illius aurum sellæ super littus exponent, atque domi
reportabunt. Si ergo terram, herbam et aquam habent, totam habent.
_Chron. Bud._, p. 39.--Thwrocz, _l. c._]
Instruit un peu trop tard du caractère de ses hôtes, Swatepolc essaie de
les combattre, mais il est vaincu; son armée est mise en déroute, et
lui-même désespéré se jette dans le Danube la tête la première[662].
Arpad, possesseur de la rive gauche du fleuve, passe sur la droite, et
bientôt Slaves, Bulgares et Romains sont chassés de la Pannonie ou
forcés de se soumettre au nouveau maître. L'armée magyare se trouve
grossie d'un nombre immense d'étrangers de toute race qui viennent
partager sa conquête. Arpad fait enfin son entrée triomphale dans la
ville de Sicambrie, restée déserte depuis la mort d'Attila. Il y
retrouve les palais de son aïeul, les uns encore debout, les autres ne
présentant plus qu'une grande ruine, et les Magyars remarquent avec
admiration que tous ces édifices avaient été construits en pierre[663].
C'est au milieu de ces débris de la puissance des Huns qu'Arpad célèbre
l'aldumas destiné à fêter sa victoire. Ce grand aldumas dure vingt jours
entiers; des troupeaux de chevaux blancs égorgés et consacrés par les
prêtres passent de la boucherie sur des tables, où tous les Magyars sont
assis, depuis le duc jusqu'au dernier soldat. Le bruit des instruments
de musique et les chansons des rapsodes égaient les convives pendant le
repas[664]. Arpad et les nobles sont servis dans des plats d'or, les
simples soldats et le peuple dans des plats d'argent. Enfin, pour
couronner dignement les joies de ce long festin, le chef distribue le
butin et les terres conquises à ses capitaines, à son armée, aux
étrangers qui l'ont assisté.
[Note 662: Præ timore in Danubium se jactavit. _Chron. Bud._,
p. 39.]
[Note 663: Intraverunt in civitatem Athile regis et viderunt
omnia palatia regalia, quædam destructa usque ad fundamentum,
quædam non, et admirabantur ultra modum omnia illa ædificia
lapidea. Anonym., 46.]
[Note 664: In palatio Athile regis conlateraliter sedendo, et
omnes symphonias atque dulces sonos cythararum et fistularum, cum
omnibus cantibus joculatorum habebant ante se. _Id., ibid._]
L'ancienne Hunnie est reconquise; la bannière de l'épervier flotte sur
les murs ruinés de Sicambrie, et la pyramide funéraire de Kewe-Haza, qui
recouvre les ossements des Huns, n'est plus sous la domination de
l'étranger. La mission d'Arpad se termine là, comme celle d'Almus s'est
terminée au sommet des Carpathes, à l'entrée de la terre promise. Il
meurt, et les Magyars l'enterrent près de la source d'une petite rivière
qui baigne le territoire où doit se fonder plus tard la cité chrétienne
d'Albe-Royale[665]. La sépulture d'Arpad devient celle des chefs
hongrois de la première période, ducs et païens: à la limite du canton
se trouve celle d'Attila et des Huns, et entre les deux s'élèvera plus
tard l'_Église-Blanche_ où reposeront les rois chrétiens de la Hongrie.
Le tombeau d'Arpad est un nouveau gage de consécration pour ce coin de
terre, où se pressent les grands monuments de la nation magyare, les
symboles de son passé et de son avenir.
[Note 665: Castra fixit in monte Noë prope Albam, et ille
locus est primus, quem sibi elegit in Pannonia: unde et civitas
Alba per sanctum regem Stephanum... fundata est ibi prope. _Chron.
Bud._, p. 40.]
A l'action principale que je viens d'esquisser se joignent dans les
récits traditionnels beaucoup de détails, empruntés évidemment aux
chansons domestiques. Si l'on en veut croire ces vieilles poésies, les
violences et les cruautés des Magyars contre les Allemands ne sont que
des représailles de famille, dont l'origine remonte aux guerres d'Attila
et de ses fils. Ainsi Bulchu, un des plus épouvantables héros de
l'histoire hongroise, que ses actions atroces firent surnommer de son
vivant Ver-Bulchu, c'est-à-dire Bulchu le mauvais, commettait ses
barbaries dans un esprit de vengeance héréditaire. «Il faisait rôtir à
la broche, nous dit Simon Kéza, tous les Allemands qu'il pouvait
rencontrer, et buvait leur sang en guise de vin, par la raison que les
Germains avaient fait périr cruellement un de ses ancêtres à la bataille
de Crimhilt[666].» On aperçoit bien ici comment le lien épique, passant
d'une époque à l'autre, formait un seul tissu de toutes ces traditions
générales ou particulières. Enfin les documents traditionnels que nous
possédons contiennent, outre les faits relatifs à la conquête, l'état du
pays conquis et la désignation des lots attribués à chaque famille par
droit de premier occupant ou par concession ultérieure. C'est le
_Doomesday-Book_ de la Hongrie: à chaque ligne on y retrouve la mention
que le droit de propriété dérive du roi Attila.
[Note 666: Pro eo enim Ver-Bulchu vocatus est, quia cum avus
ejus in prælio _Crimildino_ per Teutonicos fuisset interfectus, et
id ei pro certo constitisset, volens recipere vindictam super eos,
plures Germanos assari fecit super veru, et tanta crudelitate
dicitur in eos exarsisse, quod quorumdam quoque sanguinem bibit,
sicut vinum. Sim. Kez., l. II, c. I, § 11.]