La tradition nous introduit d'abord dans le _Dentumoger_, berceau de la
tribu de Magog, où demeurent les Moger ou Magyars, et près d'eux les
Huns, avec lesquels ils se confondent comme enfants de la même race.
Aucune contrée de l'univers n'égale en beauté la patrie des Magyars;
l'air y est plus salubre, le ciel plus pur, la vie humaine plus longue
que partout ailleurs; l'or et l'argent y naissent à la surface du sol;
les fleuves y roulent pour cailloux des émeraudes et des saphirs; les
hommes s'y nourrissent de miel et de lait. Là tout le monde est riche,
et le bouvier fait paître ses bœufs en manteau d'hermine.
Vers le sixième âge du monde, les Moger, qui se sont multipliés comme le
sable des rivages, veulent envoyer un essaim au dehors. Ils réunissent
leurs cent huit tribus, qui fournissent chacune dix mille guerriers;
c'est là l'armée d'émigration. Elle nomme ses chefs militaires, au
nombre de six, trois dans la famille de Zémeïn et trois dans la famille
d'Erd. Les trois chefs de la race de Zémeïn sont Béla, Kewe et Kadicha;
les trois chefs de la race d'Erd sont Attila, Buda et Rewa. Les six
chefs nomment à leur tour un grand-juge chargé de réprimer les crimes et
de faire exécuter les criminels, sauf la décision souveraine de la
communauté; son autorité va jusqu'à suspendre ou révoquer, en certaines
circonstances, les chefs militaires eux-mêmes[606]. Ils élèvent à ce
poste suprême, qui balance leur pouvoir et le dépasse quelquefois,
Kadar, de la maison de Turda, souche d'une grande famille hongroise,
ainsi que Zémeïn et Erd. L'Attila de la tradition a pour père Bendekuz,
et non pas Moundzoukh, comme celui de l'histoire; son frère Bléda
devient ici Buda, à cause de la ville de Bude, dont on le suppose
fondateur, et le roi Roua ou Rewa n'est plus oncle, mais frère d'Attila.
[Note 606: Sim. Kez. _Chron._, l. I, c. 2, § 1.]
Ce ne sont pas seulement les nobles de la Hongrie que la tradition place
autour du futur conquérant, ce sont aussi ses institutions primitives.
Attila n'y figure pas comme un roi, mais comme un simple chef, et les
Huns y sont organisés en république militaire, à l'instar des premiers
Magyars. Il n'est pas jusqu'à cette charge de grand-juge, dont est
investi Kadar, qui ne soit une institution contemporaine de
l'établissement des Hongrois en Europe. La tradition nous parle encore
d'une loi qu'elle appelle _scythique_, et qui aurait été en vigueur
parmi les compagnons d'Attila. Chaque fois que la communauté devait se
former en assemblée générale pour délibérer sur quelque objet important,
tel qu'une expédition de guerre, une levée en masse ou le jugement d'un
chef, un crieur public, quelquefois une femme, parcourait le pays de
village en village, ou les campements de tente en tente, brandissant une
lance trempée de sang et psalmodiant par intervalle la formule suivante:
«Voix de Dieu et du peuple magyar! que tout homme armé soit présent tel
jour, en tel lieu, au conseil de la communauté[607]!» Celui qui manquait
à la convocation sans motif suffisant était traîné devant le juge et
éventré avec un couteau. Quelquefois, par grande indulgence, on ne le
condamnait qu'à la servitude perpétuelle, et il devenait esclave
public[608]. Ces mœurs féroces subsistèrent chez les Hongrois jusqu'au
temps de Geiza, père de saint Étienne.
[Note 607: Vox Dei et populi hungarici, quod die tali,
unusquisque armatus in tali loco præcise debeat comparere. Sim.
Kez. l. I, c. 2, § 1.]
[Note 608: Quicumque ergo edictum contempsisset, prætendere
non valens rationem, lex _scythica_ per medium cultro, hujusmodi
detruncabat, vel exponi in causas desperatas, aut detrudi in
communium servitutem... _Id., ibid._]
Les Huns partent donc, côtoient la mer Noire et ne s'arrêtent qu'au bord
du Danube. De l'autre côté de ce fleuve règne le Lombard Macrinus,
tétrarque de Pannonie, de Dalmatie, de Macédoine, de Pamphylie et de
Phrygie; ce royaume ne lui appartient pas en propre: il le tient de
Théodoric de Vérone, que les Romains ont nommé roi d'Italie. A la vue
des Huns, qui se déploient sur la rive gauche du Danube, Macrinus
pousse un cri de détresse, et Théodoric accourt à son aide avec une
armée composée des nations de tout l'Occident. Il se réunit aux Lombards
sous les murs de Potentiana; mais tandis que les deux chefs délibèrent
sur le point où ils doivent attaquer les Huns, ceux-ci, arrivés pendant
la nuit, traversent le Danube sur des outres et dispersent
l'arrière-garde romaine. Théodoric se retire dans les plaines
marécageuses où s'élèvera plus tard la ville d'Albe-Royale; il y attire
les Huns, auxquels il livre à Tarnok-Welg une grande bataille dans
laquelle ceux-ci sont vaincus: cent vingt-cinq mille de leurs guerriers
restent sur la place, mais Théodoric a perdu deux cent mille des siens.
Un des capitaines des Huns, Kewe, de la race de Zémeïn, était tombé
parmi les morts: les Huns s'en aperçoivent dans leur fuite, et
reviennent sur leurs pas pour chercher son cadavre, qu'ils enterrent au
bord du grand chemin; puis ils élèvent sur sa fosse une colonne ou
pyramide de pierres, à la manière des Huns[609], ajoute la tradition. Le
canton prit dès lors le nom de _Kewe-Haza_ (la demeure, le sépulcre de
Kewe), qu'il conserva chez les Hongrois.
[Note 609: Reversi ad locum certaminis, sociorum cadavera, quæ
poterant invenire, _Cuvem_ que capitaneum prope stratam ubi statua
est erecta lapidea, more scythico, solemniter terræ commendarunt,
partesque illius territorii dictæ sunt _Cuve-Azoa_. Sim. Kez.
_Chron._, l. I, c. 2, § 4.--_Kewe-Haza_. Ms. Poson.--_Chron.
Bud._]
Cette pyramide sépulcrale, où doit un jour reposer Attila, commence la
consécration d'un petit territoire qui deviendra, à mesure que les
événements se développeront, le champ sacré de la Hongrie, et réunira
successivement dans ses limites la capitale païenne des Huns, Sicambrie,
la capitale chrétienne des Hongrois, Albe-Royale, et les trois
sépultures d'Attila, d'Arpad et de saint Étienne. On ne devine pas bien
à quel événement historique on pourrait rapporter la bataille de
Tarnok-Welg, car le tétrarque Macrinus est un personnage imaginaire, de
même que sa ville de Potentiana est une ville imaginaire. Les Lombards,
comme on sait, ne se sont établis en Pannonie que dans la première
moitié du VIe siècle, et quant à Théodoric de Vérone, c'est le héros
fantastique des poëmes allemands. Toutefois on rejetterait difficilement
ces souvenirs à titre de pures inventions: il est probable au contraire
que la bataille de Tarnog-Welg et celle qui va la suivre, livrées toutes
deux sur la rive droite du Danube, antérieurement au règne d'Attila,
appartiennent aux traditions locales de la Pannonie.
Les Huns avaient une revanche à prendre, ils la prennent glorieuse. A la
poursuite de leur ennemi vainqueur, ils l'attaquent à quelques milles
au-dessus de Vienne, dans un lieu appelé par la tradition Cézunmaur, et
qui n'est autre que le défilé fortifié du Mont-Cettius. La bataille dure
depuis l'aube du jour jusqu'à la neuvième heure. L'armée romaine et
germaine est mise en pleine déroute, Macrinus est tué, Théodoric blessé.
Une flèche qui l'atteint au front pénètre dans l'os et s'y fixe: son
sang coule comme un déluge; mais il défend qu'on arrache le fer de sa
blessure, tant il est impatient de regagner Rome pour instruire le sénat
de son désastre. Il saute à cheval, il dévore l'espace, il arrive, il
entre dans l'assemblée portant au front le fer et le bois de la
flèche[610], sanglant témoin des luttes qu'il vient de soutenir. Rome
apprend par ce narrateur muet et sa propre défaite et la vigueur d'un
ennemi qui sait frapper de pareils coups. «Cette aventure, nous dit le
vieux récit, valut à Théodoric le surnom d'_Immortel_ que lui donnent
les Hongrois dans leurs chansons, _Halathalon Detreh_[611].»
[Note 610: Cujus tandem sagittæ truncum ipse Detricus
(Theodericus)... in curiam pro documento certaminis in fronte
detulisse... Thwrocz., _Chron. Hung._, c. 12.]
[Note 611: Propter hoc immortalitatis nomen usurpasse
narratur; Hungarorum que in idiomate, _Halathalon Detreh_ dici
meruit, præsentem usque diem. _Id. ibid._]
Du côté des Huns, quarante mille guerriers jonchaient la plaine de
Cézunmaur, et dans ce nombre les capitaines Béla, Kadicha et Rewa, qui
furent inhumés sous la pyramide de Kewe-Haza. Des six chefs militaires
qui avaient amené les Huns d'Asie en Europe, il ne restait plus
qu'Attila et Buda: Attila est proclamé roi, mais il s'associe son frère,
à qui il abandonne le gouvernement des pays situés à l'orient de la
Theïsse, se réservant tout ce qui a été déjà conquis et tout ce qu'il
doit conquérir lui-même à l'occident de cette rivière. Il pose de sa
main la borne séparative des deux États, fixe sa résidence à Sicambrie
et veut que cette ville porte désormais son nom. Les rois de Germanie,
que la défaite de Cézunmaur a remplis de crainte, viennent lui rendre
hommage, et Théodoric à leur tête se déclare son vassal. Flatteur
insinuant et perfide, Théodoric déguise sa haine sous un faux semblant
d'amitié, et pousse le nouveau roi à des expéditions aventureuses où il
espère le voir périr; ainsi il lui met en tête de subjuguer par ses
armes tous les royaumes de l'Europe. Attila, enflé d'orgueil, ajoute à
ses titres de roi des Huns, petit-fils de Nemrod, ceux de _fléau de
Dieu_ et de _maillet du monde; flagellum Dei, malleus orbis_[612].
[Note 612: Sim. Kez. l. I, c. 1, § 5.--_Chron. Budens._, p.
17.--Thwrocz. c. 13.]
L'Attila de la tradition magyare est en grande partie celui de
l'histoire: basané, court de taille, large de poitrine, la tête rejetée
en arrière, il porte en outre une barbe longue et touffue comme les Huns
blancs et les Turks[613], tandis que l'Attila historique est presque
imberbe comme les Finno-Huns et les Mongols. On ne lui trouve point non
plus dans la fiction traditionnelle cette fière simplicité que
l'histoire remarque, et qui le distinguait entre tous les Barbares de
l'Orient. Ici il a les allures somptueuses et l'attirail superbe d'un
kha-kan turk. Sa tente d'apparat se compose de lames d'or articulées,
qui s'ouvrent et se referment comme les branches d'un éventail; elle a
pour supports des colonnes d'or ciselé garnies de pierres précieuses.
Son lit, qu'il emporte avec lui dans toutes ses guerres, est la
merveille des arts; sa table est d'or, son service d'or, ainsi que ses
ustensiles de cuisine. La pourpre et la soie tapissent ses écuries, que
peuplent les plus belles races de chevaux; leurs harnais et leurs selles
sont d'or incrusté de diamants; c'est en un mot toute la féerie
orientale. Attila a pour armes un épervier couronné: cet oiseau, appelé
_Turul_ en vieil hongrois, est peint sur son écu et brodé sur sa
bannière; il orna aussi le drapeau des Magyars jusqu'au temps de saint
Étienne[614]. L'épervier, dans la poésie traditionnelle hongroise, est
le symbole d'Attila et sa personnification: Almus, arrière-petit-fils du
roi des Huns, est qualifié d'_enfant de Turul_[615].
[Note 613: Barbam prolixam deferebat. Sim. Kez. l. I, c. 1, §
6.--Cf. Jorn., _R. Get._, 35. Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_,
c. 2, p. 52, not. 2.]
[Note 614: Banerium quoque regis Ethelæ, quod proprio scuto
gestare consueverat, similitudinem avis habebat, quæ hungarice
_Turul_ dicitur, in capite cum corona. Sim. Kez. l. II, c. 2, §
6.]
[Note 615: De genere Turul. Sim. Kez. l. II, c. 1, § 4.]
D'après le conseil de Théodoric de Vérone, Attila traverse le Rhin et
entreprend la conquête des Gaules. Je ne le suivrai pas dans les détails
du récit traditionnel, qui ne fait guère que résumer les légendes des
pays latins, en les accommodant à sa guise et les tournant à la gloire
des Huns. Il fallait s'attendre à y trouver Attila toujours vainqueur;
c'est ce qui arrive en effet, même au combat des champs catalauniques,
qui ne se passe point en Champagne, comme le veut l'histoire, mais en
Catalogne à cause de la ressemblance des noms. Là, un tiers de l'armée
hunnique se sépare du reste, pour aller conquérir l'Espagne et le
Maroc[616], tandis que les deux autres tiers ravagent la Gaule,
parcourent la Frise, le Danemark, la Suède, la Lithuanie, et regagnent
les bords du Danube par la Thuringe. Ces guerres épisodiques
fournissaient aux rapsodes magyars des cadres commodes, dans lesquels la
noblesse de Hongrie pouvait aisément intercaler ses aïeux.
[Note 616: Sim. Kez. l. I, c. 3, § 1.--_Chron. Bud._, p. 21,
22.--Thwrocz., c. 15, 16.]
Le retour d'Attila à Sicambrie amène entre son frère et lui la sanglante
tragédie qui malheureusement appartient à l'histoire comme à la
tradition. Buda, animé d'une secrète envie, a déplacé la borne posée
par Attila entre leurs deux gouvernements. Il a fait plus: au mépris des
ordres de son frère, qui prescrivait que Sicambrie portât son nom, Buda
l'a fait appeler _Budavar_, c'est-à-dire la ville, la forteresse de
Buda. Irrité de ces actes de désobéissance, Attila le traite en rebelle
et le tue. «Les Germains, frappés de crainte, dit à ce propos Simon
Kéza, se hâtèrent de changer le nom de Sicambrie en celui d'_Ethelburg_,
ville d'Ethel ou d'Attila; mais les Huns, qui n'avaient pas peur,
continuèrent à l'appeler Budavar[617].» C'est aujourd'hui la ville de
Ó-Bude, Vieille-Bude.
Maître d'une grande partie de l'univers, Attila veut régler la police de
son royaume. Il établit un service de surveillance et de guet qui, de
Sicambrie comme d'un point central, se dirige vers les quatre points
cardinaux. Des crieurs échelonnés d'espace en espace sur ces lignes,
jusqu'à la portée de la voix humaine, se transmettent mutuellement les
nouvelles, et chaque jour l'on sait aux extrémités du monde ce que fait
le grand roi des Huns[618].
[Note 617: Teutonici interdictum formidantes eam _Echulburc_
(Etzelburg) vocaverunt, Hunni vero curam parvam illud reputantes
interdictum, usque hodie eamdem vocant _Oubudam_ (Ó Budam) sicut
prius. Sim. Kez., l. I, c. 3, § 4.]
[Note 618: Sim. Kez., l. I, c. 3, § 5.--_Chron. Bud._, p. 24.]
L'Italie lui manquait encore: il y conduit une armée innombrable. Tandis
qu'il ravage d'abord la Dalmatie et l'Istrie, et rase au niveau du sol
les magnifiques palais de Salone, Zoard, un de ses capitaines, descend,
le long de la mer Adriatique, vers l'Apulie et la Calabre. Zoard
parcourt ce pays le fer et la flamme en main; il dévaste la terre de
Labour et couronne son expédition par le sac de l'abbaye du
Mont-Cassin[619]. Là s'enchaînait, suivant toute apparence, une série
d'épisodes destinés à glorifier les grandes maisons hongroises,
principalement celle de Léel, dont Zoard était réputé le fondateur.
[Note 619: Sim. Kez., l. I, c. 4, § 1.--_Chron. Bud._, p.
27.--Thwrocz. c. 20, 21.]
La tradition éprouve ici dans les chroniques une sorte de bifurcation
que je dois signaler. Celles qui sont postérieures au XIIe siècle ne
font guère que copier les traditions locales et les légendes qu'elles
ont empruntées à l'Italie: ainsi le prétendu siége de Ravenne, la
conférence d'Attila avec l'archevêque arien de cette ville, qui l'engage
à marcher sur Rome pour exterminer le pape et la papauté, l'apparition
de saint Pierre et de saint Paul armés de glaives et menaçant la tête du
roi des Huns tandis que saint Léon le supplie à genoux, toutes ces
fables italiennes, dont j'ai parlé dans l'exposé des traditions latines,
sont reproduites presque sans variantes par Simon Kéza et par ses
imitateurs. Mais les chroniques antérieures au XIIIe siècle ne
contiennent rien de ce bagage étranger. C'est donc à elles qu'il faut
demander la vraie et pure tradition magyare sur la campagne d'Attila en
Italie; nous la trouvons en effet dans la chronique de l'évêque
Chartuicius, empreinte d'une originalité et d'une grandeur poétique
incomparables. Ce n'est plus ici la peur de deux fantômes qui arrête
Attila aux portes de Rome, l'empêche de violer la ville éternelle et
sauve de la profanation les tombeaux des apôtres; ce n'est pas même la
prière d'un pape agenouillé: c'est Dieu qui vient en personne changer
la résolution du barbare. Jésus-Christ ordonne à son _fléau_ de
respecter les ossements de ceux qui furent ses vicaires, et il lui
promet, pour prix de sa docilité, qu'un de ses successeurs recevra un
jour d'un des successeurs de Pierre une grâce qui rejaillira sur toute
sa race. Le grand marché est conclu par l'intermédiaire d'un ange, et
l'on aperçoit en perspective, dans le lointain des siècles, la
conversion des Magyars au christianisme, saint Étienne, le pape
Sylvestre et la sainte couronne de Hongrie. Telle est la vraie
tradition, ainsi qu'elle était formulée au lendemain de la mort de saint
Étienne. Quelle différence n'y a-t-il pas entre cette inspiration
vraiment épique et les grossières imaginations de la légende italienne!
En abrégeant le précieux récit de Chartuicius, je tâcherai de lui
conserver son caractère de simplicité biblique et d'énergie parfois
sauvage.
«Le roi Attila, dit le vieux chroniqueur, franchit les montagnes des
Alpes, et parcourt la vaste plaine de Lombardie toute parsemée de villes
florissantes, tout entrecoupée de murailles, toute décorée de hautes
tours: il dévaste la campagne, il ruine les villes, il nivelle les
tours, il disperse les pierres des murailles, et fait peser tant
d'épouvanté et de calamités sur les habitants que ceux-ci le surnomment
_la plaie de Dieu_[620].
[Note 620: Terram vastavit, muros dissipavit, turres
confregit, pro iniquitate autem tali, _plaga Dei_ appellatus est.
Chartuic., _Chron. Hung._ 3.]
«Une seule idée le préoccupe, celle de parcourir l'univers entier et de
fouler aux pieds l'empire romain; il fait donc marcher son armée du côté
de Rome; lui-même la précède, l'âme cuirassée de férocité[621]. A la
première station de la nuit, comme il dormait sous sa tente, un ange du
ciel lui apparaît et lui dit:--«Écoute, Attila, voici ce que te commande
le Seigneur Dieu Jésus-Christ. N'entre pas avec ta colère dans la sainte
cité, où reposent les corps de mes apôtres; arrête-toi ici et retourne
sur tes pas. Quand tu auras de nouveau traversé les Alpes, tu entreras
dans la contrée des Croates et des Esclavons; je te la livre, parce que
les peuples qui l'habitent ont mérité ma malédiction en s'élevant contre
un roi que j'aimais et le faisant périr traîtreusement, car ils ont dit
dans leur cœur: Il n'y aura jamais de roi sur nous, mais nous-mêmes nous
serons rois. Voici encore ce que je te promets pour prix de ta
soumission: un jour viendra où ta génération visitera Rome en toute
humilité, et un de tes descendants y recevra le don d'une couronne qui
n'aura point de fin[622].» L'ange disparut à ces mots.
[Note 621: Armatus feroci animo procedebat. Chartuic., _Chron.
hung._, 3.]
[Note 622: Generationem autem tuam post te in humilitate Romam
visitare et coronam perpetuam habere faciam. _Id., ub. sup._]
«Quand le matin fut venu, Attila, se rappelant son rêve, obéit aux
paroles de l'ange. Il replie ses tentes, donne à son armée le signal du
retour, et reprend à travers l'Italie la route qu'il venait déjà de
parcourir. On eût dit que ce n'était plus Attila, tant son cœur avait
changé. Il entrait dans les villes et ne les pillait point; il passa
devant Venise et l'épargna. A quelques milles au delà, il fait halte sur
le rivage de la mer et fonde une grande cité que de son nom il appelle
Attileia: ce fut la ville d'Aquilée. Lorsqu'il la voit debout, il
recommence sa marche et entre dans les Alpes carinthiennes, où le guide
la vengeance céleste. Au revers des montagnes, il aperçoit, rangés en
bon ordre, avec leurs hommes d'armes, les princes de Croatie et
d'Esclavonie, qui cherchent à lui couper le passage. Leurs troupes
innombrables couvrent à perte de vue la plaine, les vallées, les
collines; et le soleil, répercuté sur les boucliers d'or, embrase les
montagnes comme d'un vaste incendie. Attila descend, et la bataille
s'engage. Huit jours entiers on se bat sans repos ni trêve; enfin le
Seigneur livre aux mains d'Attila la terre des Slaves et des Croates,
parce que ces hommes étaient infidèles[623], et que le roi des Huns
avait obéi docilement aux ordres de Dieu.
[Note 623: Tradidit autem eos Deus in manus Attilæ regis
propter regem eorum... quem tradiderunt et turpiter occiderunt.
Chartuic., _Chron. Hung._, 3.]
«Maître de la Croatie et de l'Esclavonie, Attila passe la Drave. Plus il
parcourt le pays qu'il a conquis, plus il l'aime. Du pied des Alpes au
Danube, ce ne sont que prairies verdoyantes, tapissées de hautes herbes,
peuplées de troupeaux et de pâtres, de juments et de poulains
indomptés[624]. Au delà du Danube et de la Theïsse s'étend une contrée
plus spacieuse encore et plus belle, plus riche en prairies, plus
abondante en moissons. Longtemps il avait roulé dans son esprit le
projet de retourner en Asie, au berceau de ses ancêtres; il délibère de
nouveau en lui-même s'il accomplira ce dessein, ou s'il se fixera dans
le pays soumis par ses armes. Se souvenant alors de la promesse de
l'ange, il se décide à rester, établit son armée à demeure, distribue la
terre aux princes et aux barons, et, du consentement de tous, règle que
son fils aîné sera roi après sa mort.»
[Note 624: Terram planam et campestrem herbisque superfluis
virentem, pastoribus et pecudibus, jumentis et poledris indomitis
plenam. _Id., ibid._]
Attila avait alors cent vingt-quatre ans[625], ce qui n'était pas chez
les Huns un âge très-avancé, puisque son père Bendekuz vivait encore et
gouvernait en Asie la tribu des enfants de Nemrod[626]. A cet âge, il
n'a rien perdu de l'ardeur et des passions de la jeunesse. Un peuple de
femmes qu'il augmente sans cesse par de nouveaux mariages remplit son
palais: à leur tête figurent deux princesses de sang illustre, la
Romaine Honoria, fille d'Honorius, empereur de Grèce, et la Germaine
Crimhilde, fille du duc de Bavière. Chacune d'elles lui a donné un fils,
déjà sorti de l'adolescence: le fils d'Honoria se nomme Chaba, celui de
Crimhilde, Aladarius. Enfants de deux mères rivales, ces deux jeunes
gens se jalousent, et leur inimitié menace l'empire des Huns de
déchirements et de ruines. Nous trouvons ici un mélange bizarre de la
tradition nationale avec la tradition allemande; celle-ci a fourni
Crimhilde, celle-là Honoria. La vanité asiatique n'a pas voulu que
l'amour d'une fille d'empereur romain, si indigne qu'on la supposât, fût
perdu pour un roi des Huns, et elle a marié Attila à la petite-fille de
Théodose. Elle a fait plus: elle a voulu que sa descendance légitime se
perpétuât seulement par cette misérable folle qu'il ne réclama jamais
sérieusement, et qu'il dédaigna quand il put l'avoir. Honoria, dans la
tradition magyare, est la véritable épouse d'Attila, la souche féminine
des ducs et rois de la Hongrie, l'aïeule prédestinée de saint Étienne.
[Note 625: Thwrocz. _Chron. Hungar._, c. 22.]
[Note 626: De consilio Bendekuz avi sui quem sanum sed nimis
decrepitum dicitur invenisse. _Chron. Bud._, p. 31.--Cf. Sim. Kez.
l. I. c. 4, § 5, 6.--Thwrocz.]
Cependant arrive du fond de l'Asie à la cour d'Attila une jeune fille
d'une incomparable beauté, que son père, roi des Bactriens, offre pour
épouse au grand roi des Huns. Elle se nomme Mikolt[627], et tous les
yeux sont éblouis en la voyant. Attila veut que son nouvel hymen soit
inauguré par des fêtes splendides, des courses de chevaux, des combats
simulés et un repas qui dure trois jours; mais des pronostics menaçants
viennent se mêler aux éclats de sa joie. Son cheval favori meurt
subitement le jour même des noces, et quand sa fiancée, le soir, veut
entrer dans la chambre nuptiale, elle se heurte le pied droit contre le
seuil de la porte si rudement qu'elle est obligée de s'asseoir. «Que
tardes-tu?» criait Attila dans son impatience.--«Je viendrai quand il
sera temps[628]!» répondit Mikolt. On vit dans cette scène un présage de
mort. Le lendemain en effet, Attila est trouvé dans son lit, froid et
tout baigné de sang: une hémorragie l'a enlevé pendant qu'il dormait.
Nous reconnaissons ici la tradition hunnique directe, celle que
propagèrent les fils mêmes du conquérant, lorsqu'ils firent chanter à
ses funérailles que la mort de leur père ne réclamait point de
vengeance.
[Note 627: Al. Mykolth. Sim. Kez., l. 1, c. 3, § 4.--Micolch.,
_Chron. Bud._, p. 28.]
[Note 628: Novæ nuptæ cubiculum intrantis pes dexter, sic
limini impactus est, ut præ dolore aliquantisper assederit,
auditaque est ejus vox dicentis: Si tempus est, veniam. Quibus
verbis mortem in dolore compellasse credidere. Callimach., _Vit.
Attil._, in fin.]
A peine la tombe du roi des Huns est-elle fermée, que ses deux fils,
Chaba et Aladarius, tirent l'épée pour s'arracher les lambeaux de son
héritage. C'est Théodoric qui les pousse à la destruction du royaume de
leur père[629]. Les Germains prennent parti pour le fils de Crimhilde,
les Huns pour celui d'Honoria, et la lutte à mort va se vider sur un
plateau qui domine Bude, ville fatale, déjà marquée par un fratricide.
La bataille ne dure pas moins de quinze jours; quinze jours durant, la
flèche siffle dans l'air, les boucliers se heurtent et les épées se
croisent: on ne vit jamais pareil massacre dans le monde. Chaba est
vaincu, mais Aladarius vainqueur meurt de ses blessures. Les Germains
donnèrent à cette terrible journée le nom de _Crimhilt_, en souvenir de
la princesse germaine, mère d'Aladarius, qui avait semé la haine dans le
cœur des deux frères, et qui peut-être présidait à la bataille où périt
son fils. «Tant de sang y fut verse, dit Simon Kéza, que si les
Allemands ne s'obstinaient pas à mentir par vanité, ils confesseraient
que pendant plusieurs jours ni hommes ni bêtes ne purent boire dans le
Danube entre Potentiana et Sicambrie, attendu que le fleuve roulait dans
son lit moins d'eau que de sang[630].» Cette phrase nous prouve qu'il
existait au moyen âge une rivalité patriotique entre les minnesingers
allemands et les rapsodes hongrois; chacun cherchant à exalter son pays
aux dépens de l'autre: ce fut au milieu de ces joutes de l'orgueil
national et de la poésie que la tradition revêtit sa dernière forme.
[Note 629: Ditrici astutia Veronensis. Sim. Kez., l. 1, c. 4,
§ 5.]
[Note 630: In quo quidem prælio tantus sanguis effusus est,
quod si Teutonici ob dedecus non celarent, et vellent pure
reserare, per plures dies aqua bibi in Danubio non poterat, nec
per homines nec per pecus, quoniam de Sicambria usque urbem
Potentianæ sanguine inundavit. _Id. ub. sup._]
Chaba vaincu se réfugie en Grèce avec quinze mille Huns, débris de son
armée. Honorius, son aïeul, d'après la tradition (car la similitude de
nom a fait d'Honoria une fille d'Honorius[631]), le reçoit avec
tendresse à Constantinople, veut le retenir près de lui, et lui offre
pour ses sujets des terres et des femmes. «Non, répond résolument le
fils du Hun, j'ai en Asie, dans le pays des Moger, un autre aïeul que je
dois revoir, j'ai une famille et une nation auxquelles je dois demander
vengeance de la perfidie des Germains.» Il part donc après un court
séjour en Grèce, et trouve dans le pays des Magyars son grand-père
Bendekuz encore vivant, mais courbé sous les infirmités et le chagrin.
Chaba le console, l'assiste dans le gouvernement de sa tribu et finit
par lui succéder. Toutefois le fils d'Attila ne parvient pas à gagner
l'affection des Magyars. Fier de sa descendance impériale, il affiche
des prétentions blessantes pour sa nation. Les Magyars le rejettent à
leur tour et le regardent comme un étranger; leurs filles mêmes
s'éloignent de lui, aucune ne consent à le prendre pour époux, et il
faut que Bendekuz aille chercher une femme pour son petit-fils chez les
tribus du Korasmin[632]. Ce rôle de Chaba parmi les Magyars, son orgueil
romain et le souvenir de sa mère Honoria planant sur toute cette
histoire, mais à peine indiqué dans les maigres chroniques qui nous
restent, donnent lieu de penser qu'ici se développait dans l'épopée
hongroise quelque grand épisode se reliant à des traditions asiatiques
aujourd'hui perdues. Chaba néanmoins fait oublier son orgueil; sa lignée
prend racine dans le Dentumoger, et continue le rameau direct d'Attila
jusqu'à la naissance d'Almus, père d'Arpad. Ses fils sont parmi les
Magyars les gardiens fidèles des vieux souvenirs et de la renommée de
leur aïeul; ils ne cessent d'animer leurs compatriotes à la recouvrance
du patrimoine des Huns, envahi par les Germains et les Slaves.
[Note 631: Iste ergo Chaba filius Ethelæ est legitimus, ex
filia Honorii imperatoris Græcorum genitus. Sim. Kez. l. 1, c. 4,
§ 6.]
[Note 632: Propter quod ex Scythia uxorem non accepit, sed
traduxit de gente Corosmina. _Id., ibid._]
Mais Chaba et ses quinze mille compagnons fugitifs ne sont pas le seul
débris du peuple d'Attila; un autre débris parvient à se maintenir en
Hunnie. La chaîne des Carpathes, comme on le sait, est couronnée à
l'orient par un grand cirque de montagnes abruptes qu'un défilé presque
inaccessible ferme au midi, et qui s'ouvre et s'incline doucement du
côté du nord. Les forêts séculaires dont ce plateau est couvert lui ont
fait donner en langue hongroise le nom d'_Erdeleu_, terre des forêts, en
latin _Transylvania_. Trois mille guerriers huns échappés au massacre de
Crimhilt s'y sont retranchés comme dans une forteresse naturelle; mais
comme ils voient les Germains acharnés à l'extermination de leur race,
ils quittent leur nom de Huns, afin de se mieux cacher et prennent celui
de Szekelyek[633] (_Siculi_), qui ne signifie pas autre chose
qu'_habitants des siéges administratifs_ ou des _districts_[634]. A la
faveur de ce subterfuge, ils se propagent et conservent leur
indépendance, soit contre les Germains, soit contre les Valakes et les
Slaves. Du haut des montagnes où il est campé comme en vedette, le
Sicule a les yeux incessamment tournés vers l'Asie, d'où il attend Chaba
et les Magyars, et avec eux la délivrance de sa terre natale; mais son
attente est vaine, il faut qu'il se passe quatre générations d'hommes
avant que le temps marqué pour cette délivrance soit accompli, et c'est
à lui, enfant des compagnons d'Attila, qu'est réservé l'honneur
d'introduire les Magyars dans l'héritage des Huns. Le Sicule est en
Occident ce qu'est en Orient la tribu de Chaba, le gardien officiel de
la tradition. Ce rôle, il le revendiquait au moyen âge, et son langage
était plein d'allusions à l'histoire du conquérant et de ses fils. Ainsi
il donnait à une plante médicinale de ses montagnes le nom de baume de
Chaba, «attendu que Chaba, instruit dans les secrets de la nature, avait
employé cette herbe après la bataille de Crimhilt à guérir ses soldats
blessés et à se guérir lui-même[635].» On citait de lui, dès le XIIe
siècle, un proverbe plein de mélancolie patriotique et de tendresse. Un
Sicule se séparait-il de l'ami qu'il craignait de ne plus revoir, il lui
disait avec un doux reproche: «Oh! tu me reviendras, quand Chaba
reviendra de la Grèce[636]!»
[Note 633: Timentes occidentis nationes, in campo Chigle usque
Arpad permanserunt, qui se ibi non Hunnos, sed _Zaculos_ (al.
_Siculos_) vocarunt. Sim. Kez, l. 1, c. 5, § 6.]
[Note 634: _Szek_, siége administratif, d'où _Szekelyek_
habitant des siéges administratifs.]
[Note 635: Pimpinella saxifraga _Chaba-Ire_, hoc est, Chabæ
implastrum; nam ferunt Chabam regem Attilæ regis minorem filium...
Olahus. _Vit. Attil._]
[Note 636: Unde vulgus adhuc loquitur in communi: Tunc redire
debeas, dicunt recedenti, quando Chaba de Græcia revertetur. Sim.
Kez. l. 1, c. 4, § 6.--Thwrocz., I, c. 24.]
Dans toutes ces traditions, il n'est pas question de l'empire avar. Les
Avars y sont confondus avec les Huns; leurs guerres de Carinthie, de
Dalmatie et d'Allemagne y sont attribuées à leurs devanciers ou à leurs
successeurs, et les exploits de Baïan allongent la vie d'Attila. Si
quelque vague souvenir du nom d'Avar reste encore dans le moyen âge
hongrois, il s'applique à on ne sait quelle race de sorciers et de fées
qui aurait construit ces grands remparts des kha-kans, dont les derniers
vestiges ont disparu de nos jours[637]. Quant aux Sicules, l'opinion est
unanime depuis le XIe siècle pour les considérer comme un peuple
antérieur à l'arrivée des Magyars sur les bords du Danube. En admettant
cette antériorité, qui paraît incontestable, on peut encore se demander
si les Sicules, comme ils le prétendent, sont un reste des Huns
d'Attila, ou simplement un reste des Avars. Historiquement leur
descendance directe des Huns n'aurait rien d'impossible, car les faits
démontrent qu'il resta parmi les Gépides, devenus maîtres de la Hunnie,
plusieurs noyaux de population hunnique, et même un fils d'Attila[638];
toutefois il est plus raisonnable, plus conforme à la nature des choses,
de voir dans le peuple sicule une tribu avare que les envahissements des
Slaves n'ont pas eu le temps d'étouffer. L'une ou l'autre hypothèse est
indifférente dans la question qui nous occupe. Le rôle attribué aux
Sicules par la tradition, d'avoir été les introducteurs des Magyars dans
l'ancienne Hunnie et les gardiens des souvenirs d'Attila, s'expliquerait
également bien, que les Sicules fussent des Avars, ou qu'ils fussent des
Huns.
[Note 637: On peut consulter sur ces vagues traditions
l'intéressant ouvrage de M. J. Boldényi, _la Hongrie ancienne et
moderne_, 1851.]
[Note 638: _Histoire des Fils et des Successeurs d'Attila_, c.
I.]