CHAPITRE QUATRIÈME

Campagne d'Héraclius en Assyrie.--Bataille de Ninive.--Fin malheureuse

de Chosroès; son fils Siroès lui succède: Héraclius devient l'arbitre de

la paix.--Son entrée triomphale à Constantinople.--Des envoyés viennent

le féliciter de la part de Dagobert, roi des Franks.--Invasion de

l'islamisme sur le territoire de l'empire.--Conquêtes des khalifes

Abou-Bekr, Omar et Khaled.--Perte de la Syrie.--Héraclius rapporte la

sainte Croix de Jérusalem à Constantinople; changement opéré en lui par

le malheur.--POLITIQUE D'HÉRACLIUS VIS-À-VIS DES AVARS: Affaires

intérieures de la Hunnie.--Révolte des Slaves; un marchand frank nommé

Samo les conduit au combat; ils le prennent pour roi.--Alliance

d'Héraclius avec lui.--Les sujets de Samo attaquent une caravane de

marchands franks.--Réclamations de Dagobert; sotte conduite de son

envoyé Sicharius.--Victoire des Vendes-Carinthiens sur les Franks à

Vogastiburg.--Mort du kha-kan des Avars; prétention de Cubrat, roi de

Bulgarie, à lui succéder; scission entre les Avars et les

Bulgares.--Cubrat sollicite l'alliance des Romains.--Héraclius appelle

des colonies slaves au midi du Danube; fondation des deux royaumes de

Croatie et de Servie.--Les Avars confinés dans leur territoire se

livrent à un luxe grossier.--Apologue de Crumn, roi des

Bulgares.--Décadence du second empire hunnique; ses dernières relations

avec le roi des Lombards.

626--662.

Héraclius apprit ces bonnes nouvelles au fond de l'Assyrie, où il

faisait une guerre ruineuse pour les Perses; mais ses alliés khazars

l'abandonnèrent quand ils furent repus de butin. Réduit à une poignée

d'hommes et n'ayant plus qu'une seule ressource, celle d'aller rejoindre

son frère, il se jeta dans les montagnes des Kurdes, où une armée

persane se mit à le suivre, tandis qu'une autre le guettait au débouché

des montagnes. Dans ce danger pressant, il prévint la jonction des

armées ennemies en attaquant celle qui le suivait à la fameuse bataille

de Ninive, qu'il gagna, et qui lui valut la soumission de l'Assyrie.

Jamais il ne s'était montré plus héroïque; trois cavaliers étaient morts

de sa main dans la mêlée; il avait reçu deux coups de lance, l'un au

visage, l'autre au talon, et son cheval Phalbas avait été tué sous

lui[208]. Il marcha alors sur Ctésiphon en côtoyant le Tigre et

détruisant sur sa route les célèbres palais des rois de Perse dont le

fleuve était bordé, ces _paradis_ magnifiques réservés aux chasses

royales, et qui fournirent une nourriture abondante au soldat romain.

Chosroès fuyait de palais en palais avec ses troupeaux d'enfants et de

femmes, n'osant approcher de Ctésiphon et craignant l'indignation de ses

sujets. Le fier roi n'eut bientôt plus d'asile que les cabanes des

paysans. Pour compléter sa ruine, l'aîné de ses enfants, Siroès, qu'il

voulait déshériter du trône, se révolta, et Chosroès mourut dans un

cachot, sous la main d'assassins payés par son fils[209]. Au milieu de

cette défaite des armées, de ces révoltes civiles, de ces attentats

domestiques, Héraclius devint l'arbitre de la Perse. Aussi modéré après

le succès que hardi dans la lutte, il laissa la couronne à Siroès,

épargna Ctésiphon, et signa la paix; mais Siroès ne fut qu'un vassal de

l'empire romain. Crassus et Valérien étaient vengés: le grand roi

n'était plus.

[Note 208: Imperatoris equus cui Phalbas cognomentum, accepto

hastæ ictu in femore... Theophan., _Chronogr._, p. 266.]

[Note 209: Chosroëm compedibus toto corpore circumligatum, in

tenebrarum ædem... includunt... _Id._, p. 272.]

La Perce était abattue, la croix relevée et reconquise; Héraclius avait

accompli un des plus grands actes de l'histoire romaine et de l'histoire

chrétienne. Son passage par l'Arménie et l'Asie-Mineure pour retourner à

Constantinople ne fut qu'un long triomphe qui devait s'achever dans

l'église de Sainte-Sophie. Le sénat, le clergé, la ville entière vinrent

au-devant de lui, à travers le Bosphore, jusqu'à Chrysopolis, dans des

milliers de barques pavoisées. Il alla débarquer au faubourg de Sykes le

14 septembre 628, et s'achemina de là vers la Porte d'Or et la rue des

Triomphateurs. Il était monté sur un char que traînaient quatre

éléphants blancs, et on portait respectueusement devant lui la sainte

croix à l'ombre de laquelle il avait voulu triompher. Constantinople ne

fut jamais ni si belle ni si joyeuse; ce n'étaient partout que tapis

magnifiques, cierges allumés, verdure et fleurs. Chaque habitant tenait

dans sa main une branche d'olivier ou une palme, et le chant des hymnes

et des psaumes, mêlé aux instruments de musique, n'était interrompu que

par les acclamations de la foule[210]. Dieu voulut qu'une angoisse

mortelle vînt serrer le cœur du triomphateur au milieu des enivrements

de sa gloire. Quand il revit sa famille, deux fils et deux filles qu'il

avait laissés pleins de vie manquèrent à ses embrassements: il le

savait, mais sa douleur en fut renouvelée. Voulant restituer lui-même

aux saints lieux leur plus vénérable trésor, il partit pour Jérusalem

aux premiers jours du printemps. Là, au milieu du concours de tous les

chrétiens de la Syrie et de l'Égypte, il monta le Calvaire, portant la

croix sur ses épaules[211] et suivant le chemin qu'avait parcouru le

Sauveur dans sa passion. Avant de déposer de nouveau à l'église de la

Résurrection la sainte relique recouvrée, l'évêque de Jérusalem constata

qu'elle était intacte, que l'étui d'argent, dont il avait gardé la clé,

ne présentait aucune fracture, que le sceau épiscopal avait même été

respecté[212]. L'admiration pour Héraclius s'éleva à un tel point, que

les poëtes grecs, ne trouvant aucun homme à lui comparer, le comparèrent

à Dieu, qui, après avoir manifesté sa puissance créatrice dans l'œuvre

des six jours, s'était reposé le septième, de même qu'Héraclius, après

six campagnes glorieuses, venait se reposer dans son triomphe[213]; un

tel rapprochement, qu'en tout autre temps on eût justement taxé

d'impiété, fit la matière d'un poëme grec alors fort applaudi[214]. La

chrétienté jusqu'à ses limites les plus reculées ressentit quelque chose

de cet entraînement des âmes pour Héraclius. Le roi des Franks,

Dagobert, fils de Clotaire II, qui était aussi un grand roi et un

fervent chrétien, voulut le féliciter de ses victoires, et lui envoya

une ambassade solennelle[215].

[Note 210: Prælatis olivarum ramis et lampadibus, lætitiæ

vocibus... Theophan., p. 273.]

[Note 211: Ipse vivifica ligna deferens... Niceph., p. 15.]

[Note 212: Tum patriarcha clavem, quæ apud se remanserat, domo

deferens, adorantibus universis loculum aperit. Niceph., p. 15.]

[Note 213: Per sex dies, cum creaturam omnem Deus absolvisset,

septimum quieti consecravit diem: sic iste... Theophan.,

_Chronogr._, p. 273.]

[Note 214: Voir l'Hexameron de George Pisidès...]

[Note 215: Fredeg. c. 65.--Aimoin., IV, 21.]

Héraclius avait trop de bonheur et de gloire; la philosophie païenne

l'eût averti de trembler, et en effet le malheur et la honte étaient à

sa porte. Mahomet fondait alors parmi les siens cette religion des

jouissances matérielles et du sabre, qui de l'Arabie, dont elle achevait

la conquête, devait déborder sur l'univers. Dès 622, le prophète s'était

essayé contre l'Arabie romaine, mais sans succès; vint ensuite la lutte

d'Héraclius et de Chosroès, dont il attendit patiemment la fin, ne

souhaitant la victoire à aucun et tout prêt à se jeter sur le vaincu.

Aussi, voyant la Perse plus qu'à moitié ruinée, il projetait une

expédition contre elle lorsqu'il mourut en 632. Ce fut son successeur

qui la fit: Abou-Bekr soumit l'Irac arabique et prépara la conquête de

tout l'empire des Perses. En même temps il attaquait l'empire romain par

les mains de Khaled, son général avant d'être celui d'Omar, et Khaled

enleva Bostra en 632, Damas en 634, Émèse en 636, et eut bientôt réduit

sous le joug de l'islamisme la Syrie, la Mésopotamie et la Palestine. En

637 Jérusalem était prise, en 639 Memphis et Alexandrie. Rien ne

résistait aux armes des khalifes; tout cédait, tout courbait la tête

devant les terribles exécuteurs de cette fatalité dont ils avaient fait

leur dogme religieux. Les légions d'Héraclius, si héroïques en Perse,

lâchèrent pied devant les musulmans; son frère Théodore et ses autres

généraux furent battus; lui-même vit échouer contre eux et les

combinaisons de sa science militaire et l'impétuosité de son courage.

Quand il apprit la reddition de Damas, il s'écria: «La Syrie est

perdue!»[216] et voulut sauver au moins des mains de ces autres

infidèles la sainte croix, dont la délivrance lui avait tant coûté.

[Note 216: Chron. arab., p. 113.--Eutych., t. II, p. 280.]

Il alla la chercher à Jérusalem[217] pour la mettre à l'abri dans sa

métropole, la reçut des mains du patriarche Sophronius, qui fondait en

larmes ainsi que tout le peuple, et s'achemina vers Constantinople par

la voie de terre, accompagné de l'impératrice, qui ne le quittait

plus[218]. Cet esprit si ferme et si prompt s'était affaissé sous le

malheur; ce génie s'était obscurci. Le vainqueur de Ninive était devenu

pusillanime comme un enfant; la vue de la mer lui donnait le vertige.

Arrivé sur la côte d'Asie, en face de sa ville impériale, il s'arrêta

dans le palais d'Hérée, où il séjourna longtemps, n'osant pas affronter,

tout couvert d'humiliations et de défaites, les regards de cette foule

qui pourtant l'aimait toujours. Lorsque, sur les instances du sénat, il

se décida à partir, on dut construire pour son passage à travers le

Bosphore un pont de bateaux, dont le plancher, revêtu de sable, simulait

une route, et dont les côtés, garnis de branchages et de verdure,

formaient comme deux grandes haies qui dérobaient l'aspect des flots.

C'est ainsi que l'ombre d'Héraclius rentra dans Constantinople[219].

[Note 217: Venerandis lignis Hierosolyma asportatis,

Constantinopolim recessit. Theophan., _Chronogr._, p. 280.]

[Note 218: Cedren., t. I, p. 426.--_Hist. Miscel._, XVIII, ap.

Murat., t. I, part. 2, p. 133.]

[Note 219: Præfectus urbis, multis in unum coactis navibus et

invicem alligatis, freto velut pontem injungit, ac ramis arborum

et foliis utrinque latera prætendit. Niceph., p. 18.]

Le génie d'Héraclius, brisé pour la guerre, ne l'était point pour la

politique. La situation de l'empire ne permettant plus l'emploi des

armes contre les Avars, ou pour châtier leurs dernières perfidies, ou

pour en prévenir de nouvelles, Héraclius dut chercher dans la politique

le moyen de les réprimer. Il interposa entre eux et lui, sur les bords

du Danube, une barrière de petits États, indépendants sous son autorité

souveraine, qui mirent la Thrace et Constantinople à l'abri des

invasions du nord. Plus durable que ses conquêtes, cette création de sa

politique est encore debout dans les principautés slaves de Croatie et

de Servie, qu'il organisa, et dans la principauté hunno-slave de

Bulgarie, dont il ne fit que jeter les fondements. Ce sont les

établissements d'Héraclius, destinés à couvrir la métropole de l'empire

romain d'Orient, qui protégent encore de nos jours cette reine tombée,

et c'est d'eux que dépend en grande partie le sort de la Grèce. Leur

histoire intéresse l'Europe à plus d'un titre, et je ne m'écarterai

point de mon sujet en exposant, sommairement du moins, les circonstances

qui précédèrent ou accompagnèrent cette fondation.

On a pu voir dans les récits précédents avec quelle prodigieuse dureté

les Avars traitaient leurs vassaux, et particulièrement les Slaves, sur

qui ils épuisaient comme à plaisir tout ce que le mépris de l'humanité,

le délire de la puissance et le libertinage peuvent enfanter

d'oppression. A la guerre, cette chasse aux hommes des nations

hunniques, le Slave était le chien du Hun; c'était lui qui battait la

campagne, qui dépistait, qui traquait l'ennemi[220]. Placé en première

ligne pendant l'action, c'était encore lui qui soutenait et amortissait

le choc, pendant que l'Avar formait la réserve. Était-il vainqueur?

l'Avar prenait seul le butin; était-il vaincu ou repoussé? l'Avar le

ramenait au combat la lance aux reins, et le forçait à se battre encore

ou le tuait. Cette position critique du Slave à la guerre lui avait valu

de la part des Pannoniens le sobriquet de _Bifulcus_[221], «poussé

devant et derrière,» ou _Bifurcus_, «qui se trouve entre deux fourches.»

Pourtant les traitements de la paix dépassaient pour lui, en

humiliations et en souffrances, ceux du champ de bataille. Quand des

Avars allaient prendre leurs quartiers d'hiver dans un village vende ou

slovène, ils s'y conduisaient en maîtres absolus: le Slave était chassé

de sa maison; sa femme et sa fille servaient aux plaisirs de ses hôtes,

son troupeau et son grain à leur nourriture, et il fallait qu'après tout

cela il payât un fort tribut au kha-kan sous peine des plus grands

supplices[222]. Le Slave supportait sa misère sans se plaindre ou du

moins sans se révolter; mais l'excès de la dégradation en amena le

remède. Il était sorti du mélange volontaire ou forcé des Huns avec les

femmes des Vendes une race de métis qui hérita de la turbulence et de la

fierté de ses pères, et finit par être très-nombreuse.

[Note 220: Chunni pro castris adunato stabant exercitu: Winidi

vero pugnabant. Fredeg., _chron._ 48.]

[Note 221: Winidi _Bifulci_... Fredeg., 48.--Unde dicti

_Bifulci_, eo quod duplici, in congressione certaminis, vestitu

prælia facientes, Chunnos præcederent. Paul. Diac., IV, 40.]

[Note 222: Chunni ad hiemandum annis singulis in Sclavos

venientes, uxores et filias eorum stratu sumebant, tributa super

alias oppressiones eis solvebant. Fredeg., 48.]

Les Avars ayant voulu la traiter exactement comme les autres Slaves,

sans se rappeler qu'elle était de leur sang, ces métis prirent les

armes, chassèrent les Avars de leurs maisons et refusèrent le tribut au

kha-kan[223], Entraînés par leur exemple, les Slaves purs firent la même

chose, et tout ce qu'il y avait de tribus vendes à l'orient des

Bavarois, dans les vallées de la Carinthie, se sépara de l'empire des

Avars.

[Note 223: Non sufferentes malitiam ferre... cœperunt

rebellare. Fredeg., _chron._ 48.]

C'était bien jusque-là; mais quand les Vendes se furent révoltés, ils ne

surent plus que devenir; ils manquaient d'armes, ils manquaient d'un

chef capable de les exercer et de les conduire: le hasard leur procura

tout cela. Les Vendes carinthiens recevaient périodiquement la visite

d'un marchand nommé Samo, qui leur apportait à dos de chevaux ou de

mulets les marchandises de l'Occident[224]: cet homme était de race

franke, né à Sens, dans les Gaules, et avait longtemps fait la guerre.

Il arriva juste à ce moment, et, trouvant ses amis les Vendes dans

l'embarras, il ne songea qu'à les servir. Toutes les armes qu'il avait

dans ses bagages leur furent d'abord distribuées; puis il leur enseigna

l'art d'en fabriquer de nouvelles, de les manier, de marcher en troupe,

d'avancer, de reculer, de se former en bataille. Les Avars se

présentèrent sur ces entrefaites sans plus de précautions qu'ils n'en

mettaient ordinairement envers des ennemis que leur fouet seul faisait

trembler; mais Samo les attaqua avec ses recrues, les battit et les

contraignit à la retraite. Ils revinrent en force et furent encore

battus. Samo décida ce succès des Vendes par sa prévoyance et son

intrépidité. Ravi d'avoir repris son ancien métier de soldat, il

oubliait son commerce, quand les Vendes, rendus par lui à

l'indépendance, lui proposèrent d'être leur roi[225]. L'aventurier frank

ne se fit pas prier: il devint roi barbare dans toute l'étendue du mot,

et si complétement Vende, qu'il se donna douze femmes, dont il eut

trente-sept enfants[226], et qu'il abjura le christianisme pour adorer

les dieux _blancs_ et _noirs_ des Slaves. Du reste il ne s'endormit

point sur son trône, et les Avars ayant cessé de l'attaquer, il les

poursuivit chez les autres Vendes, qu'il appela à la révolte. Une

propagande active, dont il était l'âme, travailla bientôt toutes les

tribus vendiques, et passa de là chez les Slovènes. Héraclius la

favorisa pour nuire aux Avars, et s'allia avec Samo; mais peu s'en

fallut que ces germes de liberté ne fussent étouffés sous une autre main

plus puissante que celle des Avars, la main de Dagobert, aidé des

Franks-Austrasiens et des Bavarois.

[Note 224: Homo, nomine Samo, natione Francus, negotians...

_Id. ibid._]

[Note 225: Cernentes utilitatem Samonis, eum super se eligunt

regem. Fredeg., _chron._ 48.]

[Note 226: Samo duodecim uxores ex genere Vinidorum habebat,

de quibus XXII filios et XV filias. _Id., ub. sup._]

Les Franks-Austrasiens avaient dans leur dépendance effective ou

nominale une assez grande portion des tribus vendes et slovènes qui

avoisinaient la Thuringe, la Saxe et les provinces du Norique; ils

prétendaient même posséder un droit de suzeraineté sur les Vendes de la

Carinthie. Vers l'an 630 ou 631, époque des événements que nous

racontons, arriva dans les domaines de Samo une caravane de marchands

franks, composée peut-être d'anciens rivaux du roi carinthien; elle fut

attaquée et volée, et, dans la lutte qui s'engagea à cette occasion,

plusieurs des marchands furent tués[227]. Une plainte vint de la part de

Dagobert, qui envoyait réclamer, avec les marchandises enlevées, la

compensation due, suivant la loi des Franks, pour le meurtre des

marchands mis à mort. L'ambassade chargée de ce message avait à sa tête

un certain Sicharius, homme malhabile, emporté et orgueilleux. Samo,

fort embarrassé sans doute d'avoir à punir le vol chez ses sujets, et ne

voulant point, d'autre part, rompre directement avec Dagobert, jugea

plus commode de ne point entendre l'ambassadeur que de lui répondre par

un refus. Sicharius fit tout ce qu'il put pour obtenir audience; il

demanda, il vint lui-même, mais inutilement; le roi était toujours

invisible. Que faire? Ne voulant pas partir sans rapporter une réponse,

Sicharius s'avisa du stratagème le plus étrange qu'ait jamais imaginé un

ambassadeur: il acheta des habillements slaves pour lui et sa suite, et

quand ils s'en furent tous affublés, ils se présentèrent à la porte du

roi, qui les reçut sans difficulté, les prenant pour des Slaves[228].

[Note 227: Negotiatores Francorum interficiunt, et rebus

exspoliant. _Gest. Dag._, 27.--Paul. Diac., IV, 40.--Aimon. _Gest.

Franc._, IV, 23.]

[Note 228: Vestibus quibus Sclavi utebantur, ne agnosceretur,

indutus. Aimon., _Gest. Franc._, IV, 23.]

L'entrevue, on le devine aisément, fut peu amicale: Samo, comme un

marchand et un païen, nous dit l'auteur naïf où nous puisons cette

histoire, refusa toute satisfaction, et Sicharius, comme un sot

ambassadeur[229], répondit au refus par des invectives. Il s'écria dans

la discussion que Samo et son peuple devaient obéissance à Dagobert.

«Volontiers, reprit Samo; le pays que nous possédons est à Dagobert et

nous sommes à lui, à la condition qu'il voudra bien vivre en amitié avec

nous.» Sur quoi Sicharius rétorqua aigrement qu'il n'était pas possible

à des chrétiens serviteurs de Dieu de vivre en amitié avec des

chiens[230]. «Eh bien donc! dit Samo tout hors de lui, si vous êtes les

serviteurs de Dieu et si nous sommes des chiens, nous avons reçu la

permission de vous mordre, car vous êtes de mauvais serviteurs qui ne

cessez d'offenser votre maître[231].» Là-dessus il chassa Sicharius de

sa présence. La guerre s'ouvrit donc entre les Vendes de Carinthie et

les Franks; trois armées descendirent successivement d'Austrasie et de

Bavière dans les vallées des Slaves, et furent battues; puis le

marchand, prenant l'offensive à son tour, remporta une victoire signalée

sur les meilleures troupes des Franks, près du château de Wogastiburg ou

Woitsberg. Samo devint, par suite de cette victoire, un roi avec qui

Héraclius put s'allier sans honte, et le peuple des Vendes carinthiens

une sentinelle avancée de l'empire romain sur le Haut-Danube.

[Note 229: Sicut stultus legatus... Fredeg., _chron._, 48.]

[Note 230: Non est possibile ut christiani Dei servi, cum

canibus amicitias conlocare possint. _Gest. Dag._, 27.]

[Note 231: Si vos estis servi Dei, et nos sumus Dei canes, dum

vos assidue contra ipsum agitis, nos permissum accepimus vos

morsibus lacerare. Fredeg., _Chron._, 48.--_Gest. Dag._,

27.--Aimon., IV, 23.]

Tandis que ces choses se passaient à l'occident de la Hunnie, la dureté

insensée des Avars leur attirait à l'orient des adversaires non moins

redoutables. Le kha-kan qui s'était si odieusement signalé par ses

perfidies envers l'empire romain en 622 et 626, _le Réprouvé_, comme

disent les écrivains grecs[232], mourut dans cette même année 630,

époque de la résurrection des Slaves. Les Bulgares avaient toujours

servi les Avars plutôt en frères qu'en vassaux; ils repoussaient même le

titre de vassaux et prétendaient à celui d'alliés. Cette prétention

semblait d'autant plus juste, que non-seulement ils étaient de race

hunnique comme les Avars, mais qu'ils étaient puissants, leur roi Cubrat

ou Kouvrat[233], qui occupait sur le Volga Bulgaris, siége de la nation,

ayant lui-même de nombreux vassaux, soit en Asie, soit en Europe; et des

colonies bulgares importantes, échelonnées dans les plaines pontiques et

jusqu'en Pannonie, faisant, par leur situation, partie intégrante du

territoire avar proprement dit. Forts de ces raisons, les Bulgares

demandèrent que le chef de l'empire fût désormais choisi à tour de rôle

parmi les Avars et parmi eux, et que d'abord la vacance actuelle leur

fût dévolue[234]. Le mépris avec lequel les Avars accueillirent cette

réclamation indigna les sujets de Kouvrat, qui prirent les armes dans

leurs colonies du Danube, mais qui furent vaincus.

[Note 232: Abominandus Chaganus, Deo invisus, odiosus...

Πανάθεος χαγάνος, θεομισής. _Chron. Pasch., et alibi_.]

[Note 233: Cubratus, Curatus, Crobatus.]

[Note 234: Inter Avares cognomento Hunnos, et eos qui Bulgari

dicuntur magna surrexit contentio, cui deberetur regni successio;

utrum ex Bulgaris orto, an ex Avarum semine procreato... Aimon.

_Gest. Franc._, IV, 24.]

Plutôt que de se résigner au joug, dix mille de ceux de Pannonie

préférèrent s'expatrier et cherchèrent un asile chez les

Franks-Austrasiens[235]. C'était une bien faible troupe qu'un aussi

grand royaume que l'Austrasie n'eût pas dû craindre, composée qu'elle

était en majeure partie d'enfants, de femmes et de vieillards; toutefois

les Bulgares avaient si mauvais renom, on se souciait si peu de pareils

hôtes ou de pareils voisins, que Dagobert, avant de les admettre, voulut

consulter ses leudes, et envoya les émigrants hiverner en Bavière, où on

leur fournit des maisons et des vivres[236]. Le conseil des leudes ayant

décidé qu'on devait se défaire au plus tôt de ces étrangers dangereux,

Dagobert expédia l'ordre secret de les égorger tous dans la même

nuit[237]. Il n'en échappa que sept cents, qui se réfugièrent chez les

Vendes de Carinthie. Kouvrat fit retomber avec raison la responsabilité

de ce désastre sur les Avars et sur leur tyrannie, et pour commencer à

se venger d'eux, il envoya une ambassade à Constantinople, sollicitant

l'amitié de l'empereur. Héraclius répondit à ces ouvertures par l'envoi

d'une autre ambassade chargée de remettre au roi bulgare le titre de

patrice, qui le constituait officier romain, et l'empire avar se trouva

limité à l'est par la puissance de Kouvrat, comme il l'était an

sud-ouest par celle de Samo.

[Note 235: Dagobertum expetunt regem Francorum, poscentes

vacantem tellurem sibi concedi. _Id., loc. cit._]

[Note 236: Cum amicis deliberat quid de eis agendum sit.

Aimon. _Gest. Franc._, IV, 24.]

[Note 237: Sapienti consilio Francorum rex Bajuvariis jubet ut

Bulgares illos cum uxoribus et liberis, unusquisque unumquemque in

domo sua in una nocte interficeret. _Gest. Dagobert._, 28.]

Ce n'était encore là qu'un préliminaire aux plans politiques

d'Héraclius. L'empereur entra en pourparlers avec une confédération de

Vendes et de Slovènes qui habitait, sur le revers septentrional des

Carpathes, les bords de l'Oder supérieur et de la Vistule, la

confédération des _Khorwates_, _Khrobates_ ou Croates, dont le nom

signifiait _montagnards_[238], et lui offrit, si elle voulait émigrer au

midi du Danube, une portion des terres que les Avars y avaient usurpées.

Une des plus puissantes tribus de cette confédération se laissa séduire,

et partit sous la conduite de cinq frères, Cloucas, Lobel, Cosentzès,

Mouclo et Chrobate, et de leurs deux sœurs, Touga et Bouga: Héraclius

les lança sur la Dalmatie[239]. Les Avars, maîtres de cette belle

province depuis soixante ans, en avaient fait presque un désert, et

Salone, si célèbre jadis par sa splendeur, s'était transformée sous

leurs mains en un monceau de débris. En concédant la Dalmatie aux

Croates, l'empereur leur donnait une conquête à faire, et ils n'en

vinrent pas à bout sans beaucoup de peine et de temps. Quelques restes

de la nation avare réussirent même à se maintenir çà et là dans le

pays[240].

[Note 238: Χρωϐάτοι. Chrobates, Chrebet, Cherwati, Horwath.]

[Note 239: Una generatio, nempe quinque fratres, Clucas,

Lobelus, Cosentzes, Muchlo, Chrobatus, duæque sorores Tuga et Buga

una cum suis populis, in Dalmatiam venit. Constant. Porphyr. _De

Admin. Imp._, c. 30.]

[Note 240: Bello per annos aliquot inter eos gesto vicerunt

Chrobati, Avarumque alios quidem interfecerunt, alios vero parere

sibi coegerunt, atque ex illo tempore a Chrobatis possessa hæc

regio fuit, suntque etiam nunc in Chrobatia Avarum reliquiæ, et

Avares esse cognoscuntur. _Id. ibid._]

La partie des provinces dalmates abandonnée aux Croates s'étendit le

long du golfe Adriatique depuis les montagnes de l'Istrie jusqu'au

fleuve Zentinas, qui se jette dans cette mer au nord de la Narenta, et à

l'intérieur des terres, de l'ouest à l'est, jusqu'à la limite des

contrées qu'occupèrent plus tard les Serbes. Ils se répandirent sur tout

le plat pays, les places maritimes et les principales îles du golfe

continuant d'appartenir aux Romains. Liés à l'empire par les conditions

ordinaires des nations fédérées et reconnaissant son domaine souverain,

les Croates gardèrent leurs lois particulières et furent gouvernés par

des chefs locaux qui portaient le titre de _zoupans_[241]. L'empire

romain acquit, par suite de leur établissement, au lieu d'une population

ennemie et féroce comme étaient les Avars, une population active, brave

et fidèle; mais ce n'était pas tout de les attacher à l'empire par des

liens matériels: Héraclius voulut les y unir plus étroitement par la

conformité de croyance et de culte. Il engagea le pape à leur envoyer

des évêques et des prêtres pour les catéchiser et les baptiser. On

raconte qu'au moment de leur baptême le pape leur fit jurer de n'envahir

jamais le territoire d'autrui et de vivre en paix avec tous leurs

voisins, leur promettant de son côté l'assistance de Dieu et de l'apôtre

saint Pierre, s'ils étaient attaqués injustement. Ce traité avec le

ciel, _cet oracle_, comme dit l'écrivain grec[242] qui nous fournit

cette anecdote, les aida merveilleusement dans l'observation des traités

terrestres avec l'empire. La nouvelle Croatie fut distinguée de sa

métropole, la Croatie des Carpathes, par la qualification de _baptisée_;

l'autre fut nommée par les Romains Croatie _non baptisée_, et par les

Slaves _Belo-Khrobatie_, mot qui signifiait _Croatie-Blanche_ ou

_Grande-Croatie_[243].

[Note 241: Ζουπάνος.--Constantin Porphyrogénète semble dire

que ce mot signifiait vieillards. Ἄρχοντας... ταῦτα τὰ ἔθνη μὴ

ἔχει, πλὴν ζουπάνους γέροντας.... _De Admin. Imp._, c. 30. Il est

souvent question dans l'histoire de Hongrie de Zoupans ou

seigneurs, _seniores_.]

[Note 242: Constant. Porphyr., _ibid._]

[Note 243: Belo-Chrobati, id est Albi-Chrobati... Magna

Chrobatia, non baptizata et alba. Const. Porphyr., _ub. sup._ 30,

31, 32.--_Beli_ en slave et _Bielo_ en russe, signifient

effectivement _Blanc_, et _Beli_ ou _Veli_ a le sens de _Grand_.

Lucius, _De regn. Dalm._, I, 11, p. 45.--V. la note de S. Martin,

_Edit._ de Lebeau, t. XI, p. 35.]

La cession de la Dalmatie aux Croates fut un appât pour les autres

nations slaves: une masse considérable de tribus se mit en mouvement des

bords de l'Elbe pour se rendre à l'appel d'Héraclius; elles

appartenaient à la confédération des _Srp_, que les Grecs appelaient

_Serbles_[244] et que nous nommons Serbes, confédération de tribus

vendes répandues sur les territoires de la Lusace et de la Misnie, et

connues encore au moyen âge sous l'appellation de Sorbes et Sorabes.

Deux frères venaient d'hériter du pouvoir souverain sur ces tribus, l'un

d'eux en entraîna la moitié et émigra avec elles. Héraclius lui céda la

Mésie supérieure, la Dacie et la Dardanie[245]; mais le prince serbe,

mécontent de son lot, qu'il trouva ou trop médiocre ou trop voisin de la

Pannonie avare, repassa la Save et la Drave pour retourner dans sa

patrie. Chemin faisant, il se ravisa et s'adressa à l'officier romain

qui commandait sur le Danube, pour obtenir son pardon de l'empereur et

en même temps une plus grande étendue de territoire[246]. Héraclius,

désireux de conserver ces émigrés, ajouta à leur première concession la

contrée située au sud, depuis les montagnes qui couronnent la Macédoine

jusqu'à Dyrrachium et au centre de l'Épire. Ainsi furent créés les États

de Servie et de Bosnie. La constitution des Serbes fédérés ressembla

beaucoup à celle des Croates; ils gardèrent leurs princes particuliers

sous la souveraineté de Byzance et se firent chrétiens. Rome fut aussi

leur institutrice religieuse, bien que depuis le schisme ils se soient

ralliés à l'église grecque. Le Bas-Danube eut aussi ses émigrants, qui

lui vinrent, selon toute probabilité, de la branche des Slaves

orientaux. De ce nombre furent sept petits groupes qui s'établirent le

long du fleuve, au midi de ses cataractes, et qu'on appela les

_Sept-Nations_, et les Slaves _Severenses_ ou _Séwères_, qui reçurent un

domicile au pied de l'Hémus, un peu au midi de Varna. On compta dès lors

en Europe deux Servies comme on comptait deux Croaties: une Servie

baptisée et romaine, et la mère-patrie, barbare et païenne, que les

Slaves appelèrent _Servie-Blanche_ ou _Grande-Servie_.

[Note 244: Constantin Porphyrogénète, _De Admin. Imp._, c. 32,

les désigne sous ce nom, Serbli, οἰ Σέρϐλοι: les écrivains latins

du moyen âge les appellent Serbi, Sorbi, Sorabi, Servii.]

[Note 245: Principatu autem Serbliæ a patre ad duos fratres

devoluto, alter sumpta populi parte dimidia, ad Romanorum

imperatorem Heraclium confugit; qui ei excepto locum ad

inhabitandum dedit in Thessaloniæ themate... Const. Porphyr., _De

Admin. Imp._, c. 32.]

[Note 246: Sed cum trajecissent Danubium, pœnitentia ducti per

prætorem, qui tunc temporis Belegradum administrabat, ab Heraclio

imperatore petierunt ut aliam sibi terram ad inhabitandum

assignare vellet. _Id. ibid._]

Héraclius avait rattaché les Bulgares à l'empire sans les admettre sur

son territoire: mais ils surent bien s'y faire une place eux-mêmes après

sa mort. Le fidèle roi Kouvrat, ayant laissé après lui cinq fils qui,

moins sages que leur père, morcelèrent entre eux son royaume, Asparuch,

l'un d'eux, vint avec ses tribus s'établir près des bouches du Danube

dans un terrain bordé d'un côté par de vastes marais et de l'autre par

des roches abruptes[247]. Retranché là comme dans un fort, il harcelait

à l'est les Avars, au midi les Romains, pour qui il n'avait pas d'aussi

bonnes dispositions que son père. Il finit par passer le Danube,

s'emparer de Varna et fonder le grand État qui porte encore aujourd'hui

le nom de Bulgarie. Quoique les Bulgares n'eussent ni la soumission des

Serbes, ni la fidélité des Croates, l'empire s'accommoda avec eux.

Trouvant le pays déjà occupé en partie par les émigrations slaves des

Séwères et des Sept-Nations, ils les conservèrent dans leur sein. Ils

reçurent également toutes les alluvions d'émigrés antes et slovènes que

la Slavie leur envoya, de sorte que leur domination devint mi-partie

bulgare et mi-partie slave, et que même les habitudes et la langue des

Slaves y prévalurent avec le temps. Le christianisme est venu, mais plus

tard, compléter le mélange.

[Note 247: Tertius cui Asparuch nomen, superatis Danastro et

Danapri fluminibus, ad Onclum amnem profectus, tutum et

inexpugnabilem ea utraque parte locum conjectatus, sedem et

habitationem mediam habere constituit. Theophan., _Chronogr._, p.

298.]

Ces établissements, qui dressèrent une barrière vivante sur le Danube,

en face de l'empire avar et sur ses flancs, l'emprisonnèrent en quelque

sorte chez lui et le forcèrent à replier sur lui-même son activité

malfaisante. Ce fut pour cet État, qui n'avait d'industrie que la

guerre, une période de dissolution rapide; toutes les causes de désordre

intérieur l'attaquèrent à la fois, et l'imitation des mœurs romaines,

non épurées par le christianisme et par les lumières de la civilisation,

acheva de le corrompre et de l'affaiblir. Dès l'année 630, le peuple

avar n'est plus mentionné dans les événements de l'empire d'Orient, et

les successeurs d'Attila cessent d'y figurer à côté des successeurs de

Constantin: il fallut de nouvelles guerres en Occident pour ramener sur

la scène de l'histoire les kha-kans avars et leur peuple. Les écrivains

grecs nous donnent comme un des signes les plus manifestes de

l'amollissement de ces fils des Huns l'abandon qu'ils font au VIIe

siècle de leur costume national pour adopter les stoles ou robes

traînantes[248] des Pannoniens, au moins comme vêtement civil. Les

parfums de l'Arabie, les épices de l'Inde, l'ivoire, la soie, les perles

deviennent un des besoins de leur vie pour la satisfaction duquel ils

restituent à l'empire romain les richesses dont ils l'ont dépouillé. Un

luxe grossier toujours croissant est au dehors la marque de leur

décadence, au dedans une lèpre incurable les ronge, et ne leur permit

jamais de recouvrer leur première énergie.

[Note 248: Suid. _voc. Bulgar._]

On raconte à ce sujet, qu'après la chute définitive de l'empire avar

sous la puissante main de Charlemagne, un roi des Bulgares qui avait

coopéré pour sa part à la destruction de l'empire des Huns, le fameux

Crumn ou Crem devant lequel trembla Constantinople en 814, se demanda un

jour quelles causes principales avaient amené la dissolution de cette

nation jadis si redoutable, et qu'une communauté d'origine liait à la

sienne. Préoccupé de sa recherche philosophique, il fit choisir parmi

les captifs avars détenus dans son camp, ceux qui passaient pour les

plus sages et les plus expérimentés afin de les consulter sur le sujet

de ses méditations. On lui amena quatre vieillards auxquels il posa la

question suivante: «A quelles causes doit-on attribuer la perte de

votre chef et de votre nation[249]?» Celui qui avait le plus d'autorité

parmi les captifs lui répondit en soupirant: «O roi, les causes ont été

nombreuses et de diverse nature. Ce fut d'abord la calomnie qui,

éloignant de nos kha-kans les conseillers fidèles et justes, a fait

tomber le gouvernement dans des mains iniques; ce fut ensuite la

corruption des juges, ceux qui étaient chargés de distribuer la justice

parmi le peuple s'étant associés aux hypocrites et aux voleurs[250].

Puis l'abondance du vin a produit l'ivrognerie[251]: les Avars ont perdu

le sens en même temps qu'ils ont débilité leur corps. Enfin le goût du

commerce est venu consommer notre ruine: les Avars sont devenus des

marchands, ils se sont trompés les uns les autres, et le frère a été

pour le frère un objet de trafic[252]. Telle fut, ô prince, la

lamentable source de nos malheurs.» L'histoire ajoute que Crumn, effrayé

de ces révélations, et tremblant lui-même pour les Bulgares, promulgua

les lois suivantes, qu'il fit, dit-on, approuver par l'assemblée

générale de la nation: «1º que les vignes fussent arrachées dans toute

l'étendue de la Bulgarie; 2º qu'on donnât à tout mendiant de quoi le

tirer du besoin, et que s'il était repris en état de mendicité, on le

vendît comme esclave; 3º que tout Bulgare en dénonçant un autre, fût mis

aux fers jusqu'à ce que son dire eût été vérifié; que le calomniateur

fût condamné à perdre la tête, et le voleur à avoir les jambes rompues».

C'est là ce que quelques historiens appellent gravement, sur le

témoignage de Suidas, les _Institutions du roi Crumn_; je crois plus

prudent de n'y voir qu'un de ces apologues dans lesquels les Orientaux

aiment à renfermer des leçons de morale pour les individus et des

conseils pour les peuples.

[Note 249: Captivos Cremus interrogavit: unde putatis vestrum

ducem et totam gentem periisse? Suid. _voc. Abar._ et _Bulgar._]

[Note 250: Injusti homines et fures judicum socii facti sunt.

_Id., ibid._]

[Note 251: Deinde ebrietas... _Id., ub. sup._]

[Note 252: Deinde negotiatio, omnes enim facti sunt

mercatores, et alios alii deceperunt. _Id. loc. cit._]

En 662, l'histoire nous montre les Avars qu'un événement fortuit vient

de mêler aux troubles du royaume de Lombardie, y jouant un rôle qui ne

leur est pas habituel. Grimoald, duc de Bénévent, avait renversé du

trône le roi lombard Pertaride, trahi par une partie de ses sujets, et

celui-ci n'avait eu que le temps de s'échapper de Milan, laissant sa

femme Rodelinde et son fils Cumbert au pouvoir de son ennemi. Traversant

les Alpes avec grande peine et sous un déguisement, il était venu

demander asile au kha-kan des Avars qui l'avait bien accueilli. Son exil

durait depuis deux ans, lorsque Grimoald, qui s'était fait proclamer

roi, et qu'un rival embarrassait, signifia secrètement au kha-kan des

Avars qu'il n'y avait plus de paix possible entre eux s'il gardait

Pertaride[253]. Un certain temps se passa pendant lequel des

négociations semblèrent se poursuivre, puis tout à coup Pertaride

disparut: et l'on sut qu'il était allé à Pavie se remettre à la merci de

Grimoald. Un cri de réprobation s'éleva alors contre le kha-kan, cet

hôte déloyal qui, disait-on, avait livré indirectement Pertaride, en lui

retirant le seul refuge qui pût garantir sa tête; et l'on ne se donna

pas la peine d'examiner les faits, car le nom d'Avar justifiait aux yeux

de tous une accusation de perfidie. Pourtant c'était le contraire qui

avait eu lieu, comme on le sut de la bouche de Pertaride lui-même, à qui

Grimoald laissa la vie, et qui, dans sa destinée vagabonde, ne trouva

pas partout autant de sécurité que chez les Avars. Voici comment il

s'exprimait à ce sujet dans sa vieillesse, causant confidentiellement

avec un ami et se plaisant peut-être à mettre en regard la fidélité de

certains chrétiens avec celle que ces païens des bords du Danube lui

avaient jadis montrée. «Au temps de ma jeunesse, disait-il, quand

j'errais, chassé de mon trône, exilé de ma patrie, je trouvai un asile

près d'un roi païen qui gouvernait les Huns. Ce roi me jura sur l'idole

qu'il adorait, que je ne serais point trahi ni livré à celui qui me

persécutait[254]. Peu de temps après arrivèrent dans son royaume des

émissaires de mon ennemi, lesquels lui offrirent un plein boisseau d'or

s'il me tuait ou me remettait à eux pour être tué.--Oh! non, répondit

mon hôte, j'ai pris mes dieux pour témoins de ma parole; qu'ils

tranchent ma vie à l'instant, si je fais ce que vous me demandez[255].»

C'était alors que Pertaride, par un acte de générosité réciproque,

s'était enfui de la Hunnie à l'insu du kha-kan et avait offert lui-même

sa tête à Grimoald.

[Note 253: Mandavit ut, si Pertaridum in suo regno detineret,

pacem quam cum Langobardis et secum habuerat, habere non posset.

Paul. Diac., V, 1.]

[Note 254: Fui aliquando in die juventutis meæ exul de patria,

expulsus sub pagano quodam rege Hunnorum degens, qui iniit mecum

fœdus in deo suo idolo, ut nunquam me inimicis meis prodidisset,

vel dedisset. Eddius. _Vit. Wilfrid., Ebor. Episc._, ap. Mabillon.

Act. SS. Or. S. Ben., c. 27.]

[Note 255: Dii mihi vitam succidant, si hoc piaculum facio,

irritans pactum deorum meorum. _Id., ibid._]

Telle était la vérité, attestée par celui qui la connaissait le mieux,

mais elle parut si invraisemblable que tout le monde refusa d'y croire;

et les historiens du temps ont persisté à nous peindre le kha-kan des

Avars comme un lâche et un perfide qui avait vendu son hôte.

Huit ans après, nous retrouvons les Avars en parfaite intelligence avec

ce même Grimoald, si bien que le roi lombard ayant à se plaindre du duc

de Frioul, Lupus, qui, profitant de ses embarras dans le midi de

l'Italie, s'était mis en révolte contre lui, crut pouvoir recourir en

toute confiance à son ami le kha-kan: il le pria de passer les Alpes

avec une bonne armée afin de réduire au devoir son vassal insubordonné.

Le kha-kan ne se le fit pas dire deux fois, et descendit les montagnes

avec toutes ses troupes divisées en deux corps dont lui-même commandait

le premier. Celles du duc, à son approche, coururent se retrancher près

du golfe Adriatique dans un lieu assez fort, nommé alors Fluvius[256],

et que les Italiens appellent aujourd'hui _Fiume_. Le kha-kan n'hésita

pas à l'y venir attaquer avec sa seule division. La rencontre fut rude,

et le combat bien opiniâtre, s'il est vrai, comme le racontent les

historiens, qu'il dura trois jours entiers. Le premier jour, suivant

eux, Lupus eut le dessus sans presque éprouver de pertes; le second

jour, il conserva l'avantage, mais en laissant sur la place force morts

et blessés; et le troisième jour, les armées se séparèrent sans que ni

l'une ni l'autre pût se dire victorieuse. Mais le quatrième jour, les

Frioulois ayant aperçu les coteaux environnants se couvrir de nouvelles

troupes ennemies (c'était la seconde division des Huns qui arrivait),

l'épouvante les prit, et ils décampèrent. Telle fut leur ardeur à fuir

qu'ils n'emportèrent avec eux ni leurs blessés ni leurs morts, au nombre

desquels était leur duc, dont le cadavre resta au pouvoir des Huns. En

un instant, toute cette puissante armée se dissémina dans les villes

closes et les châteaux, laissant le plat pays exposé sans défense à

toutes les dévastations. Les Avars en profitèrent pour piller et

détruire avec une sorte de rage: ils incendiaient les récoltes, ils

coupaient les arbres, ils rasaient les maisons, ils réduisaient les

habitants en servitude quand ils ne les tuaient pas[257]. Si on les eût

laissés faire, ils changeaient en un désert affreux ce beau pays du

Frioul, la perle de la Lombardie.

[Note 256: Veniente Chagano in loco qui Fluvius dicitur, per

tres dies Lupus dux cum Forojulianis, adversus Chagani exercitum

conflixit. Prima die... Paul. Diac., V, 20.]

[Note 257: Per omnes eorum fines discurrentes, cuncta rapinis

invadunt, vel supposito igne comburunt. Paul. Diac., V, 20.]

Revenu de Bénévent sur ces entrefaites, Grimoald adressa de Pavie au

kha-kan un message par lequel, tout en le remerciant de ses services, il

l'invitait à retourner chez lui, plutôt que de réduire à néant, comme il

faisait, une terre lombarde. «Cette terre est à moi, répondit froidement

le barbare, je l'ai gagnée à la pointe de ma lance et ne la céderai à

âme qui vive[258].» Il fallait se battre sans délai ou se résigner à

perdre le Frioul; et Grimoald presque sans armée, car ses troupes

étaient encore pour la plupart dans le midi de l'Italie, n'hésita point

à se mettre en campagne. Sa prompte apparition étonna l'ennemi, qui ne

l'attendait pas si tôt; et comme il achevait de dresser son camp, il vit

arriver vers lui deux parlementaires ou plutôt deux espions qui, sous

prétexte de propositions d'arrangement, étaient chargés d'observer ses

forces. Grimoald ne se méprit point sur leur intention, et tout en

affectant de les bien recevoir, il les retint constamment à ses côtés,

les surveillant de près, et ne leur permettant de voir que ce qu'il

voulut bien leur montrer. Ainsi l'on raconte qu'il fit défiler devant

eux à plusieurs reprises les mêmes corps de troupes différemment

équipés[259] pour simuler une armée double ou triple de celle qu'il

avait réellement. Les espions avars s'y trompèrent; et dupes de la ruse

du Lombard, ils allèrent communiquer leur frayeur au kha-kan, qui partit

le jour même sans oser combattre.

[Note 258: Qui legatos ad Grimoaldum mittunt dicentes: Forum

Julii se minime relicturos, ut quod armis propriis conquisissent.

_Id., ibid._]

[Note 259: Eosdem ipsos, quos habebat, diverso habitu,

variisque instructos armis, ante oculos legatorum per dies

aliquot, quasi novus jugiter exercitus adveniret, frequenter

transire fecit. Paul. Diac., V, 21.]

Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe · 第 10 / 43 题