CHAPITRE SIXIÈME

Politique de Charlemagne à l'égard de la Hunnie; effroi de la cour de

Constantinople.--Charlemagne veut joindre le Rhin au Danube par un

canal; il commence l'entreprise sans pouvoir l'achever.--Les Saxons

sollicitent les Avars de reprendre les armes; parti de la paix et parti

de la guerre parmi les Huns; le parti de la paix l'emporte; le kha-kan

et le ouïgour sont massacrés.--Nouvelle campagne des Franks en Hunnie;

Héric, duc de Frioul, prend et pille un des rings intérieurs en

Pannonie; le ring royal situé aux bords de la Theïsse tombe au pouvoir

du roi Pépin.--Entrée triomphale de Pépin à

Aix-la-Chapelle.--Charlemagne distribue le butin fait sur les Avars au

pape, aux autres souverains, aux métropoles, aux églises des Gaules et à

ses fidèles.--Le kha-kan Tudun et plusieurs nobles avars reçoivent le

baptême à Aix-la-Chapelle; fête donnée à cette occasion; vers de

l'évêque Théodulfe.--Construction de la grande cité d'Aix; chasse dans

les forêts voisines; tableau de la cour du roi des Franks.--Retour de

Tudun dans ses États; les Pannonies sont incorporées à l'empire frank

ainsi que la Hunnie septentrionale jusqu'au Vaag, le reste forme un

royaume soumis aux Franks.--_Franco-Chorion_.--Colonies bavaroises et

carinthiennes établies en Pannonie.--Révolte parmi les Avars, Tudun

abjure le christianisme.--Attaque de la frontière bavaroise; le comte

Gérold est tué.--Nouvelle campagne des Franks; mort de Tudun; conquête

définitive de la Hunnie.--Organisation administrative des

Pannonies.--Kha-kans devenus chrétiens; procédé du comte Ingo pour

gagner les nobles huns au christianisme.--Fanfaronnade d'un soldat

gaulois; conséquences nombreuses de la guerre de Hunnie.--Les Slaves et

les Bulgares attaquent les Huns qui demandent à quitter leur pays;

Charlemagne les cantonne au midi du Danube.--Puissance des

Slaves-Moraves.--Lettre du pape Eugène II au kha-kan et au peuple des

Avars.

792--826

L'expédition de Hunnie avait permis à Charlemagne d'observer par

lui-même, en même temps que la faiblesse des Huns, la beauté et

l'importante situation de ce pays, qui dominait l'Italie au midi, les

nations slaves à l'ouest et au nord, et confinait à l'empire romain

d'Orient. Ce conquérant avait plus d'une raison pour ne point vouloir

perdre le fruit de cette guerre, et il jeta son dévolu sur la Hunnie,

dont une portion lui convenait pour agrandir le territoire de la France,

l'autre pour étendre sa suprématie, et comme il savait toujours

entremêler la modération à l'emploi de la force, il lui plut d'attendre

que le kha-kan et le ouïgour se remissent d'eux-mêmes à sa discrétion.

Ce qui peut-être chatouillait le plus son orgueil dans le rapide succès

de cette campagne, c'est qu'il avait planté le drapeau frank à la

frontière de l'empire grec, et fait pâlir cette cour de Constantinople,

présomptueuse et jalouse, qui s'était vainement flattée de le chasser de

l'Italie, et dont le mauvais vouloir éclatait maintenant par une

opposition dédaigneuse au plus cher de ses projets, celui de devenir

empereur d'Occident. Il n'ignorait pas qu'une terreur panique avait

saisi la Thrace et la Macédoine, quand on avait vu ses armées

s'approcher de la Save, que les villes avaient fermé leurs portes, que

des troupes s'étaient mises en marche, qu'en un mot la consternation

régnait au palais de Byzance. Et ce n'était pas seulement dans les

provinces voisines du Danube que les Grecs éprouvaient ce sentiment

d'anxiété; le Péloponèse et les îles de la mer Égée se croyaient aussi à

la veille d'une invasion des Franks, et comme il arrive toujours en

pareil cas, les peuples ne parlaient qu'avec admiration du grand homme

qui leur faisait peur. Son nom volait de bouche en bouche dans tout

l'Orient. Les ambassadeurs du khalife Aroun-al-Rachid, qui vinrent le

visiter quelques années après dans Aix-la-Chapelle, purent lui raconter

sans adulation qu'en Asie comme en Europe, dans les îles comme sur la

terre ferme, d'un bout à l'autre de l'empire grec, les peuples ne

craignaient ou n'espéraient que lui. Il s'agissait maintenant pour

Charlemagne de franchir le dernier pas, et il pensait, avec grande

raison, que la conquête de la Hunnie servirait à le lui rendre plus

facile. Quand l'empire frank, qui touchait déjà à la Baltique par la

Vistule, aurait atteint la chaîne des monts Carpathes et la mer Noire,

l'ancien empire romain d'Occident se trouverait reconstitué sur une base

plus large qu'autrefois et ne réclamerait plus qu'un empereur. Voilà ce

qu'il se disait sans doute en traversant les Pannonies et occupant déjà

par la pensée la Dacie de Trajan, qui se dessinait à ses yeux sur

l'autre rive, et il habituait le monde à cette idée qui faisait à la

fois rire et trembler les Grecs, l'idée d'une résurrection des césars

occidentaux dans la personne d'un roi des Franks.

Ces préoccupations le retinrent pendant tout le cours de l'année 792

dans le voisinage de la Hunnie, contre laquelle il méditait, à tout

événement, un nouveau plan de campagne. Ce demi-barbare devinait la

civilisation dans un siècle qui n'en connaissait plus que les ruines. Le

canal de Drusus, celui de Corbulon, creusé jadis entre la Meuse et le

Rhin, et l'entreprise de Lucius Vetus pour joindre la Moselle à la

Saône, lui inspirèrent une des plus grandes idées qui aient traversé la

tête d'un chef de gouvernement. Le rapprochement topographique du Rhin

et du Danube, qui, voisins par leurs sources, le sont encore plus par

leurs affluents, lui fit concevoir la possibilité de les réunir au moyen

d'un canal. Dans ce projet, sans doute, les besoins de la guerre furent

les premiers à frapper son imagination; il se représenta d'abord les

flottes de la Frise convoyant ses troupes et ses approvisionnements,

sans interruption, des bords du Rhin à ceux de la Theïsse; mais il

entrevit aussi tout l'avantage qu'en retirerait le commerce, pour la

gloire et la prospérité de son empire, quand la France enverrait par des

fleuves français ses navires dans la mer Noire, pour en rapporter à

Ratisbonne, à Mayence, à Cologne, les trésors de Golconde ou les

merveilles féeriques de la Perse. Sous l'aiguillon de ces vagues

pensées, ou plutôt de ces instincts de civilisation, Charlemagne se mit

à l'œuvre sans délai. Nous dirions en langage administratif moderne

qu'il fit venir ses ingénieurs pour leur demander un plan de jonction

des deux fleuves, et que ceux-ci mirent le plan à l'étude: ces formules

rendraient exactement ce qui se passa alors. «Ceux qui avaient la

connaissance des choses de ce genre, comme s'expriment les

contemporains, lui exposèrent que la Rednitz, qui se jette dans le Mein,

par lequel elle communique avec le Rhin à Mayence, et l'Almona

(aujourd'hui l'Altmühl), qui tombe dans le Danube au-dessus de

Ratisbonne, pouvaient être réunies par un canal de six mille pas de

longueur et capable de recevoir de grands navires[324].» En effet ces

deux affluents, l'un direct, l'autre indirect du Danube et du Rhin,

descendus tous deux de la chaîne du Steigerwald, se rapprochent dans

leurs sinuosités à la distance de six milles seulement, dans un pays

plat et marécageux. Charlemagne voulut qu'on y creusât un canal de trois

cents pieds de largeur et d'un tirant d'eau suffisant pour tous les

besoins des flottes. Lui-même s'établit sur les lieux avec des ouvriers

tirés de l'armée, et le travail commença. On en avait déjà fait le

tiers, quand les pluies d'automne, arrivées plus fortes que de coutume,

noyèrent ce pays, naturellement humide. La tranchée se remplissait d'eau

toutes les nuits, les talus détrempés s'affaissaient: c'était chaque

jour nouveau travail, et le soldat, toujours plongé dans la boue,

éprouvait des fatigues inouïes. Bientôt la maladie se mit dans ses

rangs. Des plaintes s'élevèrent de toutes parts contre une entreprise

dont on ne comprenait pas la grandeur, et Charles vaincu dut céder aux

obstacles de la nature et aux murmures des hommes; il abandonna le

projet. Une vieille tradition rapporte qu'il fut amené à cette

résolution par des fantômes et des apparitions diaboliques qui

effrayaient la nuit les travailleurs et l'épouvantèrent lui-même[325].

Ces fantômes, ces lémures qui firent reculer sa forte volonté, ce furent

probablement les préjugés de l'ignorance contre lesquels les

inspirations du génie se brisent quand elles sont prématurées. Il ne

reprit plus son canal inachevé, et se contenta de faire construire

plusieurs ponts de bateaux, tant sur le Danube que sur les rivières

affluentes qu'il aurait besoin de passer dans une seconde campagne[326].

[Note 324: Persuasum regi erat, si inter Radantiam et Almonam

fluvios fossa navium capax duceretur, posse commode e Danubio in

Rhenum navigari, quod alter Danubio, alter Rheno miscetur. _Annal.

Laurisham._, ad. ann. 793.

..... Inductis ambos dum jungeret amnes

Gurgitibus, posset puppes ut ferre natantes,

In Rhenum de Danubio celer efficeretur

Et facilis cursus ratibus...

Poet. Sax., eod. ann. Ducta est fossa inter prædictos fluvios

duorum millium passuum longitudine, latitudine trecentorum

pedum... _Annal. Laurisham._, ann. cit.

..... In longum passus duo millia ducta

Fossa fuit, pedibus ter centum lata patebat.

Poet. Sax., _ub. sup._]

[Note 325: Aventin. _Annal. Boïc._, IV, p. 335.]

[Note 326:

Instabat princeps navalem condere pontem

Qui per Danubium bello prodesset agendo.

Poëta Saxo. ad ann. 792.]

La nation avare semblait abattue. Dispersée dans ses bois et ses

montagnes, elle ne songeait ni à se rallier ni à reprendre ses armes,

quand un message des Saxons vint l'agiter de nouveau. Ils l'invitaient à

se joindre à eux pour un grand effort qui, brisant le joug des Franks en

Germanie, les balaierait au delà du Rhin. «Déjà même, assuraient-ils,

leurs troupes avaient détruit une division de l'armée de Charlemagne sur

les bords du Wéser; bientôt la Germanie tout entière serait debout:

quelle plus belle occasion pour les peuples d'assurer à jamais leur

liberté?» Ce message causa parmi les Huns une émotion profonde. Les

souffrances de la dernière campagne avaient créé chez eux un parti de la

paix; le ressentiment et l'espérance entretenaient le parti de la

guerre: on se disputa, on en vint aux mains, et les deux chefs qui

avaient provoqué et conduit les expéditions d'Italie et de Bavière, le

kha-kan et le ouïgour furent massacrés[327]. Le parti de la paix

triomphait; il choisit pour kha-kan un certain Tudun, lequel s'empressa

d'envoyer à Charlemagne une ambassade chargée de lui déclarer que son

peuple et lui se mettaient à la merci du roi des Franks, et que pour son

compte il recevrait volontiers le baptême[328]. Charlemagne accueillit

mal le message et les messagers, soit qu'il doutât de la sincérité de la

proposition, soit que dans l'état des choses il lui convînt de frapper à

la fois deux grands coups sur deux peuples païens qui avaient cherché à

s'entendre.

[Note 327: Chagan sive Jugurro intestina clade a suis

occisis... _Annal. Franc. Dusch._, ad ann. 796.]

[Note 328: Quod idem Tudun cum terra, et populo suo se regi

dedere vellet, et ejus ordinatione christianam fidem suscipere.

_Annal. Bertin._, ad ann. 795.]

L'ambassade congédiée rentra en Hunnie, et l'on apprit bientôt que la

division friouloise et carinthienne de l'armée d'Italie passait les

Alpes sous la conduite du duc de Frioul Héric, général expérimenté et

plein d'ardeur, et pénétrait en Pannonie, tandis que les Saxons étaient

pourchassés par des forces supérieures entre l'Elbe et l'Oder. Le plan

de campagne de Charlemagne à l'égard des Huns fut de les attaquer, comme

la première fois, par l'Italie et la Bavière, en faisant marcher sa

seconde armée directement sur la Theïsse par la rive gauche du Danube,

en même temps qu'Héric mettrait à feu et à sang les contrées de la rive

droite. Le jeune roi Pépin, qui se trouvait près de lui devait prendre

le commandement de l'armée occidentale. Tout se passa comme il l'avait

prévu. Héric assaillit, au printemps de l'année 796, un des rings

intérieurs de la Hunnie et y trouva un immense butin, qui fut envoyé à

Aix-la-Chapelle[329]. Ce fut ensuite le tour du roi Pépin, qui, marchant

résolûment jusqu'aux plaines marécageuses de la Theïsse, eut la gloire

d'assiéger et de prendre le ring royal, habitation des kha-kans et lieu

de dépôt du trésor de la nation[330]. En vain Tudun, frappé de crainte,

était venu près du jeune roi pour le fléchir et obtenir rémission: Pépin

ne s'arrêta point jusqu'à ce qu'il eût mis le pied dans ce sanctuaire de

la nationalité avare, et que l'étendard du protecteur de l'Église, qui

venait de recevoir en hommage du pape les clefs de la confession de

saint Pierre, flottât sur l'ancienne demeure du fléau de Dieu. La paix

fut conclue sur les ruines du ring, et Tudun avec les chefs principaux

de la Hunnie accompagnèrent le jeune vainqueur jusqu'aux bords du Rhin,

et de là à Aix-la-Chapelle, où il devait retrouver son père.

[Note 329: Eginh., _Annal._, ad ann. 796.--_Annal. Franc._,

ann. 796.--_Annal. Fuld._--_Regin._, ad eumd. ann.]

[Note 330: Pippinus Hunnis trans Tizam fluvium fugatis,

eorumque regia quæ _Ringus_, a Langobardis autem _Campus_

vocatur... Eginh., _Annal._ ad ann. 796.]

L'entrée de Pépin dans Aix-la-Chapelle, ou plus exactement dans

Aquisgranum, présenta comme une image des triomphes de cet ancien empire

romain dont Charlemagne rêvait la résurrection avec tant d'ardeur. On

vit défiler devant le triomphateur les étendards conquis, les dépouilles

des chefs groupées en trophées, et dans une longue suite de chariots

découverts le trésor des rois avars: des monceaux d'or et d'argent

monnayé, des lingots, des pierreries de toute sorte, des tissus d'or, de

soie, de pourpre, des vases précieux enlevés aux palais ou aux

églises[331], et dont la richesse et la forme indiquaient s'ils

provenaient des pillages de la Grèce, de l'Italie ou de la Gaule. Tudun

et les nobles avars, dans une attitude morne et humble à la fois,

faisaient partie du cortége: on pouvait se demander si c'était comme

captifs ou comme alliés. Tudun s'agenouillant devant Charlemagne, lui

prêta serment de fidélité suivant le cérémonial des Franks, et exprima

le vœu de recevoir bientôt le baptême[332]. Charles, en souverain

puissant et magnifique, ne s'adjugea pas le trésor des Huns comme un

butin. Après en avoir prélevé ce que les savants de sa cour appelaient

sans doute «les dépouilles opimes,» pour en faire don aux autres

souverains et aux églises, il distribua le reste avec une prodigalité

toute royale à ses fidèles, clercs et laïques, sujets et vassaux[333].

[Note 331:

... Regni thesauros spoliati

Attulit, exuviasgue ducum vexillaque capta.

Poët. Sax. ad ann. 796.]

[Note 332: Se cum populo suo et patria regi dedens. _Annal.

Franc. Dusch._, ann. 796. Eginh., _Annal._, eod ann.]

[Note 333: Reliquam partem optimatibus, clericis, vel laïcis,

cæterisque fidelibus suis largitus est. Eginh., _ibid._]

Ses libéralités commencèrent par le pape. L'abbé Angilbert, qu'on

désignait sous le nom d'Homère dans l'académie caroline, et qui, après

avoir épousé Berthe, une des filles du roi, l'avait quittée de son

consentement pour se faire moine à l'abbaye de Saint-Riquier, fut chargé

d'accompagner à Rome le trésor enlevé par Héric, et de le déposer sur le

tombeau des saints apôtres[334]. Parmi les rois d'Europe qui prirent

part à ces riches gratifications figurait le roi de Mercie, Offa, à qui

Charlemagne adressa une lettre contenant ces mots: «Nous avons envoyé

aux grandes cités et aux métropoles une part du trésor des choses

humaines que Jésus-Christ nous a accordé malgré nos démérites. A vous

que nous aimons, nous avons voulu offrir un baudrier, un glaive hunnique

et deux manteaux de soie.[335]» On peut supposer que dans le nombre des

églises honorées de la munificence du roi, celles-là eurent le premier

rang qui, pillées jadis par Attila, pouvaient revendiquer de pareils

cadeaux comme une restitution légitime. La cathédrale de Mayence reçut,

à ce titre apparemment, des objets du plus grand prix, qu'on montrait

encore, au XVIe siècle, dans son trésor épiscopal. «C'était, nous dit un

écrivain, qui les vit alors et les admira, une croix d'or massif, nommée

_Benna_, pesant douze cents marcs, et sur laquelle était inscrit un vers

latin qui en indiquait le poids[336]. C'étaient aussi deux calices de

l'or le plus fin, dont le plus petit pesait dix-huit marcs, et dont le

plus grand, épais d'un doigt, avait deux anses qui remplissaient les

mains de celui qui le soulevait, et avait la forme d'un mortier. L'un et

l'autre étaient tout parsemés de pierreries[337].

[Note 334: Romam ad limina Apostolorum misit per Angilbertum

dilectum sui abbatem. _Annal. Franc. Dusch._, ann. 796.]

[Note 335: Sed et de thesauro humanarum rerum, quem Dominus

Jesus nobis gratuita pietate concessit, aliquid per metropolitanas

civitates direximus, vestræ quoque dilectioni, unum baltheum et

unum gladium hunniscum, et duo pallia sericea... Willielm.

Malmesb., _Hist. Reg. Angl._, I.]

[Note 336:

Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe · 第 12 / 43 题