CHAPITRE TROISIÈME

Expédition d'Héraclius contre les Perses; il débarque en Colchide; les

tribus du Caucase se joignent à lui.--Invasion de l'Atropatène;

Héraclius détruit les Pyrées des mages et éteint le feu consacré.--La

guerre se porte dans les hautes chaînes du Caucase et du Taurus;

héroïsme d'Héraclius et de son armée.--Schaharbarz se concerte avec le

kha-kan des Avars pour assiéger Constantinople par terre et par mer.--Le

patrice Athanase député au kha-kan pour sonder ses intentions est retenu

prisonnier.--Plan hardi d'Héraclius pour déjouer la coalition formée

contre lui; il partage son armée en trois corps, fortifie la garnison de

Constantinople, et marche lui-même près de Tiflis au-devant des

Khazars.--Entrevue du chef khazar Zihébil et de l'empereur romain; leur

alliance; quarante mille Khazars auxiliaires entrent au service

d'Héraclius.--Siége de Constantinople par les Perses et les Avars;

Schaharbaz occupe la rive orientale du Bosphore, l'avant-garde avare

arrive à Mélanthiade.--Le kha-kan renvoie Athanase à Constantinople pour

la sommer de se rendre; Athanase mal accueilli par le sénat justifie sa

démarche.--Arrivée du kha-kan devant la ville.--Ses troupes; son

matériel; sa flotte.--Description de Constantinople.--Belle défense des

assiégés; machine inventée par un matelot.--Ambassadeurs perses à

l'armée du kha-kan; celui-ci demande à conférer avec quelques députés

romains; singularités de cette conférence.--La flotte avare veut

traverser le Bosphore à Chelæ; elle est dispersée par des galères

romaines.--Colère du kha-kan; attaque nocturne de la ville par terre et

par mer; sages dispositions du patrice Bonus.--Bataille navale gagnée

par les Romains.--Déroute de l'armée avare.--Retraite du

kha-kan.--Constantinople fête sa délivrance.

622--626

Le plan de campagne d'Héraclius, tenu secret jusqu'alors, fut révélé par

la direction que suivit la flotte en quittant le Bosphore. Il consistait

à prendre la Perse à revers par le Caucase et la mer Caspienne, tandis

que les armées de Chosroès s'échelonnaient entre la mer Égée et

l'Euphrate, dans la prévision d'un débarquement sur la côte de Cilicie

ou de Syrie. La présence des légions romaines dans les contrées du

Caucase devait entraîner à leur suite les peuplades demi-barbares de ces

montagnes, Lasges, Abasges, Ibères, Albaniens, et décider l'Arménie,

incertaine entre l'empire romain et la Perse. Héraclius voulait plus

encore: il entrevoyait la possibilité de faire appel aux tribus

hunniques et turkes de la mer Caspienne et du Volga, toujours disposées

à piller, ennemies naturelles de la Perse, dont elles étaient

limitrophes. C'était assurément le plus hardi projet qu'eût imaginé

aucun des généraux de Rome et de Byzance pendant leurs guerres de sept

cents ans contre le grand-roi, et nul d'entre eux peut-être n'aurait

possédé au même degré que celui-ci les conditions nécessaires du succès,

savoir: la foi en son œuvre, l'esprit de ressource et d'aventure, et le

parti désespéré de mourir ou de vaincre.

Les premiers mois qui suivirent le débarquement de l'année romaine en

Colchide furent employés utilement à l'acclimater, à l'exercer, à lui

donner l'unité qui lui manquait, à lui inspirer enfin l'esprit

d'exaltation religieuse où son chef puisait confiance en lui-même et

autorité sur les autres[141]. L'enrôlement des tribus du Caucase, opéré

pendant ce temps-là, vint doubler la force numérique des légions. Aux

approches de l'hiver, Héraclius entra dans l'Arménie, qui se déclara

tout entière pour lui: sûr alors de sa retraite, il descendit dans

l'Atropatène (l'Aderbaïdjan des modernes), dont les habitants, pris au

dépourvu, n'essayèrent pas même de résister. On les voyait, disent les

historiens, déserter leurs maisons et s'enfuir dans leurs rochers comme

des troupeaux de chèvres sauvages[142]. Chosroès, surpris lui-même,

répondit à sa manière aux succès de son ennemi, en faisant assommer des

ambassadeurs romains qu'il tenait en prison depuis six ans. Une pareille

indignité mit l'armée romaine hors d'elle-même, et l'Atropatène fut

traitée comme une terre vouée à la destruction. Cette province, patrie

de Zoroastre et berceau du culte institué par ce premier des mages, en

était toujours le siége le plus vénéré; c'est là que s'élevaient les

_Pyrées_ les plus magnifiques et les plus nombreux, là que le culte du

feu se célébrait avec le plus de pompe et de dévotion. Héraclius ruina

les temples, chassa ou massacra les prêtres, et supprima partout le feu

perpétuel: le dieu fut éteint dans le sang de ses adorateurs[143]. Ainsi

les profanations de Jérusalem furent vengées; mais la croix n'était plus

ni là, ni en Arménie, les Perses, à l'approche des Romains, l'ayant

enlevée pour la mettre en sûreté dans les parties centrales de leur

empire.

[Note 141: Theophan., _Chronogr._, p. 253-256.--Cedren., t. I,

p. 409, 410.--Niceph., p. 12.]

[Note 142: Per asperas etiam illas et salebrosas rupes,

caprarum sylvestrium more, desilientes Persas venantur et capiunt

vivos. Theophan., _Chronogr._, p. 256.]

[Note 143: Oppida subvertit atque igne delubra prosternit.

Niceph., p. 12.--Ignis templum cum universa civitate igne

consumpsit... Theophan., p. 258.]

Chosroès enfin accourut défendre le sanctuaire de sa religion, et

l'année 623 se passa en combats, toujours gagnés par les Romains: trois

armées perses furent défaites, et Chosroès deux fois vaincu prit la

fuite. Des froids excessifs, qui faillirent les emporter, forcèrent les

Romains à évacuer cette année l'Aderbaïdjan pour aller hiverner sous le

climat plus doux de l'Albanie; mais en 624 la guerre recommença, et se

continua en 625 dans les hautes chaînes du Caucase et du Taurus. La

manœuvre hardie d'Héraclius avait eu pour effet de dégager les provinces

romaines d'Asie en attirant les armées persanes après lui: elles

arrivaient toutes successivement, et cherchaient à l'enfermer dans les

défilés des montagnes où la lutte s'était transportée; mais Héraclius

déjouait toutes les combinaisons de leurs généraux: il les devançait

dans les passages, les coupait par des marches rapides, les battait l'un

après l'autre. On croyait le traquer dans le Taurus, il parcourait déjà

les plaines du Tigre, et quand on le cherchait de ce côté, il surprenait

et mettait en cendres les villes de l'Atropatène ou de l'Assyrie. Son

armée, infatigable comme lui, ne laissait pas échapper un signe de

mécontentement: presque gelée dans les neiges du Caucase, elle faillit

mourir de soif dans les déserts de sable qui entourent l'Euphrate[144].

[Note 144: Theophan., p. 256, 257, 258, 259.--Niceph., p.

12.--Cedren., t. I, p. 411, 412, 413, 414.--Epist. Heracl., ap.

_Chron. Pasch._, p. 400.--Zonar., l. 14, t. II, p. 84.]

La vie d'Héraclius, pendant ces rudes campagnes, n'était pas seulement

celle d'un général, mais d'un soldat toujours occupé ou à frapper le

premier coup dans la bataille, ou à soutenir l'assaut d'une masse

d'ennemis acharnés sur sa personne. Il livra nombre de combats

singuliers, força tout seul le passage d'un pont à travers les cavaliers

qui le gardaient, fut blessé bien des fois et eut plusieurs chevaux tués

sous lui. On le reconnaissait dans la mêlée à ses bottines de

pourpre[145], devenues pour l'ennemi un objet d'effroi: «Vois là-bas ton

empereur, disait Schaharbarz à un transfuge romain; c'est devant lui que

nous fuyons[146]!» Les alliés de l'empereur ne lui donnaient guère moins

d'embarras que ses ennemis: c'étaient toujours de la part des tribus du

Caucase, que lassait une guerre fatigante et sans profit, des murmures

qu'il fallait apaiser, ou des menaces d'abandon qu'il fallait prévenir.

Un jour enfin vingt mille de ces amis incertains voulurent partir à la

veille d'une bataille. Héraclius les congédia en présence des légions

romaines sous les armes, sans que son visage en fût altéré: «Frères,

dit-il à ses soldats, car c'est ainsi qu'il les appelait dans ses

harangues, Dieu réserve le triomphe pour nous seuls[147].»

[Note 145: Ex propriis ejus ocreis dignosci poterat.

Theophan., _Chronogr._, p. 262.]

[Note 146: Vides Cæsarem, quanta audacia pugnam conserat,

solusque adversus tantam multitudinem decertet? _Id., loc. cit._]

[Note 147: Videte, fratres, ut nullus, belli societatem init

nobiscum, quam Deus solus... Theophan., _Chronogr._, p. 265.]

Cependant le kha-kan des Avars, attentif aux péripéties de la guerre de

Perse, tramait sur les bords du Danube de nouvelles perfidies; il

n'avait pas tardé à se mettre d'intelligence avec Chosroès par

l'intermédiaire du Sanglier royal. Les propositions de Chosroès furent

celles-ci: le roi de Perse offrait au kha-kan le pillage de

Constantinople, s'il voulait assiéger cette ville de concert avec lui;

une forte division de l'armée persane, conduite par Schaharbarz, se

rendrait alors sur le Bosphore, près de Chalcédoine; et comme les Perses

manquaient de vaisseaux, les Avars amèneraient avec eux la flottille de

barques qu'ils entretenaient sur le Danube, au moyen de quoi les troupes

combinées pourraient, soit attaquer Constantinople par terre et par mer,

soit opérer leur jonction sur la côte d'Europe. Quand on fut d'accord

des principales conditions, on fixa le rendez-vous sur l'une et l'autre

rive du détroit au mois de juin de l'année 626. Du reste, ces

négociations furent entourées d'un grand mystère, le kha-kan ne voulant

pas démasquer ses plans avant d'être prêt à agir, et les préparatifs

nécessaires pour une telle entreprise exigeant de très-longs délais;

mais quelque profond que fût le mystère, le gouvernement de

Constantinople conçut des soupçons, et députa au kha-kan le patrice

Athanase pour le raffermir dans l'alliance romaine, soit par le

sentiment de la foi jurée, soit par la crainte de l'avenir. Athanase

n'eut pas occasion de déployer son éloquence, car à peine eut-il touché

le sol de la Hunnie qu'il fut pris, placé sous bonne garde, et sevré de

toute communication avec le territoire romain. C'était de la part du

kha-kan une réponse assez claire pour que le conseil de régence pourvût

en toute hâte à la sûreté de la ville et informât Héraclius de ce qui se

passait. Les relations de la métropole avec l'empereur étaient

régulièrement établies au moyen de la flotte qui stationnait dans un des

ports de la mer Noire, à Héraclée, Sinope ou Trébizonde, suivant la

position de l'armée et les nécessités de la campagne. Probablement

Héraclius, de son côté, avait eu vent des intelligences qui se

pratiquaient entre les Avars et les Perses; en tout cas, les

dispositions stratégiques adoptées par ces derniers au commencement de

l'année 626 lui disaient assez clairement qu'un grand coup était machiné

contre son empire, et principalement contre sa capitale.

L'armée romaine, victorieuse en toute rencontre, se trouvait alors

campée dans les plaines de l'Euphrate, en face des troupes persanes,

réunies et bien plus considérables en nombre. Comme si Chosroès eût

renoncé à combattre, il divisa ses forces en trois corps, dont le

premier, sous le commandement de Schaharbarz, se dirigea vers

l'Asie-Mineure, les deux autres restant en observation dans la

Mésopotamie. De ces derniers, l'un devait manœuvrer sur les flancs de

l'armée romaine pour l'inquiéter et la retenir, tandis que l'autre,

s'échelonnant à l'intérieur, couvrirait les abords de Ctésiphon. Le

corps chargé de la garde de l'intérieur se composait de l'élite des

troupes persanes, des _bataillons d'or_[148], comme on les appelait

parce que la pointe de leurs lances était dorée. Héraclius d'un coup

d'œil saisit l'intention de ces mesures, et avec sa hardiesse accoutumée

il leur en opposa d'autres pour les déjouer. Divisant aussi sa petite

armée en trois corps, il laissa le plus nombreux sur l'Euphrate, dans

une position fortifiée, et sous le commandement de son frère Théodore,

dont il connaissait l'énergie. Il envoya le second par l'Arménie gagner

la côte du Pont-Euxin, où la flotte devait le transporter à

Constantinople, et partit avec le troisième pour les contrées du

Caucase, où l'appelaient un nouvel intérêt, de nouvelles aventures à

courir. Il avait appris en effet qu'une horde de Khazars avait fait

irruption par les portes caspiennes dans l'Aderbaïdjan, qu'elle pillait;

et l'idée lui était venue de l'enrôler sous son drapeau pour opérer, de

concert avec elle, une diversion terrible contre la capitale de la

Perse[149]. Le projet fut exécuté aussitôt que conçu, et il accourait

avec quelques légions, sur le passage de cette horde, lui porter des

paroles d'amitié et offrir des présents à son chef.

[Note 148: Milites auri hastatos... adversus imperatorem

misit... Theophan., _Chronogr._, p. 263.]

[Note 149: Imperator e Lazica solvens, illis se adjungere et

occurrere statuit. Theophan., _Chronogr._, p. 264.]

Ces Khazars n'étaient autres que les Khatzires ou Acatzires du Ve

siècle, qui appartenaient alors à la ligue des Huns blancs. Attila les

avait soumis par la force des armes, et leur avait imposé pour roi son

fils Ellak[150]; après sa mort, Denghizikh les avait comptés parmi ses

sujets. Les désordres de tout genre, invasions, guerres, déplacements de

peuples, qui signalèrent parmi les nomades de l'Asie occidentale la fin

du Ve siècle et la première moitié du VIe, rendirent la liberté aux

Acatzires, mais pour les jeter dans une longue suite de péripéties, et

on les vit à cette époque, ballottés de steppe en steppe, errer des

Palus-Méotides au Volga et d'une rive à l'autre de la mer Caspienne.

Tombés enfin sous une de ces dominations turkes qui se rapprochaient de

plus en plus de l'Europe, ils acceptèrent sa suprématie, sans perdre

leur individualité comme nation. L'étoile des Huns était alors à son

déclin, l'étoile des Turks à son lever, et suivant l'usage constant des

nomades, qui ne recherchent et ne prisent que la force, les Acatzires

répudièrent leur nom de Huns pour prendre celui de Turks, et adopter

avec ses coutumes et ses lois l'orgueil de la race qui les dominait.

Cette transformation sembla leur donner une nouvelle vie. Les

Turks-Khazars rentrèrent en maîtres dans le pays d'où les Huns-Acatzires

avaient été chassés. Placés là dans le voisinage de la Perse, qui

n'était séparée d'eux que par le détroit de Derbend, ils y faisaient

souvent des incursions, et profitaient en ce moment de l'absence des

armées persanes pour venir ramasser dans l'Atropatène le butin qui avait

pu échapper aux Romains. Tel était le nouvel allié qu'Héraclius se

flattait d'acquérir.

[Note 150: Voir ci-dessus _Hist. d'Attila_, t. I, c. 4.]

Il arriva avec sa petite armée juste à l'instant où les Khazars, chargés

de dépouilles, sortaient de l'Atropatène pour regagner leur pays. La

rencontre eut lieu sous les murs de Tiflis, à la vue de la garnison

perse renfermée dans la ville[151]. Du plus loin que le chef des Khazars

aperçut l'empereur romain, qui s'avançait couronne en tête, il sauta de

cheval et se prosterna le front contre terre. La horde suivit son

exemple, et on remarqua que les officiers et autres personnages

importants grimpèrent sur les rochers et les tertres pour y faire leurs

génuflexions[152]. Héraclius accourant vers celui qui paraissait le chef

principal (c'était le second magistrat de toute la nation, et il se

nommait Zihébil[153]), le releva, l'embrassa, et lui posa sa couronne

sur la tête en l'appelant son fils[154]; Zihébil, en signe de dévouement

respectueux, le baisa au cou. L'entrevue fut suivie d'un festin après

lequel Héraclius abandonna aux officiers khazars, à titre de cadeau,

toute l'argenterie servie sur la table. Zihébil reçut en outre de riches

habits de soie brochés d'or et des pendants d'oreilles du plus grand

prix[155].

[Note 151: Persis ex urbe Tiphili spectantibus. Theophan.,

_Chronogr._, p. 264.--Anast., p. 95.]

[Note 152: Exercitus præfecti super saxo ascendentes, eodem

corporis habitu procubuerunt. Theophan., _ub. sup._]

[Note 153: Zihebil, Ζιεϐήλ, Ζεϐεήλ.]

[Note 154: Detractam sibi coronam, Turci capiti imposuit...

filium eumdem appellans. Niceph., p. 11, 12.]

[Note 155: Cumque hunc ad convivium invitasset, omnia convivii

vasa atque utensilia, cum regia veste et inauribus ex margaritis

ei donavit. Niceph., p. 15.]

La parole d'Héraclius, lorsque quelque grande pensée l'animait, était

vive, pénétrante, et ceux qui l'entendaient avaient peine à lui

résister: c'est ce qu'avaient éprouvé plus d'une fois les Romains, et ce

qu'éprouvèrent à leur tour les sauvages enfants des steppes. Que leur

dit-il? Se plut-il à leur peindre le spectacle magnifique de la

civilisation opposé aux misères de la vie nomade? Leur montra-t-il les

biens qui rejailliraient sur eux d'une association avec cet empire où

l'équité des lois, l'ordre constant, le commerce, les arts, rendaient

l'existence de tous assurée et heureuse? Fit-il apparaître dans un

horizon lointain, comme le but vers lequel marchaient tous les peuples,

grands ou petits, civilisés ou barbares, sédentaires ou nomades, la

croix de Jésus-Christ, ce gage de rédemption qu'il allait reconquérir

au fond de la Perse, avec une poignée d'hommes, sans hésitation et sans

peur? On ne sait; mais l'histoire nous raconte que les Barbares

restèrent ébahis et muets sous le charme de ses discours. Dans un

transport d'enthousiasme, Zihébil, se levant, prit par la main son fils,

dont un léger duvet couvrait à peine le visage, et supplia Héraclius de

le garder près de lui, afin que cet enfant devînt un homme en

l'écoutant[156]. Au milieu de ces confidences d'une amitié nouvelle,

Héraclius fit voir au barbare un portrait de sa fille Eudocie, que le

peintre avait représentée dans toute la fraîcheur de sa jeunesse et de

sa beauté, sous le splendide costume des augustes. Le barbare, à cette

vue, ne put retenir un cri d'admiration, et ses yeux ne quittaient plus

l'image. «Eh bien! dit l'empereur, ce modèle de beauté est à toi si tu

m'aides dans mon entreprise, et si ton peuple fait alliance avec le

mien; je te promets ma fille pour épouse[157].» Les aventures

romanesques ont été de tout temps du goût des Orientaux, et la

conférence ne s'acheva pas que Zihébil ne fût éperdûment amoureux de la

princesse[158]. Le marché fut donc conclu, et Zihébil s'éloigna,

laissant quarante mille guerriers sous les drapeaux d'Héraclius[159].

Avec ce renfort, la guerre recommença plus ardente que jamais dans le

nord de la Perse. Quant à Eudocie, devenue l'appoint d'un traité, elle

quitta Constantinople pour aller trouver sous les tentes de feutre du

désert le fiancé que son père lui avait donné; mais elle apprit en route

que Zihébil, heureusement ou malheureusement pour elle (qui saurait le

dire?), venait de mourir de mort violente chez les siens. Retournant

donc sur ses pas, elle alla reprendre sa place à côté de sa mère dans le

palais des césars de Byzance[160].

[Note 156: Ad hæc Ziebelus imperatori, ejus quippe verbis

delectabatur, et ejus prospectu ac prudentia plane stupefactus

hærebat, filium suum cui lanugo primum e malis tunc oriebatur,

obtulit. Theophan., _Chronogr._, p. 264.]

[Note 157: Eudociæ filiæ imaginem demonstrans, hunc in modum

alloquitur: En igitur et filiam meam et Romanorum Augustam quam,

si me adjuveris, et contra hostes auxilium dederis, uxorem tibi

spondeo! Niceph., p. 12.]

[Note 158: Ad hæc barbarus, imaginis pulchritudine et ornatu,

in archetypi amorem impulsus. _Id. ibid._]

[Note 159: Selectos tandem viros strenuos ad quadraginta

millia, Ziebelus belli socios imperatori assignavit. Theophan.,

_Chronogr._, p. 264.]

[Note 160: Eudociam filiam quam Turcorum principi pactus erat,

ad eum Byzantio proficisci jubet; sed cum de barbari cæde allatum

esset, eodem imperatoris mandato revertitur. Niceph., p. 15.]

Tandis que ces choses se passaient aux extrémités de la Perse,

Schaharbarz était arrivé sur la rive orientale du Bosphore, et avait

dressé son camp à Chrysopolis, aujourd'hui Scutari, tandis que l'armée

avare opérait sa marche sur Constantinople. Le 29 juin, l'avant-garde du

kha-kan parut au pied de la longue muraille, où elle se reposa un jour;

bientôt après, elle était à Mélanthiade, sans avoir rencontré

d'ennemis[161]. Elle s'y arrêta pour attendre le corps principal de

l'armée ou de nouveaux ordres de son chef. Le gros de l'armée avare

s'avançait péniblement à travers les boues de la Mésie, embarrassé comme

il l'était de bagages, de chariots, surtout de cette multitude de canots

creusés d'un seul tronc d'arbre, de _monoxyles_[162], comme disaient les

Grecs, que les Avars convoyaient avec eux sur des chars ou des traîneaux

pour servir de flottes à leurs alliés. Ces embarras forcèrent le kha-kan

à faire dans Andrinople une halte prolongée; mais il voulut mettre du

moins le temps à profit. Faisant amener en sa présence le patrice

Athanase, que l'on conduisait à sa suite comme un prisonnier, il lui

ordonna de partir sur-le-champ pour Constantinople: «Va trouver tes

compatriotes, lui dit-il, et sache d'eux ce qu'il leur plaît de m'offrir

pour que je n'aille pas plus loin.[163]» Athanase partit. Introduit

bientôt dans le sénat, il y rendait compte de sa mission, lorsqu'un

tumulte auquel il ne s'attendait pas lui permit à peine d'achever. On

l'interpellait, on lui reprochait de s'être chargé d'un message

outrageant pour la majesté romaine; on allait presque jusqu'à l'accuser

de trahison ou tout au moins de lâcheté[164]: Athanase écoutait dans une

profonde stupéfaction, ne sachant que répondre à des reproches qu'il ne

comprenait pas.

[Note 161: _Chron. Pasch._, p. 392.--Niceph., p.

12.--Theophan., 263, 264.--Anast., 95.--Cedren., t. I, p. 415,

416.--Zonar., t. II, p. 84.--Constant. Manass., p. 76, 77.]

[Note 162: Trabariæ; Μονόξυλα.]

[Note 163: Abi et vide, qua ratione volunt cives me placare,

quæve dona offerre, ut hinc recedam. _Chron. Pasch._, p. 393.]

[Note 164: Magistratibus Athanasium objurgantibus, quod

Chagano ita se subdiderit. _Ibid._]

Enfin tout s'expliqua: la longue absence du patrice avait causé tout le

malentendu. Lorsqu'il avait quitté Constantinople aux premières menaces

de la guerre, Constantinople était presque sans moyens de défense, et

Athanase ne le savait que trop; mais depuis lors, et sans qu'il le sût,

les choses avaient changé de face[165]. Non-seulement les garnisons des

villes voisines avaient été concentrées dans la métropole, mais le corps

d'armée envoyé par Héraclius était arrivé sans encombre, et de plus les

bourgeois, rivalisant d'ardeur avec les soldats, avaient tous pris les

armes; en un mot, Constantinople, bien réparée, bien approvisionnée,

bien gardée, pouvait attendre désormais ses deux ennemis avec confiance.

Voilà ce qu'ignorait Athanase, retenu par le kha-kan dans la plus

étroite captivité, et de son côté, le gouvernement de Byzance avait

oublié que son ambassadeur devait n'en rien connaître. Après avoir reçu

ces explications, et pour réparer sa faute involontaire, le patrice

déclara qu'il était prêt à reporter au kha-kan, dût-il la payer de sa

tête, une réponse aussi fière qu'on la voudrait[166]; mais comme il

était homme consciencieux jusqu'aux scrupules les plus excessifs, il

désira observer par lui-même ces moyens de défense sur lesquels on se

fondait pour braver la guerre, et dont il devait en outre attester au

kha-kan la réalité. Bonus le fit assister à une revue de la garnison, où

il put compter douze mille cavaliers, sans parler de l'infanterie,

vraisemblablement plus nombreuse. Ainsi rassuré, le patrice retourna

près du kha-kan, auquel il rapporta la réponse des magistrats, à savoir:

que les Romains lui conseillaient en amis de ne s'approcher ni des murs

ni du territoire de Constantinople. Ces paroles jetèrent le barbare dans

un violent transport de colère; il chassa l'ambassadeur de sa présence

avec un geste ignominieux: «Va-t-en donc, lui dit-il, va périr avec eux,

et répète-leur bien ceci: il faut qu'ils me livrent tout ce qu'ils

possèdent; autrement je raserai leur ville, et j'emmènerai ses habitants

en esclavage jusqu'au dernier[167].»

[Note 165: Tum dixit Athanasius cæterum nescire se, ita muros

esse munitos, copiasque adesse... _Chron. Pasch._, p. 393.]

[Note 166: Nihilominus paratum se, datum Chagano responsum

iisdem verbis referre. _Ibid._]

[Note 167: Athanasius a Chagano minime exceptus est, illo

dicente, sibi omnia esse tradenda, sin minus, urbem funditus

eversurum se, et quotquot in ea erant, abducturum. _Chron.

Pasch._, p. 393.]

L'avant-garde avare, pendant ces pourparlers, se tenait dans son camp de

Mélanthiade, n'osant faire aucun mouvement; une faute des assiégés

l'enhardit. Quelques cavaliers de la garnison, qui manquait de fourrage

pour ses chevaux, sortirent accompagnés de valets armés de faux pour

aller couper du foin dans la campagne. Aperçus par les Avares, il furent

chargés aussitôt, tués ou mis en fuite, et les Barbares profitèrent de

ce petit avantage pour lever leur camp de Mélanthiade, tourner à droite

Constantinople et le golfe de Céras, et pénétrer par le faubourg de

Sykes jusqu'à la rive du Bosphore. La nuit venue, ils y allumèrent des

feux auxquels d'autres feux répondirent de l'autre côté du détroit

(c'était le signal de reconnaissance convenu entre les Avars et les

Perses)[168]; puis les chefs des deux troupes communiquèrent au moyen de

quelques barques enlevées sur la rive. Schaharbarz fit connaître qu'il

était prêt à traverser le Bosphore dès que la flottille avare serait

arrivée, et insista d'ailleurs pour que l'on commençât le siége au plus

tôt; mais le kha-kan n'arriva devant Constantinople que le 27 juillet,

tant sa marche avait été lente. Il employa ce jour et le lendemain, soit

à faire reposer ses troupes, soit à mettre à terre et à dresser son

matériel de guerre, qui se composait de machines de toute sorte, soit à

prendre des mesures pour déposer sa flotte en lieu sûr.

[Note 168: Hostibus ultra sinum in Sycis accedentibus, ac se

Persis visendos præbentibus, qui versus Chrysopolim castra

posuerant, suam inter se per ignes præsentiam significantibus...

_Loc. laud._]

Le 31, à la pointe du jour, il développa ses lignes, qui se trouvèrent

embrasser toute l'étendue de la ville d'une mer à l'autre, c'est-à-dire

de la Propontide au golfe de Céras. Vue du haut des remparts, cette

armée parut innombrable. «Il n'y avait pas, dit un poëte grec témoin

oculaire, il n'y avait pas là une guerre simple, mais multiple, une

seule nation, mais un assemblage de nations, différentes de nom, de

domicile, de race et de langage. Le Slave s'y trouvait à côté du Hun, le

Scythe à côté du Bulgare, et le Mède lui-même y devenait le compagnon du

Scythe[169]. Sur la rive d'Europe, c'était Scylla frémissante; sur la

rive d'Asie, c'était Charybde, ses aboiements et ses fureurs[170].» Les

Avars formaient le centre sous le commandement immédiat du kha-kan, et

l'attaque principale leur était confiée. Dans leurs rangs figurait une

division de serfs gépides qu'ils avaient enrôlée malgré leur répugnance

à mêler ce peuple dans leurs affaires, mais ils avaient épuisé, pour la

circonstance, leurs dernières ressources en hommes. Les Slaves, rangés à

l'aile gauche, se déployaient sur deux lignes, dont la première était

sans armes défensives et presque nue, et dont la seconde portait des

cuirasses[171]. Le matériel de siége comprenait des machines de toute

sorte, soit de protection, soit d'attaque, et douze grosses tours, qui,

lorsqu'on les eut montées, se trouvèrent égaler presque en hauteur les

remparts de la ville. Elles étaient recouvertes de cuir qui les mettait

à l'abri du feu, et la plupart des machines étaient ainsi garanties par

des peaux[172]. Le kha-kan avait espéré pouvoir débarquer sa flotte de

canots dans le golfe même; mais, à l'aspect des galères romaines à deux

et trois rangs de rames qui garnissaient le port, il renonça à son

dessein, et les fit déposer à l'embouchure du Barbyssus[173], petite

rivière qui se jette à l'extrémité du golfe, sur un fond de vase et sur

des atterrissements dont le peu de profondeur ne permettait pas aux

grands navires d'approcher.

[Note 169: Non enim unum erat simplexque bellum, sed in multum

diversas et varie commixtas gentes late diffusum ac promiscuum;

nam Sthlabus cum Hunno, Scytha cum Bulgaro, necnon et Medus

conspirans cum Scytha... Georg. Pisid., _Bell. Avar._, v. 194 et

seqq.]

[Note 170: Ab una parte terribiliter scythica Scylla

strepebat, ab altera Charybdis os patulum conspiciebatur.

Constant. Manass., p. 76, 77.]

[Note 171: Plurimum militem statuit in ipsius urbis conspectu,

in reliqua vero muri parte Sclavos, ac primam guidem eorum aciem

pedestrem nudam, alteram pedestrem loricatam. Niceph., p. 12, 13.]

[Note 172: Tum sub vesperam, machinas aliquot et testudines

admovit... quas extrorsum corio texit. _Chron. Pasch._, p. 394.]

[Note 173: La rivière du Barbyssus est encore désignée dans

les auteurs sous le nom de Barnyssus.]

Bâtie sur sept collines comme la ville de Romulus et d'Auguste, mais

baignée par trois mers qui ne lui laissent point regretter le Tibre, la

cité de Constantin présentait alors, comme elle fait encore aujourd'hui,

l'aspect d'un triangle isocèle dont la base pose sur le golfe de Céras,

et dont le château des Sept-Tours marque le sommet. Le côté oriental

longeait les sinuosités de la Propontide, tandis que le côté

occidental, tourné vers la terre ferme, en était isolé par une double

ligne de fossés et de murailles. Un mur crénelé, flanqué de tours,

garnissait également le côté oriental et la base, auxquels la mer

servait de fossé. A chacun des angles de l'est et du nord s'élevait une

citadelle formidable correspondant au château des Sept-Tours. Le repli

étroit et profond de la mer qu'on appelait, à cause de sa configuration,

le golfe de Céras, c'est-à-dire _de la Corne_, formait le principal port

de la ville. A son extrémité, où se perd la petite rivière du Barbyssus,

s'étendaient sur l'une et l'autre rive les quartiers de Blakhernes et de

l'Hebdome, alors extérieurs à la ville, et le faubourg de Sykes ou _des

Figuiers_; c'était le séjour privilégié des riches patriciens, et la

campagne de ce côté était couverte de villas élégantes, d'églises et de

palais; on y trouvait aussi le cirque et le forum ou champ destiné aux

revues militaires. Outre le grand port, situé, comme je l'ai dit, sur le

golfe, deux petits hâvres, creusés de main d'homme et aujourd'hui

ensablés, étaient renfermés dans l'enceinte murée de la ville, du côté

de la Propontide: le port de Théodose et celui de Julien que

surmontaient les palais de ces deux empereurs. Les césars byzantins

avaient alors leur demeure à la pointe orientale, sur une colline d'où

l'œil embrassait au loin le golfe, la Propontide et le détroit. La

partie de l'enceinte attenante au continent était percée de sept portes

dont la cinquième, fameuse dans l'histoire byzantine, s'appelait _la

Porte dorée_ à cause des statues, des bas-reliefs, des ornements de

bronze et d'or qui la décoraient à profusion. C'était par la Porte

dorée que passaient les triomphateurs pour se rendre en grande pompe à

Sainte-Sophie; c'était à elle aussi que s'adressaient les premières

attaques des Barbares venant de la Thrace, et parce que là aboutissait

la principale route du nord, et parce que ce quartier était le plus

opulent de la banlieue.

Les habitants de Constantinople ne se montrèrent effrayés ni «de la

vipère avare, ni de la sauterelle slave[174],» comme disaient les beaux

esprits du temps pour caractériser le Hun hideux, plein de ruse et de

venin, et ces troupeaux d'Antes, de Slovènes, de Vendes, au poil blond,

au corps long et fluet, nus ou presque nus, qui venaient s'abattre sur

la campagne comme une nuée de sauterelles. Le gouvernement, le peuple,

la garnison, ne se reposaient pas seulement sur leur propre énergie; ils

avaient foi dans la protection céleste, dont ils avaient aux mains un

gage qui leur semblait assuré: ce n'était pas moins que la robe de la

sainte Vierge, tombée (sans qu'on explique comment) en la possession

d'une ville dont la sainte Vierge était patronne. Le patriarche la fit

promener processionnellement avec d'autres reliques sur le rempart au

chant des litanies et des psaumes[175]. La robe de la

_Toute-Sainte_[176], comme disaient les Grecs par une expression

touchante, fut pour les assiégés de Constantinople, en 626, ce qu'était

pour les soldats franks la chape de saint Martin, et en ce moment même

pour ceux d'Héraclius l'image miraculeuse du Christ. En voyant flotter

sur sa tête, au milieu des batailles, le tissu sanctifié qui avait

touché les membres de la mère de Dieu, qui donc ne se serait cru

invincible? Qui eût pu douter que la Vierge ne protégeât avec amour la

capitale d'un empire dont l'armée et le chef s'exposaient à la mort pour

reconquérir la croix de son fils, perdue aux mains des infidèles?

[Note 174: Scytharum ferox natio virulentæ viperæ,

Tauroscytharum gens locustæ consimilis... Constant. Manass., p.

76, 77.]

[Note 175: Sanctissimæ Virginis venerandam vestem... Vetus

narratio in annot. Hymn. Acathist. _Corp. Byz. Hist., app._ 2.]

[Note 176: Παναγία.]

Commencée dès le 31 juillet, l'attaque régulière continua sans

interruption pendant cinq jours. Le kha-kan avait amené avec lui une si

grande quantité de béliers, de tortues, de machines de trait, que son

front s'en trouvait garni; et ses douze tours à roues, quand elles

furent dressées en face du rempart, présentaient un aspect vraiment

effrayant[177]. Les Slaves, qui avaient été les constructeurs de cette

artillerie de siége imitée des machines romaines, en étaient aussi les

servants; c'étaient eux en outre qui avaient fabriqué la flotte, qui

l'avaient transportée, qui la gardaient dans les eaux du Barbyssus et

qui étaient destinés à la manœuvrer. Le Slave, opprimé et encore résigné

à la servitude, avait mis à la merci de ses maîtres asiatiques son corps

et son intelligence, qui commençait à s'ouvrir. Tandis que le bélier

battait la muraille en brèche, les Huns, armés de leurs grands arcs,

faisaient par-dessus pleuvoir incessamment une grêle de traits qui

balayait parfois le rempart; mais les vides se comblaient aussitôt. Les

assiégés de leur côté troublaient ces travaux par des sorties

continuelles qui culbutaient les travailleurs et détruisaient leurs

engins.

[Note 177: Ædificavit Chaganus duodecim turres castellis

instructas, præaltas, et quæ ipsa fere propugnacula attingebant...

_Chron. Pasch._, p. 394.]

Un matelot imagina contre les énormes tours des Barbares une machine

défensive bien simple, mais d'un effet assuré. C'était un mât monté sur

un plancher mobile qui suivait les tours ennemies dans leurs mouvements

en face du rempart. Sitôt qu'une d'elles s'arrêtait à proximité, le mât

s'inclinait et faisait descendre, au moyen de poulies, une nacelle où se

tenaient des hommes munis de torches allumées et de poix, qui versaient

des torrents de flammes sur la machine, ou attachaient des brandons à

ses flancs, et il était rare que la nacelle remontât sans laisser la

tour embrasée[178]. Quels que fussent les périls de ce combat aérien, on

ne manqua jamais d'hommes pour le soutenir. Mû par le désir d'épargner

l'effusion du sang, le patrice Bonus interpella plusieurs fois le

kha-kan du haut de la muraille, l'engageant à se retirer et lui

promettant, s'il rentrait dans le devoir, la continuation de sa pension

et davantage encore; mais le barbare n'avait qu'une réponse à la bouche:

«Sortez de votre ville; abandonnez-moi tout ce que vous possédez, et

rendez-moi grâce si je vous laisse la vie[179].»

[Note 178: Unus ex nautis malum nauticum machinatus est, in

cujus summitate navigiolum appendit, quo hostium turres castellis

instructas incenderet... _Chron. Pasch._, p. 394.]

[Note 179: Urbe cedite, vestrasque fortunas mihi dimittite,

servateque vos ipsos et familias vestras. _Ibid._]

Le 2 août au soir (c'était un samedi), le kha-kan fit demander à

Constantinople quelques grands dignitaires romains pour conférer avec

eux sur une proposition de paix: on lui en envoya cinq des plus

qualifiés. A peine furent-ils entrés dans sa tente, que le kha-kan, sans

leur adresser la parole, commanda à l'un de ses gens d'aller chercher

«les trois Perses vêtus de soie[180],» qui attendaient dans un

compartiment voisin, et ces hommes étant venus, il les fit asseoir à ses

côtés, laissant debout devant eux et lui les hauts personnages, patrices

ou clarissimes, qui représentaient l'empire romain. Interpellant alors

les Romains avec une sorte de solennité: «Vous voyez ici, leur dit-il,

une ambassade que j'ai reçue des Perses, et qui m'annonce que

Schaharbarz me tient prêt là-bas un secours de trois mille hommes; il

m'a semblé bon de vous en informer. Si vous consentez à évacuer votre

ville, tous tant que vous êtes, avec un sayon et une chemise,

j'arrangerai l'affaire près de Schaharbarz: ce général est mon ami; vous

passerez dans son camp, et je me porte garant qu'il ne vous fera aucun

mal[181]. Quant à ce qui me regarde, je veux votre ville; je la veux

avec tout ce qu'elle renferme, et songez bien que vous n'avez pas

d'autre moyen de sauver votre vie, à moins peut-être que vous ne

deveniez poissons pour vous échapper dans la mer, ou oiseaux pour vous

envoler dans l'air[182]. Les Perses sont maîtres de l'autre rive du

détroit, comme ceux-ci me l'assurent; quant à votre empereur, il n'a

jamais mis le pied en Perse, et il n'existe aucune armée qui soit à

portée de vous secourir.--S'ils te l'assurent, ils mentent! s'écria le

patrice George dans un mouvement de noble colère; une armée romaine est

déjà entrée à Constantinople, et notre prince très-pieux a si bien mis

le pied en Perse, qu'il ne laisse pas pierre sur pierre dans leurs

villes[183].» A ces mots, un des Perses hors de lui prit la parole et

invectiva grossièrement le Romain. «Je ne prends pas tes insultes comme

venant de toi, répliqua celui-ci avec mépris; c'est le kha-kan qui me

les adresse, car lui seul t'inspire l'audace de m'outrager[184].»

Là-dessus un autre Romain dit au kha-kan: «Comment se fait-il que toi,

qui as amené ici tant de troupes, tu aies encore besoin de l'aide des

Perses?--J'ai voulu seulement vous expliquer, répondit le barbare un peu

troublé dans son orgueil, que les Perses, si je le désire, se joindront

à moi, parce qu'ils sont mes amis[185].--Quoi qu'il en soit, ajoutèrent

les ambassadeurs romains, nous ne quitterons jamais notre ville. Nous

sommes venus ici sur ta demande pour parler de paix; si tu n'as rien de

plus à nous dire, hâte-toi de nous renvoyer[186].» Le kha-kan les

congédia.

[Note 180: Tres Persas sericis vestibus indutos... sibi

assidere jussit... _Chron. Pasch._, p. 395.]

[Note 181: Si igitur, quotquot in urbe estis, cum sago

duntaxat et indusio ex ea excedere velitis, pacta ac fœdus cum

Salbaro ineamus: amicus enim meus est, ad illum transite, neque

ulla is vos injuria afficiet. _Ibid._]

[Note 182: Nisi forte vos fieri pisces contingat, quo per mare

evadatis, vel aves, quo evoletis in aërem. _Loc. cit._]

[Note 183: Isti, inquit gloriosissimus Georgius, impostores

sunt, noster enim hic adest exercitus, ac piissimus princeps

noster in eorum provinciis versatur, hasque devastat omnino.

_Chron. Pasch._, p. 395.]

[Note 184: Minime, ait, tua sunt in me convicia, sed Chagani.

_Ibid._]

[Note 185: Tum Chaganus: Si velim, inquut, ii mihi subsidio

venient, amici enim mei sunt. V. _ub. sup._]

[Note 186: Si de pace nobiscum nolis agere, nos dimitte. _Loc.

laud._]

Pendant la nuit qui suivit cette bizarre conférence, des trirèmes

romaines, postées pour épier le retour des ambassadeurs perses au camp

de Schaharbarz, surprirent la nacelle qui les portait. Leur sort ne fut

pas longtemps incertain. Un d'entre eux eut la tête tranchée; on coupa

les poings à un autre, et après lui avoir pendu au cou ses propres mains

et la tête de son collègue, on le renvoya au kha-kan. Quant au

troisième, amené sur une galère en vue du camp des Perses, il y fut

décapité, et sa tête fut lancée à terre par une baliste avec un écriteau

où on lisait: «Le kha-kan a fait la paix avec nous et nous a livré vos

ambassadeurs; en voici un que nous vous restituons, ne soyez pas

inquiets des deux autres[187].» Malgré cet avertissement, qui lui

faisait connaître que la mer était gardée, le kha-kan, pressé d'en

finir, fit mettre ses barques à flot le dimanche matin pour procéder au

transport des auxiliaires perses. Il comptait que le vent, qui s'était

levé du nord et soufflait contre Constantinople, empêcherait la flotte

romaine de le gêner; il croyait aussi n'être pas aperçu, attendu qu'il

avait choisi pour son embarquement une petite baie éloignée de la ville

de deux lieues, et qui s'appelait la baie de Chelæ[188]. Il avait

profité de la nuit pour y faire transporter par terre une partie de ses

canots à bras d'hommes ou à dos de mulets, de sorte qu'il espérait aller

et revenir avant que les Romains eussent découvert son dessein: lui-même

voulait présider à l'opération du passage et montait un des premiers

canots; mais rien n'échappait à la vigilance du patrice Bonus.

[Note 187: Chaganus, initis nobiscum fœderibus, vestros ad eum

missos legatos ad nos transmisit; alterius ecce habetur caput.

_Chron. Pasch._, p. 396.]

[Note 188: Abominandus Chaganus ad Chelas abiit, et trabarias

in mare demisit. _Ibid._]

A peine les rameurs slaves commencèrent-ils à prendre le large, que la

flotte romaine accourut malgré le vent contraire et s'interposa entre la

rive occidentale du Bosphore et les canots barbares[189]. Tous ceux qui

se trouvaient déjà un peu loin en mer furent culbutés; les autres

rétrogradèrent prudemment, et celui qui portait le kha-kan fut du

nombre. Humilié, irrité, ne rêvant que vengeance, le chef avar retourna

devant la ville, tandis que les mariniers slaves retiraient leurs

nacelles sur le sable. Les assiégés, l'ayant aperçu qui passait à cheval

près de leurs murs, donnant des ordres pour activer les travaux du

siége, lui envoyèrent par bravade un cadeau de vin et de gibier[190].

Sur quoi un barbare nommé Ermitzis[191], le second en dignité après lui,

s'approcha d'une des portes et cria d'une voix haute aux assiégés:

«Romains, vous avez commis une action abominable en tuant trois hommes

qui avaient soupé hier avec le kha-kan, et lui envoyant la tête d'un de

ses convives avec un autre tout mutilé; aussi le kha-kan est-il

très-irrité contre vous[192].--Tant mieux! répondirent les assiégés;

nous nous soucions fort peu de ce qu'il en pense[193].»

[Note 189: Quidam ex nobis solverunt naves cum scaphis versus

Chelas, vento licet contrario, quo trabarias a trajectu in

ulteriorem ripam prohiberent. _Chron. Pasch._, p. 396.]

[Note 190: Chaganus ad urbis muros reversus est... cui ex urbe

esculenta quædam et vina missa sunt. _Loc. cit._]

[Note 191: Ermitzis Avarum exarchus... _Ub. sup._]

[Note 192: Atrox perpetrastis facinus, cum illos qui heri cum

Chagano pransi sunt, occidistis, ac præterea ipsi unius caput,

alterum vero manibus truncatum transmisistis... _Ibid._]

[Note 193: Cui nostri: Nobis, inquiunt, ille minime curæ est.

_Chron. Pasch._, p. 396.]

Le kha-kan tomba dans une véritable folie de colère; il menaçait

l'ennemi, il menaçait les siens; il passait d'une résolution violente à

une plus violente encore. Enfin il arrêta son esprit sur un projet qui

pouvait réussir, mais demandait avant tout un grand secret. Il

s'agissait d'opérer, dès la nuit suivante, une surprise sur la partie de

la ville voisine de Blakhernes et du port, au moyen de la flotte que

monteraient des soldats slavons, et qui se trouvait de nouveau

concentrée dans les eaux du Barbyssus. Des feux allumés sur les hauteurs

de Blakhernes devaient donner le signal du départ[194], et tandis que

l'attaque portée du côté de la mer attirerait la garnison de

Constantinople, le kha-kan profiterait du désarroi pour escalader la

muraille du côté de la terre. Le succès de cette combinaison ne lui

paraissait point douteux. Il en fit donc faire les préparatifs

activement, mais avec mystère. Toutefois le mystère ne pouvait pas être

bien grand sous les yeux de la population romaine, où tout individu

considérait comme un devoir de se faire l'espion de la ville: le moindre

mouvement de l'ennemi, la moindre disposition, étaient observés,

commentés, révélés aussitôt. Bonus, averti à temps, ordonna à sa flotte

d'appareiller dès que la nuit serait venue, et de filer à petit bruit le

long des deux rives du golfe, birèmes d'un côté, trirèmes de l'autre, et

de garder sa position jusqu'à ce que la flottille avare se fût engagée

entre ses lignes comme entre les branches d'une tenaille. En même temps

il fit occuper les abords du golfe à Blakhernes par un corps d'Arméniens

qu'il chargea de tuer ou de rejeter à la mer les Barbares qui

chercheraient à y prendre terre. Enfin il fit préparer des feux qui

devaient être allumés au moment convenu sur la plate-forme de l'église

de Saint-Nicolas de Blakhernes[195].

[Note 194: Auxiliariis Sclavenorum copiis signum dederat, ut

cum accensas faces ex Blachernarum munitione conspexissent, statim

actuariis lembis irrumperent, et remigio ad urbem subvecti...

Niceph., p. 13.]

[Note 195: Facibus erectis signum dari jubet. Niceph., p. 13.]

La nuit était sombre, et la lueur des feux qui brillèrent sur l'église

put arriver au fond du golfe sans trahir les galères romaines qui

stationnaient en avant. Les Slaves, prenant ce signal pour celui qu'ils

attendaient, commencèrent à ramer avec leurs canots pleins de soldats,

et gagnèrent bientôt le large. Ce fut alors que les vaisseaux romains se

démasquèrent, et, rapprochant leurs lignes, culbutèrent ou coulèrent bas

tout ce qui se trouvait dans l'intervalle. Il y eut là un affreux

pêle-mêle de canots chavirés, brisés, d'hommes nageant dans les

ténèbres, se heurtant les uns les autres, assommés du haut des navires à

coups de javelots, d'avirons ou de crocs[196]. Ceux qui purent traverser

la ligne des galères se dirigèrent vers Blakhernes où ils voyaient luire

des feux et où ils pensaient trouver les Avars; mais au lieu des Avars,

c'étaient les Arméniens, qui les tuèrent à mesure qu'ils se

présentaient. Quelques-uns qui se crurent plus heureux, ayant abordé au

fond du golfe, parvinrent jusqu'au kha-kan; mais le cruel se vengea de

sa déconvenue en les faisant massacrer[197]. La défaite avait suivi

l'attaque de si près, que les Avars n'eurent pas le temps d'essayer

l'escalade par terre, ou, s'ils l'essayèrent, ils y renoncèrent

aussitôt.

[Note 196: Sclavis omnibus qui in trabariis inventi sunt, vel

in mare præcipitatis, vel a nostris interfectis... _Chron.

Pasch._, p. 396.]

[Note 197: Pauci ex Sclavis natatu evadentes, cum ad impii

Chagani castra pervenissent, illius jussu trucidati sunt. _Chron.

Pasch._, p. 396.]

Le soleil en se levant éclaira une épouvantable scène. Sur les eaux du

golfe toutes rougies de sang flottaient des milliers de cadavres mêlés à

des débris de barques et d'avirons; on remarqua les corps de plusieurs

femmes slavonnes qui avaient fait office de soldats ou de matelots

pendant le combat[198]. Une vigoureuse sortie des assiégés compléta la

déroute des Avare, en forçant leur armée de terre à reculer. Cette armée

était tellement dominée par la peur, qu'elle laissa envahir son camp, où

pénétrèrent jusqu'à des femmes et des enfants, et qui fut mis au

pillage. Le kha-kan, posté sur une hauteur avec sa cavalerie de réserve,

s'abandonnait pendant ce temps à ses transports de fureur accoutumés;

toutefois, il dut suivre le mouvement de retraite opéré par les siens et

se retirer à quelque distance.

[Note 198: Inter cæsorum cadavera, Sclavenæ quoque mulieres

inventæ sunt. Niceph., p. 13.]

Il revint le lendemain, mais pour reprendre ses bagages, dégarnir ses

machines des peaux qui les recouvraient, les démonter et y mettre le

feu; tout fut brûlé sous ses yeux[199]. Néanmoins, pour enlever à son

départ l'apparence d'une fuite, il fit crier par des hérauts, près des

murs et des portes de la ville, ces paroles qu'il adressait aux

assiégés: «Ne pensez pas, Romains, que la crainte me chasse d'ici; je

pars parce que je manque de vivres et que j'ai mal pris mon temps pour

vous attaquer; mais nous nous reverrons bientôt, et vous me paierez

alors au centuple les maux que vous m'avez faits[200].» Son

arrière-garde resta encore en vue de Constantinople jusqu'au vendredi

soir, afin de couvrir la retraite, et elle acheva de dévaster le peu

d'édifices de la banlieue que les autres avaient épargnés. Le chef de

cette troupe, on ne sait pourquoi, voulut avoir une conférence avec

Bonus, ou du moins avec quelques personnages romains de distinction, au

nom du kha-kan; mais Bonus s'y refusa. «Le pouvoir dont j'ai usé jusqu'à

ce jour de traiter de la paix, lui fit-il dire, m'est enlevé

aujourd'hui, annonce-le à ton kha-kan. Le frère de notre auguste

empereur arrive avec une armée qu'il va faire passer en Europe, et il se

propose de vous reconduire lui-même dans votre pays, où vous pourrez

traiter ensemble, si cela vous convient[201].» Théodore, chargé par

Héraclius du commandement de l'armée romaine en Mésopotamie, venait de

remporter une grande victoire sur les Perses dans les plaines de la

Petite-Arménie, et les Avars ne l'ignoraient point: son nom suffit pour

précipiter leur retraite.

[Note 199: Turribus castellatis ac testudinibus corio prius

nudatis, incensis... _Id. loc. cit._]

[Note 200: Nolite existimare præ metu me recedere...

Proficiscor annonæ comparandæ operam daturus, ac postmodum

rediturus... _Chron. Pasch._, p. 397.]

[Note 201: Hactenus quidem data mihi fuit potestas, ut tecum

agerem, ac tractarem de pace, nunc vero nostri imperatoris

frater... _Id., ub. sup._]

La première pensée des assiégés, dès qu'ils purent sortir de leurs murs,

fut d'aller rendre grâce à leur patronne, la _Toute-Sainte_, dans son

église de Sainte-Marie de Blakhernes, et de déposer à ses pieds leur

palme de victoire. Parmi tous ces héros chez qui l'antique vertu romaine

avait refleuri au souffle du christianisme, pas un ne se glorifiait, pas

un ne rapportait à lui-même son propre salut ou le salut de la ville;

tous disaient: «Qui nous a sauvés, sinon la _Panagia_?» Son intervention

dans les diverses péripéties du siége avait été visible pour tout le

monde, et dans de pieuses confidences on se racontait mutuellement ses

merveilles. On l'avait vue couvrir la ville d'un bouclier, foudroyer les

Avars, briser leurs machines; on l'avait reconnue dans le combat naval

de Chelæ, quand les flots s'étaient agités d'eux-mêmes sous un ciel

serein pour engloutir les impies[202]: le calme et la tempête,

disait-on, n'obéissent-ils pas à l'étoile des mers? La croyance en

l'intervention directe de la Vierge dans les événements du siége avait

passé jusque dans le camp barbare: tandis que les Romains lui

attribuaient leur victoire, les Avars l'accusaient de leur défaite. Un

jour que le kha-kan examinait en compagnie de ses officiers l'état des

murailles de la ville, on l'entendit s'écrier tout à coup: «J'aperçois

là-bas une femme qui parcourt le rempart; elle est seule et en habits

magnifiques[203].» Une autre fois, ses soldats virent approcher de leurs

retranchements une dame romaine d'une beauté admirable, qui portait le

costume d'impératrice, et que suivait un cortége d'eunuques et

d'officiers richement vêtus[204]. Les sentinelles, la prenant pour la

sœur d'Héraclius qui venait proposer la paix au nom de son frère, lui

ouvrirent les barrières du camp[205]; mais à peine eut-elle franchi le

fossé qu'elle disparut, et que les Avars, comme frappés de frénésie,

tournèrent leurs épées les uns contre les autres[206]. Ces contes

couraient de bouche en bouche, et sont restés dans l'histoire, où ils

jettent quelque lumière sur l'esprit du temps et sur le mobile qui

produisait au monde romain ses derniers héros. Une circonstance bizarre

et qui semblait donner aux fables l'appui de la réalité, c'est que de

toutes les églises de Blakhernes, la seule église de Sainte-Marie ne fut

ni pillée ni incendiée, comme si un bras puissant en eût écarté la

flamme et les Barbares[207]. Le jour anniversaire de la délivrance de

Constantinople fut consacré par une fête religieuse qui se célébrait le

samedi de la cinquième semaine de carême.

[Note 202: Georg. Pisid., Niceph.--Cedren., etc.]

[Note 203: Feminam ego conspicio egregie vestitam absque ullo

comitatu per mœnia discurrentem... _Chron. Pasch._, p. 397.]

[Note 204: Viderunt barbari prima luce, cum sol oriretur,

mulierem quamdam illustrem, eunuchis comitatam, porta Blachernarum

exeuntem... Cedren. t. I, p. 415, 416.]

[Note 205: Quam cum opinarentur Heraclii uxorem esse...

transitum ei concesserunt. _Id., ibid._]

[Note 206: Illa cum suis ex oculis et conspectu eorum,

evanuit... Ipsi autem tumultu concitato inter se congressi, ad

vesperam usque mutuo strages ediderunt. _Id. ub. sup._]

[Note 207: Ecclesiam Dominæ nostræ deiparæ... ingressi hostes,

nihil omnino evertere vel labefactare potuerunt. _Chron. Pasch._,

p. 397.]

Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe · 第 9 / 43 题