Politique de Charlemagne à l'égard de la Hunnie; effroi de la cour de
Constantinople.--Charlemagne veut joindre le Rhin au Danube par un
canal; il commence l'entreprise sans pouvoir l'achever.--Les Saxons
sollicitent les Avars de reprendre les armes; parti de la paix et parti
de la guerre parmi les Huns; le parti de la paix l'emporte; le kha-kan
et le ouïgour sont massacrés.--Nouvelle campagne des Franks en Hunnie;
Héric, duc de Frioul, prend et pille un des rings intérieurs en
Pannonie; le ring royal situé aux bords de la Theïsse tombe au pouvoir
du roi Pépin.--Entrée triomphale de Pépin à
Aix-la-Chapelle.--Charlemagne distribue le butin fait sur les Avars au
pape, aux autres souverains, aux métropoles, aux églises des Gaules et à
ses fidèles.--Le kha-kan Tudun et plusieurs nobles avars reçoivent le
baptême à Aix-la-Chapelle; fête donnée à cette occasion; vers de
l'évêque Théodulfe.--Construction de la grande cité d'Aix; chasse dans
les forêts voisines; tableau de la cour du roi des Franks.--Retour de
Tudun dans ses États; les Pannonies sont incorporées à l'empire frank
ainsi que la Hunnie septentrionale jusqu'au Vaag, le reste forme un
royaume soumis aux Franks.--_Franco-Chorion_.--Colonies bavaroises et
carinthiennes établies en Pannonie.--Révolte parmi les Avars, Tudun
abjure le christianisme.--Attaque de la frontière bavaroise; le comte
Gérold est tué.--Nouvelle campagne des Franks; mort de Tudun; conquête
définitive de la Hunnie.--Organisation administrative des
Pannonies.--Kha-kans devenus chrétiens; procédé du comte Ingo pour
gagner les nobles huns au christianisme.--Fanfaronnade d'un soldat
gaulois; conséquences nombreuses de la guerre de Hunnie.--Les Slaves et
les Bulgares attaquent les Huns qui demandent à quitter leur pays;
Charlemagne les cantonne au midi du Danube.--Puissance des
Slaves-Moraves.--Lettre du pape Eugène II au kha-kan et au peuple des
Avars.
792--826
L'expédition de Hunnie avait permis à Charlemagne d'observer par
lui-même, en même temps que la faiblesse des Huns, la beauté et
l'importante situation de ce pays, qui dominait l'Italie au midi, les
nations slaves à l'ouest et au nord, et confinait à l'empire romain
d'Orient. Ce conquérant avait plus d'une raison pour ne point vouloir
perdre le fruit de cette guerre, et il jeta son dévolu sur la Hunnie,
dont une portion lui convenait pour agrandir le territoire de la France,
l'autre pour étendre sa suprématie, et comme il savait toujours
entremêler la modération à l'emploi de la force, il lui plut d'attendre
que le kha-kan et le ouïgour se remissent d'eux-mêmes à sa discrétion.
Ce qui peut-être chatouillait le plus son orgueil dans le rapide succès
de cette campagne, c'est qu'il avait planté le drapeau frank à la
frontière de l'empire grec, et fait pâlir cette cour de Constantinople,
présomptueuse et jalouse, qui s'était vainement flattée de le chasser de
l'Italie, et dont le mauvais vouloir éclatait maintenant par une
opposition dédaigneuse au plus cher de ses projets, celui de devenir
empereur d'Occident. Il n'ignorait pas qu'une terreur panique avait
saisi la Thrace et la Macédoine, quand on avait vu ses armées
s'approcher de la Save, que les villes avaient fermé leurs portes, que
des troupes s'étaient mises en marche, qu'en un mot la consternation
régnait au palais de Byzance. Et ce n'était pas seulement dans les
provinces voisines du Danube que les Grecs éprouvaient ce sentiment
d'anxiété; le Péloponèse et les îles de la mer Égée se croyaient aussi à
la veille d'une invasion des Franks, et comme il arrive toujours en
pareil cas, les peuples ne parlaient qu'avec admiration du grand homme
qui leur faisait peur. Son nom volait de bouche en bouche dans tout
l'Orient. Les ambassadeurs du khalife Aroun-al-Rachid, qui vinrent le
visiter quelques années après dans Aix-la-Chapelle, purent lui raconter
sans adulation qu'en Asie comme en Europe, dans les îles comme sur la
terre ferme, d'un bout à l'autre de l'empire grec, les peuples ne
craignaient ou n'espéraient que lui. Il s'agissait maintenant pour
Charlemagne de franchir le dernier pas, et il pensait, avec grande
raison, que la conquête de la Hunnie servirait à le lui rendre plus
facile. Quand l'empire frank, qui touchait déjà à la Baltique par la
Vistule, aurait atteint la chaîne des monts Carpathes et la mer Noire,
l'ancien empire romain d'Occident se trouverait reconstitué sur une base
plus large qu'autrefois et ne réclamerait plus qu'un empereur. Voilà ce
qu'il se disait sans doute en traversant les Pannonies et occupant déjà
par la pensée la Dacie de Trajan, qui se dessinait à ses yeux sur
l'autre rive, et il habituait le monde à cette idée qui faisait à la
fois rire et trembler les Grecs, l'idée d'une résurrection des césars
occidentaux dans la personne d'un roi des Franks.
Ces préoccupations le retinrent pendant tout le cours de l'année 792
dans le voisinage de la Hunnie, contre laquelle il méditait, à tout
événement, un nouveau plan de campagne. Ce demi-barbare devinait la
civilisation dans un siècle qui n'en connaissait plus que les ruines. Le
canal de Drusus, celui de Corbulon, creusé jadis entre la Meuse et le
Rhin, et l'entreprise de Lucius Vetus pour joindre la Moselle à la
Saône, lui inspirèrent une des plus grandes idées qui aient traversé la
tête d'un chef de gouvernement. Le rapprochement topographique du Rhin
et du Danube, qui, voisins par leurs sources, le sont encore plus par
leurs affluents, lui fit concevoir la possibilité de les réunir au moyen
d'un canal. Dans ce projet, sans doute, les besoins de la guerre furent
les premiers à frapper son imagination; il se représenta d'abord les
flottes de la Frise convoyant ses troupes et ses approvisionnements,
sans interruption, des bords du Rhin à ceux de la Theïsse; mais il
entrevit aussi tout l'avantage qu'en retirerait le commerce, pour la
gloire et la prospérité de son empire, quand la France enverrait par des
fleuves français ses navires dans la mer Noire, pour en rapporter à
Ratisbonne, à Mayence, à Cologne, les trésors de Golconde ou les
merveilles féeriques de la Perse. Sous l'aiguillon de ces vagues
pensées, ou plutôt de ces instincts de civilisation, Charlemagne se mit
à l'œuvre sans délai. Nous dirions en langage administratif moderne
qu'il fit venir ses ingénieurs pour leur demander un plan de jonction
des deux fleuves, et que ceux-ci mirent le plan à l'étude: ces formules
rendraient exactement ce qui se passa alors. «Ceux qui avaient la
connaissance des choses de ce genre, comme s'expriment les
contemporains, lui exposèrent que la Rednitz, qui se jette dans le Mein,
par lequel elle communique avec le Rhin à Mayence, et l'Almona
(aujourd'hui l'Altmühl), qui tombe dans le Danube au-dessus de
Ratisbonne, pouvaient être réunies par un canal de six mille pas de
longueur et capable de recevoir de grands navires[324].» En effet ces
deux affluents, l'un direct, l'autre indirect du Danube et du Rhin,
descendus tous deux de la chaîne du Steigerwald, se rapprochent dans
leurs sinuosités à la distance de six milles seulement, dans un pays
plat et marécageux. Charlemagne voulut qu'on y creusât un canal de trois
cents pieds de largeur et d'un tirant d'eau suffisant pour tous les
besoins des flottes. Lui-même s'établit sur les lieux avec des ouvriers
tirés de l'armée, et le travail commença. On en avait déjà fait le
tiers, quand les pluies d'automne, arrivées plus fortes que de coutume,
noyèrent ce pays, naturellement humide. La tranchée se remplissait d'eau
toutes les nuits, les talus détrempés s'affaissaient: c'était chaque
jour nouveau travail, et le soldat, toujours plongé dans la boue,
éprouvait des fatigues inouïes. Bientôt la maladie se mit dans ses
rangs. Des plaintes s'élevèrent de toutes parts contre une entreprise
dont on ne comprenait pas la grandeur, et Charles vaincu dut céder aux
obstacles de la nature et aux murmures des hommes; il abandonna le
projet. Une vieille tradition rapporte qu'il fut amené à cette
résolution par des fantômes et des apparitions diaboliques qui
effrayaient la nuit les travailleurs et l'épouvantèrent lui-même[325].
Ces fantômes, ces lémures qui firent reculer sa forte volonté, ce furent
probablement les préjugés de l'ignorance contre lesquels les
inspirations du génie se brisent quand elles sont prématurées. Il ne
reprit plus son canal inachevé, et se contenta de faire construire
plusieurs ponts de bateaux, tant sur le Danube que sur les rivières
affluentes qu'il aurait besoin de passer dans une seconde campagne[326].
[Note 324: Persuasum regi erat, si inter Radantiam et Almonam
fluvios fossa navium capax duceretur, posse commode e Danubio in
Rhenum navigari, quod alter Danubio, alter Rheno miscetur. _Annal.
Laurisham._, ad. ann. 793.
..... Inductis ambos dum jungeret amnes
Gurgitibus, posset puppes ut ferre natantes,
In Rhenum de Danubio celer efficeretur
Et facilis cursus ratibus...
Poet. Sax., eod. ann. Ducta est fossa inter prædictos fluvios
duorum millium passuum longitudine, latitudine trecentorum
pedum... _Annal. Laurisham._, ann. cit.
..... In longum passus duo millia ducta
Fossa fuit, pedibus ter centum lata patebat.
Poet. Sax., _ub. sup._]
[Note 325: Aventin. _Annal. Boïc._, IV, p. 335.]
[Note 326:
Instabat princeps navalem condere pontem
Qui per Danubium bello prodesset agendo.
Poëta Saxo. ad ann. 792.]
La nation avare semblait abattue. Dispersée dans ses bois et ses
montagnes, elle ne songeait ni à se rallier ni à reprendre ses armes,
quand un message des Saxons vint l'agiter de nouveau. Ils l'invitaient à
se joindre à eux pour un grand effort qui, brisant le joug des Franks en
Germanie, les balaierait au delà du Rhin. «Déjà même, assuraient-ils,
leurs troupes avaient détruit une division de l'armée de Charlemagne sur
les bords du Wéser; bientôt la Germanie tout entière serait debout:
quelle plus belle occasion pour les peuples d'assurer à jamais leur
liberté?» Ce message causa parmi les Huns une émotion profonde. Les
souffrances de la dernière campagne avaient créé chez eux un parti de la
paix; le ressentiment et l'espérance entretenaient le parti de la
guerre: on se disputa, on en vint aux mains, et les deux chefs qui
avaient provoqué et conduit les expéditions d'Italie et de Bavière, le
kha-kan et le ouïgour furent massacrés[327]. Le parti de la paix
triomphait; il choisit pour kha-kan un certain Tudun, lequel s'empressa
d'envoyer à Charlemagne une ambassade chargée de lui déclarer que son
peuple et lui se mettaient à la merci du roi des Franks, et que pour son
compte il recevrait volontiers le baptême[328]. Charlemagne accueillit
mal le message et les messagers, soit qu'il doutât de la sincérité de la
proposition, soit que dans l'état des choses il lui convînt de frapper à
la fois deux grands coups sur deux peuples païens qui avaient cherché à
s'entendre.
[Note 327: Chagan sive Jugurro intestina clade a suis
occisis... _Annal. Franc. Dusch._, ad ann. 796.]
[Note 328: Quod idem Tudun cum terra, et populo suo se regi
dedere vellet, et ejus ordinatione christianam fidem suscipere.
_Annal. Bertin._, ad ann. 795.]
L'ambassade congédiée rentra en Hunnie, et l'on apprit bientôt que la
division friouloise et carinthienne de l'armée d'Italie passait les
Alpes sous la conduite du duc de Frioul Héric, général expérimenté et
plein d'ardeur, et pénétrait en Pannonie, tandis que les Saxons étaient
pourchassés par des forces supérieures entre l'Elbe et l'Oder. Le plan
de campagne de Charlemagne à l'égard des Huns fut de les attaquer, comme
la première fois, par l'Italie et la Bavière, en faisant marcher sa
seconde armée directement sur la Theïsse par la rive gauche du Danube,
en même temps qu'Héric mettrait à feu et à sang les contrées de la rive
droite. Le jeune roi Pépin, qui se trouvait près de lui devait prendre
le commandement de l'armée occidentale. Tout se passa comme il l'avait
prévu. Héric assaillit, au printemps de l'année 796, un des rings
intérieurs de la Hunnie et y trouva un immense butin, qui fut envoyé à
Aix-la-Chapelle[329]. Ce fut ensuite le tour du roi Pépin, qui, marchant
résolûment jusqu'aux plaines marécageuses de la Theïsse, eut la gloire
d'assiéger et de prendre le ring royal, habitation des kha-kans et lieu
de dépôt du trésor de la nation[330]. En vain Tudun, frappé de crainte,
était venu près du jeune roi pour le fléchir et obtenir rémission: Pépin
ne s'arrêta point jusqu'à ce qu'il eût mis le pied dans ce sanctuaire de
la nationalité avare, et que l'étendard du protecteur de l'Église, qui
venait de recevoir en hommage du pape les clefs de la confession de
saint Pierre, flottât sur l'ancienne demeure du fléau de Dieu. La paix
fut conclue sur les ruines du ring, et Tudun avec les chefs principaux
de la Hunnie accompagnèrent le jeune vainqueur jusqu'aux bords du Rhin,
et de là à Aix-la-Chapelle, où il devait retrouver son père.
[Note 329: Eginh., _Annal._, ad ann. 796.--_Annal. Franc._,
ann. 796.--_Annal. Fuld._--_Regin._, ad eumd. ann.]
[Note 330: Pippinus Hunnis trans Tizam fluvium fugatis,
eorumque regia quæ _Ringus_, a Langobardis autem _Campus_
vocatur... Eginh., _Annal._ ad ann. 796.]
L'entrée de Pépin dans Aix-la-Chapelle, ou plus exactement dans
Aquisgranum, présenta comme une image des triomphes de cet ancien empire
romain dont Charlemagne rêvait la résurrection avec tant d'ardeur. On
vit défiler devant le triomphateur les étendards conquis, les dépouilles
des chefs groupées en trophées, et dans une longue suite de chariots
découverts le trésor des rois avars: des monceaux d'or et d'argent
monnayé, des lingots, des pierreries de toute sorte, des tissus d'or, de
soie, de pourpre, des vases précieux enlevés aux palais ou aux
églises[331], et dont la richesse et la forme indiquaient s'ils
provenaient des pillages de la Grèce, de l'Italie ou de la Gaule. Tudun
et les nobles avars, dans une attitude morne et humble à la fois,
faisaient partie du cortége: on pouvait se demander si c'était comme
captifs ou comme alliés. Tudun s'agenouillant devant Charlemagne, lui
prêta serment de fidélité suivant le cérémonial des Franks, et exprima
le vœu de recevoir bientôt le baptême[332]. Charles, en souverain
puissant et magnifique, ne s'adjugea pas le trésor des Huns comme un
butin. Après en avoir prélevé ce que les savants de sa cour appelaient
sans doute «les dépouilles opimes,» pour en faire don aux autres
souverains et aux églises, il distribua le reste avec une prodigalité
toute royale à ses fidèles, clercs et laïques, sujets et vassaux[333].
[Note 331:
... Regni thesauros spoliati
Attulit, exuviasgue ducum vexillaque capta.
Poët. Sax. ad ann. 796.]
[Note 332: Se cum populo suo et patria regi dedens. _Annal.
Franc. Dusch._, ann. 796. Eginh., _Annal._, eod ann.]
[Note 333: Reliquam partem optimatibus, clericis, vel laïcis,
cæterisque fidelibus suis largitus est. Eginh., _ibid._]
Ses libéralités commencèrent par le pape. L'abbé Angilbert, qu'on
désignait sous le nom d'Homère dans l'académie caroline, et qui, après
avoir épousé Berthe, une des filles du roi, l'avait quittée de son
consentement pour se faire moine à l'abbaye de Saint-Riquier, fut chargé
d'accompagner à Rome le trésor enlevé par Héric, et de le déposer sur le
tombeau des saints apôtres[334]. Parmi les rois d'Europe qui prirent
part à ces riches gratifications figurait le roi de Mercie, Offa, à qui
Charlemagne adressa une lettre contenant ces mots: «Nous avons envoyé
aux grandes cités et aux métropoles une part du trésor des choses
humaines que Jésus-Christ nous a accordé malgré nos démérites. A vous
que nous aimons, nous avons voulu offrir un baudrier, un glaive hunnique
et deux manteaux de soie.[335]» On peut supposer que dans le nombre des
églises honorées de la munificence du roi, celles-là eurent le premier
rang qui, pillées jadis par Attila, pouvaient revendiquer de pareils
cadeaux comme une restitution légitime. La cathédrale de Mayence reçut,
à ce titre apparemment, des objets du plus grand prix, qu'on montrait
encore, au XVIe siècle, dans son trésor épiscopal. «C'était, nous dit un
écrivain, qui les vit alors et les admira, une croix d'or massif, nommée
_Benna_, pesant douze cents marcs, et sur laquelle était inscrit un vers
latin qui en indiquait le poids[336]. C'étaient aussi deux calices de
l'or le plus fin, dont le plus petit pesait dix-huit marcs, et dont le
plus grand, épais d'un doigt, avait deux anses qui remplissaient les
mains de celui qui le soulevait, et avait la forme d'un mortier. L'un et
l'autre étaient tout parsemés de pierreries[337].
[Note 334: Romam ad limina Apostolorum misit per Angilbertum
dilectum sui abbatem. _Annal. Franc. Dusch._, ann. 796.]
[Note 335: Sed et de thesauro humanarum rerum, quem Dominus
Jesus nobis gratuita pietate concessit, aliquid per metropolitanas
civitates direximus, vestræ quoque dilectioni, unum baltheum et
unum gladium hunniscum, et duo pallia sericea... Willielm.
Malmesb., _Hist. Reg. Angl._, I.]
[Note 336: