Elle circulait pareillement en Angleterre dans la société des hommes
lettrés et des hommes de cour; de nombreuses allusions et citations que
renferment les poëmes anglo-saxons du temps ne peuvent laisser aucun
doute à cet égard. Trois de ces poëmes, qui ne sont guère postérieurs au
VIIIe siècle, mentionnent Hermanaric, Théodoric et leurs
compagnons[476]. L'un d'eux nous apprend que le lieu où Théodoric,
réfugié près d'Attila, _passa trente hivers_, s'appelait Maringaburg.
Hermanaric, dont la tradition gothique fait toujours un roi astucieux et
cruel, qui dans ses fureurs n'épargne pas sa propre famille, qui tue son
fils sur un vague soupçon et fait pendre les deux fils de son frère,
Hermanaric présente le même caractère dans les compositions saxonnes.
«Il avait l'âme d'un loup[477], y est-il dit; mais il avait étendu bien
loin la puissance des Goths: oh! c'était un terrible roi!» Le plus
curieux des trois poëmes, au moins quant à notre sujet, est sans
contredit celui qu'on a intitulé _le Chant du Voyageur_. C'est le
pèlerinage d'un barde qui parcourt l'Europe en prenant pour guides les
traditions poétiques alors en vogue. Qu'on se figure un Grec courant le
monde l'Odyssée à la main, ou quelque provincial romain allant visiter
l'Italie sur les traces d'Énée: c'est ce que fait sur le continent de
l'Europe notre poëte anglo-saxon; il ne connaît d'histoire et de
géographie que celles des fables germaniques qu'il a lues. «A l'est de
l'Angleterre, dit-il, je trouvai le pays d'Hermanaric le furieux, le
félon; Attila régnait sur les Huns, Hermanaric sur les Goths, Ghibic sur
les Burgondes. Gunther, son fils, me donna un bracelet pour prix de mes
chants[478]. J'en reçus un autre d'Hermanaric qui voulut me garder
longtemps près de lui. Je profitai de mon séjour chez ce puissant roi,
maître de tant de châteaux, pour visiter toute la terre des Goths et
faire connaissance avec les braves. Je connus Hethca et Badeca, les
Harlings, Embrica et Friedla, Ostgotha et Sifeca...[479]» Embrica et
Friedla sont précisément les deux cousins qu'Hermanaric fit pendre,
d'après la tradition; les autres noms sont ceux des champions du roi. On
voit de quelle autorité jouissaient aux extrémités du monde occidental
ces fictions venues d'Orient; elles formaient, dans tous les pays de
langue teutonique, une sorte d'histoire merveilleuse qu'un voyageur tant
soit peu lettré était tenu de savoir. Il fallait, pour plaire à la
société des châteaux, que le pèlerin eût visité sur sa route ces
royaumes de la fantaisie, qu'il en rapportât des nouvelles, qu'il eût
touché la main de ces héros, dont les uns étaient purement imaginaires,
les autres n'avaient point existé dans les conditions qu'on leur
attribuait. Une chose est pourtant à remarquer, c'est que la tradition
ostrogothique, consacrée aux événements de l'Italie et à la
glorification de la maison royale des Amales, ne conserve pas ici toute
sa pureté, et qu'elle se trouve mélangée d'éléments occidentaux sans
liaison apparente avec ceux-ci. Ainsi le poëme de Béowulf nous parle du
roi burgonde Ghibic et de son fils Gunther, qui demeuraient sur le Rhin,
et d'un trésor magique gardé par un dragon au fond d'une caverne. Or
Ghibic et Gunther ne sont pas des personnages inventés. Ghibic est cité
par la loi des Burgondes comme un des anciens rois de cette nation, et
quant à Gunther, que la même loi appelle Gundaharius, on reconnaît
aisément en lui le Gunthacaire ou Gondicaire des écrivains romains, ce
roi de Burgondie qui essaya d'arrêter les bandes d'Attila au passage du
Rhin, près de Constance, en 451[480]. Les poëmes anglo-saxons nous
fournissent donc le premier indice d'une tradition occidentale qui, se
soudant à la tradition des Germains de l'est, adoptait aussi Attila.
[Note 476: Cons. Wilh. Grimm. _Deutsche Heldensage_, Gött.,
1829.]
[Note 477: Eormanrices wylfenne gethoht... Wilh. Grimm.
_Heldens._, p. 21.]
[Note 478: Se me beag forgeaf burgwarena fruma., _Lied vom
Wanderer_, v. 174.]
[Note 479: Emrican sôhte ic and Fridlan and Eastgota and
Sifeca... v. 214.]
[Note 480: Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, c. 5, p. 144,
145.]
Mais, qui le croirait? c'est au milieu des frimas du pôle, en Islande
et en Scandinavie, que les traditions sur le grand roi des Huns furent
recueillies avec le plus d'empressement peut-être et de curiosité; ce
sont des scaldes du Groënland norvégien qui nous en ont transmis les
souvenirs les plus fidèles dans deux poëmes intitulés _Atla-Mâl_ et
_Atla-Quida_, _Récit_ et _Chant d'Attila_, que d'autres morceaux
poétiques non moins précieux développent et complètent. Les chants
scandinaves où il est question d'Attila forment plus du tiers de l'Edda
de Saemund, et nous savons qu'ils existaient déjà sous leur forme
actuelle dans la première moitié du IXe et probablement à la fin du
VIIIe siècle. Le souvenir des Huns, qui ne firent pourtant qu'une courte
apparition au bord de la Baltique, était vivace en Scandinavie. On y
appela longtemps _Hûnalant_, terre des Huns, les contrées situées à
l'est de cette mer, et aujourd'hui encore les paysans allemands donnent
le nom de _Hunnenbette_, lit des Huns, aux tumuli que l'on trouve en
assez grand nombre dans les plaines de la Pologne et de la Lithuanie.
Toutefois les scaldes du Nord, à en juger par les pièces qui nous sont
restées, choisirent, de préférence à la tradition ostrogothique, cette
autre tradition dont je signalais la trace, il n'y a qu'un instant, dans
les poëmes anglo-saxons de _Béowulf_ et du _Chant du Voyageur_.
Reléguant au second rang Théodoric et les héros de l'Italie, ils
s'attachèrent à mettre en relief ceux du Rhin qu'ils connaissaient moins
imparfaitement ou qui les intéressaient davantage. Nous classerons pour
cette raison les chants de l'Edda et les Sagas qui s'y rapportent parmi
les matériaux de la tradition occidentale.
Les poëmes de Théodoric atteignirent, au IXe siècle, le plus haut degré
possible de popularité, soit dans les pays d'idiome teutonique, soit
dans ceux où, comme en France, s'opérait une révolution de langue en
même temps qu'une transformation sociale. Grands et petits, clercs et
laïques, tout le monde était censé les connaître, et les hommes les plus
graves ne craignaient pas d'y faire allusion dans les plus graves
circonstances. Foulques, archevêque de Reims, voulant dissuader le roi
de Germanie Arnulf de rien entreprendre contre Charles le Simple, son
parent, lui citait l'exemple d'Hermanaric, qui, «trompé par un mauvais
conseiller, ainsi qu'on le lit dans les livres des Allemands, se fit le
meurtrier de sa propre race.--Vous ne l'imiterez point, ajoutait-il;
vous fermerez l'oreille à des conseils de perversité, et, généreux
envers une famille qui est la vôtre, vous étaierez de votre épée la
maison royale qui tombe[481].» L'histoire elle-même se laissa pénétrer,
comme tout le reste, par l'erreur populaire. En vain quelques moines
érudits, quelques savants évêques protestèrent courageusement au nom de
la vérité dans des chroniques peu ou point lues; quiconque voulait avoir
des lecteurs pactisait avec la fiction. Ces faits controuvés étaient
glissés parmi les faits réels extraits de Jornandès, de Prosper ou
d'Idace; on assignait une date à la fuite de Théodoric chez les Huns, à
sa lutte imaginaire contre Hermanaric, à ses campagnes contre les géants
du Rhin. On vit l'Italie elle-même, entraînée par le courant
traditionnel qui lui venait du Nord, admettre quelques-unes de ces
fables: ainsi les habitants de Vérone appelaient, au XIIe siècle,
_maison de Théodoric_ l'amphithéâtre romain situé dans leurs murs, et le
qualifiaient lui-même de _roi des Huns_[482]. Je ne tarirais pas, si je
voulais citer toutes les preuves de la popularité de ces traditions au
moyen âge.
[Note 481: Supplicat ne sceleratis hic rex adquiescat
consiliis, sed misereatur gentis hujus, et regio generi subveniat
decidenti. Flodoard. _Hist. eccles., Remens._, 4, 5.]
[Note 482: Hanc civitatem Theodericus quondam rex Hunnorum, ut
ab indigenis accepimus, primum condidit... _De Fundat. monast.
Gozecensis_ ap. Hoffmann. _Script. rer. Lusatic._, IV, 112.]
Un exemple montrera avec quelle foi robuste le peuple allemand les avait
acceptées. J'expliquerai d'abord que, par une idée pleine de poésie,
l'imagination populaire ne pouvant admettre que le roi Théodoric, s'il
était damné à cause de ses opinions ariennes et des cruautés qui
déshonorèrent la fin de sa vie, eût pu l'être comme tout le monde,
l'avait fait descendre en enfer vivant, à cheval, et par le cratère de
l'Etna[483]. Or, ceci admis comme croyance vulgaire, nous lisons les
lignes suivantes, à l'année 1197, dans la chronique du moine Godefroid
de Cologne, qui écrivait vers le milieu du XIIIe siècle: «En cette année
1197, quelques personnes, qui se promenaient le long de la Moselle,
aperçurent dans le lointain un fantôme de forme humaine d'une grandeur
effrayante et monté sur un destrier noir[484]. Lesdites personnes étant
restées immobiles de frayeur, l'objet s'avança vers elles en leur criant
de n'avoir pas peur, qu'il était Théodoric, autrefois roi de
Vérone[485]. S'étant alors approché, il leur annonça diverses calamités
et misères qui allaient fondre bientôt sur l'empire romain germanique,
après quoi, tournant bride, il lança son cheval dans la Moselle,
traversa le fleuve et disparut sur l'autre bord.»
[Note 483: Fabula illa qua dicitur: Theodericus vivus equo
sedens ad inferos descendit... Otto Frising. _Chron._, v. 3.]
[Note 484: Eodem anno (1197) quibusdam juxta Mosellam
ambulantibus apparuit phantasma miræ magnitudinis, in humana forma
equo insidens. Godefrid. Monach. Colon. _Annal._ Francof., 1624.]
[Note 485: Theodericum quondam Veronæ regem se nominat.
Godefrid., _ub. sup._]
Les relations des Germains occidentaux avec Attila et les Huns nous sont
beaucoup moins connues que celles des Germains orientaux. L'histoire
pourtant nous en apprend trois choses, à savoir qu'Attila, pour colorer
son expédition en Gaule, prétextait de vieilles rancunes contre les
Visigoths, que chez les Franks transrhénans il se constitua arbitre
entre deux prétendants qui se disputaient le trône du dernier roi, et
qu'enfin, s'il trouva en face de lui sur les bords du Rhin et de la
Marne les Burgondes, hôtes et fédérés de l'empire romain, il comptait
sous ses drapeaux les tribus de ce peuple qui habitaient encore la
Germanie autour de la forêt Hercynienne. Ce peu de jour jeté dans
l'obscurité des faits laisse beau jeu à la tradition, que nous ne
pouvons guère contrôler que dans ses plus grossières invraisemblances,
mais qui devient en retour d'autant plus curieuse qu'elle répond à une
lacune historique plus considérable.
On entrevoit d'abord dans le supplément de la chronique d'Idace, écrite
au VIIe siècle, en Espagne, sous le gouvernement des Visigoths, l'indice
d'un travail traditionnel qui se faisait alors chez ce peuple, et dont
la bataille de Châlons était l'objet. On se rappelle que le lendemain de
cette grande journée, et lorsqu'Attila, retranché dans son camp de
chariots, effrayait encore ses vainqueurs, Thorismond, élu roi par les
Visigoths à la place de son père, mort dans le combat, voulut partir à
l'instant, afin d'empêcher ses frères, restés à Toulouse, de former des
entreprises contre sa nouvelle royauté, et qu'Aëtius, qu'il consulta
pour la forme, ne le retint pas. Cette désertion en face de l'ennemi
avait été sans doute reprochée plus d'une fois aux Visigoths: la
tradition dont je parle eut pour but de les en laver. Elle raconte
qu'Aëtius, dont la politique consistait à se défaire des Huns par les
Visigoths et des Visigoths par les Huns, s'étant rendu en cachette près
d'Attila, le prévint amicalement qu'une nouvelle armée de Visigoths
devait arriver la nuit même. «Si tu l'attends, lui dit-il, tu es perdu:
pars donc à l'instant, et je protégerai ta retraite.» Attila lui fait
compter dix mille pièces d'or en témoignage de sa reconnaissance, et le
Romain court en toute hâte au camp des Visigoths jouer la même comédie
avec Thorismond, et il y gagne encore dix mille pièces d'or[486]. Au
point du jour, Huns et Visigoths avaient vidé le champ de bataille, et
Aëtius restait seul maître de tout le butin. La tradition ajoute que,
pour calmer Thorismond, qui, voyant qu'on l'avait abusé, se répandait en
menaces, Aëtius lui fit cadeau d'un bassin d'or garni de pierreries et
décoré des plus belles ciselures. Il est certain qu'un pareil bassin
était déposé au trésor des rois visigoths, d'où il passa, après bien des
aventures, dans les mains du roi frank Dagobert[487]. Les Visigoths
montraient ce bassin comme preuve de la vérité de leur tradition, qui
n'était pourtant qu'un mensonge inventé par la vanité.
[Note 486: Tunc Attila dedit Agecio decem millia solidorum, ut
per suo ingenio Pannoniam repedaret... Acceptis idemque Agecius a
Thuresmodo decem millia solidis ut suo ingenio a persecutione
Chunorum liberati Gothi... _Exc. ex Idat. Chron. Frag._, Fredeg.
ap. D. Bouq., II, p. 462.]
[Note 487: Orbiculum aureum gemmis ornatum, pensante libras
quingentas... usque in hodiernum diem Gotthorum thesauris pro
ornatu veneratur et tenetur. Fredeg., _Fragment_. D. Bouq., II, p.
462.]
Nous avons un second indice plus éclatant et plus assuré qu'un travail
traditionnel s'accomplit chez ce peuple aux VIIe et VIIIe siècles: c'est
la conception poétique de Walter d'Aquitaine, héros destiné à jouer
vis-à-vis d'Attila un rôle égal en importance à celui de Théodoric, avec
cette différence pourtant que Théodoric est un ami du roi des Huns, et
Walter un ennemi. Ce Walter nous est donné comme fils d'Alfer, roi
d'Aquitaine ou roi d'Espagne[488], et cette double qualification, jointe
aux noms germaniques des deux princes, nous reporte naturellement aux
Visigoths, jadis maîtres de l'Aquitaine entière et refoulés par Clovis
en Septimanie et en Espagne. Cette circonstance et d'autres dont je
parlerai bientôt ne permettent point de douter que l'invention primitive
de Walter n'appartienne à la nation visigothe, qui voulait se faire
aussi sa part dans la grande tradition sur Attila.
[Note 488: Alphere. _Walt. Aquit._, v. 77.--Alfer,
_Heldenbuch_. pass.]
Il nous est resté de cette conception épique, qui devait être
considérable, un épisode complet et des indications éparses au moyen
desquels nous pouvons nous former une idée de l'ensemble. L'épisode
complet nous raconte une aventure de la jeunesse de Walter, aventure
célèbre dans toute la tradition occidentale, et à laquelle il est fait
fréquemment allusion dans les poëmes et sagas du cycle des Niebelungs:
retenu en ôtage chez les Huns, le héros y enlève une jeune fille, qui le
suit en Aquitaine, où il l'épouse. Nous ne possédons point ce fragment
épique en langage teuton, mais en latin, dans un poëme écrit au Xe
siècle, et qui n'est évidemment qu'une imitation ou plutôt une
traduction d'un original germanique. D'ailleurs, le versificateur latin,
religieux du monastère de Fleury-sur-Loire, appelé Gérald, loin de
revendiquer l'invention poétique de l'œuvre, ne se donne que pour un
translateur qui a détaché des aventures de Walter, que tout le monde
connaissait, dit-il, cet épisode galant, pour récréer ses frères
conventuels et honorer son digne parent, l'évêque Erkhimbald ou
Archambauld, auquel il dédie son livre. Cet Archambauld paraît avoir été
le même que celui qui administrait l'église de Strasbourg en 960. Devant
m'occuper plus tard en détail et de cet épisode et de tout ce qui
concerne Walter d'Aquitaine ou d'Espagne, je n'ai qu'un mot à dire pour
le moment: c'est que nous retrouvons parmi les personnages importants
qui figurent ici, le roi Ghibic et son fils Gunther, dont les poëmes
anglo-saxons nous parlaient tout à l'heure; ils règnent également à
Worms, sur le Rhin, et à côté d'eux vit le farouche Hagan ou Hagen,
l'Ajax des traditions germaniques; seulement, tandis que Ghibic et
Gunther sont des rois burgondes dans les poëmes anglo-saxons, le poëme
de Walter en fait des rois franks. Du reste il ne les ménage pas: les
Franks y sont représentés comme un peuple de voleurs sans foi et sans
courage[489], qui détroussent les voyageurs que le sort amène sur leurs
terres, et qui se réunissent bravement douze contre un seul guerrier;
mais ce guerrier est Aquitain, c'est-à-dire Visigoth, et sa supériorité
n'est pas un seul instant douteuse. Un tel poëme évidemment n'a pu
naître que chez les Visigoths, à une époque assez rapprochée de leur
expulsion de la Gaule pour que le ressentiment, les préjugés haineux,
les prétentions orgueilleuses fussent encore vivantes dans tous les
cœurs contre le peuple et la lignée de Clovis.
[Note 489: Non assunt Avares hic, sed Franci nebulones...
Walt. Aquit., v. 553.]
Transportons-nous dans l'extrême Nord, au milieu des Scaldes du VIIIe et
du IXe siècles, et lisons ces poëmes de l'Edda dont je parlais tout à
l'heure: nous y retrouverons les noms de Ghibic, de Gunther et de
Hagen[490] rattachés à ceux d'Attila et de Théodoric, tandis qu'il n'y
est point question de Walter; ce n'est donc point par les Visigoths que
la tradition d'Attila a pénétré en Scandinavie, c'est plutôt par les
Burgondes et par les Franks. Mais les Scandinaves, tout en admettant les
personnages traditionnels des nations du Rhin, y mêlèrent des figures
qui n'appartiennent qu'à eux, des êtres d'une nature bizarre et
fantastique qu'il est indispensable de connaître, pour bien apprécier
l'Attila traditionnel dans le cadre où l'a jeté l'imagination des poëtes
de la Norvége et de l'Islande. Voici le sommaire des aventures dont ils
font précéder celles du roi des Huns, et qui leur servent d'introduction
obligée.
[Note 490: Leurs noms ont reçu dans l'Edda des altérations
conformes à la nature des dialectes scandinaves: Ghibic y devient
_Ghiuki_; Gunther, _Gunnar_; Hagen, _Hogni_; je leur conserverai
ici leurs dénominations véritables, telles qu'ils les portent dans
les poëmes des Germains du midi.]
Le grand héros de cette introduction est Sigurd, que les poëmes
allemands appellent Siegfried. Issu de la race Scandinave des Volsungs,
il court les aventures lointaines pour montrer sa vaillance et arrive
sur les bords du Rhin. Il apprend là qu'un trésor merveilleux est caché
dans le flanc d'une montagne, sous la garde du dragon Fafnir, serpent
doué de la parole et de la prescience de l'avenir. Entrer hardiment dans
la caverne, tuer le monstre et ravir son trésor, c'est pour Sigurd une
entreprise facile; puis, d'après une recette qu'on lui a donnée, il
arrache le cœur du monstre, le fait griller et le mange: aussitôt une
métamorphose s'opère en lui; _il entend le langage des oiseaux_,
c'est-à-dire qu'il connaît tous les secrets de la nature, ces
mystérieuses confidences que les oiseaux gazouillent entre eux au
printemps, sous l'ombrage. Une variante germanique porte que le héros se
baigne dans le sang du dragon, et qu'à l'instant sa peau se couvre d'une
couche de corne ou d'écaille qui rend son corps invulnérable, un seul
point excepté, une étroite place entre les deux épaules, où une feuille
de tilleul s'est arrêtée pendant son bain. Le langage des oiseaux
enseigne au vainqueur de Fafnir des choses plus précieuses mille fois
que toutes les richesses de la terre et de l'onde, à savoir le moyen de
se rendre invisible et celui de plaire à toutes les femmes. Pour
éprouver sa science, Sigurd se fait d'abord aimer de la valkyrie
Brunehilde, qui, par une singulière confusion d'idées, toute fille
d'Odin qu'elle est, se trouve sœur d'Attila[491]; mais bientôt il la
délaisse pour la belle Gudruna, fille de Ghibic et de Crimhilde, sœur
des deux princes niebelungs Gunther et Hagen. Il épouse Gudruna, et la
valkyrie, trompée par ses artifices, s'unit à Gunther. Brunehilde, mieux
instruite, jure de se venger de Sigurd. Elle excite contre lui Gunther
et Hagen par la soif de l'or: les deux beaux-frères l'attirent dans un
piége, lui enfoncent un poignard dans l'endroit vulnérable, et enlèvent
son trésor. Toutefois la valkyrie, qui n'a point cessé de l'aimer, ne le
fait tuer que pour mourir avec lui et le posséder éternellement dans le
Valhalla; elle se tue elle-même et ordonne qu'on la place sur le bûcher
qui doit consumer son amant. C'est cette même Gudruna, veuve de Sigurd,
qu'Attila recherche en mariage et obtient, et dont la présence au milieu
des Huns, par une fatalité que rien ne peut conjurer, attire sur son
mari, sur ses frères et sur elle-même des catastrophes épouvantables.
[Note 491: _Sigurd.-Quid_, I, 27, III, 65; _Gudrunn.-Quid_,
II, 26; _Atla-Mâl_, 35, 51, 59, 94. Edda Sæmund. Havniæ, 1818.]
Ce récit est évidemment mythologique: les _Volsungs_, race divine qui
remonte à Odin et possède, au milieu des hommes, la richesse, la science
et l'amour, ont pour dernier représentant Sigurd; le mot _volsung_
signifie _enfant de la lumière_. A Sigurd sont opposés les hommes du
Rhin, qui l'accueillent d'abord, puis le tuent pour avoir son trésor.
Ces hommes forment la race des _Niflungs_ (_Niebelungs_ en teuton
méridional), et ce mot veut dire _enfants des ténèbres_. Nous avons
donc ici en présence les enfants du jour et ceux de la nuit, et nous
sommes reportés par la pensée à cette lutte éternelle de la lumière et
des ténèbres, du bien et du mal, du savoir et de l'ignorance, qui fait
le fonds des dogmes religieux de l'odinisme comme de ceux de tant
d'autres cultes. Le Volsung mêlé à l'humanité est aimé de deux femmes,
l'une d'origine divine, l'autre d'origine terrestre, Brunehilde et
Gudruna. La seconde révèle imprudemment l'endroit par lequel on peut
tuer celui qu'elle aime, et les Niebelungs se hâtent de le frapper.
Alors la femme divine s'enfuit avec lui de la terre, et ils retournent
ensemble au paradis d'Odin. On ne verrait pas ce que cette fable
mythologique, qui peut être fort belle en soi, aurait de commun avec la
tradition d'Attila, si les poëtes scandinaves, confondant le roi des
Huns parmi les demi-dieux de l'odinisme, ne l'avaient rendu doublement
amoureux de la veuve de Sigurd et de son trésor.
Il paraît que cette invention moitié symbolique et moitié réelle,
formulée d'ailleurs dans des chants d'une mâle beauté, eut un grand
succès chez les races germaniques, puisqu'elle revint de la Scandinavie
dans l'Allemagne méridionale avec son cadre mythique et tout son cortége
de fantômes. Toutefois, dans ce retour qui eut lieu au Xe siècle et
donna naissance à tout un cycle de poëmes germaniques sur les
Niebelungs, poëmes dont le plus développé et le plus parfait est le
_Niebelungenlied_, rédigé, à ce qu'on croit, au XIIe siècle, la
conception scandinave reçut de grandes altérations qui affectèrent,
non-seulement le caractère des deux principaux personnages, Attila et
sa femme Crimhilde (la Gudruna des poëmes germaniques), mais encore le
dénoûment de la fable. Sous cette nouvelle formule, la tradition
occidentale alla se développant du Xe siècle au XIIIe, en rattachant à
elle par des emprunts la tradition visigothe de Walter d'Espagne, ainsi
que les données de la tradition orientale. Il en résulta un nombre
considérable de poëmes épisodiques tels que _la Cour d'Attila_, _le
Jardin des Roses_, _la Colère de Crimhilde_, _le Chant de Siegfried_,
_la Lamentation des Niebelungs_, _Bitérolf d'Espagne_, etc., et nombre
d'autres pièces contenues dans _le Livre des Héros_ (_Helden-Buch_). La
tradition occidentale, dans son épanouissement, dépassa de beaucoup la
tradition orientale sur laquelle elle s'était primitivement greffée.
Son succès parmi le peuple fut au moins égal à la vogue de celle-là, car
les nouveaux champions avaient de plus que Théodoric et ses braves
l'avantage d'être des Germains de l'ouest. On marqua de leur nom les
sites les plus pittoresques de la vallée du Rhin. Entre Worms et Spire,
on montra une prairie qui avait été jadis, disait-on, le jardin des
roses que la belle Crimhilde avait planté de ses mains et que les héros
arrosèrent du plus pur de leur sang. C'était là que Théodoric s'était
battu contre Siegfried, et qu'Attila lui-même était venu jouter.
Ailleurs, on plaça le merveilleux jardin dans une île du fleuve entourée
d'âpres rochers, comme le jardin d'Armide. Worms possédait dans ses murs
le palais des géants. Siegfried _le Corné_ avait sa tombe dans le
cimetière de Sainte-Cécile, où l'on conservait soigneusement sa lance,
formée d'un énorme sapin. Pour plus de ressemblance avec Théodoric de
Vérone, on prétendit qu'il n'était point mort, et qu'il résidait vivant
sous la dalle gigantesque de son sépulcre. Un grand concours de paysans
visitait annuellement ce tombeau, qui devint un lieu de pèlerinage. En
1488, l'empereur Frédéric III, passant à Worms les fêtes de Pâques, ne
manqua pas de s'y rendre comme tout le monde, et l'idée lui vint
d'expérimenter par lui-même si le géant Siegfried avait réellement
existé. Appelant à lui son intendant, il lui remit 4 ou 5 florins. «Va
trouver le bourgmestre, lui dit-il, et ordonne-lui de faire ouvrir cette
fosse, pour que je voie ce qu'il y a dedans.» Le bourgmestre prit
l'argent, loua des ouvriers et fit creuser la terre sans rien trouver
jusqu'à ce que des sources profondes, jaillissant à gros bouillons,
eussent interrompu l'ouvrage et dispersé les travailleurs. L'empereur,
si nous en croyons la chronique de Worms, s'en retourna bien convaincu
que le géant Siegfried n'était qu'un mensonge; mais le peuple n'en
continua que plus fort à chanter sur tous les tons la Thuringienne
Crimhilde et ses deux maris Siegfried et Attila. En dépit des beaux
esprits du XVIe siècle et de leurs anathèmes contre les ignorants et les
rustres qui écoutaient ces sottises et ne manquaient pas d'y croire,
Siegfried et Théodoric, Crimhilde et Attila, descendus de la poésie à la
prose, mais toujours populaires, défraient encore aujourd'hui les récits
de la bibliothèque bleue d'outre-Rhin.
II. CARACTÈRE D'ATTILA DANS LES DIVERS POËMES GERMANIQUES.--SA FIN
TRAGIQUE DE LA MAIN D'UNE FEMME.--TRADITIONS SUE ILDICO.--HILLDR LA
DANOISE, HILDEGONDE, GUDRUNA, CRIMHILDE.--POEME DE WALTER D'AQUITAINE;
HILDEGONDE CHEZ ATTILA; SON ENLÈVEMENT PAR WALTER.--CHANTS SCANDINAVES
SUR GUDRUNA ET ATLI; LEUR MARIAGE.--ATLI TUE LES FRÈRES DE GUDRUNA POUR
AVOIR LEURS TRÉSORS.--VENGEANCE DE GUDRUNA.
Atli chez les Scandinaves, Atla chez les Anglo-Saxons, Athil, Athel,
Hettel, Etzel chez les Allemands, sont les différents noms que la
tradition donne au roi des Huns. Atli _au pâle visage_ habite une
citadelle bâtie près du Danube, où nuit et jour veillent des hommes
d'armes: c'est là qu'il boit le vin à pleine coupe dans la grande salle
de son Valhalla[492]. Beaucoup moins rude et moins sauvage, l'Etzel des
Allemands a fait d'Etzelburg, sa ville, un théâtre perpétuel de festins
et de joutes, et le rendez-vous favori des guerriers et des dames. Si le
roi des Huns gagnait au contact des héros de l'Edda une sorte de
férocité norvégienne, en revanche il s'est grandement adouci dans les
chants des _Minnesingers_; il a pris en vivant près des chevaliers des
idées et des vertus toutes chrétiennes. Cependant, si débonnaire qu'on
le représente dans le dernier état de la tradition, où il se rapproche
beaucoup du Charlemagne des poëmes romans, il plane toujours autour de
lui on ne sait quelle sombre fatalité et comme une atmosphère chargée de
catastrophes. Par une vague réminiscence des préjugés gothiques qui
faisaient les Huns fils des sorcières et des mauvais génies, l'Atli des
Scandinaves a pour mère une magicienne et pour sœur une valkyrie. L'une
et l'autre tradition nous le peignent comme un conquérant rassasié de
victoires et ne songeant plus qu'à la paix; dans les poëmes allemands,
il est franc, ouvert, loyal; les poëmes scandinaves lui donnent plus de
finesse et de ruse. «Oh! dit l'Edda, Atli était un roi prudent[493]!»
[Note 492:
En dhar drack Atli
Vin i val-havllo.
_Atla-Quida_. 14.--2 _cum adnot_. Edd. Sæmund.]
[Note 493:
Attalus (Atli) erat magnus rex et potens et sapiens...
Malè evenit consilium Attalo,
Tamen ille possidebat animum sapientem.
Edda. _Atla-Mâl_.]
Arrivé au comble de la puissance, le roi des Huns a donc déposé les
armes; il ne les reprend plus que par caprice ou pour servir ses amis.
Que lui manque-t-il en effet? Le Hunalant, son empire, renferme douze
royaumes puissants: «de la mer à la mer tout est à lui». Il n'a plus
qu'à dépenser gaiement ses trésors dans une cour brillante où se passent
les aventures les plus variées de combats et de galanterie. La reine
Kerka, que les Scandinaves appellent Erkia, et les Allemands Herkhé ou
Helkhé, fait les honneurs du palais, aidée par Théodoric[494], le miroir
des héros, l'hôte et le fidèle ami du roi. Un poëme particulier,
intitulé _la Cour d'Etzel_, est consacré à chanter ces magnificences et
ces plaisirs.
[Note 494: Thiöthrekr, dans les poëmes scandinaves.]
«Il y avait en Hongrie, dit le poëme, un roi bien connu qui se nommait
Attila: on ne trouvera jamais son pareil. En richesse et en libéralité,
nul ne l'égala jamais. Douze rois le servaient couronne en tête; douze
royaumes lui obéissaient, douze ducs, trente comtes, des chevaliers, des
écuyers, des hommes d'armes sans nombre. Ce roi était humain et juste:
on ne trouvera jamais son pareil[495]!
[Note 495:
Es sass in Ungerlande
Ein Konick so wol bekant,
Der was Etzel genande;
Sein gleich man nydert fant:
An reichtum und an milde
Was im kein Konick gleich.....
Heldenbuch, _Etzels Hofhaltung_, Str. I.]
«Le roi Artus aussi fut puissant, mais non pas comme Attila.....
Arrivait qui voulait chez lui, car aucune porte n'était fermée. «Qu'on
laisse mon palais ouvert, disait le roi plein de bonté; aussi loin que
s'étend le monde, je ne me connais aucun ennemi. A quoi me servent des
portes où aucun soldat ne fait le guet?»
Le poëme de _la Cour d'Etzel_ compare Attila au roi Artus; le poëme de
_Bitérolf d'Espagne_ le compare au roi Salomon, qui sut si bien, dit-il,
accommoder sa vie et ses désirs; «mais Salomon, dans tout son éclat,
n'eut jamais autant de chevaliers, ajoute Bitérolf, que j'en ai vu une
fois chez Attila le riche[496]». Quand le roi des Huns avait fait
annoncer une fête, les chemins se couvraient de gens de toute sorte qui
accouraient à Etzelburg. Les guerriers chevauchaient avec leurs dames.
On voyait arriver pêle-mêle des chrétiens et des païens, des Russes et
des Grecs, des Polonais et des Valaques, des Thuringiens et des Danois;
on s'y rendait à travers les montagnes et les fleuves, des contrées de
l'Italie, de la France et de l'Espagne[497]. Le tableau de ces fêtes est
commun aux traditions du cycle de Théodoric et à celles du cycle des
Niebelungs.
[Note 496: Biterolf und Dietlieb., v. 284.]
[Note 497: Nibelungenlied., v. 5365, seqq.
Hoc melius fore quam vitam simul ac regionem
Perdiderint, natosque suos, pariterque maritas.
Walt. Aquit., v. 22 et seqq.]
Le poëme de Walter d'Aquitaine, plus sobre de détails, nous donne, en
quelques traits simples et énergiques, une idée de la force irrésistible
dont le souvenir traditionnel entourait le roi des Huns.
Un jour qu'il se sentait en humeur de guerroyer, Attila, dit le poëme,
fait plier ses tentes et marche du côté du Rhin. Ghibic, roi des Franks,
célébrait alors dans Worms, sa capitale, la naissance de son fils aîné
Gunther; tout le pays était en liesse, quand le bruit se répand
subitement qu'une armée «nombreuse comme les étoiles du ciel, serrée
comme les grains de sable du Rhin», approche en remontant le Danube. Les
chefs des Franks courent au conseil. «Que faut-il faire? demande le
roi.--Proposer la paix, répondent ceux-ci d'une commune voix. Si
l'ennemi nous tend la main, nous la lui tendrons aussi; nous lui
donnerons des otages et nous lui paierons tribut. Mieux vaut céder au
roi des Huns que de risquer d'un seul coup nos vies, notre patrie, nos
enfants et nos femmes.» Ghibic va donc au-devant d'Attila avec de riches
cadeaux et un otage de noble sang; comme il ne peut offrir son propre
fils Gunther, «qui a besoin de sa mère», dit le poëte, son choix s'est
porté sur Hagen, adolescent de haute lignée, sorti de la vraie race des
Troyens. Le roi des Huns accepte les présents et l'otage, accorde la
paix et se dirige à l'est des Gaules vers le pays des Burgondes.
C'était Herric le riche et le vaillant qui gouvernait cette contrée, et
près de lui grandissait sa fille unique, son plus cher amour et
l'héritière de tous ses trésors, Hildegonde, la perle de Burgondie[498].
Herric se trouvait par hasard à Châlons quand l'armée des Huns déboucha
sur les rives de la Saône. La terre, foulée sous les pieds de tant de
chevaux, rendait un sourd gémissement; le son des boucliers, répercuté
dans l'air, retentissait comme un tonnerre lointain, et la campagne,
couverte d'une forêt d'acier, semblait lancer des éclairs. «Tel, ajoute
le poëte que nous ne faisons que suivre en le raccourcissant, tel le
soleil, aux extrémités de l'Orient, éclate en jets lumineux, lorsqu'à
l'aube du jour son globe ardent repousse et fend l'Océan soulevé.» Or
voici que la sentinelle qui fait le guet sur les murs de Châlons, levant
les yeux au ciel, s'écrie avec terreur: «J'aperçois là-bas un nuage de
poussière; c'est l'ennemi qui vient: fermez les portes[499]!» Le conseil
des Burgondes s'assemble. «Je sais, dit le roi, ce qui s'est passé chez
les Franks. Si ce vaillant peuple a cédé, pourquoi ne céderions-nous
pas[500]? Mes trésors seront à Attila; j'ai encore une fille unique que
j'aime plus que mes yeux, mais je la donnerai volontiers en otage pour
sauver le pays des Burgondes.» Aussitôt des envoyés partent; Attila le
grand chef les accueille bien, suivant son usage, et leur dit: «J'aime
mieux alliance que bataille; les Huns veulent régner plutôt par la paix
que par les armes; mais, si on leur résiste, ils tirent l'épée et
frappent, quoi qu'ils en aient[501]. Si donc votre roi vient à moi, et
s'il me donne la paix, je la lui rendrai.» Herric sortit de Châlons
emmenant sa fille et se faisant suivre de ses trésors; il offrit les uns
et laissa l'autre en otage. C'est ainsi que la perle de Burgondie partit
pour un lointain exil.
[Note 498:
..... Pulcherrima gemma parentum.
Walt. Aquit., v. 74.]
[Note 499:
Forte Cavillonis Herricus sedit, et ecce
Attollens oculos speculator vociferatur:
Quænam condenso consurgunt pulvere nubes?
Vis inimica venit: portas jam claudite cunctas.
_Ibid._, v. 53 et seqq.]
[Note 500:
Si gens tam fortis, cui nos simulare nequimus,
Cessit.....
Walt. Aquit., v. 58.]
[Note 501:
Pace quidem Hunni malunt regnare, sed armis
Inviti feriant, quos cernunt esse rebelles.
_Ibid._, v. 69-70.]
Restaient en Gaule les Aquitains, c'est-à-dire les Visigoths. Attila ne
voulut pas retourner chez lui sans les avoir aussi visités. Il marche
donc à grandes journées dans la direction de l'ouest, mais les Aquitains
ne l'attendent pas; leur roi Alfer, qui ne croit point se déshonorer en
suivant l'exemple des Burgondes et des Franks, s'avance au-devant de lui
avec son fils Walter, qu'il lui présente comme otage. Walter, dans la
première fleur de la jeunesse, porte au fond de son cœur le germe du
héros. Il trouve sous les tentes des Huns Hildegonde, qui est sa
fiancée, car Alfer et Herric se sont fait serment jadis d'unir leurs
enfants sitôt que l'âge du mariage serait venu. Vainqueur par sa seule
présence, Attila n'a plus qu'à regagner les bords du Danube: il donne le
signal du départ, et l'armée des Huns s'achemine joyeuse, emportant dans
ses bagages d'immenses richesses et trois jeunes otages de royale
lignée, Walter, Hagen et Hildegonde.
Ce morceau, qui forme l'introduction des aventures de Walter, et qui met
en scène les quatre personnages principaux du poëme, est peu historique
assurément, en ce sens que les actes qu'il prête au roi des Huns ne
peuvent point avoir été accomplis comme il les raconte; toutefois il est
historique en tant que reflet des impressions contemporaines. Rien
n'empêche même que les relations qu'il suppose entre les Huns d'un côté,
les Franks et les Burgondes de l'autre, ces soumissions volontaires, ces
offres empressées d'otages, n'aient eu lieu au delà du Rhin de la part
des Franks et des Burgondes de la Germanie; l'invraisemblance est de les
attribuer aux Germains établis en Gaule. Il faut faire aussi la part de
la donnée poétique et des nécessités qu'elle entraînait à sa suite. Sans
une expédition des Huns en Aquitaine, on ne comprenait plus ni la
captivité de Walter près d'Attila, ni l'enlèvement d'Hildegonde: la
fiction était imposée au poëte par le sujet même.
Je ne suivrai pas le roi des Huns dans toutes les guerres fabuleuses que
lui prête la tradition, ses expéditions en Russie, où il enlève sa
favorite Herkhé[502] sa marche en Italie pour rétablir Théodoric sur le
trône de Vérone, enfin la bataille de Ravenne, dans laquelle Hermanaric
et Odoacre sont vaincus par son concours[503]: ces inventions
romanesques ne nous apprendraient rien, car elles sont trop loin de
l'histoire. Mon but principal est de chercher dans la tradition quelque
application aux faits historiques. Or il n'en est pas de plus obscur que
la mort d'Attila et le rôle que put jouer dans cette catastrophe la
jeune fille qu'il venait d'épouser, et que son nom d'Ildico nous fait
reconnaître pour une Germaine. La tradition des peuples germains
fournirait-elle quelque éclaircissement sur ce point spécial? Voilà ce
que je me suis demandé. J'ai vu plus qu'un intérêt de curiosité à une
recherche pareille, et c'est ce qui me l'a fait entreprendre.
[Note 502: Wilkinasaga, c. 272, 273, seqq.]
[Note 503: Heldenbuch, _die Ravenschlacht_.--Hadhubrant u.
Hildebrant.--Wilkinasaga.]
Résumons d'abord ce que l'histoire nous apprend sur les causes de cette
mort fameuse. Pendant l'hiver de 453, à son retour de l'expédition
d'Italie, et au moment où il se préparait à envahir l'empire d'Orient,
le conquérant eut la fantaisie de se marier, d'ajouter une nouvelle
femme à cette légion d'épouses et de concubines dont nous parlent les
historiens. Séduit par la beauté d'Ildico, il la mit dans son lit; mais
le lendemain, comme il tardait à paraître, et qu'un morne silence
régnait dans la chambre nuptiale, les gardes enfoncèrent la porte et ne
trouvèrent à la place de leur maître qu'un cadavre étendu dans une mare
de sang: auprès du lit se tenait assise la nouvelle épouse, enveloppée
dans son voile[504]. Cette mort était-elle naturelle? La rupture d'un
vaisseau avait-elle étouffé le roi hun pendant son sommeil? Avait-il été
assassiné, et sa jeune femme se trouvait-elle l'unique auteur du meurtre
ou la complice d'une conspiration? Ces conjectures diverses coururent en
même temps le monde barbare et le monde romain. L'hypothèse que le crime
d'Ildico n'aurait pas été un acte isolé, mais l'effet d'un complot dans
lequel auraient trempé quelques officiers d'Attila[505], semble
corroborée par les précautions mêmes que les fils du roi et les
principaux chefs des Huns prennent pour expliquer sa mort. L'hymne
chanté aux funérailles et destiné à donner, pour ainsi dire, la version
officielle de l'événement, insiste avec une affectation visible sur le
fait d'une mort naturelle arrivée au milieu des joies d'un mariage et
des triomphes d'une victoire, mort qui ne réclame point de vengeance,
comme si on avait besoin de rassurer une partie des vassaux des Huns sur
quelque accusation mystérieuse, comme si enfin la politique avait
commandé une déclaration d'oubli et de concorde, au nom de la
conservation de l'empire, sur le cercueil de celui qui l'avait fondé.
Les révoltes qui éclatèrent au bout de quelques mois, à l'instigation
des Gépides, donneraient quelque consistance à cette supposition. Les
enfants d'Attila voulaient probablement retarder l'époque d'une
dissolution dont les signes s'étaient manifestés du vivant même du
conquérant.
[Note 504: Voir ci-dessus, t. I. _Histoire d'Attila_, c. 8, p.
228 et suiv.]
[Note 505: Joann. Malall. _Chron._, ad. ann. 453.--Cf. _Hist.
d'Attila_, _l. c._]
Aucun écrivain contemporain ne s'explique sur ce sujet si controversé
plus tard. Dans le siècle suivant, on voit se produire collatéralement
les deux versions principales avec leurs variantes. Cassiodore nous dit,
dans sa chronique, que le roi des Huns fut emporté par une hémorragie
nasale; le comte Marcellin, homme lettré et homme d'État ordinairement
bien informé, le fait mourir d'un coup de couteau que lui porte une
femme; il ajoute que cependant quelques-uns avaient parlé d'un
vomissement de sang. Cette version d'un assassinat, que le comte
Marcellin donne comme la plus accréditée, la chronique d'Alexandrie la
répète. «Il dormait, dit-il, à côté d'une jeune fille des Huns quand il
expira, et cette fille fut soupçonnée de sa mort[506].» Jornandès
reproduit l'opinion de Cassiodore sur la mort naturelle; mais, en même
temps, il cite ce chant funèbre où l'on proclame avec satisfaction que
la mort d'Attila ne demande point de vengeance[507]. Aux VIIe, VIIIe et
IXe siècles, l'autre version prévaut, et on la trouve commentée et
grossie de détails qui tendent à l'expliquer. Agnellus, l'historien des
pontifes de Ravenne, écrit qu'Attila périt poignardé par une misérable
femme, _a vilissima muliere cultro defossus_. Le poëte saxon de
Charlemagne, qui vivait à la fin du IXe siècle, ajoute que cet
assassinat fut la punition d'un crime. «C'est la main d'une femme,
s'écrie-t-il, qui a précipité le roi des Huns au fond du Tartare. La
nuit avancée soufflait sur tout ce qui respire une torpeur profonde, et
Attila, chargé de vin, s'était endormi; mais sa cruelle épouse ne
dormait pas. L'aiguillon de la haine la tint en éveil durant cette nuit
terrible, et reine elle trancha les jours du roi par un odieux attentat.
Pourtant ce crime n'était qu'une vengeance: elle faisait payer à son
mari la mort de son père assassiné[508].» Enfin nous trouvons une
dernière circonstance du fait chez un chroniqueur du XIIe siècle: «Cette
jeune fille, dit-il, avait été enlevée de force après le meurtre de son
père[509].» C'était donc une opinion répandue et accréditée dans le
monde entier, dès le lendemain de la mort d'Attila, que cette mort avait
été violente et qu'elle avait été le fruit de la vengeance d'une femme.
[Note 506: Noctu cum pellice Hunna, quæ puella de nece
suspecta fuit, dormiens... _Chron. Pasch._--Marcellin. comit.
_Chron._ ad. ann. 453.]
[Note 507: Quis ergo hunc dicat exitum, quem nullus existimat
vindicandum? Jorn., _R. Get._, 49.]
[Note 508: V. la citation ci-dessus, p. 160.]
[Note 509: A puella quam, patre occiso, vi rapuit. Chronogr.
Sax. ap. Leibnitz., _Script. rer._, Brunsvic.]
Tels sont les témoignages qui nous viennent de l'antiquité; voyons si la
tradition les confirme, et si, dans le nombre des femmes qu'elle prête à
Attila, il s'en trouve quelqu'une dont les traits rappellent de près ou
de loin ceux d'Ildico. Disons d'abord que ce nom, altéré par
l'orthographe grecque, se compose de deux mots, dont le premier est
infailliblement _Hilde_, et le second peut être interprété par _Wighe_
ou par _Gunde_, de sorte que le véritable nom de la dernière épouse
d'Attila serait _Hildewighe_ ou _Hildegunde_, mots qui signifient tous
deux _guerrière_, _héroïne_. Ce mot _Hilde_, toutes les fois qu'il se
rencontre dans la composition d'un nom de femme, indique que cette femme
est inspirée par _Hilda_, la Bellone des Germains, ou placée sous sa
protection[510]. Or, des quatre femmes que la tradition nous mentionne
comme ayant exercé une action tragique sur la destinée d'Attila, trois
portent dans leur nom la syllabe _Hilde_: ce sont _Hilde_ ou _Hilldr_ la
Danoise, _Hildegonde_ (_Gunde_ ou _Gude_ est une autre désignation de la
déesse de la guerre) et _Crimhilde_, ou plus correctement _Grimhilde_,
l'héroïne cruelle. Le nom de la quatrième, _Gudruna_, réunit les deux
idées de guerre et de magie: Gudruna, c'est une femme vaillante et qui
sait les runes.
[Note 510: Wachter _Glossar._, col. 247.]
Nous nous occuperons d'abord de la Danoise Hilldr, fille d'un roi que
les uns appellent Hagen et les autres Hartmut (_âme dure_). Hettel ou
Attila en est aimé et l'aime. Hilldr se laisse séduire et s'enfuit avec
lui; mais Hagen qui les poursuit, atteint le ravisseur et lui livre un
furieux combat, à la suite duquel le gendre et le beau-père font la paix
et s'embrassent. Hilldr est fragile, et son amour pour Attila a bientôt
passé. Tout son souci depuis lors est de ranimer la guerre entre son
père et son mari, et, comme elle est magicienne, elle leur jette un
sort. Chaque nuit elle chante, et à sa chanson les deux guerriers,
quittant leur couche, se cherchent dans les ténèbres l'épée au poing, et
se battent jusqu'au jour[511]. Une variante de cette fable nous donne le
nom de Gudruna au lieu de celui de Hilldr. Nous retrouvons ici les
éléments principaux des faits que nous cherchons, mais Hilldr n'est
encore qu'un vague profil d'Ildico.
[Note 511: Edda Snorr., 163, 164.--Grimm., p. 327.]
De Hilldr la Danoise, nous passerons à Hildegonde, dont j'essaierai de
reconstruire l'histoire à l'aide des monuments de toute sorte que la
tradition me fournit, et je commencerai mon récit au moment où la fille
du roi Herric, la blanche perle de Burgondie, remise comme otage aux
mains d'Attila, arrive sur les bords du Danube avec son jeune fiancé
Walter d'Aquitaine et le Frank Hagen, descendant direct de Francus, fils
d'Hector[512]. Rien n'est plus noble et plus généreux que l'hospitalité
que reçoivent ces trois enfants. Ospiru, la reine des Huns, traite
Hildegonde comme sa propre fille; elle lui confie l'intendance de son
palais et les clefs du trésor royal. «Hildegonde, dit le poëte, est plus
reine que la reine elle-même[513].» Hagen, et surtout Walter,
rencontrent dans Attila une affection non moins grande: c'est lui qui
préside à leurs jeux guerriers, et qui leur apprend à manier l'arc et la
lance; il fait plus, il veut qu'ils étudient les sciences, et que,
«croissant à la fois en intelligence et en vigueur, ils surpassent les
braves par la force du corps et les _sophistes_ par l'esprit[514].» En
un mot, ils eussent été ses héritiers propres, qu'il ne les eût pas
mieux élevés. Ils grandissaient donc en vaillance comme Hildegonde en
beauté. Sur ces entrefaites, le roi Ghibic meurt à Worms, laissant le
trône des Franks à Gunther, son fils, et Hagen, que cette mort semble
dégager de ses obligations d'otage, s'enfuit du pays des Huns. Le roi et
la reine, craignant pour Walter l'effet de ce mauvais exemple,
conviennent ensemble de le marier, afin de l'attacher à leur service par
des liens plus forts, et ils lui offrent la fille d'un des _satrapes_ de
la cour avec de vastes domaines à la campagne et une maison à la ville;
Walter refuse tout. «Que ferais-je d'un domaine? répond-il au roi. Je
serais obligé d'y construire des cabanes et d'y surveiller des
laboureurs. Que ferais-je d'une femme? Je songerais à elle et à mes
enfants[515]. O roi, mon très-bon père, ne me donne pas de pareilles
chaînes; je ne veux que guerroyer et te servir.» Walter mentait: il
aimait Hildegonde, et n'avait point oublié que leurs pères les avaient
fiancés autrefois.
[Note 512:
... Veniens de germine Trojæ.
Walt. Aquit., v. 28.]
[Note 513:
... Modicumque deest quin regnet et ipsa.
_Ibid._, v. 113.]
[Note 514:
Robore vincebant fortes, animoque sophistas.
_Ibid._, v. 103.]
[Note 515: Walt. Aquit., v. 124.--166.]
Cependant une guerre éclate: c'est Walter qui conduit l'armée des Huns,
et, «dans le jeu du frêne et du cornouiller[516] qui se mêlent en
tourbillons, percent les poitrines ou se brisent sur les boucliers,»
Walter, passé maître, reste immobile comme un roc. Grâce à lui, la
victoire appartient aux soldats d'Attila, qui rentrent dans leur ville
au son joyeux des cors, ombragés de rameaux verts en signe de triomphe,
et pliant tous sous le poids du butin. Walter, souillé de poussière et
de sang, met pied à terre devant le palais, où ne se trouvent ni le roi,
ni la reine, mais Hildegonde seule qui le reçoit. Après l'avoir
embrassée et s'être assis, l'Aquitain lui demande à boire; la jeune
Burgonde, avec empressement, remplit de vin une coupe d'or et la
présente au guerrier; mais je laisserai parler ici le poëte, en bornant
pour l'instant mon rôle à celui de traducteur:
[Note 516:
Fraxinus et cornus ludum miscebat in unum.
_Ibid._, v. 185.]
«Il vida la coupe et la lui rendit. La jeune fille avait senti la main
de Walter presser la sienne: interdite, étonnée, elle restait muette,
les yeux fixés sur ce visage belliqueux. Après un moment de silence,
l'Aquitain lui dit: «Il y a bien assez longtemps que nous supportons
l'exil, tout en sachant ce que nos pères ont voulu faire de nous.
Pourquoi tarderions-nous à nous expliquer?» Hildegonde crut qu'il
voulait rire[517]; elle se tut encore un instant, puis elle lui
répondit: «Et vous, pourquoi feindre en paroles ce que vous n'éprouvez
pas dans le cœur? Pourquoi me rappeler des choses que vous avez
vous-même oubliées? Vous rougiriez assurément de reconnaître votre
fiancée dans une pauvre captive.--Hildegonde, repart vivement le jeune
homme, rappelle ton bon sens. Loin de moi l'idée de me jouer de toi; je
ne t'ai rien dit que la pure vérité, sans déguisement et sans nuages.
Nous sommes seuls ici, et, si ta pensée répondait à la mienne, si je
pouvais croire que tu m'as gardé la foi que tu me promis dans l'enfance,
je t'ouvrirais ici le mystère de mon cœur.» S'inclinant alors jusqu'aux
genoux du guerrier, la jeune fille s'écrie toute tremblante: «Parle, ô
mon seigneur, et j'obéirai; appelle-moi, je te suivrai; ta volonté sera
désormais la mienne.--Eh bien donc! dit Walter, notre exil m'ennuie; je
rêve sans cesse à mon pays, et mon dessein bien arrêté est de fuir,
comme Hagen, la terre des Huns; je serais déjà parti depuis plusieurs
jours sans le chagrin que je ressens de laisser Hildegonde après
moi.--Que mon seigneur commande donc, repart la jeune fille; bonheur ou
malheur, tout me sera doux pour son amour.»
[Note 517:
Virgo per hironiam meditans hæc dicere sponsum,
Paulum conticuit...
Walt. Aquit., v. 233.]
Là-dessus, Walter se penchant vers son oreille, lui dit tout bas:
«Toi qui as les clefs du trésor royal, retiens bien ce que je vais te
dire. Tu y prendras un casque du roi, une cotte de mailles et une
cuirasse portant la marque de l'ouvrier; ne manque pas d'y ajouter deux
coffrets que tu rempliras de bracelets et de bijoux, tant que tu en
pourras porter. Prépare quatre paires de chaussures pour moi, autant
pour toi, et place-les dans les coffres pour les remplir[518].
Procure-toi aussi secrètement près des ouvriers une provision de
hameçons de pêche, car poissons et oiseaux seront toute notre nourriture
pendant la route. C'est moi qui serai le pêcheur et l'oiseleur aussi, si
je peux. Je te donne huit jours pour achever ces préparatifs.
Maintenant, comment fuirons-nous? Écoute-moi bien. Sitôt que le soleil
aura sept fois accompli son tour, j'offrirai un grand festin au roi, à
la reine, aux satrapes, aux ducs, aux servants; je les ferai boire
tellement que pas un ne sache plus ce qu'il fait: ceci sera mon affaire.
Toi, ménage-toi bien, et ne bois de vin que ce qu'il faudra pour
étancher ta soif[519]. Dès que les gens de service se lèveront, cours à
ton office d'échanson; puis, quand mes convives seront tous ensevelis
dans l'ivresse, nous nous dirigerons vers les contrées de l'Occident.»
[Note 518:
Inde quater binum mihi fac de more cothurnum;
Tantumdemque tibi patrans imponito...
Walt. Aquit., v. 265.]
[Note 519:
Tu tamen interea mediocriter utere vino,
Atque sitim vix ad mensam restinguere cura.
Walt. Aquit., v. 279.]
La semaine s'écoule, et le jour marqué arrive. Tout est joie et
magnificence dans la maison de Walter; des voiles peints décorent la
salle du banquet et un trône de soie brochée d'or est préparé pour le
roi. Attila paraît. Il place à ses côtés les deux plus hauts
personnages, et le commun des convives va se ranger par ordre autour des
tables: chaque table en reçoit cent. Les nappes de pourpre chargées
d'ornements d'or et de plats se couvrent et se découvrent par
intervalles; les mets exquis succèdent aux mets, le vin épicé écume dans
les larges coupes. Walter, par ses paroles, encourage les convives et
aiguillonne le zèle des serviteurs. Le repas fini, on dessert, et
l'Aquitain, se tournant vers son maître, lui dit gaiement: «Il vous
reste à nous faire une grâce, ô roi! c'est de permettre que nous
portions votre santé.» A ces mots, des officiers posent sous la main
d'Attila un énorme vase richement ciselé dont les figures en bosse
représentent les hauts faits des Huns: le roi le soulève, le vide d'une
seule haleine et commande à tous de l'imiter. Les échansons passent,
repassent, se croisent sur tous les points; on ne voit que coupes
pleines qu'on apporte, que coupes vides qu'on remporte, et l'hôte ne
cesse de joindre ses exhortations à celles du roi; c'est à qui boira le
plus vite et le mieux: une ivresse ardente règne bientôt dans la salle.
«Toute tête se trouble, nous dit le poëte, toute langue balbutie, et les
plus fermes héros ont peine à se tenir sur leurs pieds[520]». L'orgie
bachique, par les soins de Walter, se prolonge fort avant dans la nuit;
un convive fait-il mine de quitter la salle, il l'arrête et le force à
se rasseoir jusqu'à ce que tous, chargés de sommeil et de boisson, aient
roulé çà et là sur la terre. L'Aquitain, profitant alors du moment, se
lève et s'esquive à pas de loup; Hildegonde était absente depuis
longtemps. «On eût mis le feu à la maison, que nul de ceux qui s'y
trouvaient ne l'aurait senti, pas un n'aurait pu dire ce qui s'était
passé.» J'espère qu'on me pardonnera d'avoir donné _in extenso_ cette
peinture d'une belle fête telle qu'on les rêvait au moyen âge;
d'ailleurs celle-ci ne manque point de vérité historique, c'est la
poétisation du dîner de Priscus chez Attila.
[Note 520:
Balbutiit madido facundia fusa palato,
Heroas validos plantis titubare videres.
Walt. Aquit., v. 312 et seqq.]
Hildegonde était prête à partir, les coffrets et les armes étaient là.
Walter prend lui-même dans l'écurie son cheval, le roi des chevaux,
_Lion_[521], qu'il avait nommé ainsi à cause de sa force et de son
audace; il le selle et le bride, attache à ses flancs les coffrets
pleins d'or, place sur la croupe de légères provisions, et remet aux
mains de la jeune fille les rênes flottantes.
[Note 521:
De stabulis victorem duxit equorum,
Quem ob virtutem vocitaverat ille _Leonem_.
_Ibid._, v. 323.]
Lui-même, cuirassé, le casque ombragé d'une aigrette rouge, les jambes
munies de grands jambards d'or, semblait un géant, nous dit le
poëte[522]. Deux épées pendent à ses côtés, suivant l'usage des Huns:
celle de gauche est double et celle de droite n'a qu'un tranchant. Dans
cet équipage, ils quittent la terre d'exil; Hildegonde conduit le
cheval; Walter tient dans sa main droite, avec sa lance, la ligne qui
doit tromper le poisson et le saisir au sein de l'onde. Ils marchent
toute la nuit gagnant de l'avance, et, quand l'aube paraît à l'horizon,
ils se jettent dans les bois, cherchant les lieux déserts et l'ombre;
mais la jeune fille ne sait pas surmonter ses frayeurs, le moindre bruit
la fait tressaillir; un souffle l'inquiète, un oiseau qui vole, une
branche froissée, font battre son cœur avec violence[523].
[Note 522:
... Lorica vestitus more gigantis.
Walt. Aquit., v. 330.]
[Note 523:
... In tantumque muliebria pectora pulsat,
Horreat ut cunctos auræ ventique susurros,
Formidans volucres, collisos sive racemos.
_Ibid._, v. 347 et seqq.]
Que devenaient pendant cette fuite le roi et sa cour, ensevelis dans le
vin? Il était midi qu'aucun ne s'était réveillé: ils dormaient encore
pêle-mêle, jonchant le dessous des tables et le pavé des portiques.
Enfin cette fourmilière se secoue; chacun cherche l'hôte du lieu pour
lui rendre grâce et le saluer. Attila, soutenant à deux mains sa tête
appesantie, descend lentement de son siége et appelle Walter; mais
Walter n'est point là. On le cherche sous les portiques, on le cherche
dans tous les coins de sa maison; nul ne l'aperçoit, ni donnant ni
debout. Ospiru non plus ne voit point venir Hildegonde, toujours si
exacte à lui apporter son vêtement: alors elle devine tout. «Festin
maudit! s'écrie-t-elle; Walter, l'honneur de la Pannonie, s'est enfui,
et il a emmené avec lui Hildegonde, ma chère élève[524]». Ainsi la reine
exprimait sa douleur; mais la colère du roi ne connaît pas de bornes: il
déchire sa tunique du haut en bas et reste comme frappé d'éblouissement.
«Ses idées, dit le poëte, errent çà et là au gré d'un orage intérieur,
comme les tourbillons de sable au gré des tempêtes de la mer[525]». Il
ne prononce que des mots sans ordre et sans liaison. Un jour entier il
refuse toute nourriture, et, la nuit venue, il ne peut fermer l'œil; il
se tourne et retourne sur sa couche comme s'il avait un javelot dans le
sein. Sa tête bat à droite et à gauche sur ses épaules. Tout à coup il
se lève, court la ville comme un forcené, puis regagne son lit sans le
trouver plus paisible. Telle fut la nuit d'Attila. Au point du jour, il
mande à lui ses officiers: «Que l'on parte, leur dit-il, qu'on les
poursuive; qu'on me ramène Walter en lesse comme un chien méchant. Celui
qui me le livrera, je le couvrirai d'or de la tête aux pieds, je
l'enterrerai dans l'or[526]!....»
[Note 524:
O destestandas quas heri sumpsimus escas!
........................................
Hiltgundem quoque mi caram deduxit alumnam.
Walt. Aquit., v. 375 et seqq.]
[Note 525:
Ac uti Æolicis turbatur arena procellis,
Sic intestinis rex fluctuat undique curis.
_Ibid._, v. 382.]
[Note 526:
... O si quis mihi Waltarium fugientem
Afferat evinctum, cen nequam forte lyciscam!
Hunc ego mox auro vestirem sæpe recocto,
Et tellure quidem stante hinc atque inde onerarem,
Atque viam penitus clausissem _vivo_ talentis.
_Ibid._, v. 401 et seqq.]
Le poëte nous dit que nul n'osa partir, ni ducs, ni comtes, ni
chevaliers, tant le nom de Walter inspirait de frayeur; mais un autre
récit traditionnel fait foi qu'il se trouva douze guerriers déterminés
qui se mirent en route au grand galop de leurs chevaux.
Arrêtons-nous un instant à cette peinture de la douleur d'Attila, sur
laquelle le poëte insiste comme à plaisir. Dans ce désespoir qu'éprouve
le Hun à la fuite d'Hildegonde et de Walter, désespoir dont toutes les
angoisses nous sont détaillées avec une sorte d'affectation, faut-il ne
voir que de la colère? Au contraire, la rage aveugle et insensée qui lui
fait perdre un temps précieux pour la poursuite des fugitifs n'a-t-elle
pas tous les caractères de la passion? Évidemment Attila aime
Hildegonde, et c'est au moment où il voit qu'elle lui est ravie et
qu'elle en aime un autre, c'est en ce moment où tout semble perdu, que
sa passion se révèle à lui, et éclate au dehors avec une violence
frénétique. Si le poëte ne nous le dit pas expressément, il nous le fait
entendre assez, et il n'avait pas besoin d'une explication plus formelle
avec des lecteurs qui connaissaient d'avance toute l'histoire comme on
connaît un conte populaire. Il s'agissait ici particulièrement de la
fuite de Walter et d'Hildegonde et de leur rencontre avec les Franks, et
tout porte à croire que d'autres poëmes du même cycle étaient consacrés
à la peinture d'_Attila amoureux_. Pour suivre le fil de notre histoire,
nous dirons qu'Hildegonde et Walter passèrent en route quatorze jours,
suivant la nuit les chemins battus, évitant le jour les villages et les
champs en culture. Ils dormaient dans des cavernes ou sous des bois
épais, côte à côte, mais comme frère et sœur, nous dit le poëte.
Souvent, quand Walter dormait, Hildegonde faisait le guet.
Rencontraient-ils un ruisseau, Walter y jetait sa ligne;
traversaient-ils un bois, il tendait ses gluaux, ou il abattait les
oiseaux à coups de flèches. C'est ainsi qu'ils vécurent tout le long du
voyage, car leurs faibles provisions avaient été bientôt épuisées; mais,
ajoute le poëte, ils allaient revoir leur doux pays, et cette pensée
leur donnait des forces.
Des récits traditionnels différant du poëme affirment positivement
qu'ils furent atteints par les hommes d'Attila, que Walter mit tous les
douze hors de combat. Le poëme les fait arriver sans encombre jusqu'aux
bords du Rhin, où ils tombent sous la main de brigands plus redoutables
cent fois que les Huns, sous la main de Gunther et des guerriers franks.
Un poisson du Danube donné par Walter à un batelier du Rhin pour prix de
son passage[527], et que celui-ci court vendre à Worms dans le palais du
roi, met Gunther sur la piste. Il accourt avec ses braves pour enlever
au fugitif ses coffrets et sa femme[528]; mais Walter, après avoir
déposé son double trésor dans une caverne dont il défend l'entrée, les
tue ou les met en fuite. Hagen lui-même ne rougit pas de se mêler à ce
combat inégal contre un frère d'armes et un compagnon de captivité.
Cette lutte, dans laquelle l'Aquitain montre sa supériorité sur tous les
guerriers franks, est longuement détaillée dans le poëme; c'est même là,
à vrai dire, la partie qui y est traitée avec le plus de complaisance,
et j'en ai dit la raison probable. Le combat terminé ainsi à son
honneur, Walter enfourche un cheval des Franks, replace Hildegonde sur
son palefroi, et tous deux regagnent paisiblement l'Aquitaine, où ils se
marient. Le moine de Fleury-sur-Loire finit ici son odyssée, tout en
nous prévenant que son héros a traversé bien d'autres aventures qui ne
sont pas de son sujet[529]: force à nous est donc de recourir aux autres
poëmes et sagas sur Attila pour y suivre la trace d'Hildegonde.
[Note 527:
Illi pro naulo pisces dedit antea captos...
Walt. Aquit., v. 432.]
[Note 528:
Ut cum scriniolis equitem des atque puellam...
_Ibid_., v. 600.]
[Note 529:
Qualia bella dehinc, vel quantos sæpe triumphos
Cœperit, ecce stylus renuit signare retusus.
Walt. Aquit., v. 1446.]
Nous la trouvons d'abord avec son mari, devenu roi, dans une fête que
donne Gunther au margrave Rudiger de Pechlarn, envoyé d'Attila. Franks
et Visigoths se sont, à ce qu'il paraît, réconciliés, et Hildegonde
brille au premier rang des beautés qui éblouissent Rudiger. Le galant
margrave, qui se souvient de l'avoir vue près de la reine des Huns,
demande à Walter la permission de l'embrasser, et, ajoute l'auteur du
_Poëme de Bitérolf_, qui nous donne ces détails, «il pose un baiser sur
ces douces lèvres fraîches comme la rose[530].» Cependant la paix est de
courte durée entre Attila et Gunther, et Walter vient au secours de
Franks avec les guerriers d'Espagne et de France. Hildebrand, plein des
colères d'Attila, s'emporte contre Walter, le ravisseur et le félon, et
charge Rudiger de le provoquer au combat; Rudiger, qui estime le courage
de Walter, n'obéit qu'à regret. Partout où il faut tenir tête aux Huns
et à leurs alliés, Walter d'Espagne paraît au premier rang: c'est lui
qui porte la bannière d'Hermanaric dans les guerres d'Italie[531], il
s'y mesure avec Dietlieb, le compagnon chéri de Théodoric, et, dans la
rage qui les anime, les deux champions, transpercés mutuellement de
leurs lances, restent pour morts sur le champ de bataille[532].
Hildegonde sans doute, à l'exemple de beaucoup d'autres héroïnes, avait
suivi à la guerre Walter, dont elle semble avoir été inséparable. Faite
prisonnière, fut-elle ramenée au roi des Huns comme otage en rupture de
ban? Attila retrouva-t-il, à la vue de la jeune femme, la passion qu'il
avait eue pour la jeune fille. La força-t-il à entrer dans son lit, et
celle-ci vengea-t-elle, en le tuant, sa pudeur outragée et la mort de
son mari? voilà ce que nous dirait peut-être la tradition, si nous la
possédions complète, mais ce qu'à son défaut il est permis de supposer:
Hildegonde de Burgondie serait dans ce cas une Ildico un peu plus
complète qu'Hilldr la Danoise.
[Note 530:
Die ging auch der von Spanielant
Die mynnicliche Hildegunt,
Ir suessen rosenroten mund
Bot sy im mynniclichen an.
Biterolf., v. 6854.]
[Note 531: Wilkinasaga, c. 307.]
[Note 532: Wilkinasaga, c. 308.]
Je ne saurais quitter Walter d'Aquitaine sans rapporter une anecdote
passablement étrange, que nous lisons dans la chronique du monastère de
la Novalèse, rédigée vers le Xe siècle, partie d'après des documents
écrits, partie d'après la tradition du couvent. Le monastère de la
Novalèse, situé au pied du Mont Cenis, avait été une des premières
fondations de l'ordre de Saint-Benoît, et, dans le cours des VIe et VIIe
siècles, il avait donné asile à beaucoup de personnages importants qui
venaient y chercher un port contre les agitations du monde: ruiné au
VIIIe pendant les guerres de Pépin, il se releva au Xe, et c'est alors
que, pour renouer la chaîne des souvenirs, quelques religieux zélés
compilèrent la chronique de leur abbaye. Or voici un passage qu'on y
rencontre.
«Autrefois vécut dans ce couvent un religieux d'une haute taille, d'une
grande force et d'une figure martiale, malgré ses cheveux blancs. Il
avait parcouru le monde entier, un bâton de pèlerin à la main, cherchant
un monastère d'une discipline rude, où l'on pût se préparer
convenablement au voyage qui suit cette vie mortelle[533]. Après avoir
couru et cherché vainement bien des années, il lui arriva de visiter ce
lieu, et il résolut de s'y fixer; mais, dans son humilité extrême, il ne
voulut que l'emploi de frère jardinier, qu'il sollicita et qu'il obtint.
Ce moine était sombre et bizarre; il ne se séparait jamais de son bâton,
qui pendait comme une arme au mur de sa cellule. Des bandes ennemies
ravageaient-elles la campagne, des brigands menaçaient-ils l'abbaye, il
le détachait de son clou, s'absentait avec la permission de l'abbé, et
alors le bâton jouait dans sa main d'une manière terrible. On se
souvient qu'une fois il mit en fuite à lui seul toute une armée de
bandits, et les habitants de la Novalèse parlent encore avec admiration
de l'assommoir de Walter et de _ses bons coups_[534]. Près de lui vivait
un jeune religieux d'une douce figure que l'on disait être son
petit-fils. Tous deux ne songeaient qu'aux choses d'en haut, et leur
plus chère occupation fut de se creuser dans le roc un sépulcre où ils
devaient reposer l'un près de l'autre[535]. Ils y reposèrent en effet,
et le moine qui traçait ces lignes avait maintes fois manié leurs
ossements. Les habitants des environs visitaient cette tombe comme celle
de deux saints, et un jour, pendant une épidémie, une dame d'un château
voisin déroba la tête du plus jeune, qu'elle emporta en la cachant sous
son manteau.»
[Note 533: Qui cum in monasterio ubi districtior norma
custodiretur monachorum explere melius animo deliberasset,
continue quæritans baculum perpulchrum, sumensque habitum
peregrini, atque cum ipso pene totum peragrans mundum... _Chron.
Noval._, VII.]
[Note 534: Percussio seu ferita Waltarii. _Chron. Noval._,
XI.]
[Note 535: Fecit siquidem, dum vixit in summitate cujusdam
rupis sepulcrum in eadem petra laboriosissime excisum... in eodem
cum quodam nepote suo nomine Rathaldo cognoscitur fuisse sepultum.
_Ibid._, XII.]
On devine bien qu'il est question ici de Walter d'Aquitaine, et en effet
le moine insère à ce sujet dans sa chronique un récit tout à fait
conforme au poëme que nous analysions tout à l'heure, et qui n'en est
même souvent que la reproduction textuelle. Le jeune compagnon de Walter
était l'enfant du fils qu'il avait eu de sa femme Hildegonde au temps de
leur jeunesse[536]. Ce fils n'était plus. La chronique se tait sur la
catastrophe qui avait enlevé Hildegonde. Walter, laissé pour mort dans
son combat avec Dietlieb, avait été rappelé à la vie et s'était guéri de
ses blessures. Après d'autres traverses que nous ne savons pas, ayant
perdu ce qui lui était cher, il était venu chercher le repos sous une
règle qui pût dompter les violences de son âme; le vieux récit nous dit
le reste.
Des scènes parfois gracieuses et riantes de la poésie du Midi, Gudruna
nous transporte dans la poésie du Nord, aussi âpre et aussi sombre que
son climat. La fille de Crimhilde et de Ghibic, l'inconsolable veuve de
Sigurd, pleure jour et nuit la mort de son époux, et maudit ses frères
Gunther et Hagen, qui l'ont assassiné. Elle repousse avec obstination le
roi des Huns, qui demande sa main; mais Crimhilde lui fait boire le
breuvage d'oubli, «breuvage amer et froid,» dit le poëte, et alors, le
passé s'effaçant de sa mémoire, Gudruna oublie Siegfried et ses frères,
et part joyeusement pour le royaume des Huns. Des guerriers franks
l'accompagnent à cheval, des femmes gauloises la suivent en char.
«Pendant sept jours elle gravit de fraîches montagnes, pendant sept
jours elle fend l'onde sinueuse des fleuves, pendant sept jours encore
elle traverse la terre sèche des campagnes;» elle arrive de cette façon
à la citadelle élevée où le roi des Huns faisait sa demeure[537].
[Note 536: Hic filius fuit filii Waltarii quem peperit ei
Hildegund, prænominata puella. _Chron. Noval._, XII.]
[Note 537: _Quida-Gudrunar_.]
La première nuit de leurs noces fut assombrie par des pressentiments et
des rêves prophétiques: les Nornes (ce sont les Parques scandinaves)
répandirent leurs enchantements sur Attila. Assailli d'images de
meurtre, il se réveille épouvanté et dit à sa nouvelle épouse: «Oh!
j'aime mieux l'insomnie que le sommeil avec de pareils rêves; j'aime
mieux me rouler tout meurtri sur ma couche comme un malade que d'y
rencontrer un pareil repos!» Elle aussi se trouva bientôt malheureuse.
Les fumées du breuvage d'oubli, en se dissipant, lui ramenèrent l'image
de Sigurd, mais elle ne ressentit plus son ancienne haine contre ses
frères: elle avait pardonné.
Les chants de l'Edda nous montrent la jeune reine triste dans ce palais
où le souvenir de son premier mari la poursuit jusque dans les bras du
second. Elle y avait rencontré Théodoric, qui pleurait son royaume
perdu; la communauté de tristesse les rapproche. D'un autre côté,
Herkia, la reine Kerka de Priscus, qui ne figure ici que comme une
concubine, épie Gudruna avec jalousie et remplit de soupçons le cœur de
son maître[538]. Lui cependant ne cesse de réclamer le trésor de Sigurd,
que Gunther et Hagen retiennent déloyalement, quoiqu'il soit la
propriété de leur sœur; mais ni prières ni menaces n'ont d'effet sur
eux. Cette partie de la fable est fort obscure, et on ne sait pas
comment le roi des Huns parvient à s'emparer de la reine Crimhilde,
l'enferme dans une caverne et l'y laisse mourir de faim. Beaucoup de
chants épisodiques devaient se rattacher aux chants principaux et
peindre les diverses péripéties de ce mariage mal assorti; la plupart
sont perdus, mais un de ceux qui nous restent fera suffisamment
apprécier leur caractère général.
[Note 538: _Quida-Gudrunar_.]
«GUDRUNA.--Pourquoi donc, ô Attila, te montres-tu sombre et soucieux? Le
sourire n'effleure plus tes lèvres: tes hommes se demandent pourquoi tu
ne leur parles plus, et moi, je me demande pourquoi tu me fuis?
«ATTILA.--C'est qu'Herkia m'a tout révélé, ô fille de Ghibic! Elle m'a
dit qu'elle t'avait surprise avec Théodoric, dormant sous la même
couverture de lin, l'un à côté de l'autre.
«GUDRUNA.--Je suis prête à te jurer, par la pierre blanche qui repose au
fond du chaudron bouillant, qu'il ne s'est rien passé entre Théodoric et
moi dont le gardien le plus sévère ou un mari puisse s'offenser.
«Une seule fois, vraiment, j'ai embrassé le roi honoré, le chef des
peuples; mais nos pensées n'étaient point à l'amour. Tous deux rongés de
tristesse, nous nous racontions nos chagrins[539].
[Note 539: Nisi collum amplexabar--populorum moderatori--unica
vice--aliæ erant nostræ cogitationes,--ubi nos duo
mœsti--descendebamus ad colloquia. _Quida-Gudrun_., 4.]
«Qui m'assistera dans ma cause? qui m'accompagnera à l'épreuve du feu?
Théodoric est seul. Des trente guerriers qui le suivirent dans son exil,
pas un ne lui reste! Entoure-moi de mes frères en armes, entoure-moi de
toute ma famille.
«Fais venir ici Saxo, le prince des hommes du Midi, lui qui sait par
quels rites il faut consacrer le chaudron d'eau bouillante.--Sept cents
hommes entrèrent dans la cour avant que la royale épouse eût plongé sa
main dans le chaudron.
«A ce moment, elle s'écria avec angoisse:--Gunther n'est pas ici, je ne
puis invoquer Hagen; mes doux frères, je ne les vois pas! Je pense bien
que l'épée d'Hagen aurait pu venger une si grande injure, mais je n'ai
que moi pour me justifier de la calomnie.
«Aussitôt, plongeant au fond de la chaudière la blanche paume de sa
main, elle saisit et rapporta les verts cailloux[540].--Voyez
maintenant, hommes, voyez que je suis innocente; ma main est sans
brûlure, et le chaudron bout à gros bouillons.
[Note 540: Cito ea demisit ad fundum--volam candidam--atque ea
sustulit--virides lapillos. _Quida-Gudrun._, 8.]
«Attila sourit dans son âme quand il vit intacte la main de
Gudruna.--Qu'on m'amène maintenant Herkia; je veux qu'elle subisse aussi
l'épreuve du feu, elle qui a médité une si noire vengeance.
«Celui-là n'a vu de sa vie chose misérable qui n'a pas vu comment les
mains d'Herkia furent brûlées. On entraîna la jeune fille pour la jeter
dans un marais infect, et ainsi Gudruna eut satisfaction de son
injure[541].»
[Note 541: Nemo vidit rem miserabilem--qui id non
vidit--quantum ibi Herkiæ--manus ustulabantur. _Ibid._, 9.]
Plusieurs années s'écoulent, et Attila voit avec bonheur grandir sous
ses yeux deux fils, Erp et Eitille, qu'il a eus de Gudruna, et sur
lesquels il reporte toute sa tendresse; d'un autre côté, sa passion pour
l'or s'est réveillée: il veut recouvrer à tout prix l'héritage de
Sigurd que lui ont volé les Niebelungs. Le plus complet des poëmes
scandinaves, l'_Atla-Mâl_, nous introduit dans un conseil où le roi des
Huns et ses principaux chefs délibèrent sur les moyens à employer pour
reconquérir ce trésor, leur bien légitime. On décide qu'Attila attirera
Gunther et Hagen dans sa ville sous le prétexte d'une brillante fête
qu'il veut donner; puis, quand les hommes de l'ouest seront sous sa
main, il faudra bien qu'ils rendent le trésor, ou qu'ils déclarent dans
quel lieu ils l'ont enfoui. Gudruna, l'oreille au guet, a tout entendu,
et, résolue à tout déjouer, elle charge l'envoyé d'Attila d'une lettre
pour Gunther et d'un anneau d'or pour Hagen. La lettre, écrite en runes,
avertit ses frères de ne point venir; mais l'envoyé d'Attila, qui
connaît les runes, falsifie les caractères, et rend la lettre en partie
illisible. L'anneau était entrelacé de poils de loup; mais l'envoyé
d'Attila ne les a point remarqués, ou n'a pas deviné ce qu'ils
signifiaient. A son arrivée au palais des Niebelungs, lorsqu'il a remis
la lettre et l'anneau, Glomvara, femme de Gunther, observe le message
avec défiance. «Pourquoi, s'écrie-t-elle, Gudruna ma sœur, si habile
dans l'art des runes, a-t-elle tracé des caractères que je ne puis
lire?» En même temps, Costbéra, la femme d'Hagen, disait en examinant
l'anneau: «Voici des poils de loup qui veulent dire: Garde-toi des
piéges[542].» Elles parlaient en vain: de riches armures, présents
d'Attila, suspendues au poteau de la salle, à la lueur d'un feu
pétillant, éblouissaient les yeux des Niebelungs, et l'image de cette
course lointaine, de ces fêtes et de ces combats absorbait toutes leurs
pensées.
[Note 542: Pilos inveni lupinos--innexos annulo
rutilo:--opinor eam cautelam indixisse. _Atla-Quida_, 8.]
La nuit qui suit le message et qui précède le départ des princes est
remplie de sombres pressentiments. Costbéra, couchée à côté d'Hagen, se
réveille en sursaut toute pâle de frayeur.
«--Hagen, lui dit-elle, j'ai rêvé qu'un ours entrait dans cette chambre
et grimpait sur notre lit, qu'il secouait violemment avec ses ongles;
là, il nous saisit dans sa gueule, et nous ne pouvions nous défendre,
car nous étions comme pétrifiés.--Laisse là tes visions, répondit Hagen;
un ours blanc vu en songe, c'est une tempête qui doit éclater vers le
soleil levant.
«J'ai rêvé aussi qu'un aigle voltigeait au-dessus de nous dans la grande
salle, et que le battement de ses ailes faisait égoutter sur nos têtes
une pluie de sang. Je fixai mon regard sur cet oiseau: il avait la
figure d'Attila[543].--Préparons-nous donc à chasser le buffle, car
rêver d'aigle, c'est signe qu'on rencontrera des buffles. Rêve tout ce
que tu voudras, ma femme chérie; tes rêves n'importent guère au roi des
Huns.» Leur bavardage finit là, dit le poëte, car tout bavardage
finit[544].
[Note 543: Existimavi... eam esse formam Attali. _Atla-Mâl._,
18.]
[Note 544: Finem fecerunt ei colloquio.--Omnis sermo finitur.
_Ibid._, 19.]
«La même scène se passait dans le lit de Gunther, où Glomvara, en proie
à des visions funestes, cherchait à empêcher son départ:--Gunther, lui
disait-elle, j'ai cru voir en rêve un gibet où l'on te menait
pendre[545]; les vers sortaient déjà de ton corps, et pourtant je te
sentais vivant. Devines-tu ce que cela veut dire?
[Note 545: Factum autumabam tibi patibulum--teque ad
suspendium ire. _Atla-M._, 21.]
«Je rêvais aussi qu'on retirait de ton vêtement un poignard ensanglanté
(quel rêve à raconter à un homme qu'on aime!); puis je vis une lance qui
te perçait de part en part, et un loup hurlait à chaque
extrémité.--Loups et chiens vus en rêve, répondit Gunther, c'est le
présage d'un cruel massacre.
«Je rêvais, reprit Glomvara, qu'un fleuve débordé arrivait dans ce
palais; il avançait en bouillonnant, et la voix de ses cataractes nous
faisait frémir; il entra dans la salle en soulevant les bancs, et vous
saisissant, Hagen et toi, dans un tourbillon, il vous brisa contre les
murs; assurément cela n'annonce rien de gai.