Premières missions chrétiennes en Hunnie.--Saint Émeramme de Poitiers;
saint Rupert.--Destruction de la ville de Laureacum et de l'œuvre de
saint Rupert.--Les Huns sont repoussés derrière le mont
Comagène.--Révolution survenue dans l'empire frank; une nouvelle
dynastie remplace les rois mérovingiens; grandeur de la France sous
Charlemagne.--Deux ennemis menacent l'empire frank; les Saxons au nord
de l'Allemagne, les Grecs en Italie; situation intermédiaire des
Avars.--Haine de Tassilon, duc de Bavière, et de sa femme Liutberg
contre Charlemagne.--Apparition des Huns à la diète de
Paderborn.--Défaite des Franks près du mont Suntal; exécution de quatre
mille cinq cents Saxons.--Witikind se soumet; il est baptisé.--Tassilon
négocie avec les Avars; mandé à la diète de Worms, il refuse de s'y
rendre.--Une année franke marche sur la Bavière; Tassilon renouvelle son
serment de fidélité et livre des otages.--Alliance de Tassilon avec les
Huns.--Dénoncé par ses leudes, il est jugé à Ingelheim et condamné à
mort; Charlemagne lui fait grâce de la vie; Tassilon se fait moine.--Les
Huns descendent en Italie pour se joindre aux Grecs; les Grecs et les
Huns sont battus.--Les Huns envoient une armée en Bavière et sont
défaits.--Charlemagne leur déclare la guerre.--Sentiment de la Gaule à
cette nouvelle; préparatifs et plan de campagne de Charlemagne; la reine
Fastrade le suit à Ratisbonne.--Fortifications du pays des Huns; ce que
c'était que les _Hrings_ ou _Rings_.--Charlemagne fait célébrer les
litanies; sa lettre à Fastrade.--Il attaque le rempart du mont Comagène
sur la rive droite du Danube; Theuderic attaque celui de la Kamp sur la
rive gauche; double victoire des Franks.--Charlemagne pousse jusqu'au
Raab, Theuderic jusqu'au Vaag; siége de la grande île du Danube.--Succès
de l'armée d'Italie commandée par Pépin; le jeune roi pénètre dans la
presqu'île sirmienne; il prend et pille un des Rings intérieurs.--Une
épizootie se répand sur les chevaux des Franks.--Fin de la campagne.
649--791
L'empire romain d'Orient ne montra jamais le moindre souci de la
conversion des Avars livrés, comme on sait, aux plus grossières
superstitions du chamanisme; on eût dit au contraire qu'il prenait à
tâche de leur conserver bien intact, comme une sauvegarde de leur
barbarie, ce paganisme ridicule et féroce qui les rendait odieux, et
créait une barrière de plus entre eux et leurs voisins, les Slaves
baptisés du Danube. C'est du fond de l'Occident que la lumière de
l'Évangile essaya de se lever sur les successeurs d'Attila. Un saint
prêtre de Poitiers, nommé Emerammus, conçut la première pensée d'aller
les catéchiser[260]. Pour comprendre ce qu'un tel projet supposait de
hardiesse et de dévoûment, il faut songer que la Hunnie était
parfaitement inconnue des occidentaux, et que le nom de Huns ne
réveillait en eux qu'une idée effrayante de maléfices diaboliques et de
cruauté sauvage. Emeramme n'hésita pourtant point à partir; pressé en
quelque sorte par l'aiguillon du martyre, un beau jour, il dit adieu aux
rives du Clein, gagna celles du Danube, s'embarqua sur ce fleuve, et
arriva en 649 dans les murs de Ratisbonne[261], principale ville de la
Bavière. Il ne voulait que traverser le territoire des Bavarois pour
atteindre la frontière des Huns en toute hâte; mais son apostolat
n'était point destiné à rencontrer les obstacles et les périls là où ils
les avait rêvés.
[Note 260: Emerammus ortus Pictavis Aquitaniæ urbe, de Avarum
conversione cogitabat. _Vit. S. Emeramm._, German. Sacr., I, p.
105.]
[Note 261: E Gallia, periculum gloriosum vitæ inter Avares
ponendæ attraxerat... Ratisbonam appulit. _Ibid._]
La Bavière était alors en proie à de profondes perturbations moitié
religieuses, moitié politiques. Gouverné par ses ducs héréditaires mais
soumis à la suprématie des Franks-Austrasiens, ce pays n'avait reçu
l'Évangile que sous le patronage de l'épée franke, et il le regardait
au fond comme une partie de son vasselage. Suivant que les Bavarois
étaient en révolte ou en paix avec leurs maîtres politiques, on les
voyait idolâtres ou chrétiens; bons catholiques le lendemain d'une
défaite, ils revolaient vers leurs anciens dieux à la moindre chance de
liberté, «se passant tour à tour, comme disent les vieux actes, le
calice du diable et le calice du Christ»[262]. Dans cette situation
d'esprit, ils ne voyaient qu'avec inquiétude des étrangers pénétrer chez
eux: tout homme venant de Gaule leur était naturellement suspect, et il
le devenait davantage s'il portait comme Émeramme la tonsure et l'habit
ecclésiastique: alors on le circonvenait, on l'observait, on lui
montrait une hostilité plus ou moins déclarée, plus ou moins active
suivant les circonstances. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver au
missionnaire poitevin. Le duc Théodon, d'accord en cela avec son peuple,
accueillit le Gaulois à bras ouverts, l'interrogea sur l'objet de son
voyage, et quand il apprit que c'était la conversion des Huns, il fit
tout pour l'en détourner. «Dieu me garde, lui dit-il, de m'opposer à une
si sainte entreprise, mais sache bien qu'elle est impossible. La contrée
située au delà de l'Ens, notre frontière du côté du levant, contrée
jadis bien cultivée et couverte de villages, n'est plus aujourd'hui
qu'une forêt peuplée de bêtes fauves, un désert qu'on ne peut franchir
en sûreté, tant la guerre y a tout détruit[263].
[Note 262: Patres filiis suis calicem Christi ac dæmonum
promiscue offerebant. _Vit. S. Emeramm._, Germ. Sacr., I, p. 105.]
[Note 263: Ut loca quondam cultissima sylvis et bestiis
horrerent, neque daretur transire volentibus, iter faciendi
potestas. _Vit. S. Emeramm., ubi sup._]
Reste avec nous; les Bavarois ont besoin de tes leçons; ils en
profiteront mieux que ces païens maudits que tu vas chercher. Préfère,
pour la gloire de Dieu, un fruit certain de tes sueurs à une moisson
plus qu'incertaine.»
Ces avertissements affectueux, ces invitations répétées du ton en
apparence le plus sincère, ne convainquirent point Émeramme dont la
résolution était fermement arrêtée; il insista pour partir, on redoubla
de caresses; et quand il voulut le faire il s'aperçut qu'il était
prisonnier. Le duc semblait céder, puis refusait, traînait le
missionnaire de retard en retard, de prétexte en prétexte; si bien que
celui-ci, perdant enfin courage, s'en remit à la volonté du Ciel. Ce
n'est pas que la Bavière tirât grand profit de sa présence, malgré les
beaux semblants de zèle que chacun affichait devant lui: il y avait là
une énigme dont il finit par savoir le mot. Les Bavarois aimaient mieux
conserver en Hunnie des païens qui pourraient les aider au besoin à
secouer, du même effort, le christianisme et le joug des Franks, que des
convertis d'un prêtre gallo-frank qui, de la condition de néophytes
chrétiens, passeraient bientôt à celle de vassaux de la France. Ce
raisonnement n'était peut-être pas dénué de bon sens; en tout cas,
Théodon se montra inflexible, et le chemin de la Hunnie resta fermé au
prisonnier. Trois ans s'écoulèrent; Émeramme demanda enfin que pour prix
de ses travaux apostoliques en Bavière on le laissât partir pour Rome,
où il avait, disait-il, un pèlerinage à accomplir. Le duc consentit et
il se mit en route, mais après quelques jours de marche, il tomba dans
une embuscade de brigands bavarois qui l'assaillirent, et le propre
fils du duc Théodon, nommé Lambert, le frappa de sa main, lui reprochant
contre toute vérité d'avoir corrompu sa jeune sœur nommée Utha[264].
Théodon eut beau désavouer le meurtre et condamner le meurtrier à un
bannissement perpétuel; il eut beau aller avec toute la noblesse
bavaroise au-devant du cadavre de la victime, transféré en grande pompe
à Ratisbonne, il ne se lava point du soupçon d'avoir dirigé lui-même les
coups. Toutefois son but était rempli, la conversion des Avars était
reculée indéfiniment.
[Note 264: Uta, Ota, Oda.]
Au meurtre de saint Émeramme que l'Église qualifia de martyre succéda
chez les Bavarois une longue anarchie civile et religieuse, les uns
revenant avec ardeur au paganisme, les autres se maintenant chrétiens,
mais d'un christianisme rendu presque méconnaissable par un bizarre
mélange de superstitions païennes et d'hérésies. L'épée austrasienne
vint à plusieurs reprises remettre l'ordre dans ce chaos, toutefois, il
durait encore en 696, lorsque fut tentée une seconde mission religieuse
chez les Huns. Elle le fut par Rudbert ou Rupert, évêque de Worms, qui
reprenant l'idée d'Émeramme vint débarquer par le Danube à
Ratisbonne[265] où il put contempler les reliques de son prédécesseur
martyrisé, dont la vue ne l'effraya point. Rupert appartenait à cette
classe du clergé gallo-frank qui, sorti de la race conquérante, en
ressentait encore les instincts, et joignait aux dons chrétiens de
l'humilité et de la patience, l'audace des entreprises et l'autorité du
commandement. Le pacifique gouvernement des églises et la vie oisive des
cloîtres ne suffisaient pas toujours à ces pasteurs des races
guerrières: il leur fallait de l'agitation, des bois, des montagnes, des
conquêtes; et on les voyait souvent, cédant au besoin des saintes
aventures, échanger la crosse d'or de l'évêque pour le bâton noueux du
pèlerin. C'est ce que venait de faire Rupert qui se vantait d'avoir dans
les veines du sang des rois mérovingiens[266], mais qui n'était guère
moins fier des cicatrices de son martyre, un duc germain idolâtre
l'ayant fait prendre un jour et battre de verges jusqu'au point de le
laisser pour mort sur la place[267]. Ce n'est pas à un tel homme venu en
Bavière avec le dessein de n'y point rester, qu'on aurait aisément barré
le chemin; d'ailleurs l'esprit des Bavarois châtiés par Pépin
d'Héristal, se trouvait alors disposé au calme et à la résignation.
Rupert s'occupa d'eux volontiers, et pendant un séjour de quelques
semaines à Ratisbonne, il les aida à redevenir chrétiens. Dans le doute
où il se trouvait de la foi de chacun d'eux, il prit le sage parti de
les rebaptiser tous, ce qu'il fit avec l'aide de ses clercs et à
commencer par le duc[268]. Libre alors de tous devoirs de conscience,
vis-à-vis de la Bavière, il continua son voyage par eau, en descendant
le Danube le long de sa rive droite, débarquant près des villes et des
bourgs, partout où des populations nombreuses semblaient appeler ses
prédications. Il ne lui advint aucun mal, et de cette façon il put
pousser jusqu'au confluent de la Save qui servait de limite entre la
Hunnie et l'empire grec. Là, il quitta sa barque pour pénétrer dans
l'intérieur du pays et opérer son retour par terre, en traversant d'un
bout à l'autre les deux provinces pannoniennes.
[Note 265: _Vit. S. Rudebert. Episc. Saltzburg_, Mabill., Act.
SS. O. B.; Germ. Sacr., II.]
[Note 266: Ex regali Francorum progenie ortus. _Vit. S.
Rudbert._, n. 1.]
[Note 267: La légende dit que c'était un duc de Worms.]
[Note 268: Ipsum et multos alios istius gentis nobiles atque
ignobiles viros, ad veram Christi fidem convertit, sacroque
baptismate regeneravit. _Ibid._, no 2.--Lavacro sincero retinxit.
German. Sacr., t. II, p. 39.]
Ce retour se fit également sans encombre. Les Avars surpris, inquiets
peut-être, laissèrent Rupert remplir sa pieuse mission sans la troubler
et sans le maltraiter en quoi que ce fût: il put même croire qu'il avait
fait des prosélytes. Après avoir ainsi répandu parmi ces barbares
l'enseignement du christianisme, il s'arrêta dans la vallée que baigne
la rivière de Lorch sur la lisière du territoire bavarois. Au lieu où
cette rivière se jette dans le Danube, un peu au-dessus de l'Ens,
s'élevait alors une ville que les actes désignent sous le nom latin de
_Laureacum_: c'était une des places fortes du pays, protégée qu'elle
était au nord par le Danube, à l'est par l'Ens, à l'ouest et au sud par
le lit et les marais du Lorch. Rupert comme un commandant d'armée en fit
le quartier général de sa prédication qu'il étendit chez les Vendes
Carinthiens, franchissant courageusement le Hartberg, c'est-à-dire la
_Dure-Montagne_, pour pénétrer dans les retraites sauvages des
Slaves[269]. Il y trouva, à ce qu'il paraît, des esprits soumis et
sincères; et après avoir vu pour prix de ses travaux apostoliques, des
églises se construire en grand nombre et des monastères se fonder, il se
retira à Passau, laissant des clercs ordonnés par ses mains poursuivre
et perfectionner son ouvrage.
[Note 269: Pertransiens omnem Alpiarum regionem ad
Carentanorum regnnm pervenit... transcensoque monte altissimo,
Mons-durus appellato, prædicavit Wandalis. _Vit. S.
Rudbert_.--German. Sacr.]
Ses leçons toutefois n'avaient point fructifié dans l'esprit rétif des
Avars; non seulement le paganisme persista généralement parmi eux, mais,
à l'incitation de leurs sorciers, ils se prirent d'une haine féroce
contre tout ce qui rappelait la mission de leur apôtre Rupert. En 736,
s'étant jetés sur la ville de Laureacum, ils y dévastèrent
particulièrement les lieux saints; et l'évêque et ses prêtres auraient
été tous égorgés, s'ils n'avaient réussi à sortir de la place, emportant
dans leur fuite les ornements et les vases sacrés des églises[270]. La
colère des Avars, trompés dans leur cruauté, se déchargea sur les
monuments eux-mêmes; tout fut incendié et détruit, églises, maisons,
murailles, à tel point que, plus d'un siècle après on hésitait sur
l'emplacement qu'avait occupé cette ville infortunée: on croyait en
retrouver la trace aux ruines d'une basilique dédiée à saint Laurent
dont Rupert avait fait la métropole de sa mission[271]: fragile
citadelle d'un établissement si vite disparu. Les Bavarois répondirent à
l'attaque des Huns par d'autres attaques. Ceux-ci réclamaient l'Ens pour
leur limite occidentale au midi du Danube; les Bavarois voulaient la
reporter plus loin; elle fut prise et reprise dix fois en vingt ans, et
le fleuve incessamment rougi de sang humain. L'avantage demeura enfin
aux Bavarois. Repoussés jusqu'au défilé qui couvre la ville de Vienne du
côté de l'ouest, les Huns reçurent pour frontière le Mont-Comagène et ce
rameau détaché des Alpes styriennes qui s'appelle aujourd'hui Kalenberg
et s'appelait alors Cettius. Ils eurent beau revendiquer de temps à
autre ce qu'ils regardaient comme leur vraie limite; les armes
bavaroises, fortifiées de l'autorité de la France, surent les contenir
au delà, et le Mont-Comagène, poste avancé de la Hunnie du côté des
populations teutoniques, reçut en langue germaine le nom de _Chunberg_
qui signifiait montagne des Huns[272].
[Note 270: Quo se suosque hostium prædæ subtraheret, cum omni
sacræ suppellectilis instrumento Pataviam se contulit. German.
Sacr., t. I, p. 121.]
[Note 271: Urbs sæpius vastata, tandem circa annum 737
funditus eversa, ne vestigium reliquit sui, præter basilicam
sancti Laurentii M. quam olim archiepiscopalem putant, intra mœnia
sitam. _Ibid._, t. I, p. 5.]
[Note 272: German. Sacr., t. I, p. 5; et II, p. 71.]
Tandis que les Avars se retrempaient dans ces luttes contre un peuple
belliqueux, et recouvraient quelque peu de leur ancienne énergie, une
grande révolution venait de s'opérer dans l'empire gallo-frank. La race
de Mérovée, descendue du trône par degrés, était allée finir au fond des
cloîtres, ces sépulcres que les mœurs du temps ouvraient aux princes
incapables de régner et aux royautés déchues. L'héroïque lignée des
maires du palais d'Austrasie avait passé de la souveraineté de fait sur
tout l'empire frank à la souveraineté de droit, par la proclamation et
le couronnement de Pépin le Bref; et cet empire, suivant en quelque
sorte dans sa progression les destinées d'une seule famille, s'était
accru en même temps qu'elle et successivement de Pépin d'Héristal à
Charles Martel, et de Charles Martel à Pépin le Bref. Quand celui-ci
mourut en 768, son fils Charlemagne se trouvait déjà le plus puissant
monarque de la chrétienté. Ce fut lui qui mit le comble à la grandeur de
la France et à l'élévation de sa maison. Vers l'an 780 son empire
s'étendait en longueur de l'Èbre à la Vistule, en largeur de l'Océan à
la mer Adriatique, et de la mer Baltique aux montagnes de la Bohême;
embrassant dans son sein l'Espagne septentrionale, l'ancienne Gaule
romaine, presque toute l'Italie, le Frioul, la Carinthie, l'Alemanie, la
Thuringe, la Bavière, la Saxonie, et les pays slaves limitrophes soit de
la Baltique soit des monts Sudètes. Les habitants de ces vastes contrées
étaient ou sujets directs des Franks, incorporés à leur territoire
propre, ou peuples vassaux gouvernés par des chefs particuliers sous la
suprématie de la France; de sorte que la Hunnie, si reculée qu'elle fût
vers l'orient de l'Europe, se trouvait doublement voisine de l'empire
frank, qui la serrait comme dans une tenaille, d'un côté par la Bavière
et la Thuringe, de l'autre, par l'Italie et le duché de Frioul son
annexe.
Charlemagne à ce moment avait fait taire tous ses ennemis, excepté deux
(il est vrai qu'ils étaient dignes de ce nom), les Saxons, vassaux mal
soumis dont les révoltes étaient périodiques, et l'empire romain
d'Orient, appelé plus communément l'empire grec, qui cherchait à
recouvrer en Italie tantôt par la guerre, tantôt et le plus souvent par
l'intrigue, le territoire et les droits qu'il y avait perdus. C'étaient
deux causes d'agitation perpétuelle aux deux extrémités de l'empire
frank. On donnait alors le nom de Saxonie à toute la largeur de
l'Allemagne actuelle, entre l'Océan germanique et les montagnes de
Bohême, et à sa longueur entre la mer Baltique et le Rhin, non pas que
les tribus de race saxonne occupassent entièrement ce pays, mais parce
qu'elles le dominaient, parce qu'elles avaient réuni presque tous les
peuples germains du nord et même plusieurs peuples slaves dans une
confédération dont elles étaient l'âme et à qui elles faisaient
partager, avec leur aversion contre les Franks, leurs efforts incessants
pour en secouer le joug. La confédération saxonne était flanquée à
l'ouest et le long de l'Océan par la petite nation des Frisons, au nord
et le long de la Baltique par celle des Danois, et à l'est par les
tribus sorabes et vendes des bords de l'Elbe supérieur, qui toutes, sans
en être membres nominalement, faisaient au fond cause commune avec elle
et la secondaient de leurs armes quand elle en avait besoin. Plus à
l'est encore la Bavière vassale de la France, mais vassale longtemps
réfractaire, flottait incertaine au gré des chances de la guerre, tandis
que la Thuringe, partie intégrante de l'empire frank, se débattait
encore sourdement sous la main de ses maîtres. Arrière-ban de la
Germanie barbare et païenne, qui menaçait d'une nouvelle invasion les
contrées du midi soumises à des Germains devenus chrétiens et civilisés,
les Saxons se montraient animés d'une double passion de conquête et de
fanatisme religieux. En vain les Franks mêlant à leur tour la religion
chrétienne et la guerre, forçaient les Saxons vaincus à se faire
baptiser et à recevoir des prêtres parmi eux, les Saxons au premier
rayon d'espoir relevaient la colonne d'Irmin, l'idole des vieux
Germains, et massacraient leurs prêtres chrétiens[273]. Le pillage de
la rive gauche du Rhin était l'accompagnement ordinaire de ces
insurrections religieuses. Le sort avait donné pour chef aux Saxons un
barbare habile et heureux qui balança quelque temps la fortune de
Charlemagne, Witikind, l'Arminius de ce dernier âge de la Germanie.
[Note 273: Saxones... reversi ad paganismum, quem primum
respuerant, relinquentes christianitatem, episcopos et presbyteros
occidebant, et ad culturam idolorum se convertebant. _Chron.
Moissiac._, ad. ann. 792.]
Le second ennemi de Charlemagne, l'empire grec avait alors à sa tête une
femme, mais une femme de génie, l'impératrice Irène, mère et tutrice du
jeune empereur Constantin VI, surnommé Porphyrogénète. Autant Witikind
déployait d'audace et d'activité guerrière pour retarder le progrès des
Franks dans le nord de l'Europe, autant l'impératrice Irène montrait
d'adresse à leur créer des embarras en Italie. Les Franks n'étaient
arrivés à la domination de ce pays que par la faute des empereurs grecs,
ennemis du culte des images, Léon l'Iconomaque et Constantin Copronyme,
dont le fanatisme follement persécuteur força les possessions grecques
de la Haute-Italie à se rendre indépendantes de l'empire d'Orient et
l'église romaine à se séparer de l'église grecque. Tandis que les villes
de l'exarchat et de la Pentapole, groupées autour de la papauté,
cherchaient à se constituer en État libre, les rois lombards, profitant
de leur faiblesse, avaient voulu les asservir et menaçaient Rome et le
pape lui-même. C'est alors que Pépin, puis Charlemagne, avaient passé
les Alpes à l'appel du pape et des Italiens, que le roi Didier, renversé
du trône des Lombards, avait été jeté dans un cloître, que le trône lui
même avait suivi ce roi dans sa chute et qu'un nouveau royaume d'Italie,
placé sous la suprématie de la France, avait été fondé par Charlemagne
en faveur de son second fils Pépin.
Les anciennes possessions grecques de la Haute Italie réunies à la ville
de Rome formèrent dès lors sous le nom de _patrimoine de saint Pierre_,
un petit État dont le pape était le chef, en vertu d'une donation faite
par Pépin et confirmée par Charlemagne. Cependant l'empire grec
possédait encore une portion de l'Italie méridionale, et les ducs de
Spolète et de Bénévent, liés à l'ancienne monarchie lombarde, se
montraient disposés à faire cause commune avec lui pour rétablir la
presqu'île dans son ancien état politique. C'était là en effet
l'ambition d'Irène, qui avait fait de Constantinople un centre
d'intrigues, dont les fils se croisaient sur toute l'étendue de l'Italie
et passaient même par-dessus les Alpes. Lombards, Bénéventins, Italiens
ruinés par la guerre ou froissés par un pouvoir nouveau, tous les
vaincus, tous les mécontents portaient là leurs espérances; Adalgise,
fils du dernier roi lombard, y sollicitait publiquement l'assistance
d'une flotte et d'une armée pour venir relever le trône de son père, et
l'impératrice les lui promettait, en même temps qu'elle faisait demander
pour son propre fils la fille de Charlemagne, Rotrude, qu'elle se
réservait de refuser si le roi des Franks l'accordait. L'astuce
proverbiale des Grecs ne s'était jamais montrée plus habile et plus
menaçante que dans la politique d'Irène qui tenait en échec toute la
puissance de Charlemagne, en l'empêchant de rien consolider; en
entretenant parmi les Lombards leur esprit de nationalité et de
vengeance, et parmi les mobiles Italiens le vague espoir d'une condition
meilleure. Tout le monde attendait donc avec la même anxiété, quoique
avec des sentiments divers, le moment où une flotte romaine, sous le
pavillon des Césars byzantins, débarquerait en Italie l'héritier du
trône des Lombards.
Si les Avars, placés entre l'Italie et la confédération saxonne, étaient
entrés de bonne heure dans ces querelles, en se portant soit du côté des
Lombards, soit de celui des Saxons, la guerre pouvait changer de face ou
du moins devenir indécise. Il eût été facile à Didier d'attirer dans le
parti des Lombards ce peuple, vieil allié d'Alboïn et de ses
successeurs, mais le faible Didier n'y songea pas, ou s'il y songea, il
remit à son gendre Tassilon, duc de Bavière, voisin et ennemi des Huns,
le soin de décider s'il fallait les appeler ou non. C'était un triste
conseiller pour un roi sans force, et un bien frêle soutien pour une
cause à moitié perdue, que ce duc Tassilon, pusillanime et présomptueux,
inutile à ses amis quand il ne leur était pas funeste, et flottant
perpétuellement entre une audace désespérée et un abattement sans
mesure. Sorti de l'illustre maison des Agilolfings destinée à finir avec
lui, il avait la vanité de sa race sans en avoir le noble orgueil. Le
nom de vassal lui pesait; la sujétion, l'obéissance, les lois de la
subordination féodale lui semblaient des insultes à sa dignité; et ce
qui eût dû alléger pour lui le fardeau du devoir, sa parenté avec
Charlemagne dont il était le cousin germain par sa mère, le lui rendait
plus insupportable en ajoutant aux humiliations du souverain les
tourments de la jalousie domestique. On le voyait donc toujours en
révolte soit de parole, soit de fait. Même sans vouloir ou pouvoir la
guerre, il discutait arrogamment les ordres de son seigneur, il le
méconnaissait; convoqué en sa qualité de vassal aux diètes de l'empire
frank, il refusait de s'y rendre; puis quand une armée franke arrivait
pour le châtier, toute cette vanité malade s'évanouissait en fumée, et
Tassilon, à genoux, sollicitait de Charlemagne un pardon que Charlemagne
accordait toujours. Peut-être que cette clémence, un peu dédaigneuse
dans la forme mais sincère au fond, eût fini par toucher son cœur sans
le mauvais génie que le sort lui avait donné pour compagnon de sa vie;
je veux parler de sa femme Liutberg, fille de Didier, et sœur de cette
princesse lombarde que Charlemagne avait épousée et renvoyée au bout
d'un an.
Mariée à Tassilon vers 764, Liutberg avait vu se consommer de
catastrophe en catastrophe la ruine de sa famille, accomplie par la main
des Franks et dont Charlemagne recueillait le fruit; les Lombards
dépossédés de l'Italie, son père jeté du trône au fond d'un cloître, son
frère exilé, errant à travers le monde, sa sœur déshonorée par un
divorce. Elle détestait donc les Franks et par-dessus tout leur roi
qu'elle poursuivait d'une haine implacable. Pour se venger de lui
pleinement, ne fût-ce qu'un jour, elle eût tout sacrifié sans
hésitation, mari, enfants, sujets, couronne, elle-même enfin. La passion
qui l'animait était une de ces folies de férocité que les cœurs lombards
et gépides savaient seuls nourrir; c'était la haine d'Alboïn contre
Cunimond, de Rosemonde contre Alboïn. Il y avait là quelque chose de
monstrueux, d'étranger à la nature humaine qui effrayait les
contemporains eux-mêmes; et ils donnèrent à cette femme la qualification
de _Liutberg haïssable devant Dieu_[274]. Elle avait corrompu à ce point
l'âme de son faible mari, que, malgré des sentiments chrétiens que la
suite montra sincères, il se vantait de ne prêter serment de fidélité au
roi Charles que des lèvres et non du cœur, et qu'il recommandait à ses
leudes bavarois de ne se point croire liés plus que lui par les serments
qu'ils avaient prêtés[275]. Habile à le dominer par les côtés puérils de
son caractère, par sa prétention à tout conduire, à être tout, elle lui
présentait les nombreux pardons du roi des Franks comme des outrages
plus sanglants que son inimitié déclarée. Sous ces excitations
incessantes, Tassilon ne rêvait plus que complots et rébellions; on
l'entendait s'écrier avec amertume: «Mieux vaut cent fois la mort qu'une
telle vie[276]!» Tandis que d'un côté il entretenait des correspondances
avec l'impératrice Irène, avec le duc de Bénévent, avec tous les
mécontents italiens, au profit d'Adalgise; de l'autre il excitait les
Saxons, et se faisait le confident ou le complice des assassins, qui, en
Thuringe ou ailleurs, conspiraient contre les jours du roi[277].
L'insensé Tassilon, ivre de son importance, se voyait déjà l'arbitre du
monde et le libérateur des Germains opprimés.
[Note 274: Deo odibilis Liutberga. Monach. Engolism., ad. ann.
788.]
[Note 275: Quod homines suos juberet, quando jurare deberent,
et aliter in mente retinerent, et sub dolo jurarent. _Annal.
Bertinian._, ad. eumd. ann.]
[Note 276: Se velle potius mon quam ita vivere. _Annal.
Loisel._, eod. ann.]
[Note 277: Confessus se super vita regis consiliasse. _Annal.
Bertinian._, eod. ann.--Eginh., _Annal._ ann. cit.]
Tel était l'état des choses dans l'Europe occidentale et celui des
esprits, quand Charlemagne, en 782, convoqua à Paderborn, près des
sources de la Lippe, une diète de ses vassaux d'outre-Rhin. L'Allemagne
était dans une assez grande fermentation; de sourdes rumeurs couraient
sur la réapparition de Witikind en Saxonie, et sur les préparatifs
cachés des Westphaliens; on s'attendait à une reprise d'armes pour la
saison d'été qui allait s'ouvrir. Mais contre toute prévision la diète
fut nombreuse et pacifique; aucun des chefs saxons n'y manqua, Witikind
excepté[278], et ils n'eurent pour le roi des Franks que des
protestations de fidélité et de respect. Sigefrid lui-même, ce roi de
Danemark, qui donnait ordinairement asile dans ses États à Witikind
fugitif, envoya ses ambassadeurs à la diète, où leur présence ne causa
pas un médiocre étonnement[279]. La surprise fut plus grande encore
lorsqu'on vit arriver les ambassadeurs d'un peuple qui n'avait jamais
paru aux plaids des Franks, et qu'au costume de ses représentants, à
leurs armes, à leurs cheveux tressés, tombant en longues nattes le long
de leur dos, on reconnut être le peuple des Huns[280]. Ces hommes
venaient au nom du kha-kan et du jugurre ou ouïgour, leurs deux
magistrats suprêmes, entretenir le roi Charles des différends qui
avaient existé et existaient toujours entre eux et les Bavarois sur la
fixation de leur frontière occidentale. C'était là l'objet ostensible de
leur mission. Suivant toute vraisemblance, ils en avaient un autre
secret; ils venaient, comme les envoyés du roi Sigefrid, observer ce qui
se passerait à la diète, sonder le terrain et se concerter, s'il le
fallait, pour quelque alliance avec les ennemis des Franks; ce qui est
certain, c'est que leur liaison politique avec la Bavière data de cette
époque. Ils exposèrent en public leurs droits ou leurs prétentions à la
frontière de l'Ens: «Charles, disent les historiens, les écouta avec
bonté, leur répondit prudemment, et les congédia[281].»
[Note 278: Ibi Saxones convenientes, excepto Witikindo.
_Annal. Franc_...--Omnes Saxones, excepto rebelli Witikindo...
_Annal. Bertinian._, ann. 788.]
[Note 279: Legatos Sigefridi regis Danorum... Eginh., _Vit.
Carol. Mag._, ad. ann. 782.--_Annal. Franc., ub. sup._--Poet.
Sax., II, _Indict._, 4.]
[Note 280: Etiam et missi a Chagano et Vigurro... _Annal.
Franc._, ad. ann. 782.--Quos Chaganus et Jugurrus principes
Hunnorum miserunt. Eginh. _Vit._ _Carol. M._--Auct. incert., _Vit.
Carol. M._, ann. 781.--_Annal. Bertin._, ann. 782.
Et quos Jugurgus pariterque Chaganus ad ipsum
Hunnorum misere duces......
Poet. Sax. II, ann. 782.]
[Note 281: Audivit et solvit. Eginh., _Vit. Carol. Magn._
Audiit; absolvitque datis prudenter eisdem
Responsis...
Poet. Sax., _ubi sup._]
La diète ne fut pas plus tôt terminée, Charlemagne et ses vassaux
germains n'eurent pas plus tôt regagné, chacun leur pays, que les
assurances de paix commencèrent à se démentir. Les Slaves des bords de
l'Elbe et de la Sâla firent des courses en Thuringe, et les Frisons se
soulevèrent. Une armée franke partit contre ces derniers sous la
conduite du comte Theuderic; mais pendant qu'elle suivait sans trop de
précaution la route qui longeait le mont Suntal, dans la vallée du
Wéser, elle fut assaillie par une multitude innombrable de Saxons ayant
Witikind à leur tête. L'armée franke n'était point sur ses gardes; elle
fut rompue, enveloppée, presque détruite: c'était l'histoire des
légions de Varus dans le guet-apens de Teutobourg, mais le vengeur ne se
fit pas attendre. Charlemagne lui-même entra en campagne; et son
approche qui jetait toujours l'épouvante suffit pour dissiper les
troupes saxonnes victorieuses. Bientôt il vit accourir vers lui toutes
tremblantes les principales tribus avec leurs chefs: elles protestaient
à qui mieux mieux de leur innocence, rejetant toute la faute sur
Witikind qui venait de regagner son asile en Danemark. «Witikind s'est
sauvé, répondit froidement le roi des Franks, mais ses complices sont
ici, et je vous dois une leçon que, pour votre bien, j'ai trop longtemps
différée.» On choisit parmi ceux qui se trouvèrent là quatre mille cinq
cents chefs ou soldats qui avaient pris part à l'embuscade du Suntal, on
leur enleva leurs armes, et on leur trancha la tête sur les bords de la
petite rivière d'Alre qui se décharge dans le Wéser[282]: la rivière et
le fleuve roulèrent pendant plusieurs jours à l'Océan des eaux
ensanglantées et des cadavres. Cette effroyable leçon n'était pas faite
pour calmer les Saxons, qui reprirent la guerre avec fureur; mais trois
grandes batailles gagnées successivement par Charlemagne les épuisèrent
tellement qu'ils demandèrent la paix. Witikind lui-même, découragé par
ses revers, déposa les armes; et se rendant en France sous un
sauf-conduit du roi, il l'alla trouver dans sa villa d'Attigny pour lui
prêter foi et hommage et demander la grâce du baptême. Charlemagne
voulut être son parrain. Witikind et ses compagnons, suivant
l'expression de nos vieilles chroniques, furent donc baptisés et
reçurent chrétienté[283]»; mais toujours excessif dans ses idées, le
représentant de la Germanie païenne, l'éternel agitateur des Saxons
devenu chrétien exalté, mérita par ses austérités sauvages de passer
pour un saint. Ces événements se succédèrent coup sur coup. Le bonheur
inaltérable qui accompagnait Charlemagne dans ses entreprises de guerre
le couvrait aussi contre les complots souterrains: une conspiration des
chefs des Thuringiens contre sa vie, fut découverte et punie par lui
sans trop de rigueur[284].
[Note 282: _Annal. Franc_., ad. ann. 782.--Eginh., _Annal._,
ann. cit.--Poet. Sax., eod. ann., et D. Bouq., t. V.]
[Note 283: _Chron., S. Den._, D. Bouq., V.]
[Note 284: _Annal. Franc._, ann. 783.--Eginh.--_Annal.
Bertinian_.--Poet. Sax.]
Cependant, Tassilon n'était point resté inactif, et tandis que la
Saxonie se faisait battre, il travaillait à réveiller la guerre en
Italie, où le fils de Charlemagne encore adolescent, n'imposait qu'à
demi aux Lombards. Irène s'était engagée positivement à envoyer dans
l'Adriatique une flotte et une armée pour aider le fils de Didier à
relever le trône de son père; le duc de Bénévent, Hérigise, avait reçu
d'elle en signe d'intime alliance, une robe de patrice avec une paire de
ciseaux destinés à tondre, suivant l'usage romain, sa longue chevelure
barbare; les Lombards étaient dans l'attente, et les Italiens partisans
des Grecs préparaient déjà leurs trahisons. Tassilon, de son côté, avait
adressé aux Avars une ambassade secrète pour les exhorter à se joindre à
lui[285], mais ceux-ci se montraient indécis, prétextant l'incertitude
des promesses d'Irène et peu confiants d'ailleurs dans la personne de
Tassilon. Le mystère n'était point une des vertus du duc de Bavière, il
haïssait, il aimait, il conspirait tout haut, et Charles, informé d'une
partie de ses menées soit par le pape, soit par les Bavarois eux-mêmes,
somma son cousin de se rendre à la diète des Franks qui devait se tenir
dans la ville de Worms au printemps de l'année 787. Quoique la sommation
eût été faite dans toutes les formes, Tassilon n'y obéit point. C'était
d'après la loi féodale un acte de félonie et une déclaration de guerre:
Charlemagne, à peine la diète terminée, entoura la Bavière d'un cordon
de soldats et marcha lui-même vers la rivière du Lech; il y trouva le
vassal réfractaire plus mort que vif, humilié, repentant, implorant son
pardon avec larmes. Telle fut la campagne du rebelle Tassilon. Charles
se laissa fléchir encore cette fois; il reçut de lui avec le bâton,
symbole de l'autorité ducale[286], un nouveau serment de foi et hommage,
les mains de Tassilon placées dans les siennes[287], mais pour plus de
garantie, il voulut qu'on ajoutât au serment douze otages choisis parmi
les plus qualifiés de la Bavière et le fils du duc comme treizième. Le
danger avait été grand pour le gendre de Didier, et la peur encore plus
grande; l'orage passé, il n'y songea plus, et Liutberg aidant, il se
replongea dans les intrigues avec plus d'audace que jamais.
[Note 285: _Chron._ S. Denis, 8. D. Bouq., V.]
[Note 286: Reddit ei cum baculo ipsam patriam. _Annal._ S.
Nazar., ann. 787.--_Annal. Franc._, D. Bouq., V, p. 21.]
[Note 287: In vassatico se commendans per manus... _Annal.
Franc._, ann. 787.--Tradens se manibus ejus ut servus... _Annal.
Mett._, ann. cit.]
La fortune au reste semblait le favoriser: la flotte grecque mettait
réellement à la voile, le midi de l'Italie s'armait, une sourde
agitation se propageait dans le Nord; il revint à la charge près du
kha-kan des Avars à qui cette fois il fit partager ses espérances. Un
traité fut conclu entre eux par lequel le kha-kan s'engagea à envoyer,
l'année suivante, une armée en Italie et une autre en Bavière; celle-là
chargée de se joindre aux Grecs, celle-ci destinée à pousser les
Bavarois qui hésiteraient sans doute à se déclarer contre les Franks;
l'impulsion une fois donnée, il serait facile d'entraîner la Thuringe et
les tribus saxonnes encore frémissantes. Que garantissait ce traité aux
Huns qui ne faisaient jamais rien pour rien? On ne le sait pas
positivement, mais on peut supposer avec quelque raison que la Bavière
leur abandonnait cette frontière de l'Ens qui leur tenait tant au cœur.
Ils avaient en outre l'espoir d'un grand butin à prélever, soit sur les
amis, soit sur les ennemis. Cette idée de contraindre la Bavière à la
guerre contre les Franks par une poussée des Avars appartenait, selon
toute apparence, à Liutberg, et dénotait les fureurs impuissantes d'une
femme[288], mais elle plut médiocrement aux leudes bavarois dont on se
jouait ainsi sans vergogne. Les uns, par scrupule religieux, car ils
regardaient comme une impiété l'alliance de leur duc avec ces païens
contre le protecteur de l'Église: d'autres par scrupule de fidélité
politique, car ils avaient juré foi et hommage au roi Charles, et ils
tenaient à leur serment; d'autres enfin par admiration pour ce grand roi
dont le joug leur paraissait plus acceptable à des hommes que celui d'un
vieillard aveuglé et d'une femme, adressèrent des remontrances à
Tassilon; mais celui-ci ne les accueillait que par son refrain
accoutumé: «Mieux vaut la mort qu'une telle vie.» A ceux qui lui
parlaient de leurs serments, il répétait ce qu'il leur avait déjà dit
bien des fois, que ces serments-là ne se prêtaient que de bouche et
laissaient libre le fond du cœur. On lui objecta aussi les douze otages
et son propre fils qu'il avait livrés naguère à Charlemagne, mais à ces
mots il s'écria avec colère; «J'aurais six fils entre les mains de cet
homme, que je les sacrifierais tous les six plutôt que de tenir mon
exécrable serment.[289]» Les nobles bavarois qui purent trouver mauvais
qu'on fît si bon marché de leur vie, dénoncèrent secrètement Tassilon au
roi, promettant de fournir en temps et lieu des preuves de leur
accusation. Il se joignait à ces intrigues patentes certaines trames
ténébreuses qu'on ne connaît pas bien et qui intéressaient les jours du
roi: tout lui fut révélé. Le plus profond secret fut gardé sur cette
affaire; et au printemps de l'année 788, Charlemagne convoqua Tassilon
dans sa villa d'Ingelheim sur les bords du Rhin, comme s'il se fût agi
d'une diète ordinaire.
[Note 288: Bajoarii cœperunt dicere, quod Tassilo non haberet
fidem suam salvam, suadente uxore sua... _Annal. Lois._, ad ann.
788.]
[Note 289: Quod si sex filios haberet, se velle illos omnes
magis perdere, antequam placita sic manerent, vel stabile
permanerent, sicut juratum habuit. _Annal. Loisel_., ann. 788.]
L'étonnement du duc fut grand à Ingelheim, lorsqu'il s'aperçut qu'il
comparaissait devant un tribunal destiné à le juger, et qu'il avait pour
accusateurs ses propres sujets. Ses complots de tout genre, et ses
crimes contre son seigneur furent déroulés l'un après l'autre, avec les
circonstances et les preuves, mais les débats ne furent pas longs.
Accablé par l'évidence, le malheureux avoua tout; intrigues en Grèce et
en Italie, complot contre la vie du roi, provocation à la félonie
vis-à-vis de ses leudes, alliance avec les Huns. Le traité conclu entre
lui et ces païens pour la ruine de la chrétienté indigna sans doute
l'assemblée à l'égal des attentats contre Charlemagne; et Tassilon,
traître à Dieu non moins qu'au roi, fut condamné à mort d'une voix
unanime[290]. Charlemagne fut le seul qui inclina pour la clémence, et
parce qu'il connaissait la faiblesse de cet homme, et parce qu'il ne
voulait pas verser le sang d'un membre de sa famille[291]. Comme
Tassilon restait muet et stupide sous le poids de la sentence des juges,
Charles lui demanda avec émotion ce qu'il voulait faire. «Tassilon, lui
dit-il, quel est ton projet.[292]» «--Être moine et sauver mon âme[293]»
répondit celui-ci d'une voix brève. Il ajouta après un moment de
silence: «Accorde-moi la faveur de ne point paraître devant cette diète
ni devant le peuple la tête rasée; qu'on ne me coupe les cheveux qu'au
monastère.» Liutberg restée en Bavière, ignorait les événements
d'Ingelheim: avant qu'elle en pût être informée, des émissaires du roi
s'assurèrent de sa personne, de ses enfants et du trésor ducal; le tout
embarqué sur le Danube fut amené sans encombre à Ingelheim. La fière
lombarde subit le même sort que son mari, la réclusion monastique; et
son front se courba sous le même linceul qui avait enseveli sa mère.
Tassilon, enfermé d'abord dans le couvent de Saint-Goar près de Trèves,
fut ensuite transféré à Lauresheim puis à Jumiège; ses deux fils Theudon
et Theudebert prirent comme lui l'habit de moine, ses deux filles le
voile des religieuses; l'aînée fut recluse dans l'abbaye de Chelles dont
Gisèle, sœur de Charlemagne, était abbesse, l'autre dans celle de
Notre-Dame de Soissons. Le trésor des ducs de Bavière alla grossir celui
des Franks; et le pays réuni au territoire de la France reçut des
gouverneurs royaux qualifiés de comtes ou de préfets. Ainsi, toutes les
vieilles souverainetés de l'Europe, rois lombards, ducs d'Aquitaine,
ducs saxons, ducs bavarois, descendaient l'une après l'autre dans le
sépulcre ouvert aux rois mérovingiens. Du sein de cette mort anticipée,
le monde des temps passés voyait s'élever les nouveaux temps; et les
peuples de l'Europe, emportés par un mouvement irrésistible, marcher sur
les pas d'une même famille à des destinées inconnues.
[Note 290: Omnes acclamaverunt eum esse reum mortis. _Annal.,
Engolism._, ann. 788.--Noxæ convictus omnium consensu, ut læsæ
majestatis reus. _Annal. Lauresham._, ad eumd. ann.]
[Note 291: Dominus piissimus rex Carolus, motus misericordia,
ob amorem Dei, et quia consanguineus ejus erat, continuit, ut non
moreretur. _Annal. Engolism._, ad. ann. 788.]
[Note 292: Interrogavit Tassilonem quid agere vellet. Monach.
Engolism. _Vit. Car. Magn._, ann. 788.]
[Note 293: Postulavit licentiam sibi tonsurandi et in
monasterium introeundi ut salvaret animam suam. _Id., ub. sup._]
On eût pu croire les Avars éclairés ou découragés par la chute de
Tassilon, il n'en fut rien: le kha-kan avait mis toutes ses troupes sur
pied; lui et son peuple avaient compté sur un butin qu'ils ne voulaient
pas perdre; et suivant le traité fait avec le duc de Bavière, une armée
descendit en Italie vers le milieu de l'année 788. Elle attendit dans le
Frioul et tout en pillant, suivant son usage, que la flotte partie de
Constantinople eût débarqué en Italie, Adalgise et les auxiliaires
grecs. La flotte, suivant ce qui avait été convenu, devait les déposer
sur la côte de Ravenne ou dans le golfe de Trieste, elle les transporta
sur la pointe méridionale de l'Italie où ils n'eurent rien à faire. En
effet, le duc de Bénévent, Hérigise, étant mort subitement, sa veuve
avait fait la paix avec Charlemagne dans l'intérêt de son fils Grimoald,
et quand les Grecs voulurent pénétrer dans l'intérieur de la presqu'île,
les Bénéventins leur barrèrent le chemin. L'armée franke, aidée de ces
nouveaux alliés, mit en pleine déconfiture les troupes d'Irène. Les
Lombards, dont l'attitude avait été suspecte ou nettement hostile au
nord de l'Italie, rentrèrent dans le devoir; et les Franks tombant
vigoureusement sur les Huns, en eurent bientôt débarrassé le
Frioul[294]. Cet échec n'empêcha pas le kha-kan d'envoyer en Bavière sa
seconde armée, qui fut également battue. Deux généraux franks, Grahaman
et Odoacre, prenant le commandement des troupes bavaroises, vinrent
attendre les Huns sur la rive gauche de l'Ips, et défendirent si bien le
passage de cette rivière, que le kha-kan se retira avec plus de dix
mille hommes tués ou noyés[295]. Une troisième armée, reprenant
l'offensive, vint encore se faire battre. Il y avait eu de la part des
Huns agression évidente et gratuite, attaque en pleine paix, violation
du droit des gens: Charlemagne résolut d'en tirer vengeance. Le kha-kan
et le ouïgour eurent beau envoyer une ambassade à la diète de Worms, au
printemps de l'année 790, pour donner des explications et prévenir la
guerre s'il se pouvait, Charlemagne traita durement leurs envoyés. Après
avoir entretenu la diète «de l'intolérable malice dont cette nation
faisait preuve contre le peuple de France et contre l'église de
Dieu[296]» et de la nécessité de lui infliger un châtiment exemplaire,
il s'occupa des préparatifs d'une expédition sérieuse, et qu'il
supposait devoir être longue, échelonnant des corps d'armée sur le Rhin
et au delà du Rhin, et réunissant de tous côtés des armes et des vivres.
Jamais, disent les historiens, on n'avait vu de tels
approvisionnements[297], et jamais ce roi, qui mettait au premier rang
des qualités guerrières la maturité des plans et la prévoyance, n'en
avait montré davantage.
[Note 294: Avari victi confusione fugati sunt, et victoriam
Franci habuerunt. Monach. Engolism., ad. ann. 788.--Deo largiente,
victoriam obtinuerunt Franci. Regin. ad eumd. ann.]
[Note 295: In campo Ibosæ, et missi regis Caroli Grahamanus et
Audacrus cum paucis Francis fuerunt ex parte Bajoariorum, et
victoria fuit christianorum, Deo protegente. De Avaris occisi sunt
ad decem millia, alii in Danubium submersi... Monach. Engolism.,
_loc. cit._--In campo Iboræ... Regin., _ub. sup._]
[Note 296: Cum consilio optimatum regni, disposuit ire in
regnum Avarorum, propter intolerabilem malitiam quam in Galliarum
populos et in ecclesias Dei fecerunt... _Chron. S. Arnulph._, ad.
ann. 791.]
[Note 297: Bellum maximum omnium, quod Carolus animosius quam
cætera et longe majori apparatu, administravit. Eginh., _Vit. Car.
Magn._]
L'annonce d'une expédition prochaine contre les Avars produisit dans
toute la Gaule une émotion de curiosité qui n'était pas exempte
d'inquiétude. De tant de guerres que Charlemagne avait accomplies dans
toutes les parties de l'Europe, aucune peut-être n'avait excité au même
point que celle-ci les puissances de l'imagination. Ici le pays et la
nation étaient complétement inconnus, et ce qu'on en apprenait par les
livres contemporains répandus en Occident, c'est que les Avars étaient
un peuple de sorciers[298] qui avait mis en déroute par des artifices
magiques, l'armée de Sigebert, époux de Brunehaut, et qui avait failli
prendre d'assaut Constantinople, une race de païens pervers dont la rage
s'attaquait avant tout aux monastères et aux églises. Les érudits qui
connaissaient la filiation des Huns et des Avars en disaient un peu
davantage. Confondant le passé et le présent et attribuant la même
histoire aux deux branches collatérales des Huns, ils racontaient les
dévastations d'Attila, fléau de Dieu, et sa campagne dans les Gaules. A
ce nom, que la tradition prétendait connaître mieux encore que
l'histoire, les récits devenaient inépuisables, car il était écrit en
caractères de sang dans les chroniques des villes et dans les légendes
des églises. Metz parlait de son oratoire de Saint Étienne, resté seul
debout au milieu des flammes allumées par Attila; Paris rappelait sainte
Geneviève, Orléans saint Agnan, Troyes saint Loup; Reims montrait les
cadavres décollés de Nicaise et d'Eutropie; Cologne, les ossements
accumulés des onze mille compagnes d'Ursule: qui n'avait pas ses martyrs
et ses ruines?
[Note 298: Fredeg.--Paul. Diac.--Voir ci-dessus Hist. des
Avars, t. I.]
C'était dans ces narrations colorées par la poésie des âges que se
déployait le savoir des clercs. Les gens de guerre, les poëtes mondains,
les femmes surtout, puisaient de préférence dans une autre source de
traditions, dans ces chants épiques en idiome teuton dont Attila était
un des héros, qui se répétaient partout, et auxquels Charles lui-même
venait de donner une nouvelle vogue en les réunissant[299]. C'est là
qu'on étudiait la vie du terrible conquérant, ses amours, ses femmes, sa
mort tragique des mains d'une jeune fille germaine la nuit de leurs
noces. Comment cette poésie amoureuse se mêlait-elle à la légende?
Simplement et sans apprêt, comme nous le font voir quelques restes de la
littérature du temps. «Le grand roi Charles, dit le moine saxon, poëte
et historien de Charlemagne, avait hâte de rendre aux Huns ce qu'ils
méritaient. En effet, tant que cette nation fut florissante et
dominatrice des autres, elle ne cessa de faire du mal aux Franks, témoin
Saint-Étienne de Metz et tant d'autres églises livrées à l'incendie,
jusqu'au jour où son roi Attila, frappé mortellement par une femme, fut
envoyé au fond du Tartare..... C'était dans le cours d'une nuit
paisible, quand tous les êtres animés sont ensevelis dans le repos;
lui-même dormait accablé de vin et de sommeil, mais sa cruelle épouse ne
dormait point; l'aiguillon de la haine la tenait éveillée, et, reine,
elle osa accomplir sur le roi un attentat horrible[300]. Il est vrai
qu'elle vengeait par ce meurtre le crime de son père assassiné par son
époux. Depuis lors la puissance des Huns tomba comme par un coup du
ciel... Les défaites infligées aux pères et les outrages faits aux
enfants stimulaient l'esprit du roi Charles, qui gardait au fond de sa
mémoire les monuments des vieilles colères[301].»
[Note 299: Eginh.]
[Note 300:
Cum nox omnigenis animantibus alta quietem
Suggereret, emptis cru lelibus effera conjux,
Ducens insomnes odiis stimulantibus umbras,
Horrendo regem regina peremerit ausu.
Poet. Sax., II, ap. P. Douq., t. V, p. 154.]
[Note 301:
Ergo patrum cladis nota mansit inusta nepotum
Pectoribus, servans iræ monumenta vetustæ.
_Id. ibid._]
Les préparatifs de la guerre durèrent près de deux ans, et quand
Charlemagne eut réuni en Bavière suffisamment d'hommes, de chevaux,
d'approvisionnements de tout genre, il se rendit à Ratisbonne, où il
établissait son quartier général; la reine Fastrade l'y suivit. Les
épouses de Charlemagne n'étaient point comme les sultanes de l'Orient,
des femmes amollies dans le repos, faibles de corps et d'âme et
destinées à vivre et à mourir sous des verrous: le soldat infatigable
voulait des compagnes de ses travaux et des mères fécondes. Quand ces
mérites leur manquaient, son cœur se détachait d'elles, et il les
répudiait[302]. Fastrade, qu'il avait épousée en 785, après la mort
d'Hildegarde, était, malgré les défauts d'un caractère dur et hautain,
une de ces femmes qu'il aimait, une confidente et parfois une
conseillère utile dans les rudes labeurs de sa vie. Il l'installa donc à
Ratisbonne avec les trois filles qu'elle lui avaient données et qui
étaient de jeunes enfants, et celles plus nombreuses et plus âgées qu'il
avait eues de ses autres épouses et de ses concubines. Fastrade les
soignait toutes également, sans jalousie comme sans prédilection,
exerçant leur esprit et leurs doigts par des travaux variés, et filant
au milieu d'elles. Charles avait voulu que son fils Louis, roi
d'Aquitaine, alors âgé de treize ans, assistât aux opérations de cette
guerre et y fît ses premières armes. Sous le léger costume aquitain, que
son père aimait à lui voir porter comme un hommage rendu à ses sujets
d'outre-Loire, on le voyait cavalcader au milieu des Franks bardés de
fer. «Il avait, disent les historiens, un petit manteau rond, des
manches de chemise fort amples, des bottines où les éperons n'étaient
pas liés avec des courroies, à la manière des Franks, mais enfoncés dans
le haut du talon, et un javelot à la main[303].» Le jeune Louis, dans
cet équipage, avait un air à la fois guerrier et gracieux. Charles lui
ceignit lui-même son baudrier garni de l'épée à la vue des troupes
rangées en cercle, et cette remise solennelle des armes est ce qu'on
appela plus tard «faire chevalier[304].» Les généraux ayant reçu leurs
ordres et chaque corps d'armée sa destination particulière, le roi
partit pour les bords de l'Ens, où stationnait la division qu'il devait
commander en personne.
[Note 302: C'est le motif que donne le moine de Saint-Gall
pour la répudiation de la fille de Didier.]
[Note 303: Anonym. Auct. _Vit. Ludovic._, ad. ann. 785.]
[Note 304: _Id., ibid._, ann. 791.]
Le plan de campagne de Charlemagne, si mûrement préparé, au dire des
historiens, semble avoir devancé, par la hardiesse et la science des
combinaisons, le génie stratégique moderne[305]. Maître de l'Italie en
même temps que de la Bavière, il prit deux bases d'opérations, l'une sur
le Haut-Danube, l'autre sur le Pô. Tandis que l'armée de France
attaquerait la Hunnie de front par la grande vallée qui la traverse,
l'armée d'Italie, sous la conduite du roi Pépin, devait franchir les
Alpes et la prendre en flanc par les vallées de la Drave et de la Save.
L'armée franke était partagée elle-même en deux corps destinés à agir
simultanément sur les deux rives du Danube. Charlemagne, prenant le
commandement du premier corps, composé des Franks proprement dits, des
Alemans et des Souabes, devait opérer sur la rive droite, la plus
importante militairement, et envahir les Pannonies[306]; le second
corps, composé des contingents saxons et frisons, devait suivre les
chemins tourmentés et resserrés de la rive gauche et attaquer le cœur de
la Hunnie; il était commandé par deux généraux franks d'un grand renom,
le comte Theuderic et le chambellan Megenfrid[307]. Une flottille
nombreuse, portant les approvisionnements de la campagne et en outre les
contingents bavarois, devait descendre le fleuve en suivant les
mouvements des deux divisions de terre, et fortifier l'une ou l'autre au
besoin[308]. Pépin avait reçu l'ordre d'arriver sur les Alpes à la fin
d'août et de pénétrer immédiatement dans la Pannonie inférieure; les
opérations sur le Danube étaient fixées à la première semaine de
septembre.
[Note 305: Il est curieux de comparer le plan de campagne de
Charlemagne avec celui que suivit Napoléon en 1805 dans la célèbre
campagne d'Austerlitz; la similitude est frappante à la distance
de tant de siècles, et démontre que la stratégie est bien une
science dont les éléments principaux sont fournis par la
topographie; mais c'est le génie de l'homme de guerre qui les
dégage, les combine, et en fait pour lui des instruments de
victoire.]
[Note 306: Ipse cum parte quam secum retinuit, australem
fluminis ripam, Pannoniam petiturus, occupavit. _Annal.
Laurisham._, ad. ann. 791.]
[Note 307: Partem Theuderico comiti et Megenfrido cubilario
suo committens, eos per aquilonarem ripam agere jussit. _Ibid._]
[Note 308: Bajoariis cum commeatibus exercitus, qui navibus
devehebantur, per Danubium, secunda aqua, descendere jussit. _Ub.
sup._]
De leur côté les Avars ne s'endormaient point; ils avaient profité du
répit que leur laissait Charlemagne pour réparer ou compléter leur
système de défense, système étrange qui ne ressemble à aucun autre, et
qui paraît avoir été imaginé plutôt pour arrêter des courses de
brigands, telles que celles des Bulgares et des Slaves, que pour
soutenir l'effort de grandes armées organisées, telles que celles des
Franks. Nous en avons une description curieuse, quoique un peu obscure,
dans les récits du moine de Saint-Gall, qui la tenait, nous dit-il, de
son maître Adalbert, vieux guerrier qui avait accompagné le comte Gérold
et ses Souabes dans la campagne de Hunnie. Qu'on se figure neuf grands
remparts ou enceintes de forme à peu près circulaire, et rentrant les
uns dans les autres de manière à partager le pays en zones concentriques
depuis sa circonférence jusqu'à son milieu: c'étaient les fortifications
des Avars. Ces enceintes, appropriées aux difficultés du terrain, se
composaient d'une large haie, établie d'après le procédé suivant: on
enfonçait, à la distance de vingt pieds l'un de l'autre, deux rangées
parallèles de pieux dont la hauteur était aussi de vingt pieds[309], et
l'on remplissait l'intervalle par une pierre très-dure ou une sorte de
craie qui, en se liant, ne formait qu'une masse; le tout était revêtu de
terre, semé de gazon et planté d'arbustes serrés qui par leur
entrelacement présentaient une haie impénétrable. La zone laissée entre
deux remparts contenait les villes et les villages, disposés de façon
que la voix humaine pût se faire entendre de l'un à l'autre pour la
transmission des signaux[310]. Les enceintes, qui longeaient d'ordinaire
le lit des fleuves et les pentes des montagnes, étaient percées de loin
en loin par des portes servant de passage aux habitants. Une enceinte
prise, ils pouvaient se réfugier dans la suivante avec leurs meubles et
leurs troupeaux, sauf à se retirer dans la troisième, si la seconde
était forcée. D'une enceinte à l'autre, on pouvait correspondre au moyen
de la trompette, dont les airs variaient selon des règles
convenues[311]. Le nom avar de ces vastes clôtures concentriques nous
est inconnu; les Germains les appelaient _hrings_ ou _rings_,
c'est-à-dire cercles. Adalbert affirmait à son élève que d'un ring à
l'autre la distance était à peu près celle du château de Zurich à la
ville de Constance[312], ce qui faisait de trente à quarante milles
germaniques. Le diamètre de ces cercles allait en se rétrécissant à
mesure qu'on approchait du centre, et là se trouvait le ring royal, que
les Lombards et les Franks appelaient aussi _campus_, camp, et qui
renfermait le trésor avec la demeure des souverains de la Hunnie. Il
était situé non loin de la Theïsse, et au lieu où l'on suppose que
s'élevait le palais d'Attila. Aussi, et sans trop s'arrêter aux
obscurités que contiennent la description du moine de Saint-Gall et
surtout ses mesures, on s'aperçoit que Charlemagne n'avait pas de minces
difficultés à vaincre pour arriver au cœur du pays des Huns. Ces haies
couvertes par des rivières et flanquées de montagnes, sans offrir
l'obstacle de bonnes murailles crénelées, arrêtaient une armée
envahissante à chaque pas et pouvaient la décourager, et le Danube, qui
les coupait presque toutes par le milieu, permettait à leurs défenseurs
d'accourir ou de faire retraite d'une rive à l'autre.
[Note 309: Stipitibus quercinis, faginis et abiegnis
extructus, ut de margine ad marginem XX pedes tenderetur in latum,
et totidem erigeretur in altum. Monach. S. Gall, _Vit. Carol.
Mag._, II, 2.]
[Note 310: Inter hos aggeres ita vici et villæ erant locatæ,
ut de aliis ad alias vox humana posset audiri. Monach. S. Gall.,
II, 2.]
[Note 311: Ut clangor tubaram posset cujusque rei
significativus audiri. _Id., loc. cit._]
[Note 312: Quantum spatium est de castro Turonico ad
Constantiam. _Id., ub. sup._]
Cette guerre avec le peuple d'Attila prenait aux yeux de Charlemagne un
caractère essentiellement religieux, où dominait le souvenir du passé,
et comme une idée de revanche contre le fléau de Dieu. Il voulut y
préparer son armée par des mortifications et des prières propres à
appeler sur elle la protection spéciale du ciel. Des litanies,
accompagnées d'un jeûne général, furent célébrées dans le camp des
Franks, qui présenta pendant trois jours le spectacle anticipé d'un camp
de croisés sous les murs de Jérusalem ou d'Antioche. Charles lui-même
nous donne la description de la pieuse solennité dans une lettre qu'il
adresse des bords de l'Ens à Fastrade, et dont voici quelques passages:
«Charles, par la grâce de Dieu, roi des Franks et des Lombards et
patrice romain, à notre chère et très-aimable épouse Fastrade reine.
«Nous t'envoyons par cette missive un salut affectueux dans le Seigneur,
et par ta bouche nous adressons le même salut à nos très-douces filles
et à nos fidèles résidant près de toi. Nous avons voulu t'informer que,
le Dieu miséricordieux aidant, nous sommes sain et sauf, et que nous
avons reçu par un envoyé de notre cher fils Pépin des nouvelles, qui
nous ont réjoui, de sa santé, de celle du seigneur l'Apostolique, et de
nos frontières situées de ce côté, qui sont paisibles et sûres[313]...
Quant à nous, nous avons célébré les litanies pendant trois jours, à
partir des nones de septembre qui étaient le lundi, continuant le mardi
et le mercredi[314], afin de prier la miséricorde de Dieu qu'elle nous
concède paix, santé, victoire et heureux voyage, assistance, conseil et
protection dans nos angoisses. Nos évêques ont ordonné une abstinence
générale de chair et de vin, excepté pour ceux qui ne la pourraient
supporter pour causes d'infirmité, âge avancé ou trop grande jeunesse;
toutefois il a été établi qu'on pourrait se racheter de l'abstinence de
vin pendant ces trois jours, les riches en payant un sou par jour, les
autres au moyen d'une aumône proportionnée à leurs facultés, ne
serait-elle que d'un denier. Chaque évêque a dû dire sa messe
particulière, à moins d'empêchement de santé; les clercs sachant la
psalmodie avaient à chanter cinquante psaumes chacun, et pendant la
procession des litanies ils devaient marcher sans chaussure[315]. Telle
fut la règle dressée par nos évêques, ratifiée par nous et exécutée avec
l'assistance de Dieu. Délibère avec nos fidèles comment vous célébrerez
aussi ces mêmes litanies. Tu feras, quant au jeûne, ce que ta faiblesse
te permettra. Nous nous étonnons d'ailleurs de n'avoir reçu de toi,
depuis notre départ de Ratisbonne, ni message ni lettre; fasse donc que
nous soyons mieux informé à l'avenir de ta santé et de tout ce qu'il te
plaira de nous apprendre. Salut encore une fois dans le Seigneur.»
[Note 313: Missus dilecti nostri Pipini nobis nuntiavit de
ejus sanitate ac domni Apostolici, vel de salvatione confinium
nostrorum illis partibus positorum. Epist. Carol. Mag. ad.
Fastrad., ann. 791.]
[Note 314: Tribus diebus litaniam fecimus, id est nonis
septembris, quod fuit Lunis die, incipientes, et Martis, et
Mercoris... _Ub. sup._]
[Note 315: Et sacerdos unusquisque missam specialem fecisset,
nisi infirmitas impedisset, et clerici, qui psalmos sciebant,
unusquisque quinquaginta cantasset, et interim quod ipsas litanias
faciebant, discalceati ambulassent. _Loc. laud._]
Charlemagne passa l'Ens, et traversa sans trouver d'ennemis la contrée
avoisinante: c'était le malheureux pays que les Huns et les Bavarois
s'étaient disputé si longtemps, et dont ils avaient fait un désert. La
rivière d'Ips n'arrêta pas sa marche, quoique sans doute le pont
construit jadis par les Romains eût été coupé; la forte position de
Lemare, aujourd'hui le Moelk, ne lui opposa point de résistance; ce
n'est qu'à l'approche du mont Comagène qu'il aperçut du mouvement, des
bandes armées et tous les signes d'une défense énergique. Un bras des
Alpes de Styrie, projeté vers le Danube, ne laisse entre ses
escarpements et le fleuve qu'un étroit défilé, fameux dans l'histoire
des guerres danubiennes, le défilé du mont Kalenberg, alors mont
Cettius. Il couvre à l'est Vindobona, Vienne, ville obscure jadis,
devenue importante dans les derniers temps de la domination romaine, où
on la voit remplacer l'antique Carnuntum comme métropole de la Pannonie
supérieure. En avant et du côté de l'ouest, le défilé est couvert
lui-même par une montagne qui en protége les approches; c'est le mont
Comagène dont nous avons déjà parlé. Un château établi sur cette
montagne et un rempart ou haie fortifiée interceptaient la route,
reliant au Danube la chaîne du Cettius, embarrassée d'épaisses forêts et
ravinée par des torrents. Charlemagne dut faire halte pour assiéger
régulièrement le rempart et la forteresse. A l'opposite du mont
Comagène, de l'autre côté du Danube, descend des hauts plateaux de la
Moravie la rivière de Kamp, sinueuse et profonde, qui se jette dans le
fleuve par sa rive gauche: les Huns en avaient fait le fossé d'un second
rempart, qui formait à travers le Danube la continuation du premier et
complétait le barrage de la vallée[316]. Le rempart de la Kamp arrêta le
corps d'armée du comte Theuderic, comme celui de Comagène avait arrêté
Charlemagne; mais il fut plus promptement enlevé, soit force naturelle
moindre, soit moindre résistance, les Avars ayant porté leurs principaux
moyens d'action sur la rive droite. Plusieurs assauts tentés par
Charlemagne contre le château et la haie de Comagène avaient échoué, et
les assiégés, munis d'une énorme quantité de machines de jet, lui
faisaient éprouver de grandes pertes par leur artillerie, quand les
troupes de Theuderic, maîtresses des lignes de la Kamp, parurent sur la
rive gauche, et que la flotte, arrivée à propos, se déploya en bon ordre
sur le fleuve. Cette vue ranima le courage des Franks, en même temps
qu'elle remplit les Huns de terreur. Craignant d'avoir la retraite
coupée, ces barbares s'enfuirent avec leurs troupeaux ou dans les bois
épais que recélait la montagne, ou derrière la plus prochaine enceinte,
laissant le château de Comagène, puis la ville de Vienne, à la merci du
vainqueur[317]. Le château fut rasé, les machines de guerre détruites,
la haie brûlée et nivelée, et Charlemagne dépêcha le jeune roi
d'Aquitaine, son fils, pour annoncer à la reine Fastrade le double
succès qui inaugurait si bien la campagne.
[Note 316: Dicti Avari habebant munitiones paratas, de
australi parte ad Chunberg, de aquilonari vero ripa in loco qui
dicitur Camp... Regino, ad ann. 791.--Quarum (munitionum) una
super Cambum fluvium, altera juxta Comagenos civitatem, in monte
Cumeoberg vallo firmissimo, structa erat. _Annal. Reuber._, ad
eumd. ann.]
[Note 317: Avari cum vidissent utrumque exercitum ripas
continentes, et navigia per medium flumen venientes, a Domino
terrore concutiuntur, derelinquentes loca munita, firmitatesque
eorum, vel machinationes dimiserunt fuga lapsi... _Annal.
Bertin._, ad. ann. 791.--Ubicumque aut ad fossas, aut aliquam
firmitatem, sive montes, seu ad flumina vel sylvas confugerunt.
_Annal. Franc._, eod. ann.]
Un second cercle, placé à quelque distance au-dessous de Vienne, ne fut
emporté qu'après une grande bataille, et les Franks ne trouvèrent plus
de résistance jusqu'au Raab[318]. Cette rivière et les marais du lac
Neusiedel servaient de fossé à un troisième rempart bien garni de tours
et défendu près du confluent de la rivière par la forte place de
Bregetium. Charlemagne, n'osant l'attaquer de front, franchit la rivière
dans un lieu où elle était guéable, força la haie et tourna la place,
qui se rendit à son approche. Pendant ce temps-là, le comte Theuderic
enlevait de l'autre côté du Danube un rempart construit le long du Vaag
et reliant le fleuve aux Carpathes. Les deux corps de l'armée de terre
avaient glorieusement rempli leur tâche; ce fut le tour de la flotte.
Entre les embouchures du Vaag et du Raab, situées presqu'en face l'une
de l'autre, le Danube, gêné par les atterrissements que ces deux
rivières roulent incessamment dans son lit, se divise en plusieurs bras
et forme sept îles, dont la plus grande[319] et la plus septentrionale
n'a pas moins de vingt lieues de long sur six de large. Ces îles,
couvertes de joncs et de saules, entrecoupées de marécages et de
fondrières et sans routes certaines, avaient servi d'asile aux habitants
accourus des deux rives avec leurs propriétés et leur bétail. Les Huns
s'étaient même retranchés assez solidement dans la plus grande, qui
présentait des bords élevés et un accès difficile; mais ils avaient
compté sans la flotte, qui commença par les bloquer, et les attaqua
ensuite de vive force. Le siége dura trois jours. Après beaucoup de sang
versé, les Huns se rendirent, et l'on trouva dans leur enclos un amas
considérable de grains et des troupeaux sans nombre; les habitants,
hommes, femmes, enfants, furent réduits en servitude. Ce dernier fait
d'armes ne se lit pas dans les historiens contemporains, d'ailleurs
très-laconiques, mais il est attesté par une tradition constante, que sa
vraisemblance nous permet d'accepter, et que j'ai reproduite telle
qu'elle se racontait au XVe siècle[320].
[Note 318: Habuit conflictum magnum cum Hunnis et vastavit
Hunniam plaga magna usque flumen Rapha. _Chron. Moissiac._, ad.
ann. 791.--Usque Arrabonis fluenta. _Annal. Laurisham._]
[Note 319: Celle de Csallokozi.]
[Note 320: Bonfin. _Rerum Hungar. Dec._, 1, 9.--Belius,
_Notit. nov., Hung._, t. I.]
De son côté, le jeune roi d'Italie n'était pas resté oisif. Son armée,
composée en majeure partie de Lombards et de Frioulois, et qui comptait
un évêque parmi ses généraux, s'était portée, suivant ses instructions,
directement sur la Pannonie inférieure pour prendre la Hunnie en flanc
et se rejoindre au corps d'armée de Charlemagne. Arrivée au sommet des
Alpes le 28 août, elle en était descendue probablement par la vallée de
la Drave pour pénétrer, entre cette rivière et la Save, dans ce qu'on
appelait la presqu'île _sirmienne_. Là elle s'était trouvée en face d'un
des rings intérieurs, qui contenait d'autant plus de richesses que les
Huns l'avaient cru plus à l'abri des attaques. Ils le défendirent
vigoureusement, mais le ring fut enlevé, et le butin qu'on y trouva
dédommagea amplement le soldat de ses fatigues. La tradition rapporte
que Pépin, emporté par son ardeur, fut blessé d'une flèche à l'assaut du
rempart et renversé de cheval[321]: l'histoire n'en dit rien, et nous ne
trouvons non plus aucune allusion à ce fait dans la lettre par laquelle
le père, tout enorgueilli des succès de son fils, en mande le récit à
Fastrade. Il se borne à ces mots: «Pépin a tué tant d'Avars, qu'on
n'avait jamais vu pareil massacre; l'enceinte a été prise et pillée, et
on y a passé la nuit et la matinée du lendemain jusqu'à la troisième
heure[322].»
[Note 321: Bonfin., _Rer. Hungar. Dec._, I, 9.]
[Note 322: Et multitudinem de ipsis Avaris interfecerunt in
tantum, quod in multis diebus major strages de ipsis Avaris facta
non fuit. Et exspoliaverunt ipsum vallum, et sederunt ibi ipsa
nocte vel in crastina usque hora diei tertia. Epist. _Carol. Mag.,
ad Fastrad._, ap. D. Bouq., t. V.]
Ainsi la Pannonie avait été parcourue dans toutes ses directions par les
armées de la France, et la Hunnie transdanubienne avait été occupée
jusqu'au Vaag; il ne restait plus que la grande plaine que traverse la
Theisse et les cantons situés dans les Carpathes ou à l'est de ces
montagnes jusqu'à la mer Noire. La saison avançait, et la prudence
conseillait à Charlemagne de ne point engager ses troupes au
commencement de l'hiver dans un pays de marécages et de rochers où
elles auraient à souffrir de la disette et des inondations plus encore
que des hommes. Une épizootie, qui s'était mise sur les chevaux de
l'armée et en avait déjà fait périr la plus grande partie[323], eût été
à elle seule une raison suffisante de ne pas pousser plus loin.
Charlemagne termina donc là la campagne; il renvoya l'armée d'Italie
dans ses cantonnements du Pô, plaça le corps du comte Theuderic et le
sien en observation sur la frontière hunnique, et emmena son fils Pépin
pour aller célébrer avec lui les fêtes de Noël à Ratisbonne.
[Note 323: Tanta equorum lues exorta est, ut vix decima pars e
tot millibus equorum remansisse dicatur. _Annal. Laurisham._, ann.
791.]