HISTOIRE
LÉGENDAIRE ET TRADITIONNELLE
D'ATTILA
De tous les hommes qui ont eu le triste honneur de bouleverser la terre,
aucun peut-être n'a laissé après lui des traditions aussi nombreuses et
aussi diverses qu'Attila: la raison en est dans l'action à la fois
violente et courte qu'il exerça sur les générations contemporaines. Les
impressions d'épouvante chez les uns, d'admiration chez les autres,
dépassèrent de beaucoup l'importance des faits qu'une mort prématurée
lui laissa le temps d'accomplir; mais son souvenir resta immense comme
l'émotion qu'il avait causée au monde.
Il faut bien s'attendre à trouver dans cet amas confus de souvenirs
descendus jusqu'à nous, à travers le moyen âge, toutes les
contradictions des réminiscences populaires, le vrai et le faux, le
possible et l'absurde, le beau et le laid. Gardons-nous pourtant de les
traiter avec trop de dédain, même dans ce qu'elles ont d'évidemment
fabuleux, en songeant qu'elles ont passé à l'état de croyance
héréditaire chez la plupart des peuples de l'Europe, et que c'est de là
que sort l'Attila dont l'image vit dans nos esprits; car l'Attila que
nous connaissons, tous tant que nous sommes, appartient bien plutôt à la
tradition qu'à l'histoire. Mais ce type traditionnel et populaire,
comment s'est-il créé? en quoi diffère-t-il du vrai type? pourquoi
varie-t-il dans ses caractères essentiels suivant les temps et les
lieux? questions qui se présentent à l'idée toutes les fois qu'on veut
mettre de l'ordre dans le chaos des traditions, et qui s'appliquent
surtout à celles-ci. Il m'a semblé que l'histoire de ces variations
légendaires ne le cédait pas en intérêt à l'histoire d'Attila lui-même,
qu'en tout cas elle en formait le complément obligé. Plus un homme a
remué profondément l'humanité, plus il importe de savoir ce qu'il a
laissé au fond de la conscience humaine.
Placé à la limite de deux âges, entre l'époque romaine qu'il ensevelit
sous des débris et l'époque des grands établissements barbares dont il
prépare l'avénement, Attila apparaît dans l'histoire sous deux points de
vue tout différents: à la fois destructeur et fondateur, il ferme l'ère
de la domination romaine en Occident, il y ouvre l'ère véritable des
dominations germaniques; il initie la barbarie à sa vie nouvelle. C'est
par cette double action qu'il domine, dans les deux mondes civilisé et
barbare, le Ve siècle, qui est le siècle de transition. De là aussi deux
courants de souvenirs, d'impressions, de jugements attachés à sa
mémoire, l'un qui part du monde romain, l'autre qui prend sa source
dans le monde germanique: distincts, opposés même à leur origine, ils
restent séparés tout en cheminant l'un près de l'autre, et traversent le
moyen âge sans se rencontrer ni se confondre.
A ces deux courants traditionnels principaux j'en joindrai un troisième,
qui, dans une étude pareille à la nôtre, ne saurait être négligé: je
veux parler de la tradition hongroise, mélange de souvenirs
slavo-romains, conservés dans la vallée du Danube, avec d'autres
souvenirs apportés d'Orient par les populations hunniques qui
remplacèrent en Europe les Huns d'Attila. Dernier ban de ces Huns
devenus européens, les Hongrois ont recueilli dans leurs livres tout ce
qui pouvait servir à la glorification d'un homme qu'ils regardent comme
un père et dont le nom ouvre la liste de leurs rois. Quelque bizarres
que soient souvent ces traditions frappées au coin de l'imagination
orientale, nous les écouterons pourtant comme une voix sortie des ruines
du palais qu'habitait Attila, un écho de la tombe mystérieuse qu'il
habite encore.
Je n'ajouterai plus qu'un mot. Si la mise en œuvre est difficile dans
mon travail, du moins les matériaux ne manquent pas; on peut dire au
contraire qu'ils surabondent. Ceux de la tradition latine, soit
gauloise, soit italienne, sont enfouis dans les chroniques des villes et
dans les légendes ecclésiastiques, où l'on n'a qu'à les rassembler; ceux
de la tradition germanique résident principalement dans les poëmes
nationaux de l'Allemagne méridionale ou dans les chants et les sagas de
l'Allemagne du nord. Quant aux livres des Magyars, c'est à la critique
de discerner ce qu'ils contiennent d'original ou d'emprunté, d'ancien
ou de nouveau, de séparer surtout les réminiscences occidentales des
vagues et lointains souvenirs qui ont pu revenir d'Asie en Europe avec
les derniers représentants des Huns d'Attila.
LÉGENDES
ET TRADITIONS LATINES
I. CARACTÈRES DIVERS DE L'ATTILA LÉGENDAIRE CHEZ LES PEUPLES
LATINS.--ATTILA DESTRUCTEUR.--ATTILA FONDATEUR.--ATTILA EN FACE DES
ÉVÊQUES ET DU PAPE.--ATTILA FLAGELLUM DEI.
Reportons-nous à l'année 453, cette année de délivrance où le roi des
Huns fut enlevé, comme par un coup du ciel, aux terreurs des Romains:
l'Italie et la Gaule respirèrent. Ainsi qu'il arrive après toutes les
grandes catastrophes, on se mit à récapituler ses maux, à faire
l'inventaire de ses frayeurs. Comme tout le monde avait tremblé, tout le
monde prétendit avoir eu raison de trembler, et ce fut à qui raconterait
pour son compte, ou la ruine la plus lamentable, ou la préservation la
plus miraculeuse. Ce sentiment fut universel en Occident. Les villes
importantes se firent une sorte de point d'honneur d'avoir été les unes
prises, les autres assiégées, toutes menacées: il en fut de même des
provinces. On voulait avoir vu de près le terrible ennemi, avoir fourni
quelques péripéties au drame sanglant qui conserva longtemps le
privilége d'intéresser et d'émouvoir. Involontairement on exagéra le mal
qui s'était fait, on supposa celui qui aurait pu se faire; on donna un
corps à ses craintes, à ses illusions, à sa vanité. C'est ce qui
explique la masse énorme de traditions locales sur Attila, traditions
évidemment très-anciennes, et pourtant inconciliables avec l'histoire.
S'il fallait prendre à la lettre les légendes et les chroniques des
VIIe, VIIIe et IXe siècles, Attila n'aurait rien laissé debout en Gaule
ni en Italie, et souvent la formule employée ne permet là-dessus aucune
exception. Ainsi l'auteur de la seconde légende de saint Loup, écrite à
la fin du VIIIe siècle, nous dit en propres termes qu'il ne resta en
Gaule, après le passage des Huns, ni une cité ouverte, ni une ville
fermée, ni un seul château fort[419]. Dans l'opinion du moyen âge, toute
ruine appartint de droit à Attila, de même que toute construction
antique à Jules César. César et Attila furent pour nos pères deux types
corrélatifs, l'un des conquêtes fécondes et civilisatrices, l'autre de
la guerre stérile et d'extermination.
[Note 419: Nullam omnino civitatem, castellum vel oppidum
aliqua a furore eorum potuit tutari munitio. 2e _Vit. S. Lup._,
ap. Bolland., 28 jul. mens.]
Ruines, massacres, persécution des saints, voilà donc le cortége
officiel du roi des Huns, ce qui le caractérise par-dessus tout dans la
mémoire des races latines. On le suppose si riche par lui-même
d'horreurs et de ravages, qu'on lui en prête encore sans crainte ni
scrupule. Un chroniqueur balance-t-il sur l'époque de la destruction
d'une ville, un hagiographe sur la date d'un martyre, ils choisissent
celles de l'invasion des Huns; le sens commun répugne-t-il à admettre
quelque attentat d'une énormité fabuleuse, on le rend croyable en
prononçant le nom d'Attila. C'est ainsi que les légendaires du moyen âge
lui ont définitivement attribué le massacre de sainte Ursule et des onze
mille vierges, malgré la difficulté de faire martyriser à Cologne, en
451, de jeunes vierges parties de Bretagne en 383; mais de telles
difficultés n'arrêtent jamais la légende.
Il est curieux de chercher au fond des traditions la cause secrète qui a
pu les faire dévier contre toute raison apparente. Ici, par une sorte de
logique grossière, la légende mettait sur le compte du roi des Huns,
comme sa dévolution naturelle, les grandes ruines ou les attentats
impossibles; une autre fois, le désir de glorifier quelque saint
personnage lui fera supposer, de la part du conquérant, des marches, des
combats, des siéges qui n'ont point eu lieu et qui sont en contradiction
flagrante avec l'histoire. Tel est le siége de Paris en 451, imaginé
dans la pensée d'opposer sainte Geneviève et Attila, la bergère inspirée
et l'homme qui faisait trembler le monde; jamais cette sainte et
courageuse fille ne fut bergère, et son action dans la guerre de 451 se
borna à empêcher les Parisiens de déserter leur ville par crainte de
l'ennemi. Les fausses étymologies ont aussi une grande parti à la
création des fausses traditions: j'en citerais au besoin plus d'une en
ce qui nous concerne. Je préfère montrer comment une ressemblance de
nom, exploitée par la vanité locale, peut enfanter toute une histoire
traditionnelle où les erreurs historiques s'accumulent de la façon la
plus incroyable pour appuyer une erreur de géographie. Les détails
donnés par Jornandès sur le lieu où fut livrée la grande bataille des
champs catalauniques ne permettaient pas de douter que ce lieu ne fût
situé dans la province de Champagne aux environs de Châlons-sur-Marne,
et la tradition des villes champenoises concordait en cela avec
l'histoire. Toulouse n'en revendiqua pas moins l'honneur de cette
bataille à cause de la plaine de Catalens, située dans son voisinage.
Or, pour qu'Attila pût arriver près de Toulouse, il fallait qu'il eût
traversé la Gaule dans toute sa longueur, et que, pour assurer sa
retraite au besoin, il eût pris et démantelé Lyon, Arles, Narbonne,
etc... Eh bien! la tradition n'a pas reculé devant les détails de cette
campagne imaginaire; mais, une fois Attila vaincu à Catalens et obligé
de faire retraite, que deviennent les débris de son armée, qui ne
montait pas à moins de cinq cent mille hommes? La tradition n'en est pas
embarrassée; elle les envoie en Espagne chasser les Maures: Attila
détache en effet, pour cette œuvre pie, trois de ses principaux
capitaines qui, entrés en Galice, attaquent le sultan Miramamon et le
forcent à fuir par-delà le détroit de Gibraltar. Voici Attila transformé
en champion de la chrétienté, en précurseur de Charles-Martel et du Cid:
encore n'est-ce pas le rôle le plus inattendu que l'imagination
populaire lui réserve.
Qui croirait, par exemple, que plusieurs villes de Gaule et d'Italie
prétendirent à l'honneur d'avoir été fondées ou du moins agrandies et
embellies par l'exterminateur, le destructeur universel? Trèves eut
cette fantaisie. L'antique et superbe métropole de la Gaule romaine,
oubliant au moyen âge de qui lui venait sa splendeur, la rapportait au
roi des Huns. Ainsi ce joli monument romain qu'on admire encore
aujourd'hui dans le bourg d'Igel, à un mille de Trèves, s'appelait, au
XIIe siècle, l'_Arc de triomphe d'Attila_[420], et la légende des
miracles de saint Mathias nous parle d'un _pont d'Attila_[421] bâti sur
la Moselle, tout près des murs de cette ville. Strasbourg poussa la
bizarrerie plus loin: l'histoire est curieuse et mérite qu'on la
raconte.
[Note 420: Juxta fornicem Attile triumphalem qui duo millia
passuum a Treverensi civitate distat ad meridiem. _Script. rer.
Germ._ Pertz., V.]
[Note 421: De ponte Attile in aquas subjectas cedidit.
_Miracul. S. Mathiœ_. Coll. Pertz., V.]
Nulle ville n'avait été plus maltraitée par les bandes d'Attila que
cette illustre cité d'Argentoratum ou Argentaria, citadelle de la Gaule
orientale contre les Germains et théâtre de tant de combats fameux. Sa
destruction en 451 avait été complète: aux VIe et VIIe siècles, la cité
d'Argent n'était plus qu'une solitude affreuse, couverte de broussailles
et repaire de bêtes fauves; les ducs d'Alsace, au VIIIe siècle, s'en
attribuaient la possession à titre de terres vaines et vagues[422]. A
peu de distance de ces ruines et avec les matériaux qu'elles
fournissaient, on construisit d'abord une bourgade, puis une ville qui
borda la voie militaire romaine aboutissant au Rhin. Les grandes voies
dallées portant en latin le nom de _strata_, la nouvelle ville fut
appelée _Strata-burgum_ ou _Strate-burgum_, double forme que nous
trouvons dans Grégoire de Tours; et comme d'ailleurs _Strate_ ou
_Strass_ avait déjà en allemand le même sens que _stratum_ en latin,
_Strata-burgum_ ou Strasbourg signifiait dans les deux idiomes _ville
près de la route_.
[Note 422: Pro opportunitate solitudinis. _Chart. Lothar._,
ap. Schœpfl., _Alsat. illustr._]
Cette étymologie historique parut trop simple aux Strasbourgeois du
moyen âge, qui rêvaient pour leur cité une origine plus éclatante. Ils
racontèrent qu'Attila, pendant son séjour à Argentoratum (séjour,
hélas! peu pacifique), voulant rompre la barrière qui séparait la Gaule
des pays d'outre-Rhin, et rendre les communications libres entre tous
les peuples, fit pratiquer dans les murailles de la ville quatre grandes
brèches correspondant aux quatre grandes directions qui menaient en
Germanie, et que, pour consacrer la mémoire de cet état nouveau, il
ordonna qu'Argentoratum s'appellerait désormais Strasbourg,
c'est-à-dire, suivant la tradition, _la ville des chemins_[423]. De
cette époque, Strasbourg datait sa grandeur et son importance comme
ville libre. Ce conte, qui flattait l'orgueil alsacien, passa à l'état
de croyance générale, non-seulement dans le peuple, mais parmi les
savants. La chronique d'Alsace le rapporte très-sérieusement, et jusque
dans le dernier siècle la critique historique eut à lutter contre une
erreur trop bien accréditée. «Expliquez-moi de grâce, disait Schoepflin,
l'érudit et judicieux auteur de l'_Alsatia illustrata_, comment Attila,
qui ne parlait pas allemand, put s'amuser à donner aux villes gauloises
des noms allemands!» L'autorité de la tradition servait de réponse. Il
existait alors (il existe peut-être encore aujourd'hui) au-dessus de la
porte de Strasbourg qui conduit au bourg de la Couronne, et qu'on
appelle pour cette raison porte de _Kronenburg_, un médaillon en pierre
renfermant une figure, avec cette inscription autour: _Sic oculos, sic
ille genas, sic ora ferebat_[424]. Des sigles, gravés au champ du
médaillon, paraissent indiquer l'âge du vieux bourgmestre dont on a
voulu perpétuer la ressemblance. Qui devinerait que cette image est
celle d'Attila? «Le peuple le croit, nous dit Schoepflin, et beaucoup
d'érudits l'ont cru[425].» Ainsi la chrétienne Strasbourg prenait pour
patron le roi des Huns, tandis que non loin de là une autre ville tout
aussi chrétienne, Cologne, le maudissait devant les reliques des onze
mille vierges. Le nom de cet homme remplissait tout le nord des Gaules,
et les contradictions mêmes où les peuples tombaient à son sujet
démontraient combien sa grandeur avait laissé de traces parmi eux.
[Note 423: Mœnibus in quatuor decussatim vias dirutis,
_Multiviam_ civitatem jussit appellari. Martin. Cruz., _Annal.
suevic._, VII, p. 183.--Attila rex Hunnorum totam Argentoratum
destruxit, ita ut libere via egredientibus ubique pateret, unde
_Strasburg_ dicta. Francisc. Irenic. _Germ. Exeg._, l. XI.--Inde
nata Strateburgi insignia quæ _stratam_ rubram indicant, excidii
antiqui monumentum. _Chron. alsat._]
[Note 424: «C'est ainsi qu'étaient ses yeux, ses traits et sa
contenance.» Virgile dit: _Sic oculos, sic ille manus, sic ora
ferebat_; le bourgmestre de Strasbourg n'a point de mains.]
[Note 425: Imaginem esse Attilæ et multi eruditi et vulgus
crediderunt. Schœpflin. _Alsat. illustr._]
Je me hâte d'arriver aux légendes qui nous donnent, comme point
culminant de la tradition, l'_Attila flagellum Dei_ (fouet ou fléau de
Dieu), en qui se résume, chez les races latines, l'idéal du roi des
Huns. Le simple historique de ce mot nous initiera mieux que toute autre
chose aux procédés de l'esprit humain dans le travail des traditions, et
particulièrement dans l'œuvre traditionnelle du moyen âge.
Transportons-nous en esprit au milieu des générations chrétiennes du Ve
siècle. Demandons-leur sous quelle face leur apparut d'abord l'invasion
d'Attila, et à laquelle des péripéties de cette courte, mais sanglante
guerre s'attacha la plus vive émotion pour le présent, et ensuite le
plus long souvenir. L'histoire s'est chargée de la réponse.
Dans la multitude de faits de tout genre qu'avaient présentés les
campagnes de 451 et 452, il en était trois qui semblaient se distinguer
des autres par une certaine teinte d'extraordinaire et de merveilleux,
et réclamer une place à part: c'étaient Orléans défendu et préservé par
saint Agnan, son évêque. Troyes épargnée sur la demande de son évêque
saint Loup, Rome enfin abandonnée par l'empereur et sauvée à la prière
du pape saint Léon. Dans tout autre siècle moins mystique que celui-là,
cette intervention, trois fois répétée et trois fois heureuse, d'un
prêtre conjurant l'esprit de destruction et arrêtant la mort suspendue
sur trois grandes cités aurait frappé l'attention des peuples: au Ve
siècle, elle l'absorba. Elle devint la circonstance principale et
dominante de l'invasion, ou plutôt toutes les autres s'effacèrent devant
elle. Communiquant à l'ensemble de la guerre sa couleur merveilleuse,
elle lui donna sa signification morale, son caractère dans l'ordre des
idées religieuses: ajoutons qu'en dehors du fait particulier, du fait de
la guerre, elle fournissait au christianisme une arme inappréciable dans
sa lutte encore très-vivace contre le paganisme. On avait vu depuis cent
ans, à chaque déchirement intérieur, à chaque succès des Barbares, les
païens, fidèles à leur vieille tactique, accuser la religion chrétienne
des malheurs de l'empire, et celle-ci descendre pour ainsi dire devant
le tribunal du monde, forcée qu'elle était de se justifier. Les trois
faits dont je parle terminaient toute cette polémique. Quelle réponse
plus péremptoire aux accusations! quelle preuve de la puissance de la
foi nouvelle! quel triomphe pour ses ministres! En vain les prêtres
païens mettaient en avant des calculs astrologiques pour expliquer la
retraite d'Attila par l'action des astres: la conscience publique en
faisait honneur à saint Léon qui lui-même reportait cet honneur à son
Dieu. Considérés de ces hauteurs idéales, les événements purement
terrestres étaient bien petits, et la victoire de Châlons, gagnée par le
hasard des batailles, devait sembler bien misérable auprès de celle du
Mincio, gagnée par la parole d'un vieillard. Aëtius eut lieu de s'en
apercevoir. A quoi bon le génie et l'expérience des armes dans la sphère
métaphysique où l'on transportait les intérêts de l'empire, et où les
faits eux-mêmes venaient en quelque sorte se ranger? Cette manière toute
chrétienne d'envisager la guerre d'Attila demandait naturellement aux
historiens chrétiens un mode de composition, une formule d'art en
harmonie avec l'idée religieuse. Nous allons voir quelle était cette
formule: elle nous est indiquée par un contemporain, le fameux Sidoine
Apollinaire, qui entreprit lui-même d'écrire la campagne des Gaules.
Sidonius, de la famille lyonnaise des Apollinaire, avait été longtemps
le poëte à la mode: ses petits vers et ses lettres, rédigés pour la
postérité, circulaient de main en main, d'un bout de l'empire à l'autre;
dans Rome même, il n'y avait point de fête complète sans une lecture du
Virgile gaulois, et tout nouveau venu sur le trône des Césars attendait
de lui son panégyrique. Tant de gloire jointe à beaucoup de noblesse
lui valut la main de Papianilla, fille de l'Arverne Avitus, qui avait
décidé les Visigoths à se ranger sous le drapeau d'Aëtius contre Attila,
et qui plus tard fut nommé empereur avec leur concours. Sidoine, comblé
des honneurs du siècle, céda enfin au torrent qui entraînait vers les
vocations religieuses tous les hommes distingués de son temps: il devint
évêque de Clermont. Son talent incontestable, sa position comme homme du
monde initié aux secrets de la politique, ses relations de vive amitié
avec saint Loup, qui était parfois son confident littéraire, et d'autres
relations moins étroites qu'il avait entretenues avec saint Agnan, le
désignaient à tous comme l'homme à qui il appartenait de raconter la
guerre des Gaules. On l'en pria, on l'en chargea en quelque sorte comme
d'un devoir, et Prosper, qui venait de succéder à saint Agnan sur le
siége épiscopal d'Orléans, parvint à lui en arracher la promesse.
Sidoine se mit donc à l'œuvre, mais la longueur du travail le
découragea: lui-même d'ailleurs, évêque ferme et dévoué, émule de ceux
qu'il voulait peindre, se trouva bientôt jeté au milieu d'événements et
de traverses qui absorbèrent le reste de sa vie. Il prit le parti de
retirer sa parole, et écrivit à Prosper pour la dégager. Nous avons
encore sa lettre, qui nous intéresse par plusieurs raisons, et surtout
parce qu'elle nous permet de juger le plan historique de Sidoine et le
genre d'utilité que le clergé des Gaules attendait de sa plume; elle
était conçue en ces termes:
_Sidonius au seigneur pape Prosper_.
«Dans ton désir de voir célébrer par de justes louanges le très-grand et
très-parfait pontife saint Agnan, l'égal de Loup et non l'inférieur de
Germain, et aussi pour bien graver dans le cœur des fidèles l'exemple
d'un tel homme, à qui aucune gloire n'a manqué, puisqu'il t'a laissé
pour son successeur, tu avais exigé de moi la promesse que, prenant une
plume, je transmettrais à la postérité la guerre d'Attila[426]. Je
devais raconter comment la ville d'Orléans fut assiégée, forcée,
envahie, non saccagée, et comment s'accomplit la fameuse prophétie de
cet évêque toujours exaucé du ciel. J'avais commencé d'écrire, mais
l'énormité de mon entreprise m'a effrayé, et je me suis repenti d'y
avoir mis la main: aussi n'ai-je confié à aucune oreille des essais que
j'avais condamnés moi-même comme censeur. J'obéirai du moins à ton
honorable prière et au respect que m'inspirent les mérites du grand
évêque, en t'envoyant son éloge par la plus prochaine occasion.
Créancier équitable, use d'indulgence envers un débiteur téméraire,
absous-le de son imprudence, et ne réclame pas impitoyablement une dette
pour laquelle il se déclare insolvable[427]. Daigne te souvenir de nous,
seigneur pape.»
[Note 426: Exegeras mihi ut promitterem tibi Attilæ bellum
stylo me posteris intimaturum. Sidon. Apollin., _Epist._ ad Prosp.
Aurel. Ep. VIII, 15.]
[Note 427: Tu creditor justus, laudabiliter hoc imprudentiæ
temerarii debitoris indulseris, ut quod mihi insolubile videtur,
tibi quoque videatur inreposcibile. Sidon. Apollin., _Epist._, ad
Prosp. Aurel. Episc. _l. c._]
Ainsi la pensée d'Apollinaire consistait à mettre en relief saint Agnan,
non point seulement comme personnage historique, mais comme personnage
chrétien, pour la glorification de la religion, ainsi qu'il le dit
lui-même, et «afin d'inculquer un si grand exemple au cœur des fidèles»:
c'est là ce que désirait Prosper, ce que réclamaient avec lui les
évêques des Gaules. Pour l'exécution de ce plan, Sidoine, après avoir
fait une large part au défenseur d'Orléans, aurait passé à celui de
Troyes, saint Loup, son ami, puis, selon toute apparence, à Geneviève,
l'austère et courageuse conseillère des Parisiens, et, jetant un regard
lointain sur l'Italie, il aurait dessiné au dernier plan saint Léon
fléchissant Attila d'un mot et fermant devant cet homme fatal la
carrière des conquêtes et de la vie. Tout l'arrangement du récit aurait
convergé vers ces grandes figures chrétiennes échelonnées sur la route
du conquérant. Déjà considérable en fait, leur action sur les
conséquences de la guerre aurait été agrandie, exaltée. On aurait vu à
chaque page la main de Dieu détournant le cours des événements à la
prière de ses serviteurs; on aurait entendu sa voix parlant au cœur du
Barbare par la bouche de trois grands évêques, et opérant dans le secret
de la conscience humaine le plus inattendu des miracles, celui d'avoir
rendu Attila pitoyable.
Ce mélange d'idées spéculatives et de faits réels était effectivement la
passion du siècle. Habitués à chercher au ciel le nœud des choses de la
terre, tous, historiens, théologiens, moralistes, subordonnaient dans
leurs formules la marche des événements d'ici-bas à des péripéties
venues d'en haut. L'histoire, telle que la comprenaient les écrivains de
l'école chrétienne, était, si je puis ainsi parler, le spectacle des
évolutions de la Providence conduisant les peuples vers un but spirituel
à travers les bouleversements, remuant le monde pour les effrayer ou les
punir, puis manifestant sa miséricorde par des coups imprévus au plus
fort des violences de sa justice. C'est ainsi que l'écrivait Orose et
que saint Augustin l'esquissait dans sa _Cité de Dieu_: semblable aux
murs du festin de Balthazar, le livre de la Clio chrétienne ne se
couvrait plus que d'avertissements prophétiques. La guerre d'Attila
fournissait à ce système matière et sanction tout à la fois; on pouvait
même dire que jamais l'application des inductions théologiques aux faits
humains ne s'était montrée plus légitime. Et quant aux procédés de
l'art, ils consistaient à mettre en regard au premier plan du tableau
deux personnages mus également par l'action de Dieu, mais opposés l'un à
l'autre: le Barbare, agent de sa colère, et le prêtre, agent de sa
pitié.
Cette méthode, d'un mysticisme trop délicat pour les siècles suivants,
se matérialisa chez les historiens du moyen âge. A mesure que
l'ignorance et le goût exclusif du merveilleux obscurcirent le
christianisme, l'idée pure et élevée d'une action latente de Dieu
opérant ses miracles dans le secret des cœurs fit place à la
thaumaturgie, aux prodiges, aux interventions surnaturelles,
perceptibles par les sens. La beauté de l'histoire chrétienne et sa
vérité, telles que les concevait le siècle d'Augustin et de Jérôme, en
reçurent une grave atteinte. Tout le jeu des sentiments et des idées
s'évanouit dans l'histoire pour faire place à des objets palpables ou
tout au moins visibles; les inspirations prirent un corps, les idées
devinrent des fantômes. A la belle scène de saint Léon changeant les
résolutions d'Attila par l'ascendant d'une parole que Dieu féconde en
l'inspirant, scène admirable autant que vraie, le moyen âge en substitua
une autre dans laquelle l'apôtre Pierre, en habit papal et une épée à la
main, apparaît pour effrayer Attila. On racontait alors comme une
tradition que le roi des Huns, blâmé par les siens d'avoir reculé devant
un vieillard sans armes, lui que les légions romaines n'osaient pas
regarder en face, s'était écrié avec l'accent d'une terreur encore
présente: «Oh! ce n'est point ce prêtre qui m'a forcé de partir, mais un
autre qui, se tenant derrière lui l'épée en main, me menaçait de la
mort, si je n'obéissais pas à son commandement[428].» Un second récit
place saint Paul à côté de saint Pierre, probablement pour tenir la
balance égale entre les deux apôtres gardiens et patrons de Rome
chrétienne. On trouve cette tradition pour la première fois dans Paul
Diacre, qui écrivait au VIIIe siècle: les écrivains postérieurs la
répètent sans hésitation ni doute, comme un fait généralement admis en
Italie, et le bréviaire romain lui donne une sorte de consécration en
l'adoptant. Ce fut dès lors la vraie version de l'entrevue de saint Léon
et d'Attila, celle qui devint populaire et que les arts reproduisirent à
l'envi; enfin le pinceau de Raphaël lui a conféré l'immortalité. On
comprendra, d'après ce simple fait, le caractère des altérations que le
moyen âge a fait subir à beaucoup de personnages et d'événements des
temps antérieurs.
[Note 428: Non se ejus qui advenerat personam reveritum esse,
sed alium virum juxta eum in habitu sacerdotali... gladio
evaginato... Paul. Diac., _Breviar., rom._, ap. Baron.--Thwrocz,
I, 21.]
Saint Agnan eut, au même titre que saint Léon, un destin pareil. Le
patriotisme de ce prêtre, son héroïque constance, cette foi simple et
naïve qui lui faisait dire quand il avait prié et mouillé de larmes les
degrés de l'autel: «Allez voir là-haut si la miséricorde de Dieu ne nous
vient point,» foi irrésistible et qui donne le secret de sa puissance
sur les hommes, tout cela n'est plus compris par des esprits matériels
au milieu des ténèbres toujours croissantes. Les miracles de l'énergie
humaine soutenue par l'inspiration divine disparaissent devant une
fantasmagorie puérile que le Ve siècle eût repoussée, mais qui était
devenue l'aliment indispensable d'une foi plus grossière. Ce que j'ai
dit de saint Agnan et de saint Léon, je le dirai de Geneviève, cette
sainte fille qu'on devine si bien en lisant sa première légende, et
qu'on ne reconnaît plus dans les autres. Saint Loup lui-même, ce
confident littéraire de Sidoine, dont nous avons quelques lettres, cet
apôtre homme du monde que son biographe quasi-contemporain nous fait
apercevoir sous un jour si vrai, a perdu toute réalité dans sa légende
écrite à la fin du VIIIe siècle ou au commencement du IXe. L'ami de
Sidoine, le compagnon de Germain d'Auxerre, s'est effacé pour faire
place à un thaumaturge qui s'évanouit lui-même en une sorte de symbole.
C'est du VIIe siècle au Xe que s'opèrent généralement ces métamorphoses
qui ont profondément altéré les biographies des saints et créé la
mythologie légendaire. Toutefois ce mouvement d'idées ne manqua pas
d'une certaine poésie, et c'est de là que jaillit le type du _fléau de
Dieu_.
II. MYTHE DU FLÉAU DE DIEU.--SON ORIGINE DANS LES IDÉES CHRÉTIENNES DU
VE SIÈCLE.--SON DÉVELOPPEMENT AU MOYEN AGE.--LÉGENDE DE SAINT
LOUP.--ATTILA INFERNAL.--ATTILA THÉOLOGIEN.--ATTILA VERTUEUX.--FIÉSOLE
ET FLORENCE.--CONFUSION DE L'HISTOIRE ET DE LA LÉGENDE.
A quelle époque précise est née cette formule fameuse d'_Attila
flagellum Dei_, dont les légendaires et les chroniqueurs ne font qu'un
mot auquel ils laissent la physionomie latine, même en langue vulgaire?
On ne le sait pas: tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle ne se trouve
chez aucun auteur contemporain, et que la légende de saint Loup, dont je
parlais tout à l'heure, laquelle fut écrite au VIIIe ou IXe siècle par
un prêtre de Troyes, est le plus ancien document qui nous la donne. Déjà
l'idée attachée par le moyen âge au mot _flagellum Dei_ nous y apparaît
dans sa plénitude; le mythe est formé. Il faut donc placer entre le Ve
et le VIIIe siècle l'adoption du _flagellum Dei_, d'abord comme une
épithète attachée au nom d'Attila, puis comme un titre que celui-ci
s'attribue lui-même et dont il se pare, enfin comme une personnification
dans laquelle il se confond et qui absorbe sa réalité historique. Le
mot _flagellum Dei_ parcourt ces trois phases, et l'idée que lui assigne
le moyen âge ne devient parfaite qu'à la dernière.
L'Italie et la Gaule se sont disputé l'honneur de l'invention. La
tradition italienne l'attribue à saint Benoît, qui n'était pas né en
451; et, dans une histoire dont elle appuie ses prétentions, elle
confond tout simplement le roi des Huns, Attila, avec le roi des Goths,
Totila. La tradition gauloise lui donne pour auteur un ermite
champenois. Suivant elle, des soldats huns, la veille de la bataille de
Châlons, saisirent dans les bois qui environnaient cette ville un
solitaire qu'ils conduisirent près du roi. Cet homme passait dans le
pays pour un prophète, et Attila, soit pour le sonder, soit par une
secrète appréhension de l'avenir, lui demanda qui serait vainqueur le
lendemain. «Tu es le fléau de Dieu, _tu es flagellum Dei_, lui dit
l'ermite; mais Dieu brise, quand il lui plaît, les instruments de sa
vengeance. Tu seras vaincu, afin que tu saches bien que ta puissance ne
vient pas de la terre[429].» Rien dans cette tradition n'est de nature à
choquer l'histoire; ces idées sont celles du Ve siècle; ce langage est
le langage ecclésiastique du temps; le courage même de l'ermite rappelle
le rôle que le clergé romain prit souvent vis-à-vis des Barbares:
réduite à ces termes, la tradition gauloise ne choque nullement la
vraisemblance. Ajoutons qu'ici le mot _flagellum Dei_ n'est que la
reproduction d'un texte d'Isaïe. Le prophète hébreu, dans son langage
figuré, appelle Assur la verge de la fureur de Dieu, _virga_ _furoris
Dei_, le bâton dont Dieu frappe son peuple indocile. «Eh quoi!
ajoute-t-il, le bâton s'élèverait-il contre la main qui le porte? Le
bâton n'est que du bois, et le Seigneur des armées, le brisant en mille
morceaux, le jettera au feu, dans toute la vanité de ses
triomphes[430].» Voilà l'idée de l'ermite et presque son discours.
[Note 429: Tu es flagellum Dei... accipiet tamen hunc gladium
a te dum voluerit et illum alteri tradet. Thwrocz., I, 15.]
[Note 430: Quomodo si elevetur virga contra elevantem se, et
exaltetur baculus, qui utique lignum est?--Subtus gloriam ejus
succensa ardebit quasi combustio ignis. Isaïe, X, 15, 16.]
Les pères du Ve siècle, lorsqu'ils parlent des calamités de l'empire
romain, ne s'énoncent guère autrement: les Barbares sont à leurs yeux le
pressoir où Dieu foule sa vendange, la fournaise dans laquelle il épure
son or, le van où s'émonde son grain. Ouvrez Salvien, Orose, saint
Augustin, ils fourmillent d'images pareilles empruntées aux Écritures.
Isidore de Séville, chroniqueur du VIIe siècle, applique
particulièrement aux Huns le mot d'Isaïe: «Ils sont, dit-il, la verge de
la fureur du Seigneur[431].» Quoique nous manquions de l'autorité d'un
texte précis, nous pouvons croire qu'Attila reçut plus d'une fois au Ve
siècle, de la bouche de quelques personnages ecclésiastiques, la
qualification de _flagellum Dei_. Toutefois ce n'est là qu'une épithète
destinée à caractériser sous le point de vue chrétien l'action d'Attila
sur l'empire et sur le monde: le moyen âge l'entendit tout autrement.
[Note 431: Isidor. hispal. _Hist. Goth._, ad. ann. 451.]
Cette tradition de l'ermite gaulois dont je viens d'exposer le fond,
acceptable historiquement, va, dans ses détails, beaucoup plus loin que
la vraisemblance et quitte l'histoire pour la légende. Elle raconte que
le roi des Huns, au lieu de s'offenser de la qualification de fléau de
Dieu, que lui donnait l'ermite, déclara qu'il s'en glorifiait et qu'il
l'attacherait désormais à son nom comme un titre. Saisi d'un
enthousiasme infernal, il bondit sur lui-même et s'écria: «L'étoile
tombe, la terre tremble, je suis le maillet qui frappe sur le
monde![432]» Ici nous voguons à pleine voile dans le mythe: voyons où
nous allons aborder.
[Note 432:
Stella cadit, tellus fremit, en ego malleus orbis.
Ce vers se trouve intercalé dans la chronique de Thwroczi comme un
dicton d'Attila. CHRON. HUNG., I, 16.]
Dans un récit historique sur Attila, j'ai raconté son entrevue avec
saint Loup, telle que nous la donnent les actes originaux écrits, à ce
qu'on suppose, par un disciple de l'évêque de Troyes. Elle se passe
d'une façon toute simple et tout à fait probable. Attila, qui se retire
précipitamment d'Orléans sur Châlons, suivi de près par Aëtius, franchit
la Seine au-dessus de Troyes. Ruinée par les invasions précédentes,
cette grande cité n'avait plus ni garnison ni murailles qui pussent
arrêter un seul instant les Huns: saint Loup va trouver le roi, qui
consent à épargner la ville, mais qui garde l'évêque en étage. Cependant
les habitants, médiocrement rassurés, se dispersent dans les bois, et
quand saint Loup revient de son voyage forcé, il trouve sa métropole
déserte[433]. Voilà le fait dans sa vraisemblance historique, voici
maintenant comment on le racontait trois siècles plus tard.
[Note 433: Voir ci-dessus, _Histoire d'Attila_, c. 5.]
C'est bien loin du monde réel et dans des sphères fantastiques que la
tradition nous emporte: Troyes a retrouvé des murailles et une garnison
que l'évêque commande; le saint fait le guet au-dessus de la porte, et
bientôt arrive Attila à la tête d'une armée innombrable. Quoique battu à
Châlons (il a fallu mettre le siége de Troyes après cette bataille, pour
faire concorder le récit légendaire avec la tradition de l'ermite), le
roi des Huns parcourt la Gaule sans obstacle, tuant et détruisant tout
comme il lui plaît. Il est fier, insolent, et fait sonner bien haut le
titre qu'il vient d'ajouter à tous ses titres, celui de _fléau de Dieu_.
Monté sur son cheval de guerre, il s'approche d'une des portes, frappe
avec colère et ordonne impérieusement qu'on lui ouvre. L'évêque, du haut
de la muraille[434], lui demande qui il est: «Qui es-tu, lui dit-il, toi
qui disperses les peuples comme la paille et brises les couronnes sous
le sabot de ton cheval?--Je suis, répond celui-ci, Attila, fléau de
Dieu[435].--Oh! s'écrie l'évêque, sois le bienvenu, fléau du Dieu dont
je suis le serviteur! ce n'est pas moi qui t'arrêterai;» et descendant
avec son clergé, il ouvre lui-même la porte à deux battants, saisit par
la bride le cheval du roi des Huns, et, l'introduisant dans la ville:
«Entre, dit-il, fléau de mon Dieu; marche où te pousse le vent des
célestes colères[436]!» Attila entre, et son armée le suit. Ils
parcourent les rues, ils traversent les places et les carrefours, ils
passent devant les églises et les palais, sous les yeux d'une foule à la
fois épouvantée et surprise; ils marchent, mais ils ne voient rien. Un
nuage s'est appesanti sur leurs yeux; ils sont aveugles et ne recouvrent
la vue qu'au moment où Attila sort de Troyes par la porte opposée[437].
Dans une des variantes de cette légende, car elle en a beaucoup, l'armée
des Huns, en parcourant les rues et les places de la ville, croit
cheminer doucement à travers des montagnes et des bois, au milieu de
vertes prairies... L'idée du mythe se révèle ici dans toute sa
plénitude: le fléau de Dieu, enorgueilli de sa mission de ruine, est
enchaîné par le serviteur de Dieu; la bête infernale se courbe sous son
dompteur. La légende rapproche et oppose deux figures mythiques dont
l'action est corrélative, et qui se complètent l'une par l'autre. Ne
parlez plus de réalité, ne parlez plus d'histoire; ce n'est plus Loup
évêque de Troyes, ce n'est plus Attila roi des Huns, c'est _le fléau de
Dieu_ qui, rencontrant un _saint_ sur son passage, voit s'évanouir sa
puissance devant une puissance supérieure: l'œuvre de miséricorde a
vaincu l'œuvre de justice.
[Note 434: 2a _Vita S. Lupi_, 45, ap. Boll., 28 jul.]
[Note 435: Tu quis es qui terram dissipas et conculcas?--Cui
Attila: Ego sum Attila, rex Hunnorum, flagellum Dei. Thwrocz, I,
16.]
[Note 436: Jussit portas patefieri ut ingrederetur hostis Dei.
2a _Vit. S. Lup._, 45.--Benevenerit flagellum Domini mei.
Thwrocz., _ub. sup._--Apprehensa freni habena subdit: Veni Dei mei
flagellum, ingredere, proficiscere quo libet Olah., _Vit. Attil._,
9.]
[Note 437: Miro miraculo divinitus cæcitate perculsi..... 2a
_Vit. S. Lup._, 45.]
Qu'il y ait dans cette conception une grande beauté poétique, on n'en
saurait disconvenir. Le moyen âge en jugea ainsi, car cette légende eut
un succès de vogue; on la répéta de tous côtés; les villes, les églises
l'empruntèrent pour se l'approprier en tout ou en partie. Metz raconta
que les Huns, ayant voulu piller l'oratoire de Saint-Étienne situé dans
son enceinte, ne rencontrèrent, au lieu de portes et de murailles,
qu'un rocher de granit contre lequel leurs haches et leurs massues se
brisèrent[438]. Ailleurs Attila côtoie une ville sans l'apercevoir,
tandis qu'un mirage lui montre à l'horizon les tours et les crénaux
d'une cité imaginaire qui fuit devant lui et l'entraîne. A Dieuze, les
Huns sont frappés de cécité, parce qu'ils ont chargé de fers l'évêque
saint Auctor, leur prisonnier; mais ils recouvrent la vue en même temps
que lui la liberté[439]. On n'en finirait pas, si l'on voulait énumérer
tous les emprunts faits par les églises des Gaules à la légende mythique
de saint Loup.
[Note 438: Cum Barbari propius accederent, eorum oculis velut
ingens saxum ac moles solida apparebat: quam cum cæcati mentibus,
manibus per gyrum palparent, aditumque quærerent... Paul. Diac.,
_De Episc._, _Mett._, ap. D. Bouq., t. i, p. 650.]
[Note 439: Paul. Diac., _ibid._--2a _Vit. S. Lup._, ap. Roll.]
L'Italie ne voulut pas être en reste de merveilles avec la Gaule, et le
fléau de Dieu passa les Alpes avec le serviteur de Dieu pour aller jouer
dans les légendes italiennes leur rôle accoutumé. L'imitation fut
complète jusqu'au plagiat, et la légende de saint Géminianus, évêque de
Modène, n'est qu'une copie servile de la légende de saint Loup.
Géminianus introduit Attila dans Modène, comme saint Loup dans Troyes:
même miracle, mêmes incidents, même dialogue du haut de la muraille;
seulement le roi des Huns se montre plus brutal et plus ironique en deçà
qu'au delà des Alpes. Au moment où l'évêque lui dit qu'il est le
serviteur de Dieu: «Eh bien! soit, répond l'autre, un mauvais serviteur
doit être flagellé[440].» Quelquefois, lorsque l'évêque contemporain
d'Attila n'est pas d'une sainteté avérée, la légende lui en substitue
quelque autre, mort depuis nombre d'années; le saint quitte son tombeau,
sauve sa ville, et le mythe est accompli.
[Note 440: Si tu es servus Dei, ego sum flagellum Dei; servi
autem inobedientes... merito verberantur et flagellantur. _Vit. S.
Geminian._ Act. SS.]
Dans ce dualisme de plus en plus idéalisé, Attila, l'être fatal, prend
quelque chose des esprits infernaux. Satan lui-même le conduit: c'est le
prince des ténèbres qui lui ouvre les portes de Reims, qui l'encourage
au viol et au meurtre, qui vient jouir du martyre de l'évêque saint
Nicaise et de sa sœur sainte Eutropie; «il se tenait près de la porte,
on l'y a vu[441],» dit la légende. Ainsi que le diable lui-même,
l'Attila fléau de Dieu est sarcastique, vain dans ses paroles et hideux
à voir; mais, comme le diable aussi, il est facile à tromper, on le
joue, on le bafoue sans qu'il s'en doute. C'est le type de Satan au
moyen âge, la crédulité jointe à l'esprit de malice. La légende exploite
parfois avec un bonheur comique cette idée d'un Attila naïf et crédule.
Quand les Huns ont martyrisé près de Cologne les onze mille vierges
compagnes de sainte Ursule, Attila offre à celle-ci de l'épouser en
réparation d'honneur; mais elle le repousse honteusement: «Retire-toi,
lui dit-elle; j'ai dédaigné la main de César, ce n'est pas pour
appartenir à un maudit tel que toi[442]!» Quelquefois la légende engage
entre ses interlocuteurs et lui des dialogues dans lesquels on
l'endoctrine, on le promène, on le raille; souvent aussi il se montre
généreux, chevaleresque, disposé à servir toutes les bonnes causes.
Cette nouvelle physionomie du fléau de Dieu se dessine pour la première
fois, du moins à ma connaissance, dans le récit d'un prétendu siége de
Ravenne, lequel se serait passé en 452 sous l'épiscopat de saint Jean.
Le récit dans sa rédaction primitive appartient au Pontifical
d'Agnellus, prêtre ravennate, qui écrivit au IXe siècle sur les
archevêques de son pays, et d'après de vieux documents, un livre qui
jette beaucoup de jour sur les idées et les traditions du moyen âge
italien.
[Note 441: Prope portam... Act. SS. _Vit. S. Nicas._, 14
decemb.--Cf. Hincmar.--Flodoard.]
[Note 442: Ego regi Cæsari copulata sum, te autem qui es draco
iniquus vorans christianos, ut diabolum respicio. Chartuic.,
_Chron. Hung._, II.]
On avait oublié, à l'époque d'Agnellus, qu'Attila, resté au nord du Pô
pendant toute sa campagne de 452, n'assiégea point Ravenne, ou plutôt
Ravenne voulait avoir été assiégée en dépit d'Attila; son ancienne
importance sous les Césars et ses prétentions pendant l'exarchat ne lui
permettaient pas de supposer qu'on pût l'avoir dédaignée quand on
menaçait Rome. Partant de cette supposition, Agnellus nous fait de
l'arrivée des Huns, devant la ville de Valentinien, une peinture qui ne
manque pas de vivacité; il nous les montre longeant la mer, et, dans
leurs évolutions rapides, inondant la plaine, qui disparaît sous leurs
escadrons: telle une nuée de sauterelles couvre les sables où elle
s'abat[443]. Bientôt se présente Attila, montant un cheval richement
orné, lui-même cuirassé d'or, un bouclier au bras, un aigrette brillante
sur le front: il médite le siège de la ville. L'évêque Jean, effrayé, se
met en prière et offre à Dieu son sang pour la rédemption de son
troupeau: une vision le rassure et l'avertit d'aller trouver le chef des
ennemis. Il sort donc aux premières lueurs du jour avec tout son clergé
vêtu de blanc, croix en tête, bannières déployées, encensoirs fumants,
et la procession défile au chant des psaumes sur la longue et étroite
chaussée qui conduisait de Ravenne au camp d'Attila.
[Note 443: Ut multitudo locustarum per sablonosa loca
jacerent. Agnell. _Lib. Pontif., Ravenn. S. Joann. episc._]
Mais déjà ce roi avait endossé le manteau de pourpre brodé d'or, ni plus
ni moins qu'un empereur romain, et tenait conseil sous sa tente avec les
officiers de son armée, quand le chant lointain de la psalmodie frappe
ses oreilles; il regarde et aperçoit la file des prêtres débouchant deux
à deux sur la chaussée, et l'évêque qui fermait la marche. Ce spectacle
ne laisse pas que de le surprendre: «Qui sont ces hommes blancs?
demande-t-il à ceux qui l'entourent; où vont-ils, et que me
veulent-ils?--C'est l'évêque accompagné de son clergé, répond un des
assistants plus au fait que lui des usages et du langage des chrétiens;
il vient intercéder près de vous en faveur de ses enfants, les habitants
de Ravenne.» Ce mot d'enfants choque Attila, qui ne comprend pas: «Vous
vous moquez de moi, s'écrie-t-il avec colère; mais rappelez-vous que
j'ai une épée bien affilée, et malheur à qui se rirait du roi! Tâchez
donc de m'expliquer, vous qui le savez si bien, comment un seul homme
peut engendrer tant d'enfants[444].» Le malencontreux conseiller
explique comme il peut la distinction qu'on doit faire entre les enfants
de la nature et ceux de la grâce: Attila se montre satisfait. Sur ces
entrefaites, l'évêque arrive; le cœur du roi, déjà préparé, s'amollit à
sa vue, et Jean obtient sans peine ce qu'il était venu solliciter.
Pourtant Attila, qui connaît les Italiens, craint qu'ils ne mésusent de
sa clémence, et il prend à ce sujet ses précautions avec une bonhomie
charmante: «Tes citoyens, dit-il à l'évêque, sont terriblement rusés; je
ne me soucie pas qu'ils viennent dire: Nous l'avons joué et chassé[445];
je ne veux pas davantage qu'on suppose dans les villes voisines que j'ai
eu peur de vous, cela me ferait tort, ainsi qu'à mon armée (nous citons
toujours Agnellus). Pour parer à cela, voici ce que j'exige: rentrez en
toute hâte, enlevez vos portes des gonds, couchez-les à terre, et, quand
il ne restera de votre enceinte que les quatre murs, j'entrerai, et
traverserai votre ville: je vous promets de n'y faire aucun mal.» Le
lendemain, Ravenne était en habits de fête; les rues tendues de tapis,
les places parées de fleurs[446] et encombrées de curieux annonçaient
l'allégresse publique, et l'archevêque, en tête de son clergé, présidait
au défilé des Huns. C'est ainsi qu'au bout de quatre siècles à peine,
l'Italie se rappelait sa propre histoire. Les pages d'Agnellus se
terminent par une réflexion qui a bien aussi son mérite: «On a dit parmi
les proverbes, écrit-il, que le roi Attila, avant de recourir aux armes,
combattait par l'artifice, et après cela il est mort sous le couteau
d'une misérable femme[447].» Ce regret donné au fléau de Dieu n'est pas
ce qu'il y a de moins étrange dans tout ceci.
[Note 444: Dicite mihi o vos omnes qui hanc causam nostis, et
diligentius curiose audiam, quomodo potuit hic unus homo tantos
filios procreare? Agnellus. _Lib. Pontif. Raven. Vit. S. Joann.
Episc._, 2.]
[Note 445: Cives tui valde ingeniosi et solertissimi sunt, ne
dicant illi de me, quia expulimus eum, fraude deceptum, posteaque
tam mihi quamque meis exercitibus vituperium adhærescat...
Agnellus. _Lib. Pontif. Raven. Vit. S. Joann. Episc._ 2.]
[Note 446: Diversis floribus civitas decorata. _Id., ub.
sup._]
[Note 447: Unde de eo in proverbiis dicitur: Attila rex
priusquam arma sumeret, arte pugnabat, et post hæc omnia a
vilissima muliere cultro defossus, mortuus est. Agnell. _Lib.
Pontif. Ravenn. Vit. S. Joan. episc._ 3.]
Et pourtant c'est encore Agnellus qui nous donne la version la moins
déraisonnable du prétendu siége de Ravenne, que nous retrouvons ailleurs
avec deux variantes d'une invention presque incroyable. Disons d'abord,
pour l'éclaircissement de ce qui va suivre, qu'un schisme ardent divisa
pendant toute la durée de l'exarchat les archevêques de Ravenne et les
papes, les archevêques ravennates prétendant tenir leur pallium
directement des empereurs, et les papes voulant les ramener sous la
dépendance du siége apostolique. L'animosité produite par ces discordes
avait passé des chefs aux églises, et des églises aux villes. On se
traitait d'hérétiques, on se déchirait par des imputations dont on
aurait dû rougir. Histoire ou théologie, erreurs traditionnelles ou
vérités, on compulsait tout, on employait tout pour se nuire: Attila,
bien innocemment, se trouva mêlé dans la querelle. Les deux versions
dont je parle peuvent être attribuées, l'une aux schismatiques de
Ravenne, l'autre aux partisans des pontifes de Rome. Suivant la
première, l'archevêque Jean est un modèle d'orthodoxie: il aborde Attila
par un sermon sur la consubstantialité du Père et du Fils dans le
mystère de la sainte Trinité, sermon qui plaît si fort au roi, que le
prêtre obtient pour prix de sa prédication le pardon de sa ville[448].
Dans l'autre version, qui porte tous les signes d'une attaque venue du
Vatican, Jean est non-seulement un schismatique, mais un arien; s'il
vient catéchiser Attila, c'est pour le faire tomber dans l'hérésie, et
ensuite, lorsqu'il l'a bien endoctriné, qu'il a bien noirci à ses yeux
le caractère et la foi du pape saint Léon, il offre de lui livrer
Ravenne et tous les trésors des Césars, si, marchant sans délai sur
Rome, il en expulse ce pape hérétique[449]. Attila tire son épée et
part; mais en route il rencontre saint Léon, qui, le catéchisant à son
tour, lui démontre, le symbole de Nicée en main, l'impiété et la
perfidie de l'hérésiarque. Attila voit qu'on l'a pris pour dupe.
Transporté de colère, il revient sur ses pas, emporte Ravenne d'assaut,
tue l'archevêque avec tout son clergé[450], et déclare qu'il traitera
sans plus de façon quiconque osera désormais nier l'orthodoxie des papes
et la primauté du saint-siége. Ainsi la tradition est battue par des
vents divers, suivant les passions et les intérêts du moment, et en cela
elle ressemble un peu à l'histoire. Voici le fléau de Dieu théologien,
arbitre de la doctrine chrétienne et champion du pape; tout à l'heure il
chassait les Maures d'Espagne: il n'y a point de mesure dans les
saturnales de l'imagination populaire.
[Note 448: Agnell., _Lib. Pontif. Rav. ibid._--Carol. Stephan.
_Voc._ Ravenna.--Callimach., _Vit. Attil._]
[Note 449: Joan. Hangen., _Chron._, I, 9.--Sim. Keza., _Chron.
Hung._, I, 4, § 2.--Thurocz., _Chron. Hung._, I, 20.--Olah., _Vit.
Attil._, 16.]
[Note 450: Fecit omnes jugulare. Simon. Kez. I, 4, § 2.]
Une fois qu'elle a ouvert un filon qui lui plaît, la tradition le creuse
et le poursuit jusqu'à ce qu'elle l'ait épuisé. Cette singulière
conception d'un fléau de Dieu crédule et bonhomme et d'un Attila
théologien donna naissance à un Attila moral, qui prêchait aux Romains
la modestie, encourageait les bons mariages et dotait les filles
vertueuses. Cette dernière physionomie d'Attila, la plus inattendue de
toutes, on en conviendra, se dessine dans plusieurs historiettes qui
couraient les Gaules et l'Italie au moyen âge, et que des écrivains des
XVe et XVIe siècles recueillirent de la bouche des vieillards comme des
traditions immémoriales. En voici une qui regarde la Gaule.
Pendant la marche de l'armée des Huns sur Troyes, et tout près de cette
ville, Attila aperçut une pauvre veuve qui fuyait à travers la campagne
avec dix filles: les aînées, déjà grandes et belles, marchaient à ses
côtés; les plus jeunes trottaient sur un âne: il y en avait même une,
nouvellement née, qui pendait dans un linge au cou de sa mère[451]. Où
courait ce troupeau effaré? il allait se jeter à la rivière, pour
échapper aux brutalités des Huns. Attila ordonne aussitôt qu'on les lui
amène; et comme la malheureuse veuve restait prosternée la face contre
terre, sans oser proférer un mot, il lui demande si toutes ces filles
sont à elle, et si elle les a conçues en légitime mariage[452]. «Oh!
oui, dit la veuve à demi morte de frayeur; elles sont dix, et ce sont
dix orphelines que je laisserai après moi.» Attila la relève, la
rassure, et lui fait compter assez d'or, dit la légende, pour bien vivre
et marier honnêtement ses filles[453]. Une autre fois, entre Vicence et
Concordia, il rencontre des bateleurs qui, posant à terre leur bagage,
se mettent en devoir de le bien amuser par leurs tours[454]: c'étaient,
disent les récits, des gaillards forts et bien nourris, mais sans
courage et sans connaissance des armes. Le roi, qui veut donner une
leçon à ces fainéants, s'avance dans le cercle formé autour d'eux, bande
son arc et abat un oiseau qui passait; puis il leur donne l'arc qu'aucun
d'eux ne peut tendre. Il fait venir son cheval, le franchit d'un saut
tout armé, et quand il commande aux baladins d'en faire autant, ceux-ci
reculent. Alors il les fait prendre et tenir sous bonne garde, défendant
qu'ils mangent autre chose que ce qu'ils auront abattu à la pointe de
ses flèches. Au bout de quelques semaines, les bateleurs reparaissent
devant l'armée, hâves, exténués et n'ayant que la peau sur les os, mais
devenus des archers parfaits: le roi les enrôle dans ses troupes[455].
[Note 451: Mulier fuit quæ decem filiarum mater, minorem, quæ
bima erat, linteolo ad collum suum alligatam apportabat, stimulans
simul jumentum, cui ex reliquis teneriores duas superposuerat,
subsequentibus adultioribus... Callimach., _Vit. Attil._--Olahus.,
_Vit. Attil._, 9.]
[Note 452: Quæsivit an cuncti qui aderant sui partus essent
legitimi ac genuini? affirmante illa... V. ap. Deseric., _De
Orig., ac maj. Hungar._]
[Note 453: Quam amplis donis, ut filiolas nutriret, et maritis
collocaret, donatam, domum redire jubet. Olah., _Vit. Attil._, 9.]
[Note 454: Circulatores ætate ac viribus integris, spe
mercedis illecti, per infestos euses nudi... Sigon., _Occid. imp._
XIII.--Callimach., _ub. sup._--Olah., 9.]
[Note 455: Eo usque tenui cibo extenuari mandat ut..., Olah.
_Vit. Attil._, 9.--Callimach., _ibid._]
La plus jolie des traditions italiennes sur le _bon Attila_ est celle
qui récréait au moyen âge les habitants de Padoue, et qu'a répétée plus
d'un auteur de la renaissance. Ils racontaient qu'au temps où les Huns
occupaient leur ville, après le renversement d'Aquilée, un certain poëte
nommé Marullus était accouru du fond de la Calabre avec un poëme latin
composé à la gloire d'Attila, et qu'il voulait réciter devant lui.
Ravis d'une circonstance qui leur permettait de fêter dignement leur
hôte, les magistrats padouans préparèrent un grand spectacle où furent
conviés tous les personnages notables et lettrés de la haute Italie.
Déjà la foule encombrait les gradins de l'amphithéâtre, et Marullus
commençait à déclamer ses vers au bruit des applaudissements, quand le
front du Barbare se rembrunit tout à coup. Le poëte, suivant l'usage de
ses pareils, attribuant à son héros une origine céleste, l'interpellait
comme s'il eût été un dieu. «Qu'est-ce à dire? s'écrie Attila tout hors
de lui. Comparer un homme mortel aux dieux immortels! C'est une impiété
dont je ne me rendrai point complice.» Et il ordonne que sans désemparer
on brûle, au milieu de l'amphithéâtre, le mauvais poëte et ses mauvais
vers[456]. On se peindra, si l'on peut, le désarroi de la fête: la
surprise des spectateurs qui n'osaient remuer et qui eussent souhaité
d'être bien loin, les soldats huns chargés de brassées de bois qu'ils
amoncelaient dans l'arène, puis le poëte Marullus étendu pieds et poings
liés sur le bûcher à côté de son poëme malencontreux. Déjà les apprêts
étaient terminés, et l'on approchait du bûcher les torches enflammées,
lorsque Attila fit un signe. «C'est assez, dit-il, j'ai voulu donner une
leçon à un flatteur; maintenant n'effrayons point les poëtes véridiques
qui voudraient célébrer nos louanges[457].»
[Note 456: Aspernatus sacrilegæ adulationis impudentiam, cum
auctore carmen exuri jussit. Callimach. Sigon. _ub. sup._--_Vit.,
Attil._--Olah., 9.]
[Note 457: Ne scriptores cæteri ab laudibus ipsius celebrandis
deterrerentur. Callimach., _ibid._]
Ces contes et d'autres du même genre amusèrent nos aïeux pendant tout le
moyen âge; les églises y mêlaient des miracles, les villes des prouesses
imaginaires. Toutes, à les entendre, avaient résisté héroïquement à
cette puissance, qui ne les avait vaincues que parce qu'elle n'était
point de la terre; Attila avait été blessé devant l'une, avait battu en
retraite devant l'autre: chaque localité s'y faisait bravement sa part.
On croirait, en lisant ces traditions, parcourir des fragments de poëme,
_disjecti membra poematis_, ou plutôt les matériaux d'une épopée à
naître.
Il existe, dans la formation des erreurs traditionnelles, des
entraînements d'imitation dont il faut bien se rendre compte, lorsqu'on
explore ce terrain difficile. Rome elle-même, cédant à l'un de ces
entraînements, ne s'imagina-t-elle pas avoir été assiégée par Attila? On
le supposa d'abord en Asie, où la situation des lieux et les détails de
la mission du pape saint Léon, imparfaitement connus, rendaient la
méprise pardonnable: ainsi le philosophe grec Damascius, contemporain de
Justinien, effrayait ses lecteurs par le récit d'une bataille livrée
sous les murs de Rome contre Attila, bataille prodigieuse «où les âmes
des morts, se relevant, avaient lutté trois jours et trois nuits durant
avec une infatigable furie[458].» De Grèce, ce conte passa en Italie et
à Rome, qui finit elle-même par l'adopter. On montra à l'une des portes
de la ville le théâtre de cet étrange combat, on expliqua les évolutions
de ces légions de fantômes, et l'entrevue de saint Léon avec le roi des
Huns se trouva transportée des bords du Mincio sur ceux du Tibre.
[Note 458: Damasc. ap. Phot., CCXLII, p. 1041.]
L'imagination des Strasbourgeois faisant d'Attila le patron de leurs
libertés modernes, si originale qu'elle paraisse, pâlit pourtant devant
celle de deux ou trois villes d'Italie. On connaît la jolie capitale du
Frioul, Udine, qui, plantée sur un dernier mamelon des Alpes, semble une
vedette de l'Autriche aux portes de Venise. Udine, en latin _Utinum_, a
depuis plus de mille ans la prétention d'avoir été fondée par Attila, et
non-seulement elle, mais encore la montagne qui la soutient. Les plus
vieilles chroniques de la Vénétie racontent que, pendant le siége
d'Aquilée, le roi des Huns ne sachant où faire hiverner ses troupes,
prit la résolution de construire une place forte dans le voisinage, et
choisit pour cela le lieu où se trouve actuellement Udine. Ce lieu par
malheur était une plaine; le roi voulait une montagne: que faire?
L'armée se mit en devoir de lui en procurer une: chaque soldat apportant
de la terre plein son casque et des pierres sur son bouclier, la colline
s'éleva en trois jours comme par enchantement, et Attila y bâtit
Udine[459]. Cette fable passait au XIIIe siècle pour une vérité qu'il
eût été imprudent de nier trop haut dans les murs de la ville des Huns.
Le célèbre chroniqueur Otto de Freisingen, qui l'entendit de la bouche
même des habitants, n'en éprouva qu'un sentiment d'admiration. «Je
contemplai, dit-il, l'œuvre gigantesque accomplie en si peu de temps par
une si grande multitude[460].» Au XVIe siècle, la foi en cette tradition
n'avait point faibli, et un patriarche udinois, à propos de quelques
fouilles faites dans la colline, eut la pensée de vérifier le travail
des Huns: on creusa; on trouva parmi les pierres des fragments d'armures
et un casque; ce casque fut de droit celui d'Attila. Le patricien
Candidus, auteur estimé de la chronique d'Udine, a bien soin de
distinguer dans son livre l'enceinte d'Attila de celles qui se sont
succédé depuis le Ve siècle. Naguère encore, on entretenait en bon état
une tour carrée d'apparence romaine et faisant partie de vieilles
constructions: c'était une relique chère au cœur du peuple, et tout bon
habitant d'Udine, en la montrant à l'étranger, disait avec une sorte
d'orgueil: «Voilà la tour d'Attila!»
[Note 459: Ab Attila collis ingens effossa et super injecta
terra, veluti specula quædam... Joann. Candid. patric., _Hist.
Utinens_. I.]
[Note 460: Tanta multitudo fuit (Hunnorum) ut miræ
magnitudinis montem, Utinum dictum, quem ipse vidi, ab exercitu
comparatum, incolæ usque hodie adfirment. Ott. Frising., VI,
27.--Cf. Carol. Sigon., _Occident. Imp._, l. XIII.]
Que la Toscane, pour n'être pas en reste avec les autres provinces
italiennes, avec la Campanie, la Calabre, la Pouille, ait fait guerroyer
Attila dans ses campagnes en dépit de l'histoire, c'était le droit
commun au moyen âge, et elle a pu en user à son tour; mais elle ne s'en
tint pas là: deux de ses villes, Florence et Fiésole, forgèrent à ce
sujet un roman qu'elles rattachèrent à leur propre histoire de la façon
la plus incroyable. Et il ne s'agit pas ici de quelque opinion vulgaire,
recueillie chez une multitude ignorante; il s'agit de faits appuyés sur
des textes et exposés sérieusement par deux écrivains célèbres,
Malespini et Jean Villani: la chose est grave assurément, et je
laisserai la parole aux historiens florentins.
Tous les amis des lettres connaissent Malespini, ce vieil annaliste qui
crayonna, au XIIIe siècle, les premières pages de l'histoire de
Florence. Les aventures de sa famille se liaient aux catastrophes qui
frappèrent dans le XIe siècle la ville infortunée de Fiésole, que les
Florentins, après une longue guerre civile, détruisirent de fond en
comble, et dont ils transportèrent les habitants dans leurs murs. Eh
bien, cette guerre, c'est Attila qui l'avait causée; ces cruautés des
Florentins n'étaient qu'une représaille contre les Huns. Malespini nous
l'affirme, il en avait lu les détails dans de vieilles écritures, _in
molte iscritture antiche_, conservées à l'abbaye de Florence, et aussi
dans des papiers de famille dont il nous entretient fort longuement. Un
demi-siècle après, Jean Villani, puisant aux mêmes sources, reproduisait
les mêmes faits sans émettre le moindre doute sur l'authenticité des
unes ou la vraisemblance des autres. Or voici ce qu'ils racontent:
«En l'année 450 arriva sur les bords de l'Arno un homme noble et
puissant appelé _Attile flagellum Dei_, lequel, en compagnie de vingt
mille soldats, venait reconstruire la cité de Fiésole et renverser celle
de Florence, où d'abord il s'introduisit par ruse et tromperie. Il y
fixa sa demeure au Capitole, près de l'emplacement qu'occupe l'église de
Sainte-Marie et près du canal souterrain où s'engouffre l'Arno. Faisant
de là force caresses, cadeaux et invitations aux Florentins, il parvint
à les abuser tous. Sitôt qu'il fut en mesure d'agir, il invita à un
grand festin les plus nobles et meilleurs seigneurs du pays, et, à
mesure qu'ils entraient dans sa maison, il leur faisait couper la tête
et jeter le corps dans ce gouffre de l'Arno qui coulait derrière sa
demeure[461]. La noblesse une fois disparue, il crut avoir bon marché du
reste; mais Florence était forte et décidée à lui résister. Il en sort
donc, appelle à lui ses troupes, et tombe sur la ville, pillant et
massacrant tout ce qu'il rencontre: grands et petits, mâles et femelles,
tout fut passé au fil de l'épée; ensuite il mit le feu aux maisons par
sept côtés à la fois. Ce massacre eut lieu le 28 juin de ladite année
450.»
[Note 461: Ne invitò una grande parte a desinare alla sua
detta terra: e con come e' venivano a uno a uno segretamente, gli
faceva dicollare, e cacciare in una tomba dal lato di dietro...
Era allora in Campidoglio, e vi correva un ramo del fiume
d'Arno... Malespin., _Hist. di Firenz._, c. 36.]
Cela fait, Attila se rend avec ses hommes à Fiésole, que les Florentins
avaient en mortelle haine, «y plante ses tentes et son gonfanon, et fait
proclamer par tout pays que quiconque voudra construire sur ce terrain
maisons ou tours le pourra faire librement et librement y habiter, et en
cela il montrait grand désir que cette ville fût bien peuplée, afin
d'empêcher Florence de sortir de ses ruines, et aussi il voulait faire
injure et guerre aux Romains.» Tout alla bien jusqu'à la mort d'Attila;
mais plus tard les Florentins, ayant rebâti leur ville, firent payer
cher à Fiésole les faveurs qu'elle avait reçues de leur ennemi. Il en
résulta une guerre de plusieurs siècles qui se termina, comme je l'ai
dit, par la transportation de toute la noblesse fésulane dans
l'enceinte de Florence. On remarquera combien ici les souvenirs semblent
précis: Attila demeure au Capitole, au-dessous de l'église de
Sainte-Marie, près du gouffre de l'Arno, et c'est le 28 juin 450 qu'il
brûle la ville; pourtant rien de tout cela n'est vrai, jamais Attila ni
ses soldats n'ont franchi la chaîne des Apennins. Les vieilles écritures
consultées par Malespini lui avaient appris qu'_Attile flagellum Dei_
vivait au temps de l'empereur Théodose et du pape saint Léon, qu'il
avait la tête chauve avec des oreilles de chien, et qu'enfin il était
roi des Vandales et des Goths, seigneur de Hongrie, Pannonie, Suède et
Danemark[462]. Le portrait peu flatteur que l'historien nous fait de
l'ennemi de Florence ne l'empêche pas d'ajouter qu'on l'appelait le
beau, _chiamavasi bello_. On retrouve fréquemment en Italie cette
tradition sur la laideur monstrueuse d'Attila; certaines chroniques lui
donnent une tête d'âne, d'autres un groin de porc: double réminiscence
de l'idée légendaire qui voyait dans Attila un démon, et de la tradition
gothique rapportée par Jornandès, qui faisait naître les Huns du
commerce des sorcières avec les esprits immondes. Ici on veut qu'Attila
fût privé de la parole et n'eût qu'un grognement sourd, là-bas on le
faisait assister, comme un juge délicat, à la lecture d'un poëme latin:
la tradition prenait du large dans ses conjectures.
[Note 462: Questo Attile flagellum Dei, avea la testa calva, e
gli orecchi a modo di cane... Malespini. _Hist. di Firenz._, c.
36.]
Dans cette revue que je viens de faire des traditions sur Attila
éparses chez les races latines, je me flatte de n'avoir rien omis
d'important historiquement ou de tant soit peu original. Tantôt d'une
beauté grandiose, tantôt absurdes et grotesques, ces traditions, on le
voit, portent le cachet des conceptions populaires, mais rien ne les
relie, elles manquent d'unité. Il eût fallu à cette poussière poétique,
pour prendre un corps et s'animer, le souffle d'un Dante ou d'un Homère;
ce souffle n'est point venu, et pourtant elle contenait autant
d'éléments nationaux que l'Odyssée, autant d'éléments chrétiens que _la
Divine Comédie_. Qui peut dire quelles proportions de grandeur terrible
aurait pu atteindre l'ATTILA FLAGELLUM DEI sous la plume du chantre de
l'_Enfer_? Si le poëme rêvé par nos pères n'a pas rencontré la main qui
devait lui donner sa forme, au moins existe-t-il en idée; il vit en nous
à notre insu; nous avons beau lire ou faire de l'histoire, toute cette
fantasmagorie traditionnelle se réveille dans notre imagination au mot
magique de _fléau de Dieu_, et s'interpose plus ou moins entre
l'histoire et nous. On serait même tenté de supposer, à lire certains
ouvrages récents parés de tous les mérites de l'imagination et du style
en même temps qu'ils sont chargés de citations savantes, que l'âge de la
légende n'est pas fini, et qu'elle essaie de se rajeunir par une sorte
d'alliance ou de compromis avec l'érudition. C'est ce que je me suis dit
en face de l'Attila que nous a peint l'illustre auteur des _Études
historiques_. «Ce sauvage hideux qui habite une grande bergerie de bois
dans les pacages du Danube, que les rois soumis gardent à la porte de sa
baraque, et qui a ses femmes dans des loges autour de lui..., ce
conquérant poussé ou arrêté par une main qui se montrait partout alors à
défaut de celle des hommes, et qui finit par crever du trop de sang
qu'il avait bu[463],» tout cela me paraît un produit malheureux du
mariage dont j'ai parlé. Je doute que de pareils compromis fassent grand
bien à l'histoire: rendons-lui l'Attila de Priscus, et réservons le
_flagellum Dei_ pour la poésie.
[Note 463: Châteaubriant, _Etud. hist._ T. I.]
LÉGENDES
ET TRADITIONS GERMANIQUES
I. SOURCES DE LA TRADITION GERMANIQUE SUR ATTILA.--ELLE PREND NAISSANCE
CHEZ LES GERMAINS ORIENTAUX.--LES GERMAINS OCCIDENTAUX L'ADOPTENT EN LA
MODIFIANT.--TRADITION CHEZ LES FRANKS, CHEZ LES ANGO-SAXONS, CHEZ LES
SCANDINAVES, CHEZ LES GERMAINS DU RHIN.
La tradition latine nous a promenés sur des champs de carnage, au milieu
des larmes et des ruines: c'était le domaine naturel du fléau de Dieu;
le théâtre où nous transporte la tradition germanique est tout autre.
Ici plus de fléau de Dieu, mais un roi sage, magnifique, hospitalier, se
battant bien, buvant mieux, un bon roi enfin comme on les rêve en
Germanie: tel est le nouvel Attila qui se présente à nous. Contradiction
bizarre entre toutes celles dont le moyen âge abonde! ces deux Attila si
différents vécurent pendant des siècles côte à côte et sans trouble dans
les souvenirs de la Germanie: on maudissait l'un à l'église, on
bénissait l'autre au château. En sortant du temple où retentissait par
la voix du prêtre l'anathème éternel contre la bête infernale et le
tyran persécuteur des saints, on courait applaudir le _Minnesinger_ qui,
la rote en main, chantait le bon roi Attila, seigneur des Huns, sage
comme Salomon, plus riche et plus puissant que lui, surtout plus
généreux. La légende chrétienne était le souvenir romain, la chanson du
_Minnesinger_ le souvenir barbare.
Deux choses, dans le contact des Germains du Ve siècle avec Attila,
durent les frapper vivement et laisser une longue impression sur les
générations successives: c'est que tous ou presque tous ils avaient été
ses vassaux, et que leur époque héroïque, celle de leur établissement en
Italie, se confondit presque avec la mort du conquérant. Rien dans le
vasselage de ces peuples fiers sous le roi des Huns n'avait été de
nature à blesser leur orgueil et à leur imposer l'oubli. D'abord ils
avaient partagé ce vasselage avec toutes les races barbares de l'Europe
et de l'Asie occidentale; puis cette sujétion avait été pour eux
particulièrement douce et honorable. On peut lire dans Jornandès de
quelles distinctions Attila entourait les chefs des grandes tribus
germaines, Ardaric, roi des Gépides, Valamir et Théodemir, rois des
Ostrogoths: placés dans ses conseils et à la tête de ses armées, ils
étaient traités plutôt en amis et en alliés qu'en sujets. Quant aux
conquêtes des Germains en Italie, aux fondations d'Odoacre et de
Théodoric, quoique opérées après la mort d'Attila, elles ne se firent
pourtant point sans lui. C'était lui qui avait suscité ces vastes
projets, rassemblé ces masses armées au bord du Danube, et quand plus
tard elles en partirent pour leur propre compte, c'était encore son
génie qui les guidait. Odoacre, suivant toute apparence, avait été son
soldat, et Théodoric était le fils d'un de ses capitaines. Sa mémoire
resta donc justement attachée à ces grands événements comme s'il y
avait pris réellement part. Ce sentiment se retrouve dans la tradition
germanique. Par une confusion où la reconnaissance a fait oublier la
chronologie, elle réunit invariablement le nom d'Attila au nom de
Théodoric, et même à celui d'Hermanaric le Grand, oubliant que le roi
des Huns était mort huit ans après la naissance du premier, et qu'il ne
naquit que vingt-cinq ans après la mort du second. Dans ces vagues
souvenirs où, comme on le voit, l'histoire n'a guère été respectée,
Attila conserve toujours cependant sa supériorité historique; sa figure
domine celle de tous les chefs germains: Théodoric lui doit son royaume,
Hermanaric et Odoacre leurs défaites.
Les noms de Théodoric, d'Hermanaric et d'Odoacre nous indiquent tout
d'abord que les traditions dont je parle, lesquelles constituent le fond
de la grande tradition germanique sur Attila, sont nées dans la Germanie
orientale, parmi les tribus qui prirent part au renversement de l'empire
d'Occident, particulièrement chez les Ostrogoths, et qu'elles furent
consignées dans des poëmes chantés, dont les aventures de Théodoric et
sa guerre contre Odoacre faisaient le sujet principal. Si, comme tout
porte à le croire, ces poëmes, destinés à la glorification des Amalungs
ou princes de la maison royale des Amales, naquirent chez les
Ostrogoths, ce n'était qu'un épisode que ce peuple ajoutait à l'épopée
de son histoire, qui se composait, comme on sait, de chants nationaux
remontant de siècle en siècle jusqu'à l'époque demi-fabuleuse où la race
gothique, divisée en trois groupes de tribus, avait quitté la
Scandinavie, montée sur trois vaisseaux[464]. Chaque grande circonstance
dans la vie du peuple ostrogoth avait son chant particulier ou son
ensemble de chants, épisodes successifs ajoutés par les temps à l'épopée
générale. Jornandès, qui était Goth, nous dit que telle était la manière
dont ses compatriotes fixaient et perpétuaient leurs souvenirs[465].
Lui-même, dans son livre si précieux à tant de titres, ne paraît être
souvent qu'un traducteur ou un abréviateur de cette histoire chantée, et
souvent aussi il ne serait pas difficile de marquer le point précis où
la tradition, toujours vive et colorée, se raccorde et se lie au tissu
plus que prosaïque qui appartient en propre à l'évêque de Ravenne. Tout
vrai Goth savait par cœur ces poëmes, entrés dans l'éducation nationale.
Qu'on juge maintenant si l'imagination des scaldes dut s'animer au
spectacle des événements qui signalèrent pour leur race la dernière
moitié du Ve siècle, et si cette nouvelle page d'histoire, devant
laquelle toutes les autres pâlissaient, dut être conservée
religieusement! Non-seulement on la conserva, mais on l'amplifia. La
grandeur des faits réels ne suffisant plus à l'enthousiasme poétique, on
y ajouta des enjolivements et des fables. C'est ainsi que sur le canevas
des chants contemporains se développèrent de génération en génération,
au moyen des accroissements et des broderies épisodiques, les nombreux
poëmes de la tradition orientale dont Théodoric est le héros, et dans
lesquels Attila occupe toujours une place.
[Note 464: Dicitur de Scanziæ insulæ gremio Gothos egressos,
tribus tantum navibus vectos ad citerioris oceani ripam... Jorn.,
_R. Get._, 6.]
[Note 465: Cantu majorum facta modulationibus citharisque
canebant... Jorn., _R. Get._, 3.]
Le procédé historique dont je viens de parler ne fut point particulier
aux peuples de la Germanie orientale; les Germains le pratiquaient tous
du temps de Tacite[466]; ils l'avaient encore, trois siècles plus tard,
du temps du césar Julien, qui entendit leurs chants nationaux résonner
terriblement dans la vallée du Rhin, et qui en comparait la rude
harmonie au croassement des oiseaux de proie. Cet usage, qui servait à
maintenir parmi les Barbares l'orgueil en même temps que l'unité de la
race, se conserva après leur établissement dans l'empire romain comme
une barrière de plus qui les séparait des vaincus. Au reste, chaque
nation, tout en voulant immortaliser sa propre histoire, ne demeurait
point indifférente à celle des autres: les nombreux rapports des tribus
entre elles et le rapprochement de leurs dialectes, rameaux d'un tronc
commun, favorisaient les échanges mutuels de traditions. Lorsqu'un chant
composé dans une tribu se distinguait par l'importance du fond ou par la
beauté poétique de la forme, il était aussitôt colporté et approprié aux
dialectes voisins. Paul Diacre nous rapporte que de son temps les
chansons héroïques sur Alboïn circulaient non-seulement parmi les
Lombards, mais encore chez les Bavarois et les Saxons, et même dans tous
les pays de langue teutonique[467]. Jornandès nous dit dans le même sens
que la gloire d'Attila était célébrée par tout l'univers[468]. On
comprend ce qui dut arriver à la longue de cet amalgame de souvenirs, de
ces transfusions de vérités et d'erreurs locales d'une tribu à l'autre,
d'une contrée à l'autre; il se forma un fonds commun de traditions
germaniques reçu par tout le monde et sur lequel chacun eut le droit de
broder sa tradition suivant sa convenance. C'est pour cela qu'il ne
faudrait pas s'étonner de voir, par exemple, des souvenirs qui n'ont pu
naître que sur les bords du Dniester ou du Pô consacrés par les poëtes
de la Norvége, et en revanche des idées, des symboles exclusivement
scandinaves s'implanter dans les traditions historiques de peuples
germains étrangers à l'odinisme, et les dominer même par l'énergie de
leur conception.
[Note 466: Celebrant carminibus antiquis (quod unum apud illos
memoriæ et annalium genus) originem gentis conditoresque....
Tacit., _Mor. German._--Arminius... canitur adhuc barbaras apud
gentes. _Id. Annal._, II.]
[Note 467: Apud Baïoariorum gentem, non secus ac Saxonum, sed
et alios ejusdem linguæ homines, ejus (Alboini) liberalitas et
gloria, bellorum que felicitas, et virtus, in eorum carminibus
celebrantur. Paul. Diac., _Hist. Langobard._, I, 27.]
[Note 468: Famosa inter omnes gentes claritate mirabilis...
Jorn., _R. Get._, 54.]
C'étaient des joueurs de harpe, des chanteurs ambulants, et quelquefois
les poëtes eux-mêmes, qui étaient entre les différentes nations les
intermédiaires de ces échanges. Deux tribus voulaient-elles troquer
leurs poëmes, elles troquaient leurs chanteurs. Nous pouvons lire encore
dans le recueil de Cassiodore une lettre par laquelle Théodoric, qui
devait être bientôt lui-même un personnage traditionnel si célèbre,
envoyait au roi des Franks Clovis un joueur de harpe que celui-ci lui
avait demandé. «Nous avons choisi pour vous l'envoyer, lui écrivait-il,
un musicien consommé dans son art, qui, chantant à l'unisson de la
bouche et des mains, réjouira la gloire de votre puissance[469].» Le roi
des Franks voulait se tenir au courant de ce qu'on chantait à la cour du
roi des Goths, et lui-même sans doute dépêchait à ses voisins, par une
semblable politesse, ses poëtes ou ses musiciens, car les Franks avaient
aussi leurs chanteurs et leurs chansons. Fortunat nous parle des chants
qui divertissaient les leudes barbares, et, comme pour bien préciser
qu'il ne s'agissait pas de poésie latine, il retourne sa proposition, et
parle des chants barbares qui divertissaient les leudes[470]. Les
Anglo-Saxons, passionnés pour ce passe-temps patriotique, en emportèrent
avec eux l'habitude lors de leur immigration dans l'île de Bretagne:
leur roi Alfred était, comme on sait, à la fois récitateur et poëte. Je
ne dis rien des Scandinaves, chez qui le scalde était inséparable du
guerrier, et bien souvent chantre et héros des mêmes aventures. En
France, Charlemagne, sans être poëte comme Alfred, poussa aussi loin que
lui le goût des chants traditionnels. «Il écrivit, dit Eginhard, et
recueillit, pour en perpétuer le souvenir, de très-anciens poëmes
barbares, dans lesquels étaient célébrées les actions et les guerres des
hommes d'autrefois[471].» Louis le Débonnaire, élevé sur ses genoux,
savait tous ces poëmes par cœur; mais plus tard, et par scrupule de
dévotion, il ne voulut plus ni les réciter, ni les entendre, ni les
laisser apprendre à ses fils[472], attendu que ces monuments des
ancêtres étaient, comme les ancêtres eux-mêmes, fortement entachés de
paganisme. Par bonheur, de pareils scrupules furent rares chez ses
contemporains, et c'est aux IXe et Xe siècles, que la poésie germanique
traditionnelle ayant pris son plus grand développement, les plus
importants des chants qui la composent reçurent leur forme définitive,
celle sous laquelle ils sont parvenus jusqu'à nous.
[Note 469: Citharædum etiam, arte sua doctum, pariter
destinavimus expeditum, qui, ore manibusque consona voce cantando,
gloriam vestræ potestatis oblectet; quem ideo gratum fore
credidimus, quia ad vos eum judicastis magnopere dirigendum.
Theodoric. Ostrogoth., R. Epist. ad Ludvin., R. Franc. in Cassiod.
_Var._]
[Note 470:
Barbara fraxineis pingantur carmina runnis....
Fortunat. _Carm._ D. Bouq., II.]
[Note 471: Barbara et antiquissima carmina, quibus veterum
regum actus ac bella canebantur, scripsit, memoriæque mandavit.
Eginh., _Vit. Car. M._, 29.
Nec non quæ veterum depromunt prælia regum,
Barbara mandavit carmina litterulis.
Poet. Sax., V, v. 543.]
[Note 472: Poetica carmina gentilia, quæ in juventute
didicerat, respuit, nec legere nec audire nec docere voluit.
Thegan., 19.]
Le plus ancien monument connu de poésie germanique a été trouvé dans la
France austrasienne, à Fulde, sur une page d'un manuscrit du VIIIe
siècle, et il est écrit en dialecte frank: on ne peut guère douter,
d'après celas qu'il n'ait fait partie des collections de Charlemagne. Il
y est question de Théodoric et d'Attila. Théodoric, chassé de Vérone par
Hermanaric à l'instigation d'Odoacre, a trouvé l'hospitalité à la cour
du roi des Huns, et, quand des circonstances favorables lui permettent
de rentrer dans son royaume, Attila l'y ramène à la tête d'une puissante
armée, et défait Odoacre à la bataille de Ravenne. Voilà les faits
d'histoire fabuleuse qui composent le fond de la tradition orientale, et
qui sont sous-entendus ici, où il ne s'agit que d'un épisode de cette
guerre. L'exil de Théodoric a été long: ses compagnons, partis dans la
force de l'âge, reviennent blancs et vieux; leurs femmes sont mortes,
leurs jeunes enfants sont devenus des hommes qui ne les connaissent
plus; c'est ce qui est arrivé à Hildebrand, le maître, le sage
conseiller, l'inséparable ami de Théodoric. Son fils Hadebrand, qu'il
avait laissé encore au berceau, est maintenant un guerrier fort et
vaillant. Hadebrand croit qu'Hildebrand a péri dans un combat aux
extrémités du Nord, et que son corps a été reconnu sur le champ de
bataille: des hommes qui avaient navigué dans la mer des Vendes le lui
ont affirmé. Ils se rencontrent donc et se provoquent tous deux, le
père, le fils[473]. A l'aspect de ce bouclier dont il ne connaît pas les
couleurs, lui qui connaît, comme il dit, toute génération humaine,
Hildebrand demande au jeune homme qui il est. Celui-ci se nomme, et
raconte comme quoi son père l'a quitté enfant pour suivre Théodoric, et
comme quoi ce père est mort depuis longues années, guerroyant vers la
mer des Vendes. Pendant qu'il parle, le vieil Hildebrand détache
silencieusement un bracelet précieux qu'il a reçu du roi Attila pour
prix de sa vaillance[474], et il le tend à Hadebrand en l'appelant son
fils; mais celui-ci le repousse avec insulte. «De tels présents, lui
dit-il, ne se reçoivent que la lance en main, pointe contre pointe. Tu
veux me tromper, vieux Hun[475], espion rusé et mauvais compagnon; tu
veux me tromper, pour me frapper traîtreusement: mon père est
mort!»--«Hélas! hélas! s'écrie le malheureux père dans son angoisse,
quelle destinée est la mienne! J'errai hors de mon pays trente hivers et
trente étés, et maintenant il faut que mon propre enfant m'étende mort
avec sa hache, ou que je sois son meurtrier!» Le combat commence; les
haches de pierre résonnent sur les armures, les épées fendent les
boucliers; mais ici le fragment est interrompu, et ne nous donne ni la
fin du combat ni le dénoûment de l'histoire. Quant à la question qui
nous occupe, ce morceau d'une beauté simple et mâle, qui fait déplorer
sa brièveté, nous montre l'épopée germanique orientale circulant en
Gaule à l'époque mérovingienne et accommodée au dialecte frank.
[Note 473:
.....Dhat sih urhettum
Hiltibrant enti Hadhubrant, untar herjun tuêm
Sunn, fatar, ungòs...]
[Note 474:
Sô ime sê der chuning gap
Hûneo truhtin.]
[Note 475: