«Je rêvais aussi que les filles de la mort, les cruelles Nornes, étaient

venues ici la nuit dernière, dans leurs plus beaux atours, pour chercher

un mari; elles étaient hideuses à voir! C'est toi, Gunther, qu'elles

avaient choisi, et elles t'invitèrent à les suivre au banquet des

trépassés[546].--C'est trop me retarder par des discours, s'écria enfin

Gunther; ce qui est arrêté est arrêté, nous partirons malgré tous les

présages!»

[Note 546: Fæminas existimabam defunctas... quæ te virum

eligere cupiebant--te cito invitabant--ad sedilia sua. _Ibid._,

25.]

Les présages n'étaient que trop véridiques, ainsi que la suite le

prouva. Lorsque les hommes du Rhin, avec leur cortége de guerriers,

arrivèrent à la demeure d'Attila, ils trouvèrent la ville barricadée

comme pour un siége, et la porte rendit un bruit de verrous quand Hagen

vint la heurter. «On n'entre pas aisément ici, lui dit en ricanant le

messager qui les amenait: je vous conseille de retourner chez vous, ou

plutôt attendez-moi un peu, afin que j'aille vous tailler une potence.»

Les Niebelungs, pour toute réponse, lui fendirent la tête à coups de

hache. La porte s'ouvrit et Attila parut: «Soyez les bienvenus parmi

nous, leur dit-il, à la condition de me livrer le trésor qui appartient

à Sigurd et qui est le douaire de Gudruna.--Tu ne l'auras jamais,

répondit Gunther; et si nous devons mourir, vois par celui-ci, qui était

un des tiens, que nous ne tomberons pas les premiers.» Et ils lui

montrèrent le cadavre de son envoyé. Alors la bataille commença: les

Huns saisirent leurs arcs, les Niebelungs leurs boucliers; les flèches

et les javelots se croisaient et se heurtaient dans l'air. Tout à coup

une femme se précipite entre les combattants: c'était la reine Gudruna,

que le bruit avait attirée hors de son palais; sa chevelure était en

désordre; elle avait arraché les colliers qui chargeaient son cou, et

les anneaux d'argent roulaient brisés sur la poussière. Elle embrassa

tendrement ses frères et essaya de les réconcilier avec son mari; mais

elle n'y réussit pas.

Pendant la moitié du jour, la bataille dura sans se ralentir; le sang

ruisselait sur la terre comme une rivière; enfin Gunther et Hagen,

accablés par le nombre, sont faits prisonniers et enfermés tous les deux

dans un cachot. Attila allait de l'un à l'autre, les menaçant de la

mort s'ils ne lui déclaraient pas l'endroit où ils avaient caché son

trésor; mais ni l'un ni l'autre ne voulait parler. «Hagen et moi, disait

Gunther, nous nous sommes juré entre nous de ne jamais révéler notre

secret; je ne puis te le dire, tant que Hagen sera vivant.» Alors on lui

apporta un cœur sanglant placé sur un plateau: «Oh! ce n'est pas là le

cœur d'Hagen l'intrépide, s'écria Gunther, c'est le cœur du lâche

Hialla; il tremble sur ce plat, il tremblait deux fois plus fort dans la

poitrine de son maître.[547]» On tua alors Hagen, et on lui arracha le

cœur. «Je reconnais celui-là, s'écria Gunther en le voyant; il ne

tremble pas du moins, c'est le cœur de Hagen. Et maintenant, Attila,

maintenant que je reste seul, écoute; cherche au fond du Rhin, le trésor

y est tout entier: les anneaux et les bracelets d'or étincellent avec

plus d'éclat sous les vagues du fleuve qu'ils ne feraient aux bras des

Huns.» Attila, au comble de la colère, fait jeter le Niebelung dans une

fosse remplie de serpents. Gunther avait sa lyre avec lui, il en frappe

les cordes de son pied, et tous les hommes tressaillent, toutes les

femmes pleurent, les serpents s'apaisent et les aspics s'engourdissent;

mais la mère d'Attila, changée en vipère, s'élance sur lui et lui ronge

le foie. Gunther expire en riant et va boire la cervoise avec les Ases à

la table d'Odin.

[Note 547: Hic habeo cor--Hiallii trepidi,--dissimile

cordi--Högni intrepidi--quod multum tremit--jacens in

patina;--tremuit dimidio magis,--cum in pectore jaceret.

_Atla-Q._, 24.]

Maintenant c'est le tour de Gudruna: à chacun sa vengeance, à chacun son

jour de triomphe. Elle regrette surtout Hagen, son jeune frère, son

frère préféré. «Nous avions été élevés ensemble, dit-elle, deux sous un

seul toit; nos jeux étaient les mêmes, nous grandissions côte à côte

comme deux jeunes arbres dans le verger de mon père; c'était toujours de

colliers semblables que ma mère Brunehilde aimait à nous parer. Oh! je

ne te pardonnerai jamais le meurtre de mes frères! et quoi que tu

puisses faire désormais pour moi, rien de toi ne me plaira plus.» Elle

semble ensuite se résigner à la fatalité de son sort. «Que peut une

faible femme contre la puissance des hommes? La cime de l'arbre se sèche

quand les rameaux lui sont enlevés, et la plante s'inclinera jusqu'à

terre, si vous lui retranchez son tuteur. Règne donc tout à ton aise,

Attila, et fais ici tout ce qu'il te plaît.» Attila crut l'avoir calmée:

«il eut tort, ce roi prudent, dit le vieux poëme scandinave; en se

montrant oublieuse et gaie, Gudruna jouait un double jeu[548].» En

effet, les plus noirs projets roulaient dans son cerveau. Elle exige

enfin une dernière concession à son chagrin: qu'elle puisse offrir un

repas funèbre à la mémoire de ses frères et qu'Attila y assiste avec

elle, elle se montrera satisfaite. Un banquet somptueux est préparé par

ses soins... et Attila mange le cœur de ses deux fils accommodé avec du

miel.

[Note 548: Male evenit consilium Attalo:--attamen ille

possidebat animum supientem... Edda. _Atla-Mâl_.]

Dans le tableau de cette scène horrible que les scaldes groënlandais,

auteurs de l'_Atla-Mâl_ et de l'_Atla-Quida_, traitent tous deux avec

complaisance, et dans laquelle ils accumulent tout ce que la poésie

scandinave possède d'images féroces et de détails hideux, et elle est,

comme on sait, très-riche en ce genre, il éclate par-ci par-là quelques

traits vrais et touchants. Ainsi, dans l'_Atla-Mâl_, Gudruna attire vers

elle ses enfants par des paroles caressantes; puis, quand elle les

tient, elle les attache à un billot. «Ces lionceaux, dit le poëte,

furent frappés de surprise, mais ils ne pleurèrent point[549]; se

collant au sein de leur mère, ils lui demandaient ce qu'elle leur

voulait.--Je veux vous tuer tous deux; c'est une fantaisie que je

nourris depuis longtemps.--Mère, tue tes enfants si tu veux, tu en as le

droit[550], et personne ici ne t'en empêche; mais songe que c'est un

grand crime et que tu devras t'en repentir. Tes enfants auraient grandi

joyeusement, et mon frère serait devenu un guerrier.» Dans

l'_Atla-Quida_, elle adresse ces paroles à son mari: «Tu ne les

appelleras plus sur tes genoux pendant le repas, ton cher Erp et ton

cher Eitill, si gais tous deux et animant encore la gaieté du festin. Tu

ne les verras plus assis sur ce siége en face de toi, distribuant des

cadeaux à tes hommes, ou là-bas, au milieu des guerriers, maniant la

poignée des lances, caressant la crinière des chevaux et excitant par

leurs cris l'ardeur des coursiers[551].»

[Note 549: Ea adlexit parvulos--et trabi

applicuit;--consternabantur feroces--neque tamen plorabant.

_Atla-M._, 73.]

[Note 550: Macta tu, ut lubet, pueros;--id nemo impedire

potest. _Ibid._, 74.]

[Note 551: Non accies tu posthac--ad genua tua--Erpum atque

Eitillum--poculis alacres duo... Hastis manubria

accommodare,--jubas demetere--neque equos impellere. _Atla-Q._,

39.]

«A ces mots, reprend le poëte, un bruit confus s'éleva sur tous les

bancs: c'était une orageuse clameur d'hommes dont les sifflements firent

trembler les voûtes de la salle. Tous les yeux versaient des larmes sur

la mort des fils du _Hun_, mais les yeux de Gudruna étaient secs. Cette

femme ne connut jamais les larmes, pas plus pour ses frères au cœur

d'ours que pour les doux enfants sans malice qui étaient les fruits de

son sein.»

Je me hâte d'arriver au dénoûment. On ne comprend pas bien, dans les

poëmes qui nous restent, comment, après une preuve si peu douteuse de

son mauvais vouloir pour lui, Attila put garder encore Gudruna, et

non-seulement la garder, mais l'aimer et désirer son amour. Les scaldes,

il est vrai, ont soin de nous la peindre comme étant d'une beauté

merveilleuse: «Elle avait, dit l'auteur de l'_Atla-Quida_, la blancheur

du cygne, et quand elle circulait autour des tables du festin, faisant

l'office d'échanson, on l'eût prise pour une déesse.» Enfin, il était

dit, dans la donnée épique, qu'Attila serait aveugle dans son affection,

afin que Gudruna pût couronner sa vengeance par un suprême attentat. En

effet, elle le flatte, elle l'enivre de fausses caresses. «Souvent, dit

le poëme déjà cité, on les vit s'embrasser comme deux amants sous les

yeux des chefs.» Enfin, une nuit qu'il dormait profondément dans ses

bras, appesanti par le vin qu'elle lui avait versé, elle se lève

furtivement, introduit dans la chambre Aldrian, fils de Hagen qu'elle

gardait près d'elle comme un instrument de meurtre, et à eux deux ils

plongent une épée dans le cœur du roi. Au froid de l'acier, Attila se

réveille, et, apercevant sa femme et le jeune neveu de sa femme:

«Qui de vous m'a frappé? dit-il. Avouez-le-moi en toute franchise. Qui

m'a tué? car je sens que ma blessure est mortelle et que ma vie

s'échappe avec mon sang.

«GUDRONA.--La fille de Crimhilde ne te mentira pas. C'est elle qui t'a

tué, et celui-ci l'a aidée à te faire une blessure dont tu ne dois pas

guérir.

«ATTILA.--Qui t'a inspiré cette fureur, ô Gudruna? Il est mal de tromper

un ami qui se fie à vous[552]. Pourtant je t'aimais! C'est avec l'espoir

du bonheur que je briguai ta main, lorsque tu devins veuve et que je

t'amenai régner avec moi dans mon royaume. On te disait altière,

impérieuse, et je ne l'ai que trop éprouvé. Tu vins donc ici avec tout

l'attirail d'une reine. Les plus illustres Huns te faisaient cortége.

Des bœufs étaient échelonnés en abondance sur la route, et des moutons

aussi; les peuples s'empressaient de fournir toutes les provisions

nécessaires à ton voyage.

[Note 552: Tu furenter adgressa es necem,--etsi non esset

congruum,--malum est fallere amicum--qui bene tibi confidit.

_Atla-M._, 90.]

«Je te donnai pour cadeau de noces trente cavaliers équipés et vingt

belles vierges destinées à te servir; ce que je te donnai en or et en

argent, personne ne pourrait le compter. Et comme si tout cela n'était

que néant, tu ne te montras point satisfaite; c'était mon royaume que tu

voulais, et c'est pour cela sans doute que tu m'as tendu ce piége. Rien

de ce qui venait de moi ne semblait te plaire; tu faisais sécher ta

belle-mère de douleur. Ah! depuis ce fatal mariage, aucun de nous n'a

connu la paix!

«GUDRUNA.--Tu mens, Attila[553]! Quoique je me soucie peu de récriminer

sur le passé, je te dirai que c'est toi qui as troublé la paix. Ta

maison était une maison de discorde: les frères s'y battaient contre les

frères, les amis contre les amis, et la moitié de ta famille appartient

déjà aux filles de l'enfer...

[Note 553: Nunc tu mentiris, Attale. _Ibid._, 95.]

«Il n'en fut pas ainsi du temps de mon premier mari: quand celui-là

mourut, un amer chagrin s'empara de moi. Il était triste assurément de

porter à mon âge le nom de veuve; mais ce fut pour Gudruna un affreux

supplice d'entrer vivante dans la maison d'Attila. Un héros l'avait

possédée, elle le pleure encore, et ses larmes ne tariront point...

«ATTILA.--Cesse, ô Gudruna, et écoute-moi. Si tu eus jamais quelque

pitié dans l'âme, prends soin de mes funérailles, fais que mon cadavre

ne reste pas sans honneurs.

«GUDRUNA.--J'achèterai un navire avec un cercueil peint, j'enduirai un

linceul de cire afin d'y envelopper ton corps, et je te rendrai les

derniers devoirs comme si nous nous étions aimés[554].

[Note 554: Navigium emero--atque arcam coloratam;--probe

ceravero stragulum tuo corpori involvendo;--prospexero omne quod

opus est,--haud secus atque essemus benevoli. _Atla-M._, 91.]

«Le corps d'Attila resta sans mouvement. Un deuil immense s'empara de

ses proches, et l'illustre femme exécuta ce qu'elle avait promis.»

La tragédie dans l'_Atla-Quida_ ne finit pas encore là. Gudruna,

lorsqu'elle voit Attila mort, descend dans la cour, lâche les chiens de

garde, et, prenant un tison allumé, met le feu au palais. Bientôt la

flamme consume tous les nobles huns, grands et petits, hommes et femmes,

auprès du cadavre de leur roi: c'est l'holocauste expiatoire qu'elle

envoie aux mânes de ses frères. «Heureux, s'écrie avec un enthousiasme

digne de la férocité de son héroïne l'auteur de l'_Atla-Mâl_, heureux le

père qui a pu engendrer une telle fille, car il vivra dans la postérité,

et Gudruna sera chantée sur toute la terre, partout où les hommes

entendront raconter l'histoire de ces discordes acharnées[555]!»

[Note 555: Beatus est posterorum quisque--cui gignere

contigit--talem puellam fortium factorum laude--qualem...

_Atla-M._, 103.]

Si je ne me trompe, nous voici plus près d'Ildico que nous n'avons

encore été; elle nous apparaît ici sous une image beaucoup plus nette,

sous une forme bien mieux arrêtée que dans Hilldr la Danoise ou dans

Hildegonde de Burgondie. Ce qui différencie surtout les deux figures

historique et traditionnelle, ce sont les nécessités du cadre dans

lequel celle-ci est emprisonnée. La liaison de la fable de Sigurd avec

la tradition d'Attila voulait qu'une veuve remplaçât la jeune fille de

l'histoire, et qu'une mort lente, préparée par des péripéties

nombreuses, amenée fatalement par l'héritage du trésor maudit de Fafnir,

remplaçât pour Attila la mort précipitée qui l'avait frappé dans la nuit

même de ses noces. Il faut se dire aussi qu'un simple meurtre, si atroce

qu'il fût, n'était pas de nature à contenter les poëtes scandinaves, qui

avaient besoin de tableaux un peu plus émouvants, tels, par exemple, que

celui d'un père qui mange le cœur de ses enfants égorgés par leur mère.

Malgré ces altérations, que le mélange du fabuleux et du réel peut

expliquer, on ne saurait méconnaître, à mon avis, dans les poëmes de

l'Edda, un souvenir direct d'Attila, une impression contemporaine

poétisée, comme elle pouvait l'être, dans la patrie des Berserkers. Quoi

qu'il en soit, cette poésie avait une grandeur qui saisissait

l'imagination et qui assura sa vogue dans toute l'Europe germanique.

Elle revint donc de la Scandinavie dans l'Allemagne du midi, rapportant

sur les bords du Rhin et du Danube, avec les personnages réels qu'elle y

avait empruntés, ses propres fictions et son cadre mythologique; mais de

nouvelles destinées l'y attendaient, et la tradition scandinave, bien

qu'adoptée dans sa forme, reçut au fond des changements qui la rendirent

méconnaissable. Cette espèce de révolution s'opéra au Xe siècle, époque

où commencent les poëmes germaniques du cycle des Niebelungs. Quel fut

le caractère de cette révolution, et quelle cause historique peut-on lui

assigner? C'est ce qu'il me reste à examiner.

III. DERNIER ÉTAT DE LA TRADITION.--POËME ALLEMAND DES

NIEBELUNGS.--ALTÉRATION DU MYTHE DE SIGURD.--FÉROCITÉ DES NIEBELUNGS ET

DE LEUR SOEUR CRIMHILDE.--ATTILA AMI DES CHRÉTIENS; IL FAIT BAPTISER SON

FILS ORTLIEB.--PILEGRIN ÉVÊQUE DE PASSAU, AUTEUR DU POEME DES

NIEBELUNGS.--PILEGRIN FUT L'APÔTRE DES HONGROIS.--SON RÔLE

POLITIQUE.--CARACTÈRE ET OBJET DE SON POËME.

Quand on compare les chants de l'Edda aux poëmes germaniques du cycle

des Niebelungs, et surtout au beau et grand poëme de ce nom, le

_Niebelungenlied_, astre de cette pléiade, on est frappé des différences

qu'ils présentent; mais l'étonnement s'accroît quand on approfondit la

nature de ces différences. Ainsi, dans les uns et dans les autres, le

cadre est le même, les personnages sont les mêmes, le fil conducteur de

l'action est le même; seulement l'intention poétique, les caractères

sont tout autres, et le dénoûment est changé: la tradition scandinave se

réfléchit bien dans la tradition germanique, mais elle s'y dessine à

rebours. Ce n'est plus le meurtre du roi des Huns qui fait la

catastrophe, c'est la mort de sa femme, que les poëmes allemands

appellent Crimhilde, mais qui est évidemment le même personnage que

Gudruna; ce n'est pas Attila qui attire les princes du Rhin dans un

piége pour leur arracher le trésor de Fafnir, c'est Crimhilde elle-même

qui les enlace dans ses ruses et les immole ensuite à sa vengeance. Dès

l'entrée en matière du _Niebelungenlied_, on s'aperçoit que la fiction

odinique de l'Edda n'est plus comprise. Ces êtres symboliques, qui, dans

l'épopée scandinave, dominent toute l'action se rapetissent ici aux

proportions de personnages humains ridiculement invraisemblables. La

valkyrie Brunehilde est remplacée par une femme de notre monde, douée

d'une force prodigieuse on ne sait pourquoi, et le Volsung Sigurd, ce

fils de la lumière jeté dans les aventures de la vie mortelle pour y

tomber victime des enfants de la nuit, est remplacé par un géant. Cet

amour mystique qui liait le Volsung à deux femmes, l'une d'origine

terrestre et l'autre d'origine divine, se transforme, dans la copie

allemande, en galanteries mondaines assez étranges. L'allégorie a fait

place au conte: le vent du christianisme, qui a soufflé sur ces symboles

vivants, les a glacés du froid de la mort.

Le contraste se continue dans la portion du drame consacrée aux

aventures réelles. Gudruna avait oublié le crime de ses frères:

Crimhilde n'a point bu et ne boira jamais le breuvage d'oubli; ce qui la

fait vivre, c'est le désir de la vengeance et la haine, une haine

incommensurable et patiente, parce qu'elle ne connaît point de fin. Si

elle consent à épouser Attila, dont elle se soucie peu d'ailleurs, c'est

que le margrave Rudiger de Pechlarn, envoyé du roi des Huns, lui a dit

que ce mariage mettrait ses ennemis sous ses pieds, et que lui-même

s'engageait à la soutenir contre tous: ce mot la décide, et elle part.

Le trésor que lui avait légué Siegfried est presque tout entier aux

mains de ses frères: elle veut du moins emporter ce qui lui reste; mais

Hagen s'y oppose insolemment et arrête les mulets déjà chargés.

«Laissez-leur cet or, noble dame, dit Rudiger; Attila n'en veut point et

n'en a pas besoin; il désire vous doter lui-même, et il vous couvrira de

plus de bijoux que vous n'en pouvez porter.» Ni le désintéressement

d'Attila, ni la tendre affection qu'il lui montre ne calment cette âme

cruelle; en vain elle met au monde un fils qu'elle fait baptiser[556]

(car il y a dans Etzelburg une église où l'on dit régulièrement la

messe): aucun sentiment n'a prise sur elle, si ce n'est la vengeance.

Elle arrête enfin son plan. Une nuit qu'Attila reposait dans ses bras,

elle se lamente sur la longue absence de ses proches, comme si son cœur

souffrait de ne les point voir. «J'ai d'illustres parents, disait-elle,

mais nul ne les connaît dans ce royaume, et, quand je passe sur les

chemins, on m'appelle, pour m'offenser, l'orpheline étrangère!--O femme

bien-aimée, s'écrie Attila, que toute ta parenté vienne nous visiter, je

l'y inviterai cordialement, et ma joie égalera la tienne quand nous

recevrons ces nobles hôtes.» C'était, on le devine bien, un piége que

Crimhilde tendait à ses frères, à l'insu de son mari. Dès le lendemain,

deux messagers partaient pour Worms, et une grande fête d'armes se

préparait à Etzelburg.

[Note 556:

Dasz da getaufet wurde des edlen Königes Kind,

Nach christelichem Rechte: Ortlieb ward es genannt.

_Niebelungenlied_, v. 5558.]

Les frères de Crimhilde, Gunther, Ghiselher et Ghernot, n'acceptent pas

sans hésiter l'invitation qui leur arrive d'Etzelburg; mais la loyauté

d'Attila les rassure, car nul roi n'est plus fidèle à sa parole, nul roi

n'exerce plus saintement l'hospitalité. Ils ont soin néanmoins de

s'informer près des messagers s'ils ont vu la reine, leur sœur, et de

quelle humeur elle était à leur départ. «D'humeur calme et joyeuse,

répondent ceux-ci, et elle vous envoie le baiser de paix[557]». Les

hommes du Rhin se mettent en route, non pas seuls toutefois, leur suite

se compose de soixante chefs ou héros, de mille guerriers d'élite et de

neuf mille soldats. En tête se trouve Hagen, qui n'est plus ici leur

frère, mais leur parent et leur compagnon inséparable. Dans le

guet-apens tendu à Siegfried par les Niebelungs, c'est lui qui a frappé

le héros, et après l'avoir tué, il lui a enlevé son épée, qu'il porte

arrogamment à sa ceinture comme un trophée de sa victoire. L'épée de

Siegfried est la meilleure qui ait jamais été trempée; elle se nomme

Balmung, et on la reconnaît à son pommeau de jaspe, vert comme l'herbe

des prés. Les hommes du Rhin sont assaillis tout le long de leur route

par des prédictions sinistres, et quand ils arrivent à la porte

d'Etzelburg, Théodoric, qui vient au-devant d'eux, leur dit que la reine

gémit toujours et regrette Siegfried: c'était un avertissement qu'ils se

tinssent sur leurs gardes. Il n'était plus temps de reculer, ils

entrent.

[Note 557: _Niebelungenlied_., v. 6029 et suiv.]

L'accueil que leur fait Attila, aussi cordial que magnifique, ne trouve

chez eux que froideur et dureté; tout entiers à la pensée des piéges que

peut leur tendre Crimhilde, ils refusent de quitter leurs armes, et leur

sombre préoccupation éclate par des propos insolents ou des menaces qui

indignent leur hôte. Les Niebelungs sont représentés comme de dignes

frères de Crimhilde, sur lesquels le poëte accumule tout ce qu'il peut

imaginer d'énergie guerrière et de passion féroce: leur violence

naturelle conspire avec la furie de leur sœur à transformer cette fête

joyeuse en un champ de carnage. Voici la scène par laquelle ils forcent

Attila à tirer l'épée malgré lui. Ils sont à la table du roi, les trois

princes du Rhin et Hagen, lorsqu'une querelle excitée par Crimhilde met

aux mains dans la rue les soldats burgondes et les Huns. Attila leur

présentait avec affection le petit Ortlieb, son fils, que quatre vassaux

portaient autour de la table et faisaient passer de main en main parmi

les convives. «--Mes amis, disait le roi aux Niebelungs, vous voyez mon

bien et ma vie, mon unique enfant et celui de votre sœur. Je veux le

confier à vos soins pour que vous l'emmeniez à Worms, et qu'à votre

exemple il devienne un jour un homme.--Faire un homme d'un pareil

avorton! reprit brutalement Hagen, ce n'est pas moi qui m'en chargerai,

et j'espère qu'Ortlieb et moi nous ne nous rencontrerons pas souvent

dans la ville de Worms».[558] En cet instant un guerrier burgonde

entrant dans la salle crie qu'on égorge tous leurs amis. A ces mots, le

féroce Hagen se lève, tire son épée, et fait sauter la tête d'Ortlieb

sur le sein de sa mère.

Alors commence entre les Huns et les Niebelungs une lutte implacable;

Attila, couvert du sang de son fils, leur a déclaré guerre pour guerre.

Les Burgondes, retranchés dans une salle du palais, soutiennent l'assaut

des Huns; les morts succèdent aux morts, les blessés aux blessés; on se

bat avec du sang jusqu'aux genoux. Au plus fort de la mêlée, Crimhilde

met le feu à la salle pour brûler ses frères. Épuisés de fatigue et

cernés par les flammes, ils ont soif, et l'un d'eux demande à boire:

«Bois du sang![559]» s'écrie Hagen. Le Burgonde se baisse, entr'ouvre la

poitrine d'un ennemi blessé et y trempe ses lèvres: tous font de même.

Cette galerie de portraits sauvages en présente quelques-uns d'un effet

grandiose, tels que ce barde Folker, dont l'archet est en même temps un

glaive qui reluit tout ensanglanté sur les têtes des Huns.

[Note 558:

Doch ist der Konig junge so schwachelich gethan:

Man soll mich sehen selten zu Hoff nach Ortelieben gahn.

_Niebelung_., v. 7735.]

[Note 559:

Da sprach von Tronege Hagen: Ihr edelen Ritter gut,

Wen der Durst nun zwinge, der trinke hie das Blut;

Das ist in solchen Nothen noch beszer danne Wein.

_Ibid._, v. 8549, et seqq.]

Cependant, malgré le nombre des soldats d'Attila et malgré toute leur

bravoure, les Burgondes conservent l'avantage. L'auteur des _Niebelungs_

nous en dit la raison: c'est qu'ils sont chrétiens et que les Huns sont

païens; il faut des chrétiens pour les vaincre. Cette gloire est

réservée à Théodoric, que la violence des hommes du Rhin oblige à entrer

enfin dans la lice, quoiqu'il s'y soit longtemps refusé. Son

intervention termine la lutte; attaqué par Hagen, il le blesse au côté,

l'étreint de ses bras de fer, le lie et le porte à Crimhilde.

«Laissez-lui la vie, noble dame, dit-il à la reine; plus tard peut-être,

il vous servira[560]». Gunther restait seul de tous les Niebelungs

(Ghernot et Ghiselher étaient morts); Théodoric l'attaque à son tour, le

terrasse et l'amène garrotté aux pieds de sa sœur.

[Note 560:

Hagenen band da Dietrich und führt' ihn, da er fand

Die edele Chriemhilde, und gab ihr in die Hand.....

_Niebelung_., v. 9521 et suiv.]

La scène suivante n'est qu'une pâle copie de l'_Atla-Quida_, mais elle

dénoue l'action d'une manière tout-à-fait inattendue. Gunther et Hagen

sont enchaînés dans deux cachots différents, et Crimhilde fait ici ce

que fait Attila dans l'Edda: elle va de l'un à l'autre, demandant où est

caché le trésor de Siegfried. «Reine, lui dit Hagen, vous perdez vos

discours; j'ai juré de ne jamais révéler ce secret tant que la vie

restera à l'un de mes nobles chefs.--Eh bien! voici venir les dernières

vengeances,» s'écrie la reine hors d'elle-même, et elle ordonne qu'on

lui apporte la tête de Gunther. Prenant par les cheveux cette tête

dégouttante de sang, elle la montre à Hagen; mais le farouche Burgonde

continue à la braver. «Maintenant le trésor n'est plus connu que de Dieu

et de moi, lui dit-il, et toi tu ne le posséderas jamais, furie de

l'enfer!--Pourtant, reprend-elle, il en reste quelque chose que je

prétends bien conserver, c'est l'épée de Siegfried: il la portait, mon

gracieux bien-aimé, lorsque vous l'avez lâchement assassiné et que je

l'ai vu pour la dernière fois!» Elle saisit alors le pommeau de Balmung,

qu'elle arrache du fourreau sans que Hagen puisse la retenir; puis,

levant à deux mains la terrible épée, elle tranche la tête de son

ennemi[561]. Attila et Théodoric, présents à ce spectacle, restaient

immobiles de stupeur; Hildebrand, indigné, s'élance sur la reine, la

frappe de son épée et la tue. Le poëme finit là.

[Note 561:

............ Das Haupt sie ihm abeschlug:

Das sach der König Etzel; es war ihm leide wahrlich genug.

_Niebelung_., v. 9007 et suiv.]

Dans cette courte analyse, je me suis attaché à mettre en saillie la

différence matérielle des faits et des caractères entre les deux

traditions; j'y ajouterai quelques développements sur les différences

morales. Non-seulement l'Attila du poëme allemand est innocent de tous

les crimes qui forment les péripéties du drame et que la famille des

Niebelungs se partage fraternellement, non-seulement il se montre comme

un modèle de désintéressement et de loyauté, comme un hôte si strict

observateur des devoirs de l'hospitalité, qu'il faut qu'on lui tue son

fils pour qu'il lève l'épée sur ses hôtes; mais encore il est l'exemple

des maris: il ne songe à convoler en secondes noces qu'après avoir

enterré et dûment pleuré sa première femme. «C'est avec respect et

loyauté, dit Rudiger à Crimhilde, que le plus grand roi du monde

m'envoie vers vous, à cette fin de vous rechercher en mariage. Il vous

offre amour infini: aucuns chagrins ne vous atteindront, et il est

disposé à ressentir pour vous la même tendresse qu'il eut jadis pour

dame Helkhé, cette femme qu'il portait dans son cœur. Certes, il a passé

des jours amers à regretter ses vertus[562]». Cet Attila ressemble fort

peu, on l'avouera, au furieux polygame dont nous parle l'histoire, et

qui avait une légion de femmes et un peuple d'enfants; il ne ressemble

pas davantage à l'Atli des chants scandinaves, qui n'est guère plus

réservé, et dont l'amour est toujours entaché de violence. Sans être

chrétien, Attila a des vertus chrétiennes, et il montre même un grand

penchant pour la vraie religion, il a fait construire une église à

Etzelburg; sa femme Helkhé était chrétienne, ses plus chers amis sont

chrétiens, et il permet que son fils Ortlieb reçoive le baptême; on

espère qu'il consentira un jour à en faire autant pour son compte. C'est

une perspective que Rudiger fait entrevoir à Crimhilde pour la décider:

«Peut-être, lui dit-il, aurez-vous le glorieux bonheur de faire baptiser

Attila[563]: que ce soit pour vous un nouveau motif d'accepter le titre

de reine des Huns!» Il y a mieux que cela encore dans le poëme de la

_Lamentation_ ou _Complainte des Niebelungs_, qui fait une suite

naturelle au grand poëme, mais qui contient des détails empruntés aux

documents originaux: Attila y raconte qu'il a été chrétien cinq ans,

après quoi il serait retourné au paganisme sans que nous en sachions la

raison. Enfin le roi des Huns recherche tout ce qui adoucit les mœurs et

rehausse l'éclat de la paix; il se construit un palais magnifique dont

la grande salle est longue, large, haute, afin que la fleur des

guerriers de l'univers entier puisse s'y réunir et y tenir à l'aise.

Pour être un chevalier parfait, il ne lui manque que d'être chrétien;

mais il a près de lui deux amis chrétiens, Théodoric et Rudiger, qui

n'ont point leurs égaux au monde, et qui font pour lui contre ses

ennemis ce qu'un païen ne pourrait pas faire.

[Note 562:

Er entbeut euch minniglichen Liebe ohne Leid;

Stäter Freundeschafte, der sei er euch bereit,

Als er eh thät Frau'n Helken, die ihm zu Herzen lag:

Wohl hat er nach ihr'r Tugende genuge unfröhlichen Tag.

_Niebelung_., v. 4933 et seqq.]

[Note 563:

Er hat so viel der Recken von christelicher Sitt'

Dasz euch da bei dem Könige nimmer veh geschieht.

Vielleicht ihr das verdienet, dasz er taufet seinem Leib:

Drum möget ihr gerne werden des Königes Etzelen Weib.

_Ibid._, v. 5053 et seqq.]

La mort de Crimhilde formant désormais le dénoûment de la tradition, que

devient Attila? Voilà ce qu'il est permis de demander aux poëmes

germaniques, mais aucun d'eux ne contient la réponse. Le

_Niebelungenlied_ se tait prudemment, sans avouer qu'il ne veut pas le

dire ou qu'il l'ignore; le poëme de la _Complainte_ est plus franc. «Je

ne puis affirmer avec certitude, dit-il, ce qu'Attila devint par la

suite; on ne le sait pas, ni moi, ni personne[564]. Les uns disent: Il

fut tué; les autres disent non. Entre ces deux affirmations, mensonge ou

vérité me sont également difficiles à saisir, et, pour cette raison, je

reste dans le doute. Je ne m'étonnerais donc pas si Attila s'était

perdu, si le vent l'avait enlevé, si on l'avait enterré vivant, s'il

était monté au ciel ou tombé dans quelque abîme, ou s'il s'était évanoui

comme une vapeur, ou enfin si le diable l'avait emporté; ces importantes

questions, personne encore n'a su les décider[565].» Ainsi les poëmes

allemands du cycle des Niebelungs semblent repousser de la personne

d'Attila cette tradition d'une fin tragique que les chants de l'Edda

avaient adoptée avec tant d'enthousiasme, et qui a son point d'appui

dans l'histoire. C'est encore une énigme à ajouter à toutes celles que

renferment les poëmes dont je parle, énigmes qui ne sont peut-être pas

insolubles. Peut-être qu'en cherchant quel fut l'inventeur de la fable

germanique, le constructeur de l'épopée des _Niebelungs_, ce qui nous

semble obscur s'éclaircirait; peut-être comprendrions-nous mieux la

révolution qui a bouleversé tout à coup la tradition d'Attila, en

connaissant les circonstances au milieu desquelles elle s'est opérée.

[Note 564:

Wie es Etzelen seit erginge,

Und wie er sein Ding anfinge,

Da Herre Dietrich von ihm ritt,

Deszen kann euch die Wahrheit nit

Ich, noch jemand besagen.

_Die Klage_. d. Niebelung., v. 4501 et seqq.]

[Note 565:

Ob er führe zum Abgrunde,

Oder ob ihn der Teufel verschlunde,

Oder ob er sonst verschwunden--

Das hat noch niemand erfunden.

_Die Klage_, d. Niebelung. v. 4522 et seqq.]

C'est encore au poëme de la _Complainte_ ou de la _Lamentation des

Niebelungs_ que je demanderai les explications dont j'ai besoin. Je l'ai

déjà dit, ce poëme est très-curieux, et, quoique rédigé au XIVe siècle

en vers fort médiocres, il s'appuie sur des rédactions plus anciennes,

lesquelles se fondaient elles-mêmes sur les documents originaux. Or

voici ce qu'il nous dit dans une espèce d'épilogue: «Ces récits, dont on

ne doit point suspecter la vérité, car l'auteur en avait su toutes les

circonstances, l'évêque de Passau, Pilegrin, les fit écrire en latin

pour l'amour d'un sien parent[566]. Il fit écrire, sans rien omettre,

tout ce qui s'était passé, comment la chose avait commencé et fini,

comment les braves, après avoir dignement combattu, étaient restés morts

sur la place.» Le poëme ajoute que Pilegrin fut aidé dans son travail

par son secrétaire, maître Conrad, et que depuis lors ces aventures,

traduites en langue allemande, ont été chantées par tant de poëtes, que

tous, jeunes et vieux les connaissent par cœur. Ainsi donc voilà un

premier point éclairci. Pilegrin, évêque de Passau, en Autriche,

personnage bien réel, qui vivait dans la seconde moitié du Xe siècle,

recueillit les chants populaires qui couraient l'Allemagne sur Attila et

les Niebelungs, les refondit ensemble, et leur appliqua une forme épique

dans un livre écrit en latin. C'était la mode, à cette époque, que des

clercs, dans le silence du cabinet ou dans celui du cloître,

s'amusassent à donner aux sujets traditionnels qui intéressaient le

public une unité et une composition littéraire qui manquaient aux chants

des ménestrels, dont la nature était de rester épisodiques. C'est ainsi

que nous voyons au XIe siècle le moine auteur de la chronique de Turpin

esquisser le plan des romans populaires sur Roland et Charlemagne. C'est

ainsi encore qu'un roman latin sur Lancelot du Lac servit de guide aux

romanciers français, et qu'enfin, au XIIe siècle, les compositions

fameuses de Geoffroy de Monmouth fournirent un cadre aux romans

poétiques sur l'histoire de la Bretagne. Ce parent de Pilegrin, pour

l'amour duquel l'évêque de Passau composa son ouvrage, n'était autre que

ce margrave Rudiger de Pechlarn, qui y figure si magnifiquement près

d'Attila, mais qui, en réalité, mourut vers 916 gouverneur du duché

d'Autriche. Il paraît que ce margrave présentait un des plus beaux

caractères de cette époque, où, l'esprit chevaleresque, rompant son

enveloppe barbare, commençait à s'épanouir au jour, et l'évêque de

Passau se plut à esquisser, au milieu de ses héros imaginaires, le

portrait véritable d'un homme qu'il admirait.

[Note 566:

Von Paszau der Bischof Pilgerein,

Um Liebe der Neffen sein,

Hiesz er schreiben diese Mähre,

Wie es ergangen wäre.

_Die Klage_., d. Niebelungen., v. 4538 et seqq.]

Ce que Pilegrin avait fait pour Rudiger par affection de famille, les

_Minnesingers_ le firent pour lui par reconnaissance poétique: ils

introduisirent le bon évêque dans le canevas de ses propres inventions

avec un rôle conforme d'ailleurs à son caractère et à ses goûts. Le

_Niebelungenlied_ nous le dépeint, dans sa cour épiscopale de Passau,

donnant l'hospitalité au cortége qui emmène chez les Huns la reine

Crimhilde[567], sa nièce, car on fait de Pilegrin un frère de la reine

Utta, femme de Ghibic. Dans le poëme de la _Complainte_, c'est le lettré

curieux, le collecteur d'aventures héroïques qui se montre plus

volontiers à nous. Les bardes d'Attila, chargés par Théodoric de porter

en tous lieux la nouvelle des catastrophes d'Etzelburg, ne manquent pas

de s'arrêter à Passau et de raconter à Pilegrin tout ce qui s'est passé.

L'imagination de l'évêque se monte à leur récit; il veut écrire ces

mémorables aventures et fait promettre à Swemmel, l'un de ces bardes,

qu'il le secondera dans son entreprise. «Swemmel, lui dit-il, mets ta

main dans ma main et jure-moi que, si tu traverses de nouveau ce pays,

tu reviendras me voir. Ce serait un grand malheur si ce que tu m'as

conté venait à se perdre; aussi je ferai tout écrire, les vengeances et

les combats, les catastrophes et la mort des héros, et ce dont tu auras

été témoin par la suite, tu me le confieras de même en toute sincérité.

Outre cela, je veux savoir de chaque parent, homme ou femme, ce qu'il

peut m'apprendre là-dessus; mes messagers vont partir à l'instant pour

le pays des Huns, afin de me tenir au courant de tout ce qui arrivera,

car c'est bien là la plus grande histoire qui se soit passée dans le

monde[568]!»

[Note 567: _Niebelungenlied_., y. 5187 et seqq.]

[Note 568:

Es ist die gröszeste Geschicht',

Die zur Welte je geschach.

_Klagenlied_, v. 3714 et seqq.]

Mais le lettré, le collecteur de traditions, l'amateur de poésie

populaire était bien autre chose encore, en vérité: c'était un

personnage politique important et un apôtre plein de courage. Évêque de

Passau depuis l'année 971 jusqu'à l'année 991, époque de sa mort, il se

trouva mêlé à toutes les grandes affaires de l'Allemagne, principalement

à l'affaire par excellence, celle qui n'intéressait pas seulement

l'Allemagne, mais l'Europe, mais la chrétienté tout entière: je veux

parler de la conversion des Hongrois et de leur introduction dans la

société civilisée, au moyen du christianisme. Depuis bientôt cent ans

que ce peuple habitait la Pannonee, où le roi Arnulf l'avait

imprudemment appelé pour détruire les Moraves ses ennemis, l'Europe

n'avait pas eu un instant de repos: l'Illyrie, l'Italie, la Bavière, la

Thuringe, la Saxe, la Franconie, l'Alsace, la France même, avaient été

successivement ravagées, et comme nous l'avons fait voir plus haut[569],

la terreur qui accompagnait les nouveaux Huns ne pouvait se comparer

qu'à celle que le monde romain avait ressentie au Ve siècle vis-à-vis

des Huns d'Attila. Après bien des efforts impuissants, l'Allemagne eut

sa revanche, et les Hongrois tombèrent sous l'épée de l'empereur Othon

le Grand à la fameuse bataille d'Augsbourg, livrée en 955, où leur armée

fut presque anéantie. Il s'ensuivit un traité de paix dans lequel le

vainqueur imposa au vaincu, pour première condition, l'obligation de

recevoir chez lui des missionnaires, de laisser construire des églises

et de ne gêner en rien l'exercice du culte chrétien sur son territoire.

C'était un traité qui valait bien ceux que nous faisons aujourd'hui avec

les barbares du monde moderne pour leur imposer, comme premiers éléments

de civilisation, nos produits industriels et nos vices. Cette convention

fut acceptée par le peuple hongrois, que la défaite d'Augsbourg laissait

sans moyen de résistance, et l'affaire conclue, Othon pourvut à

l'exécution. Voulant organiser, près de la frontière de Hongrie, un

centre d'opérations où viendrait aboutir tout le travail de la

propagande et d'où les missionnaires recevraient l'impulsion, il choisit

la ville de Passau pour sa place forte, et l'évêque Pilegrin pour son

général. Le pape investit à ce sujet Pilegrin de pouvoirs

extraordinaires; il eut sous lui, comme ses lieutenants, Bruno qui fut

plus tard l'apôtre de la Russie, et l'ardent moine Wolfgang, qu'il

récompensa par l'évêché de Ratisbonne[570]. Lui-même payait

courageusement de sa personne et réclamait les devoirs du soldat plus

souvent que les droits du chef. Les deux objets de ce double apostolat

marchèrent de front avec la même sollicitude, le christianisme se

répandant au profit de la civilisation, tandis que, d'un autre côté,

l'adoucissement graduel des mœurs, les pratiques de la paix, le

sentiment du bien-être, amenaient naturellement les Barbares à la

religion chrétienne.

[Note 569: _Histoire des Successeurs d'Attila_, Conclusion.]

[Note 570: Mabillon., _Act. SS., ordin., S. Benedict._ sæcul.,

VI, p. 81.--Cf., Epist. Othon. ad. Pilegrin. Bataviens. episc.]

L'occasion se montra d'abord favorable. Geiza, que les Hongrois élurent

pour chef suprême en 972, soldat rude, mais intelligent, ressentait pour

le christianisme une secrète propension que la conversion de la reine

fit éclater, et là, comme en Angleterre, comme dans la Gaule franke,

«l'épouse fidèle attira à la foi l'époux infidèle.» C'était, à vrai

dire, une terrible femme que cette souveraine des Hongrois qui montait à

cru les chevaux les plus rétifs, buvait comme un soldat, battait de

même, et ne se faisait aucun scrupule de tuer un homme[571]; mais cette

sorte de virilité féminine ne déplaisait point à ses sujets, et comme

elle était en outre d'une taille et d'un visage remarquablement beaux,

on avait ajouté à son nom de Sarolt le surnom de _Beleghnegini_, qui

signifiait en slavon _la belle maîtresse_[572]. Telle fut la Clotilde du

nouveau Clovis. L'histoire, il est vrai, a jeté quelques nuages sur sa

qualité d'épouse légitime, en nous signalant une autre femme de Geiza

vivant à la même époque, Adélaïde, sœur de Miecislas, roi de Pologne,

mais il faut songer que la polygamie florissait chez ce peuple tartare,

et que la réforme des mœurs ne fut pas l'entreprise la plus prompte et

la plus aisée des prédicateurs chrétiens.

[Note 571: Uxor supra modum bibebat, et in equo, more militis,

iter agens, quemdam virum iracundiæ nimio fervore occidit.

Ditmar., ap. Pray. _Ann. Hung._, p. 373.]

[Note 572: Beleghnegini, id est, _Pulchra domina_. Ditmar.,

ap. Pray. _l. c._]

Quoiqu'il en soit, la _belle maîtresse_ poussa vivement l'œuvre à

laquelle elle s'était dévouée. Des églises furent construites sous sa

protection. Geiza reçut le baptême en 973, et en 974 Pilegrin put écrire

avec une heureuse fierté au pape Benoît VII qu'il venait de rendre à

Jésus-Christ, par la purification du baptême, cinq mille nobles hongrois

des deux sexes[573]: c'étaient deux mille néophytes de plus que n'en

avait fait saint Remi après la bataille de Tolbiac. L'évêque ajoutait:

«Païens et chrétiens vivent aujourd'hui en si grande concorde et

familiarité, que ces paroles du prophète Isaïe semblent s'accomplir sous

mes yeux: le loup et l'agneau brouteront ensemble au pâturage, le lion

et le bœuf mangeront à la même paille[574].» Mais le vieil et saint

évêque anticipait ici sur l'ordre des temps, et ni la furie de la

guerre, ni le fanatisme païen n'avaient déserté le cœur de la nation

hongroise. Profitant de l'absence de l'empereur, que des affaires graves

retenaient en Italie, elle court aux armes, reprend ses dieux, chasse

les prêtres chrétiens, rase les églises, et, sans que le roi Geiza

veuille ou puisse l'empêcher, déborde comme une mer soulevée au delà de

ses frontières. De l'année 979 à l'année 984, ce ne furent en Autriche

et en Bavière que dévastations, incendies et massacres. Les Barbares en

voulaient surtout à la religion que la politique leur avait imposée. Le

diocèse de l'apôtre Pilegrin, qui était proche, fut le but privilégié de

leurs attaques: ils s'y jettent avec rage, tuent les hommes, enlèvent

les troupeaux, pillent et démolissent les temples. Pilegrin lui-même eut

peine à sauver sa vie, et il ne resta longtemps après lui sur sa terre

épiscopale que des décombres et des landes. Nous lisons dans un diplôme

de l'empereur Othon III, daté de 985, que le diocèse de Passau,

entièrement vide d'habitants, n'avait plus que l'aspect d'une

forêt[575]. Pourtant Pilegrin ne se découragea pas, et à sa mort il eut

la joie d'entrevoir déjà au-dessus de la tête d'Étienne, fils de Sarolt,

la couronne des saints unie à celle des rois[576].

[Note 573: Ex nobilioribus Hungaris utriusque sexus..... sacro

lavacro ablutos circiter quinque millia... Epist. Pilegrin. S.

Laureac. eccles. episc. ad Pap. Benedict.]

[Note 574: Lupus et agnus pascentur simul; leo et bos comedent

paleas. _Ead. Epist._--Cf. Hansiz. _German. Sacr._, t. 1.]

[Note 575: Absque habitatore terra episcopi solitudine

sylvescit. Diplom. Othon, III, prid. calend., octob. ann.

CMLXXXV.]

[Note 576: V. plus bas les traditions de la sainte couronne.]

L'apostolat de Pilegrin avait duré vingt ans, de 971 à 991, et l'on peut

supposer que ce fut pendant cette longue suite de fatigues et de dangers

que l'évêque, cherchant un délassement dans ses études favorites, mit la

dernière main à son ouvrage: du moins, certains détails du livre

présentent l'analogie la plus frappante avec les faits qui

s'accomplissaient alors en Hongrie. Ainsi cette propagande chrétienne

organisée autour d'Attila, cette mission donnée à sa femme de l'amener à

la vraie foi, cette église en plein exercice à Etzelburg, ce baptême du

jeune Ortlieb, qu'est-ce que tout cela, sinon littéralement l'histoire

de Geiza et de sa famille? Il n'y a pas jusqu'au fait consigné dans la

_Complainte des Niebelungs_, qu'Attila aurait été chrétien cinq ans, qui

ne semble être une allusion aux fréquentes apostasies qui se passaient

chez les Hongrois, dont l'histoire nous entretient, mais qui

n'effrayaient pas des missionnaires opiniâtres. Quant aux traits sous

lesquels est dessiné ce grand Attila dont le peuple hongrois réclamait

la propriété comme une gloire nationale, ils semblent avoir été combinés

pour offrir aux nouveaux Huns un modèle qui les attire à la civilisation

et aux bonnes mœurs. Ils étaient sauvages, pillards, dédaigneux de toute

autre occupation que la guerre: on leur donne un Attila courtois,

désintéressé, pacifique. Ils étaient livrés à tous les désordres de la

polygamie, et leur roi Geiza comptait au moment même deux femmes

mentionnées par l'histoire: l'Attila qu'on leur dépeint est fidèle à

l'unité du mariage et le plus accompli des époux: enfin il a déposé la

guerre pour les arts et les fêtes, et son palais est le plus beau qui

soit au monde. Pour faire concorder ce caractère si prodigieusement

adouci avec le drame traditionnel chanté dans toute l'Allemagne, et que

les Hongrois avaient dû recueillir avec avidité, il fallut bien modifier

l'action, changer le dénoûment, et charger de tous les crimes obligés de

vieux Burgondes d'un christianisme fort douteux, et que d'ailleurs il ne

s'agissait point de convertir.

J'ajouterai un dernier trait d'où ressort évidemment, à mon avis,

l'intention morale de l'auteur des _Niebelungs_ et le but qu'il se

proposait. Dans la donnée primitive, et c'est un point fondamental dans

cette donnée, les Huns ne peuvent point vaincre les Burgondes, parce

qu'ils sont païens et que leurs ennemis sont chrétiens. Force leur est

de recourir à deux amis chrétiens, Théodoric et Rudiger, pour avoir

raison de leurs hôtes féroces; et c'est Théodoric qui met fin à la

lutte. Quand on réfléchit que l'un de ces protecteurs des Huns est le

margrave de Pechlarn, gouverneur du duché d'Autriche, peut-on ne pas

voir là une allusion manifeste aux nouvelles alliances des Hongrois avec

les princes d'Allemagne et avec l'empereur Othon, alliances qui devaient

les couvrir de toute la puissance inhérente à la foi chrétienne? Je

multiplierais au besoin ces analogies, dont je n'indique que les plus

saillantes. Il me semble donc, en résumé, que l'œuvre littéraire de

l'évêque Pilegrin, influencée par les événements auxquels l'auteur

prenait part, fut en outre dirigée vers un but d'utilité, et que c'est à

bon escient que la tradition immémoriale, conservée par les chants de

l'Edda, a reçu ici une déviation si considérable. L'apostolat se reflète

dans le livre, et l'évêque explique l'auteur. Quoi qu'il en soit, la

conception du caractère de Crimhilde apportait dans les aventures des

Niebelungs une unité qui manquait aux poëmes précédents, et l'énergie

avec laquelle ce caractère est tracé eut bientôt conquis tous les

suffrages. A partir du Xe siècle, la Germanie occidentale ne connut plus

d'autres traditions sur Attila que celles qui avaient été formulées par

l'évêque de Passau.

Ce que je viens de dire de Pilegrin, de son poëme et de son apostolat me

conduit naturellement à l'examen des traditions hongroises.

LÉGENDES

ET TRADITIONS HONGROISES

I. POSSIBILITÉ D'UNE TRADITION HUNNIQUE CHEZ LES HONGROIS.--AUTHENTICITÉ

DE LEURS MONUMENTS TRADITIONNELS.--CHANTS POPULAIRES.--CHRONIQUES ET

LÉGENDES.--INFLUENCE DE L'ÉDUCATION CHRÉTIENNE.--LE NOTAIRE ANONYME DU

ROI BÉLA.--L'ÉVÊQUE CHARTUICIUS.--SIMON KÉZA.--CHRONIQUE DE

BUDE.--THWROCZI.

J'ai entendu dire bien des fois avec un accent d'incrédulité: «Est-ce

qu'il peut y avoir des traditions hongroises sur Attila et sur les

Huns?» Ma seule réponse a été celle-ci: «Serait-il possible qu'il n'y en

eût pas?» Quoi! lorsque la France, l'Italie, les pays germaniques, la

Scandinavie elle-même où jamais Attila ne mit le pied, ont rempli

l'Europe de poëmes et de légendes destinés à perpétuer son nom, la

Hunnie seule n'aurait pas eu les siens! Héros pour le reste du monde,

Attila n'aurait rien été pour cette terre où il régna, où il mourut, et

où ses ossements reposent encore! Un tel fait, s'il existait, serait

plus surprenant que la continuité du souvenir, et il faudrait le prouver

pour qu'on y crût. Or c'est précisément le contraire que l'histoire et

les monuments, d'accord en cela avec la logique, nous démontrent sans

peine.

L'histoire nous fait voir comment les Hongrois, appelés aussi _Moger_ ou

_Magyars_ descendent des bords du Donetz sur ceux du Danube, culbutés,

chassés par les Petchénègues; comment l'empereur grec, Léon le Sage,

leur ouvre les plaines de la Bulgarie, et le roi de Germanie Arnulf, les

passages des Carpathes; comment enfin leur duc Arpad, fils d'Almutz ou

Almus, renverse la domination des Slaves-Moraves et conquiert l'ancienne

Hunnie[577]. Les deux noms d'Almus et d'Arpad, et le rôle qu'on leur

attribue appartiennent également à la tradition et à l'histoire;

seulement la tradition passe sous silence le roi de Germanie Arnulf;

elle donne pour unique mobile aux entreprises des Hongrois sur le Danube

la revendication de l'ancien royaume d'Attila.

[Note 577: _Histoire des Successeurs d'Attila_, Conclusion.]

Devenus maîtres du pays situé entre les Carpathes et la Drave, les

Hongrois s'y trouvent mêlés à des populations tout imprégnées, pour

ainsi dire, du souvenir d'Attila: population pannonienne, population

roumane ou valake, population avare, colonisée sous Charlemagne des deux

côtés du mont Cettius, ou échappée au massacre des Slaves dans les

hautes vallées des Carpathes. Les Avars possédaient sur les premiers

temps de la domination hunnique en Europe la tradition directe,

provenant des fils et des compagnons d'Attila; les Valakes et les

Pannoniens, la tradition latine, grossie de nombreuses traditions

locales: ce furent là deux sources d'information différentes où les

Hongrois purent puiser. Peut-être aussi (c'est là leur grande

prétention), apportaient-ils avec eux d'Asie certains souvenirs

domestiques particuliers à la race d'Attila, ce qui constituerait une

troisième source de tradition. Enfin, si l'on en croit une opinion reçue

en Hongrie dès le XIe siècle comme article de foi, les Magyars auraient

trouvé dans la Transylvanie, une tribu qui se disait issue des premiers

Huns, celle des Szekelyek ou Sicules, d'où découlerait une tradition

plus directe encore que les trois autres. Sans m'expliquer sur ce

dernier point, je me bornerai à dire que l'histoire ne repousse pas

absolument l'hypothèse sur laquelle on l'appuie; mais que ne

l'admettrait-on pas, il resterait encore assez d'éléments réunis pour

qu'une tradition hongroise fût possible. Ajoutons à cela les

importations germaniques, françaises et italiennes, qui, pénétrant peu à

peu dans la tradition indigène, tantôt se sont incorporées heureusement

avec elle, tantôt l'ont fait dévier de son sens primitif.

Ceci posé, et la possibilité d'une tradition hongroise une fois admise,

que penser des documents auxquels on donne ce nom? quel est leur

caractère? à quelle époque remontent-ils? Voilà la seconde question à

examiner, et la question vraiment importante.

Établis définitivement en Europe vers 893, les Hongrois recevaient le

christianisme en 972, et dès le milieu du XIe siècle, des chroniques

rédigées en latin commencèrent à fixer leurs souvenirs nationaux. Ils

possédaient un mode de transmission populaire et certain dans la poésie

chantée. La poésie semble avoir été d'institution publique chez les

nations sorties des Huns. On a pu voir dans la vie d'Attila comment les

jeunes filles qui marchèrent à sa rencontre aux portes de la bourgade

royale, rangées par longues files, sous des voiles blancs, chantaient

des hymnes composés à sa louange[578], et comment aussi, dans ce repas

auquel assista Priscus, les chants des rapsodes, célébrant les actions

des ancêtres, animèrent tellement les convives, que des larmes coulaient

de tous les yeux[579]. Ces chansons, transmises de génération en

génération, formaient les annales du pays. Le même usage exista sans

doute chez les Avars, quoique l'histoire ne nous le dise pas

positivement; mais elle nous dit qu'il existait chez les Hongrois. Arpad

avait avec lui des chanteurs quand il arriva sur le Danube[580]. Tout le

monde était poëte chez les premiers Magyars, et tout le monde chantait

ses propres vers ou ceux des autres en s'accompagnant d'une espèce de

lyre ou guitare appelée _kobza_ au moyen âge[581]. Non-seulement on

était poëte et chantre des actions des autres, mais on se chantait

fréquemment soi-même, on chantait ses aïeux, et chaque grande famille

eut ses annales poétiques. Voici un trait de l'histoire de Hongrie qui

ne laisse aucun doute à cet égard. Sous le gouvernement du duc Toxun,

aïeul de saint Étienne, une armée magyare avait envahi le nord de la

France; mais au passage du Rhin elle fut surprise et enveloppée par le

duc de Saxe, qui la guettait. Chefs et soldats furent massacrés ou

pendus à l'exception de sept que le duc renvoya, le nez et les oreilles

coupés, en leur disant: «Allez montrer à vos Magyars ce qui les attend,

s'ils reparaissent jamais chez nous.» Les sept mutilés reçurent mauvais

accueil dans leur patrie, pour ne s'être pas fait tuer comme les autres.

Séparés de leurs femmes et de leurs enfants, et dépouillés de leurs

biens par jugement de la communauté, ils furent condamnés à ne rien

posséder le reste de leur vie, pas même des souliers pour garantir leurs

pieds, pas même un toit pour s'abriter. Ils durent aller mendier de

porte en porte leur pain de chaque jour: ils perdirent jusqu'à leurs

noms; on ne les connut plus que sous celui de _Hétu-Magyar-Gyák_, les

sept Magyars infâmes. A ce comble de misère, soit désespoir et besoin

d'exciter la compassion, soit orgueil et désir de braver la honte, ils

mirent en vers leurs propres aventures, qu'ils allèrent chanter de

village en village en tendant la main[582]. Après leur mort, leurs

enfants en firent autant, puis leurs petits-enfants, et la descendance

des Hétu-Magyar-Gyák formait, au XIe siècle, une puissante corporation

de jongleurs que saint Étienne supprima[583].

[Note 578: Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, p. 97.]

[Note 579: Duo viri Scythæ... versus a se factos quibus ejus

victorias, et bellicas virtutes canebant, recitarunt. Alii quidem

versibus delectabantur... aliis manabant lacrymæ. Prisc., _Excerp.

legat._, 46.]

[Note 580: Epulabantur quotidie cum gaudio magno, in palatio

Attilæ regis conlateraliter sedendo, et omnes symphonias atque

dulces sonos cythararum et fistularum habebant... Anonym., _Gest.

Hung._, 46.--_Rer. Hungaric. Monument. Arpadian_. Sangall., 1849.]

[Note 581: Canuntur adhuc fortium res gestæ resonanti lyra aut

flebili chely, quam patria lingua _kobza_ vocant... _Disquisit. de

regn. hungar._ Auct. Martin. Schödel Hungar. Argentorat., 1629.]

[Note 582: Isti capitanei septem, de se ipsis cantilenas

fecerunt inter se decantari, ob plausum sæcularem et divulgationem

sui nominis... _Chron. Bud._ Edit. 1803, II, p. 46.--Thwrocz.,

II.]

[Note 583: S. Stephanus omnes illicite prodeuntes corrigebat;

istorum generationes vidit per domos et tabernas cantando, ad

ipsorum sectas et trussas. Sim. Kez., c. II, § 1, _cum not._ Bud.

1833.]

L'histoire de Hongrie est pleine de faits qui nous montrent le goût des

Magyars pour la poésie nationale, et la permanence d'une sorte

d'histoire chantée: ce goût triomphe de toutes les tentatives faites

pour le déraciner. Il est général sous les ducs et rois de la dynastie

d'Arpad. L'avénement de la maison française d'Anjou au trône de saint

Étienne ne change rien à cet état des esprits, ou plutôt Louis Ier, le

plus grand roi qu'ait eu la Hongrie et le plus national malgré son

origine étrangère, se prend lui-même de passion pour ces chants

traditionnels, qui étaient comme l'âme de sa patrie adoptive[584]. Jean

Hunyade, fondateur d'une dynastie indigène au XVe siècle, ne connaissait

pas d'autre littérature, et Mathias Corvin, tout savant qu'il était,

tout admirateur des poëtes grecs et romains, avait en prédilection les

vieilles poésies magyares: il ne se mettait jamais à table sans qu'il y

eût dans la salle du repas des jongleurs armés de leur kobza[585]. Un

auteur contemporain de Mathias Corvin, maître Jean Thwroczi, nous parle

des chansons composées et chantées de son temps en l'honneur d'Étienne

Konth, de la maison d'Herderwara. Il serait superflu, je pense, de

relever dans les chroniques et dans les légendes des saints tous les

passages prouvant la popularité de ce genre de transmission, au moins

jusqu'au XVIe siècle.

[Note 584: Sa mère Élisabeth ne voyageait qu'accompagnée de

jongleurs. Cromer. _Hist. Polon._, p. 329.]

[Note 585: In ejus convivio disputatur... aut carmen cantatur:

sunt enim ibi musici et cytharædi, qui fortium gesta, in lingua

patria, ad mensam in lyra decantant. Galeot. Mart. _De Dict. et

Fact. Math. reg._, 17 et 31.]

La poésie nationale eut pourtant chez les Hongrois beaucoup d'ennemis,

dont le premier et le plus redoutable fut le christianisme, qui la

rencontrait en face de lui comme une gardienne vigilante de la vieille

barbarie et un adversaire de toute nouveauté. Les chants magyars,

historiques et guerriers, étaient, par leur nature même, saturés de

paganisme; on y rapportait aux dieux les exploits et les conquêtes de la

nation; on y parlait sans cesse d'_aldumas_, festins religieux où petits

et grands, confondus à la même table, s'enivraient en mangeant de la

chair de cheval consacrée par les prêtres; le mépris de l'étranger, la

haine des croyances étrangères, respiraient dans la poésie d'un peuple

qui était alors l'effroi de l'Europe. Aussi poëtes, chanteurs et

chansons furent-ils l'objet des anathèmes de l'Église. Plusieurs

conciles fulminèrent des menaces d'excommunication contre quiconque

répéterait ces chansons ou les écouterait; les ecclésiastiques eux-mêmes

reçurent à ce sujet plus d'un avertissement des canons[586]; mais

anathèmes et menaces, tout fut inutile: pour détruire les chansons

nationales, il aurait fallu refaire la nation. Tout se chantait chez les

Hongrois, la kobza n'était de trop nulle part. On avait chanté la loi

avant de l'écrire, et l'on consulta plus tard les chansons pour y

retrouver les coutumes, les institutions politiques, la loi civile

elle-même[587]. Enfin c'était au son d'une formule chantée que le héraut

d'armes parcourait le pays, une lance teinte de sang à la main, pour

appeler aux diètes de la nation tous les hommes valides. Les révolutions

religieuses s'accomplissaient encore au chant de poëmes composés pour la

circonstance. L'histoire nous parle d'une révolte païenne arrivée en

1061 sous le règne du roi Béla Ier. Le peuple soulevé déterre les

idoles, profane les églises, égorge tout ce qui porte un habit

ecclésiastique, tandis que les prêtres païens, grimpés sur des

échafauds, hurlent des chansons telles que celles-ci: «Rétablissons le

culte des dieux, lapidons les évêques, arrachons les entrailles aux

moines, étranglons les clercs, pendons les préposés des dîmes, rasons

les églises et brisons les cloches!» Le peuple, en dérision du

christianisme, répondait à cette épouvantable oraison: «Ainsi

soit-il[588].»

[Note 586: Synod. Budens. Can. 8. ap. Peterffy, _Concilia

Hungar._, t. I.--Katon. _Hist. crit. regn. Hung._, t. III, p.

320.]

[Note 587: Steph. de Werbewcz. _De Jur. tripart.

Prœfat._--Schödel, _Disquisit. de regn. hungar. Proœm._]

[Note 588: Plebs constituit sibi præpositos quibus

præparaverunt orcistrum de lignis... Interim vero præpositi in

eminenti residentes prædicabant nefanda carmina contra fidem...

More paganico vivere, episcopos lapidare, presbyteros exinterare,

clericos strangulare, decimatores suspendere, ecclesias destruere,

et campanas confringere... Plebs autem tota congratulanter

affirmabat: Fiat, fiat. _Chronicon. Budense._ Ad ann. 1061.]

De cette lutte du christianisme avec la poésie populaire naquirent les

chroniques hongroises. Impuissant à étouffer son ennemie, le

christianisme chercha du moins à la désarmer; il essaya de purifier et

de s'approprier dans la mesure possible ces compositions

traditionnelles, où l'esprit guerrier de la nation trouvait un stimulant

heureux, et les familles nobles une satisfaction d'orgueil. Le peuple

hongrois ou du moins ses hommes les plus intelligents s'étaient jetés

avec ardeur dans les études dont le christianisme ouvrait la perspective

aux nouveaux convertis. Les chapitres ecclésiastiques devinrent des

institutions littéraires où l'on enseigna, outre le droit canon et

l'exégèse des livres saints, quelques monuments des littératures romaine

et grecque. Multipliés, enrichis par les fondations des rois hongrois

depuis l'an 1000, et dirigés soit par des évêques nationaux, soit par

des docteurs appelés du dehors, ces chapitres organisèrent une guerre de

critique littéraire et religieuse contre l'histoire traditionnelle, au

nom de la foi chrétienne et de la belle littérature. Dès le règne de

saint Étienne, deux écoles ecclésiastiques attiraient la jeunesse

magyare dans les murs de Strigonie, aujourd'hui Gran, et d'Albe-Royale,

nouvelle capitale de la Hongrie chrétienne et monarchique. Veszprim eut

aussi la sienne, célèbre au XIIIe siècle et richement dotée en 1276 par

Ladislas le Cuman[589]. Louis le Grand de la maison d'Anjou érigea, sous

le nom même d'_Académie_[590], dans le chapitre de Cinq-Églises, un

gymnase littéraire calqué sur ceux de la France, et Sigismond son gendre

un _Athenœum_ dans la ville nommée Vieille-Bude[591]. Le mouvement

d'instruction ne fit que s'accélérer et s'étendre à mesure qu'on

approcha du XVe siècle.

[Note 589: Joseph Podhradczky. _Prœf. Sim. Kez. ed. Bude_

1833.]

[Note 590: Urban. V. Bull. Cs. Paul Wallaszky, _Reg. litt.

Hung._, p. 83.]

[Note 591: Bonifac. IX, Bull. ann. 1395, ap. Ignat. Batthyan.]

C'est dans ces écoles qu'aux XIe, XIIe et XIIIe siècles, des clercs,

savants pour leur nation, et plus pieux encore que savants, firent subir

aux chansons traditionnelles une transformation importante, qui, les

accommodant aux nécessités historiques du culte nouveau, les

réconciliait avec lui et les amnistiait pour ainsi dire. Cette première

transformation consista à relier la nation des Huns aux origines du

genre humain, telles qu'elles sont enseignées par la Bible et

développées par ses commentateurs chrétiens ou juifs. Gog et Magog se

trouvaient là fort à propos pour faire de Magog, fils de Japhet et roi

de Scythie, le père de la race des Moger ou Magyars, et à travers une

suite de patriarches, connus ou inconnus de la Bible, on arriva sans

trop de peine au roi Attila, ancêtre du duc Arpad, et commun patron des

Magyars et des Huns, double rameau issu de Magog par Hunnor et Mogor,

ses fils[592]. On eut soin de comprendre dans la généalogie d'Attila le

géant Nemrod, chasseur, guerrier et conquérant. Ce travail de

conciliation sur les origines, qui rapprochait Attila des patriarches,

fut suivi d'un second, qui le rapprocha de Jésus-Christ, et dont je

parlerai plus tard. La foi chrétienne se trouvant ainsi à peu près

désintéressée à l'existence des traditions magyares, des clercs les

admirent dans l'histoire en les épurant, bien entendu, en les élaguant,

surtout en les mettant en prose latine, comme tout ce qui sortait de ces

doctes académies. Telle fut la pensée qui inspira les premières

chroniques des Hongrois.

[Note 592: V. _Monument. Arpadian_. Anonym. _Gest. Hung._

I.--Sim. Kez., l. I c. I.--_Geneal. Attil. et Arpad_.--_Chron.

Bud._--Thwrocz. _Chron._]

La plus ancienne que nous possédions date de la seconde moitié du XIe

siècle, mais elle avait été précédée par d'autres essais, plus

imparfaits sans doute, puisqu'ils n'ont point survécu. Celle-ci est

connue vulgairement sous le nom de _Chronique du Notaire anonyme_,

l'auteur, dont on ignore le nom, ayant été notaire, c'est-à-dire

secrétaire du roi Béla, ainsi que lui-même nous l'apprend. Plusieurs

rois appelés Béla régnèrent en Hongrie. Le premier occupa le trône de

1061 à 1063; le second, couronné en 1131, eut les yeux crevés dans une

révolte de magnats; mais l'opinion la plus commune est que le notaire

anonyme écrivit sous Béla Ier, et c'est aussi ce qui paraît résulter de

son ouvrage. Nous avons donc là un témoin qui sert à fixer la tradition

hongroise dès l'aurore de sa transformation, moins de trente ans après

la mort de saint Étienne. Une préface placée par l'anonyme en tête de sa

chronique explique clairement son but et ses procédés de composition:

c'est l'histoire même du livre racontée par l'auteur dans une lettre à

un ami sur les instances duquel il l'a composé. Ce curieux morceau, qui

nous fait pénétrer dans les chapitres académiques de la Hongrie au XIe

siècle, mérite d'être rapporté ici presque dans son entier.

* * * * *

«P..., ayant le titre de maître, et autrefois notaire du très-glorieux

Béla de bonne mémoire, roi de Hongrie, à N..., son très-cher ami, homme

vénérable et profond dans la connaissance des lettres, salut et

obéissance à sa demande.

«A l'époque où nous siégions côte à côte sur les bancs de l'école, tu

lus avec un intérêt fraternel un volume dans lequel j'avais compilé

soigneusement l'histoire de Troie, d'après les livres de Darès le

Phrygien et des autres auteurs, ainsi que me l'avaient enseignée mes

maîtres; puis tu me demandas pourquoi je n'écrivais pas plutôt la

généalogie des rois et nobles de la Hongrie, compilant notre histoire

comme j'avais fait celle des Grecs et du siége de Troie. Tu m'ordonnas

alors de raconter comment les sept capitaines que nous appelons

_Hétu-Moger_ (les sept Magyars) arrivèrent de la terre scythique, quelle

était cette terre, comment le duc Almus y fut engendré dans un songe, et

comment il fut élu premier duc de Hongrie; comment nos rois tirent de

lui leur origine, et combien de peuples et de royaumes nos pères les

Moger ont réduits sous le joug... Je te promis de le faire, mais,

d'autres soins m'entraînant, j'avais presque oublié ma promesse, quand

ton amitié est venue me rappeler ma dette... J'ai voulu écrire en toute

simplicité et vérité, tâchant de suivre les traditions des divers

_historiographes_, et m'assistant de la grâce divine, afin que les

actions de nos pères ne périssent point dans l'oubli des générations

futures. C'est, à mon avis, une chose inconvenante et honteuse que la

noble nation hongroise n'apprenne qu'en rêve, pour ainsi dire, par les

contes grossiers des paysans ou par les chansons des bavards jongleurs,

quels ont été les commencements de sa génération, et quelles grandes

choses elle a accomplies dans le monde[593].

[Note 593: Si tam nobilissima gens Hungariæ primordia suæ

generationis et fortia quæque facta sua ex falsis fabulis

rusticorum, vel a garrulo cantu joculatorum, quasi somniando

audiret, valde indecorum et satis indecens esset: ergo potius, a

modo de certa scripturarum explanatione et aperta historiarum

interpretatione, rerum veritatem nobiliter percipiat. Anonym.,

_Chron. Præfat._]

«Heureuse donc la Hongrie, à qui tant de présents divers ont été

octroyés! Qu'à toutes les heures de son existence, elle se réjouisse du

don que lui fait son _lettré_ en lui enseignant l'origine de ses rois et

de ses nobles! Qu'honneur et louange soient rendus au roi éternel et à

sainte Marie sa mère, par la grâce de qui trouvent les rois et nobles

de Hongrie règne et heureuse fin ici et à toujours! Amen[594].»

[Note 594: Felix igitur Hungaria, cui sunt dona data varia,

omnibus enim horis, gaudeat de munere sui litteratoris, quia

exordium genealogiæ regum suorum et nobilium habet. De quibus

regibus sit laus et honor regi æterno et sanctæ Mariæ matri ejus,

per gratiam cujus reges Hungariæ et nobiles regnum habeant felici

fine, hic et in æternum. Amen. Anonym., _Chron._ Præfat.]

On le voit par son propre témoignage, ce que l'auteur a voulu faire en

compilant cette chronique, c'est remplacer les chansons nationales, où

le Magyar apprenait l'histoire de sa race, par une composition

chrétienne et plus littéraire, à son avis. Toutefois, malgré son dédain

pour les jongleurs et pour leurs chansons, il ne parvient à effacer de

ses récits ni la couleur profondément païenne, ni la rudesse poétique

des documents traditionnels sur lesquels il travaille. On trouve chez

lui des retours de phrases et de pensées qui indiquent clairement la

source où il puise. Il cite aussi parfois les formules ordinaires des

chansons, mais pour s'en moquer: «Les Hongrois, dit-il, se conquirent

bonne terre et bonne renommée, comme parlent nos jongleurs.» Au reste il

se pique de discernement dans le choix des matériaux qu'il emploie.

«N'attendez pas de moi, dit-il dans un endroit de son ouvrage, que je

vous raconte comment Botond (espèce de nain hongrois) est allé jusqu'à

Constantinople, et a fendu la porte d'airain d'un coup de sa doloire:

n'ayant rien rencontré de pareil dans les livres des _historiographes_,

j'ai rejeté cette fable du mien. Si vous en voulez davantage, croyez aux

chansons des jongleurs et aux contes des paysans[595]!» Le nom d'Attila

revient sans cesse sous la plume de l'anonyme.

[Note 595: Quidam dicunt... sed ego quia in nullo codice

historiographorum inveni, nisi ex falsis fabulis rusticorum

audivi, ideo ad præsens opus scribere non proposui... Si scriptis

præsentis paginæ credere non vultis, credite garrulis cantibus

joculatorum et falsis fabulis rusticorum. Anonym. _Gest. Hungar._,

33.]

Après la chronique du notaire se présente, par ordre d'importance et

aussi de date, celle de l'évêque Chartuicius, écrite pour le roi

Coloman, entre les années 1095 et 1114, et intitulée _Chronica

Hungarorum_. Coloman est ce bizarre roi de Hongrie qui, après avoir

écrasé la troupe de Pierre l'Hermite à son passage pour la Terre-Sainte,

fit si bon accueil à Godefroy de Bouillon, et qui lui adressa cette

lettre de bienvenue: «Ta réputation, mon cher duc, m'a persuadé que tu

es un homme puissant et riche dans ton pays, pieux et honorable partout

où tu vas, estimé et glorifié par tous ceux qui te connaissent. Aussi

t'ai-je toujours aimé, et mon grand désir en ce moment est-il de te voir

et de te connaître[596].» Les ouvrages de Chartuicius, auteur d'une des

légendes de saint Étienne, furent en si haute estime aux XIIe et XIIIe

siècles, qu'on les déposa dans le chartrier du royaume, où on les

consultait comme des documents d'une autorité souveraine, lorsqu'il

s'élevait quelque contestation entre le prince et les magnats. C'est

dans la _Chronique des Hongrois_ que se trouve l'indication du fil

mystérieux au moyen duquel Attila se rattache à la Hongrie chrétienne.

Chartuicius était fort âgé quand il composa ce livre sur l'ordre du roi

Coloman, et il s'excuse avec bonhomie des fautes qu'on pourra reprendre

dans sa prose latine. «Je sens que le grammairien Priscianus, autrefois

de ma connaissance assez intime, m'a depuis longtemps délaissé, dit-il.

Je suis vieux et les brouillards de l'âge ont obscurci la lumière qui

éclaira jadis mon esprit[597].» Nous avons donc, dans les deux

chroniques du notaire anonyme et de l'évêque Chartuicius, deux résumés

des traditions nationales, écrits l'un trente, l'autre soixante ans

après la mort de saint Étienne, premier roi de Hongrie.

[Note 596: Cs. J. Boldényi. _La Hongrie moderne_, 1851, p.

28.]

[Note 597: Priscianus grammaticus mihi olim sat bene

perspectus et cognitus, procul a me digressus, jam decrepito mihi,

tanquam caligine quadam septus, faciem exhibet obscuratissimam...

Chartuic., _Chron. Hungar._, Proœm.]

J'arrive à la chronique de Simon Kéza, la plus célèbre de toutes, celle

qui a servi de modèle aux chroniqueurs hongrois depuis la fin du XIIIe

siècle jusqu'au milieu du XVe. Kéza nous dit lui-même qui il était: dans

une dédicace assez bizarre, «au très-invincible et très-glorieux roi

Ladislas IIIe» (Ladislas le Cuman), il s'intitule «son fidèle clerc,

pour l'aider à contempler celui dont le soleil et la lune admirent la

beauté[598],» c'est-à-dire son chapelain, et ce fut sur la demande

expresse de ce roi qu'il rédigea son livre vers l'an 1282. Un grand pas

a été fait depuis le notaire anonyme de Béla: l'église, mieux affermie

sur ses bases, ne redoute plus les jongleurs, et l'histoire, écrite en

prose latine par des clercs, s'ouvre plus largement aux données de la

poésie populaire et de la tradition. Non-seulement elle se montre moins

ombrageuse à l'égard des chansons et des fables, mais elle leur demande

des moyens de succès et de popularité. Ainsi le conte du nain Botond

fendant d'un coup de hache la porte d'airain de Constantinople, et

terrassant, sous les yeux de l'empereur, un géant grec, ce conte, dont

l'anonyme refusait de souiller ses pages, le renvoyant aux paysans et

aux jongleurs, Simon Kéza l'insère dans les siennes avec assez de

détails[599]. En revanche, il dédaigne de raconter comment Léel, fait

prisonnier par les Allemands, enfonça le crâne de l'empereur Conrad d'un

coup de trompette. «Il y a des gens qui débitent cela, nous dit-il, mais

je leur laisse de telles inepties qui ne prouvent rien que la légèreté

de leur jugement[600].»

[Note 598: Fidelis clericus ejus, ad illam adspicere, cujus

pulchritudinem mirantur sol et luna. Sim. Keza. _Dedicat._]

[Note 599: Sim. Kez., lib. II, c. I, § 19.]

[Note 600: Quæ sane fabula verosimili adversatur, et credens

hujusmodi, leviate mentis denotatur. _Id._ l. II, c. I, § 15.]

Si le fidèle clerc de Ladislas se préoccupe moins que ses prédécesseurs

de la guerre contre les chansons, il en soutient une autre dont

l'anonyme ne se doutait pas; il attaque les écrivains allemands, qui

déversaient, au profit de leur race, des injures savantes sur la race

redoutable et redoutée des Magyars. Un historiographe de l'empereur

Othon Ier avait reproduit, en l'appliquant aux Hongrois, l'ancienne

opinion des Goths sur les Huns, exposée par Jornandès, à savoir qu'ils

étaient issus du mélange des sorcières _Allrunnes_ avec les esprits

immondes errant dans les déserts scythiques[601]: là-dessus, l'auteur

démontrait péremptoirement que les Hongrois avaient eu pour pères des

démons incubes. Les chroniqueurs allemands, copiant leur compatriote à

qui mieux mieux, enchérissaient encore sur ces injures. Il y avait là de

quoi faire frémir des chrétiens moins fervents que le chapelain du roi

Ladislas. Kéza prend la plume pour les réfuter, et, dans l'éblouissement

de sa colère, il confond l'auteur allemand, qui vivait au Xe siècle,

sous les empereurs germaniques, avec Paul Orose, disciple de saint

Augustin, lequel écrivait sous l'empereur Honorius, et n'a jamais

rapporté ce conte, dont la responsabilité appartient au seul Jornandès.

Ces paroles bien connues de l'Évangile selon saint Jean: «ce qui vient

de la chair est chair, et ce qui vient de l'esprit est esprit», servent

de texte à la réfutation de Kéza, qui, partant de là, n'a pas de peine à

prouver que les Magyars, composés de chair et d'os, ne peuvent venir des

démons, qui sont de purs esprits, mais qu'ils tirent leur origine, de

même que les autres races humaines, naturellement d'un homme et d'une

femme[602]. Ce raisonnement eut un tel succès, on y vit une réponse si

décisive aux insinuations malignes des érudits allemands, que les

chroniqueurs des époques suivantes, et même plus d'un historien du XVe

siècle, en ont orné le frontispice de leurs livres. La chronique de

Simon Kéza consacre une large place aux traditions sur Attila et sur les

Huns; elle a le mérite d'avoir construit la première avec une certaine

amplitude la période traditionnelle qui sert d'introduction à l'histoire

de Hongrie.

[Note 601: Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, t. I, c. I.]

[Note 602: Quocirca patet, sicut mundi nationes alias, de viro

et femina Hungaros originem assumpsisse. Sim. Kez.

_Prolog._--Thwrocz. _Chron. Hungar._]

Elle fut lue avec admiration; un clerc de la chapelle du roi Louis Ier

la mit en vers léonins, et le XIVe siècle en vit paraître une imitation

développée au moyen de chants nationaux que Simon Kéza, dans sa

demi-réserve, avait cru devoir écarter. Ce fut un nouveau pas dans

l'emploi de la poésie chantée pour construire l'histoire. De même que

Kéza avait admis dans ses récits l'aventure du nain Botond et de sa

doloire, si dédaigneusement proscrite par le notaire anonyme, de même la

nouvelle chronique, à laquelle on donne vulgairement le nom de

_Chronique de Bude_, parce que le manuscrit en fut trouvé au XVe siècle

dans la bibliothèque de cette ville, ne craint pas d'admettre le conte

de Léel, dont Kéza avait fait si bon marché. Ce conte peut être donné

comme spécimen de la manière dont l'histoire était accommodée dans les

chansons magyares, et quoique résumé, tronqué, poli par le chroniqueur

latin, qui le plie à son caprice, il conserve encore quelque chose de

l'âpreté sauvage qui caractérisait cette poésie.

On est en 955. Les Hongrois campent devant la ville d'Augsbourg, dont

ils font le siége; mais ils se gardent mal, et pendant qu'ils ne songent

à rien, l'empereur Conrad tombe sur eux à l'improviste avec une armée

d'Italiens et d'Allemands. Serrés entre la ville et la rivière du Lech,

dont les eaux sont profondes, ils n'ont que le choix d'être massacrés ou

noyés. Deux fameux capitaines, Léel et Bulchu, sont faits prisonniers en

essayant de traverser le fleuve à la nage, et on les conduit devant

l'empereur. La chanson contient une erreur dont la rectification importe

d'ailleurs fort peu pour l'objet qui nous occupe; l'empereur

d'Allemagne à cette époque n'était pas Conrad Ier, mais bien Othon le

Grand.

«--Pourquoi donc, leur dit l'empereur, êtes-vous si cruels aux

chrétiens?--Nous sommes, répondirent-ils, la vengeance du grand Dieu et

le fouet dont il lui plaît de vous flageller. Quand nous cessons de vous

poursuivre, c'est vous qui, à votre tour, nous poursuivez et nous

tuez[603].

[Note 603: Quos cum Cæsar requireret quare christianis essent

sic crudeles, dicunt: Nos sumus ultio summi Dei, ab ipso vobis in

flagellum destinati; tum enim per vos captivamur, cum persequi vos

cessamus. _Chron. Budens._, p. 11, ann. 955.]

«--Puisqu'il en est ainsi, s'écrie le césar, choisissez le genre de mort

qui vous convient, et je vous l'accorderai.» Léel reprit alors:

«Permets, ô empereur, qu'on m'apporte d'abord ma trompette, afin que je

joue un petit air avant de te répondre[604].

[Note 604: Quibus imperator: Eligite vobis mortem, qualem

vultis.--Cui Leel ait: afferatur mihi tuba mea, cum qua primum

buccinans, post hæc tibi respondebo. _Ibid._, eod. ann.]

«L'empereur Conrad l'ayant permis, on apporta à Léel sa trompe de

combat, et Léel se mit à l'emboucher: tout en sonnant, il s'approchait

pas à pas de l'empereur. Quand il fut près de lui, il éleva la trompette

en l'air et la lui abattit sur la tête avec tant de force, que le crâne

fut enfoncé, et Conrad mourut du même coup.

«Alors Léel fit éclater une grande joie.--Tu meurs avant moi, lui

cria-t-il: j'aurai donc un esclave pour me servir dans l'autre

monde[605]!» En effet, ajoute la chronique, les Hongrois croyaient que

ceux qu'ils tuaient pendant cette vie étaient condamnés à les servir

pendant l'autre.

[Note 605: Ipsum Cæsarem sic fortiter in fronte fertur

percussisse, ut illo solo ictu imperator moreretur; dixitque ei:

tu peribis ante me, mihique in alio sæculo eris serviturus.

_Chron. Bud._, p. 11, ad. ann. 955. Ibi ultra modum abundanter

inveniuntur zobolini, ita quod... bubulci et subulci ac opiliones

sua inde decorant vestimenta. Anonym., _Gest. Hung._, I.]

«Léel et Bulchu furent aussitôt mis aux fers, et on les pendit au gibet

de Ratisbonne.»

Tels sont les trois ouvrages principaux, tous trois antérieurs au XVe

siècle, dans lesquels nous pouvons à coup sûr consulter les traditions

hongroises. J'y joindrai volontiers les deux premières parties de la

chronique de Thwroczi, qui écrivait en 1470, sous le règne de Mathias

Corvin, mais qui nous dit lui-même qu'il a suivi la route tracée par ses

prédécesseurs. Thwroczi est réellement le dernier des chroniqueurs

hongrois. A côté de lui s'élevait, sous le patronage de Mathias Corvin,

une littérature savante, importée d'Italie, qu'illustrèrent de beaux

esprits, et qui a rendu à l'histoire de Hongrie des services

incontestables, non pas pourtant en ce qui concerne ses origines. Ni

Bonfinius, ni Ranzanus, ni Callimachus n'eurent le goût de la poésie

populaire hongroise, qui aurait d'ailleurs assez mal figuré dans des

décades composées à la manière de Tite-Live; pour la sentir, il fallait

être Hongrois. Ce fut là le mérite de Thwroczi.

De ce qui précède, il résulte, si je ne me trompe, que non-seulement il

a pu exister des traditions hongroises, mais que ces traditions

existent, et que nous en possédons les monuments dans des livres d'une

authenticité incontestable, dont le plus ancien fut écrit trente ans

après la mort de saint Étienne et cent soixante ans seulement après

l'établissement d'Arpad en Hongrie. Quelle est en Europe la nation qui a

rédigé si tôt ses souvenirs?

Il résulte encore de ces détails que la tradition, transmise d'abord par

des chants nationaux, a éprouvé une double altération au XIe siècle:

altération du fond par suite des nécessités qu'avait créées le

christianisme, altération de la forme par le passage d'une poésie libre

et chantée dans le tissu de chroniques rédigées en latin. Ceci posé, je

puis aborder sans hésitation (il me le semble du moins) l'examen des

traditions magyares.

Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe · 第 17 / 43 题