III. ÉPÉE D'ATTILA.--DERNIÈRES TRADITIONS EN HONGRIE ET EN ORIENT.

La Hongrie possédait au XIe siècle ou croyait posséder une bien

précieuse relique d'Attila, son épée, qui, disait-on, n'était autre que

l'épée de Mars, idole des anciens Scythes, découverte jadis par une

génisse blessée, déterrée par un berger et portée au roi des Huns, qui

en avait fait son arme de prédilection. «C'était, dit un vieux

chroniqueur allemand, le glaive qu'Attila avait abreuvé du sang des

chrétiens; c'était le fouet de la colère de Dieu[693].» On y attachait

l'idée d'une force irrésistible et de la domination sur le monde[694],

et les Hongrois, tout bons chrétiens qu'ils étaient, gardaient l'épée de

Mars dans leur trésor national presque aussi religieusement que la

sainte couronne. Or il arriva que le jeune roi Salomon, fils d'André

Ier, ayant été chassé du trône par une révolte des magnats en 1060, et

rétabli en 1063 avec l'assistance d'Othon de Nordheim, duc de Bavière,

la reine-mère n'imagina rien de mieux, pour prouver sa reconnaissance au

duc de Nordheim, que de lui offrir cette épée, qui promettait à ses

possesseurs la souveraineté universelle. Othon, parvenu en peu de temps

à une haute fortune, avait encore plus d'ambition que de bonheur; il

accepta le don avec empressement, le conserva toute sa vie et le légua

en mourant au jeune fils du marquis Dedhi, qu'il aimait beaucoup. Des

mains du jeune marquis, mort prématurément, l'épée passa entre celles de

l'empereur Henri IV, qui en fit cadeau à son conseiller favori Lupold de

Merspurg. Un jour qu'il allait dîner à la villa impériale d'Uten-Husen

avec un brillant cortége de seigneurs, comme l'heure pressait, Henri

poussa sa monture en avant, et les courtisans, aiguillonnant leurs

chevaux, s'élancèrent sur sa trace à qui mieux mieux. Il y eut un moment

de désordre, dans lequel le cheval de Lupold se cabra et lança à terre

son cavalier, qui en tombant s'enferra de sa propre épée. On remarqua

qu'il portait ce jour-là, par honneur, celle dont l'avait gratifié

l'amitié de son maître[695]. Si le glaive du roi des Huns avait cessé

d'être fatal au monde, il l'était encore au profanateur qui osait le

ceindre à son flanc comme une arme vulgaire.

[Note 693: Gladius... quo famosissimus quondam rex Hunnorum

Attila, in necem christianorum atque in excidium Galliarum,

hostiliter debacchatus fuerat... Gladius ipse vindex iræ Dei, sive

flagellum Dei. Lambert. Schafnaburg., _Chron._]

[Note 694: Quod gladius idem ad interitum orbis terrarum atque

ad perniciem multarum gentium fatalis esset... _Id. ub. sup._]

[Note 695: Accidit ut Leopoldus de Merspurg caballo forte

laberetur, et proprio mucrone transfossus, illico exspiraret:

notatum est autem hunc ipsum gladium uisse... Lambert. Schafnaburg.

_Chron._]

Attila n'eut point à souffrir de la disparition de ses petit-fils, les

rois hongrois de la dynastie arpadienne. La dynastie française qui les

remplaça, loin de combattre les souvenirs traditionnels chers à sa

patrie d'adoption, s'en montra, comme je l'ai dit plus haut, la

gardienne intelligente et zélée. En même temps que Louis Ier

introduisait chez les Magyars les institutions littéraires de la France

au XIVe siècle, il faisait compulser sous ses yeux les documents

relatifs aux origines de la nation; c'était s'occuper d'Attila. Jean

Hunyade et Mathias Corvin, son fils, qui montrèrent sous le costume

hongrois à l'Europe du XVe siècle, si peu chevaleresque et si froidement

chrétienne, les deux derniers héros de la chevalerie, s'inspiraient sans

cesse des chants magyars et du nom d'Attila. Attila et les Huns

devinrent l'objet d'une véritable passion à la cour de Mathias Corvin.

Sa femme, la belle et savante Béatrix d'Aragon, pour payer dignement le

bon accueil des Hongrois, suscita, avec l'aide des érudits italiens

qu'attirait sa protection, une sorte de renaissance des lettres

hunniques, comme les papes à Rome et les Médicis à Florence suscitaient

une renaissance des lettres latines. Et quand Mathias, vainqueur des

Turks et le seul adversaire devant qui eût reculé Mahomet II, fut placé

d'une voix unanime à la tête d'une croisade préparée par la chrétienté,

l'Europe ne vit pas sans étonnement le nouveau Godefroy de Bouillon

proclamé par son peuple un second Attila[696]. On trouve de temps à

autre, dans les écrits du XVe et du XVIe siècles, la preuve certaine que

les traditions sur Attila vivaient toujours, étaient toujours invoquées

avec autorité.

[Note 696: Novus Attila. Thwrocz, _Chron., Prœfat._]

Les longues et poignantes infortunes qui s'appesantirent sur la Hongrie

après la funeste bataille de Mohâcz, l'occupation de Bude par les Turks

et la transmission de la sainte couronne à une dynastie allemande,

jalouse de la nationalité magyare, amortirent la tradition sans

l'étouffer. Vint ensuite au XVIIIe siècle l'esprit novateur et moqueur,

qui de France souffla en Hongrie comme partout, ébranlant dans bien des

cœurs la foi aux traditions, le goût des chants nationaux et le respect

filial du nom d'Attila. En vain chercherions-nous dans les livres

hongrois du dernier siècle le sentiment traditionnel, si vif encore au

XVe; s'il s'y trouve, il s'y cache soigneusement, car il rougit de

lui-même et craint la raillerie. Il est fort douteux qu'aujourd'hui,

malgré le retour aux études de l'antiquité et la mode des vieux blasons,

les élégants Magyars de la cour de Vienne osent parler sans rire de leur

grand-père Attila. Le peuple seul garde sa mémoire, qui fleurit dans les

foires, où se vendent pour les campagnards de rustiques images des rois

de Hongrie. Son nom est encore prononcé avec foi sous le chaume du

paysan montagnard, principalement en Transylvanie. Là se perpétuent, par

la bouche de quelques vieillards, des traditions de plus en plus vagues,

qui nous rappellent les chroniques des XIIe et XIIIe siècles. Quant aux

chansons nationales, elles semblent être entièrement oubliées: encore un

demi-siècle, et le fil de la tradition orale sera rompu.

L'anecdote suivante nous fera voir quelle est encore parfois la

susceptibilité du Sicule quand on attaque ses traditions. Un voyageur

français parcourait, il y a quelques années, la Transylvanie, dont il se

proposait d'observer à loisir les magnificences originales. Les auberges

n'abondent pas dans ce beau pays; mais l'hospitalité y supplée, et notre

compatriote fut reçu chez un paysan sicule avec la même cordialité et

aussi peu d'apprêt qu'autrefois Ulysse chez Eumée. La maison était

pauvre, mais assez propre. Sur la muraille, crépie à blanc, deux images

grossièrement coloriées, clouées l'une en face de l'autre, attiraient

tout d'abord l'attention. L'une d'elles représentait un général qu'à son

uniforme vert, à son grand cordon de la Légion d'honneur, surtout à son

petit chapeau, le Français reconnut aisément, et étendant la main avec

vivacité il s'écria: «Napoléon!» L'autre figure, d'un aspect farouche,

était affublée d'une sorte de manteau royal et coiffée d'une couronne à

longues dents; elle portait à sa main une bannière sur laquelle on

distinguait un épervier. Ce fut cette fois le tour du Sicule, et comme

le Français semblait embarrassé d'attacher un nom à cette figure

grotesque, son hôte s'écria d'un air triomphant: «_Attila Magyarock

kiralya!_» Attila, roi des Magyars!--«Attila n'était point roi des

Magyars; il était roi des Huns,» dit notre compatriote, choqué

apparemment de l'anachronisme qui, confondant les Hongrois avec les

Huns, plaçait Attila au IXe siècle.--«Il n'était pas roi des Magyars?»

reprit le Sicule d'un ton presque suppliant et en fixant sur son

interlocuteur un regard qui semblait dicter la réponse.--«Non,»

répliqua imperturbablement celui-ci. A ce _non_ articulé d'une voix

ferme, le front du Transylvain s'assombrit; il baissa la tête et se tut.

Son hospitalité ne cessa point d'être attentive et polie, mais elle

devint froide: la confiance avait disparu. Notre compatriote ne

s'expliqua que plus tard le changement survenu dans les manières de son

hôte: il avait blessé mortellement le préjugé filial et l'orgueil du

Szekel. Au regret d'avoir affligé cet homme bon et naïf, il se promit

bien de ménager désormais jusque dans ses erreurs de chronologie la

fière nation qui prenait Napoléon pour le second de ses héros.

Voilà les traditions qui survivent encore parmi les Huns d'Europe: ceux

d'Asie n'ont-ils pas les leurs? Les conquêtes du premier empire hunnique

et le nom d'Attila ne sont-ils pas chantés ou racontés, soit dans les

contrées de l'Oural, berceau des Huns noirs, soit dans les steppes de la

mer Caspienne et du Caucase, ancienne patrie des Huns blancs? Pour

répondre avec quelque assurance à cette question, il faudrait connaître

les peuples de l'Asie septentrionale beaucoup mieux que nous ne les

connaissons aujourd'hui. D'après le peu de notions que nous avons sur

leurs mœurs, leurs croyances, leur histoire domestique, la question

devrait se résoudre négativement. Oui, le nom d'Attila paraît oublié

dans le pays qui pourrait avant tout autre revendiquer sa gloire. On

dirait que ce monde mobile des nations nomades ne retient la mémoire que

de ceux qui l'ont opprimé, ou qui ont frappé directement ses regards par

de grandes catastrophes. Les catastrophes assurément n'ont point manqué

à la vie d'Attila, mais les ravages de ses guerres et l'action violente

de son gouvernement se sont portés surtout hors de l'Asie et loin de

l'Asie. Il est arrivé aussi que, depuis lui, des conquérants sortis des

mêmes races ont bouleversé ce grand continent et laissé après eux des

successeurs pour perpétuer leur renommée. Tchinghiz-Khan et Timour sont

aujourd'hui les héros du monde oriental: Attila ne l'est plus.

Si bonnes que semblent ces raisons, on a peine à se persuader néanmoins

qu'un aussi grand événement que la destruction de l'empire romain

d'Occident par les Huns, et une aussi grande figure que celle d'Attila,

n'aient pas laissé chez des races pleines d'imagination quelques

souvenirs, si vagues qu'on les suppose. La vie du roi des Huns, fertile

en incidents romanesques, a dû fournir plus d'une anecdote à ce recueil

d'histoires merveilleuses que les Orientaux se transmettent de

génération en génération avec des variantes de temps, de lieux et de

noms, et qui constituent le patrimoine littéraire des peuples pasteurs.

Il n'est pas douteux qu'on n'en trouvât çà et là plus d'une, si l'on

savait les chercher. Je n'en veux pour preuve que le conte suivant, que

je prends presque au hasard dans un voyage publié à Paris il y a une

vingtaine d'années. L'auteur de ce voyage est un Hongrois qui, à

l'exemple de beaucoup de ses compatriotes, s'était mis en quête de la

Magyarie orientale, le Dentumoger des traditions de son pays. Avant

d'aller chercher comme certains autres, cette patrie imaginaire en

Sibérie où au Thibet, il voulut s'assurer si les steppes qui séparent la

mer Noire de la mer Caspienne ne renfermaient pas quelques rejetons de

la souche magyare antérieure à l'établissement des Hongrois en Europe.

Son attente fut bien heureusement remplie, s'il rencontra dans la vallée

du Kouban, ainsi qu'il nous le dit, une peuplade qui non-seulement

connaissait le nom de Magyar, mais encore prétendait que ses ancêtres

l'avaient porté autrefois: cette peuplade était celle des Karatchaï. La

fraternité, ou du moins la similitude de nom, ayant créé entre notre

voyageur et le chef ou _vali_ de la tribu une sorte d'intimité, voici ce

qu'il entendit sous la tente et de la bouche même de ce chef, un soir

qu'ils buvaient ensemble le _tchaïa_, accroupis sur des tapis de Perse.

Le voyageur ignorait l'idiome des Karatchaï, mais un interprète turk lui

traduisait le récit phrase par phrase, et il s'empressa de le confier au

papier dès qu'il fut rentré dans sa tente. Je le donnerai ici en

l'abrégeant, et je le ferai avec d'autant plus de confiance, que

l'écrivain à qui je l'emprunte semble n'y pas voir autre chose qu'une

sorte de féerie orientale où il est question des Magyars.

«A Constantinople vivait jadis un empereur d'humeur bizarre et

ombrageuse, pour qui l'honneur de son nom et la considération de sa

couronne étaient tout, et qui eût sacrifié au désir de préserver sa

gloire enfants, parents et amis. Le ciel lui avait donné une fille

unique, chez qui éclata dès l'enfance la beauté la plus merveilleuse.

Craignant que cette beauté n'attirât plus tard quelque catastrophe sur

sa maison, il fit élever sa fille loin de Constantinople, dans une

petite île de la Propontide, sous la garde d'une matrone sévère et en

compagnie de quinze demoiselles attachées à son service. Il défendit

aussi par un décret à tout homme, quel qu'il fût, d'approcher de l'île

sous peine de la vie.

«Les charmes d'Allemely (c'était le nom de la princesse) se

développèrent avec les années; on ne pouvait la voir sans l'aimer. Les

éléments en devinrent épris: quand elle se promenait dans la campagne,

le vent la caressait de son haleine; quand elle marchait sur le rivage

de la mer, les flots accouraient baiser ses pieds: un jour qu'elle

s'était endormie sur son sopha, la fenêtre de sa chambre ouverte, un

rayon de soleil entra, l'enveloppa amoureusement, et la rendit mère.

Bientôt des signes certains révélèrent sa grossesse à tous les yeux.

Rien ne peut rendre la colère qu'éprouva l'empereur à cette vue; il

résolut de perdre sa fille pour cacher le secret de son déshonneur,

mais, n'osant pas la tuer de ses propres mains, il la fit embarquer avec

la matrone qui l'avait si mal gardée et les quinze demoiselles, dans un

navire rempli d'or et de diamants, qu'il abandonna aux caprices du vent

et des flots.

«Mais le vent poussa doucement l'esquif vers le Bosphore, jusqu'à la mer

Noire, et cette mer, d'ordinaire si courroucée contre ceux qui osent

troubler ses eaux, le berça de rivage en rivage jusqu'aux contrées du

Caucase, où dominaient alors les tribus des Magyars. Le hasard voulut

que le jeune chef de ces tribus fît une grande chasse du côté de la mer.

A la vue du navire orné de banderoles, dont le pont était couvert de

femmes richement vêtues qui lui tendaient les bras en signe de détresse,

le jeune khan, qui était vigoureux et adroit, décocha une de ses

flèches, au bout de laquelle il avait attaché une longue corde de soie,

et la flèche étant tombée sur le navire sans blesser personne, les

jeunes filles nouèrent la corde autour du mât, et le khan, aidé de ses

compagnons, les remorqua sur la plage.

«Allemely lui raconta toutes ses infortunes, sa naissance, son

emprisonnement dans une île déserte, et l'aventure merveilleuse par

suite de laquelle elle errait sur la mer avec ses compagnes. Le khan ne

put se défendre de l'aimer et la conduisit dans son palais. Elle y mit

au monde ce fils qu'elle avait engendré au contact du soleil, et ayant

épousé le khan, elle lui donna aussi un fils. Ces deux enfants

grandirent l'un près de l'autre, divisés par une haine mortelle. En

vain, le chef magyar, qui les regardait tous deux comme ses fils, essaya

de les réconcilier; en vain, sentant sa mort prochaine, il eut soin de

régler sa succession: ces jeunes gens, quand il ne fut plus, se

disputèrent le commandement, et les Magyars, prenant parti pour l'un ou

pour l'autre, se livrèrent une cruelle guerre civile. Tandis qu'ils se

déchiraient de leurs propres mains, les étrangers fondirent sur eux: ils

furent vaincus, dispersés, et perdirent jusqu'à leur nom: c'est ainsi

que finit la nation des Magyars.»[697]

[Note 697: _Voyage en Crimée, au Caucase_, etc., fait en 1830,

pour servir à l'Histoire de Hongrie.--Paris, 1838.]

Qui ne reconnaîtrait dans ce récit l'histoire d'Honoria arrangée à la

manière orientale? Tout y est sous des noms différents et avec tous les

enjolivements que la fantaisie peut imaginer: le célibat forcé de la

petite-fille de Théodose, sa grossesse par suite d'une intrigue avec

son intendant Eugène, son emprisonnement par les ordres de son oncle

Théodose II, sa délivrance ou sa fuite, et ses fiançailles avec Attila.

On y retrouve de plus la donnée traditionnelle de son mariage avec le

roi des Huns, de la naissance de son fils Chaba et des désastres que ce

fils attira sur les Huns après la mort de son père. C'est là, je n'en

doute point, un lambeau de la tradition asiatique dont j'ai parlé plus

haut, et qui donnait un développement tout particulier aux aventures

d'Honoria et de Chaba. Ainsi l'écho de cette grande tempête qui, partie

de l'Asie au IVe siècle, démolit l'empire romain et couvrit l'Europe de

ruines, revient mourir en Asie, comme un soupir d'amour, dans un conte

digne des _Mille et une Nuits_.

Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe · 第 22 / 43 题