Avénement d'Héraclius au trône des Romains.--Épuisement de l'empire sous
Phocas; corruption de l'armée; guerre civile.--Phocas veut faire
baptiser tous les Juifs; ceux-ci appellent les Perses à leur
secours.--Tentative d'Héraclius pour rétablir la paix avec Chosroès;
insolence du roi de Perse; invasion de la Galilée.--Les Juifs rachètent
les captifs chrétiens pour les égorger.--Prise de Jérusalem par les
Perses; enlèvement de la sainte croix, qui est emmenée d'abord en
Arménie, puis au fond de la Perse.--La sainte lance et l'éponge sont
apportées à Constantinople.--Deuil général des chrétiens; Héraclius jure
d'aller reconquérir la croix en Perse ou de mourir; enthousiasme du
peuple et du sénat.--Situation de l'empire du côté de l'Europe.--Résumé
des affaires de la Hunnie jusqu'en l'année 610; les Avars envahissent le
Frioul.--Le duc Ghisulf est tué; sa veuve Romhilde livre au kha-kan la
ville de Forum-Julii.--Halte de l'armée hunnique au Champ-Sacré; les
fils de Ghisulf s'enfuient; aventure du jeune Grimoald; massacre des
prisonniers; châtiment de Romhilde.--Bonnes dispositions apparentes du
kha-kan envers l'empire; il propose de venir trouver l'empereur dans
Héraclée.--Héraclius prépare une grande fête pour le recevoir.--Trahison
du kha-kan; il veut enlever l'empereur, qui s'échappe en laissant à
terre son manteau impérial.--Course des Huns jusqu'au mur de
Constantinople.--Explications du kha-kan.--Reprise des négociations; la
paix est jurée.--L'empereur se prépare par la retraite et le jeûne à sa
campagne contre les Perses; il règle le gouvernement de l'empire pendant
son absence; sa noble conduite vis-à-vis du kha-kan des Avars.--La
flotte impériale met à la voile.
602--622
Après le féroce et grossier Phocas, devenu empereur par un assassinat,
on voit apparaître sur le trône des Romains d'Orient la noble et
mélancolique figure d'Héraclius. Il s'attache à ce nom je ne sais quoi
de mystérieux et de fatal qui trouble l'historien dans ses jugements,
et le fait hésiter incertain entre l'admiration et la pitié. Héraclius
destructeur de l'empire des Perses, Alexandre chrétien, libérateur des
saintes reliques du Calvaire avant Godefroy de Bouillon, aurait été
réputé grand entre les plus grands des Césars; Héraclius aux prises avec
le mahométisme naissant, emporté par lui comme par une tempête, perdant
tout dans ce naufrage, sa gloire de chrétien et de Romain, la moitié de
ses provinces, son génie et presque sa raison, peut être proclamé sans
contredit le plus malheureux de tous. Cette seconde partie de sa vie
n'offre plus à l'historien qu'un douloureux spectacle, celui de
l'héroïsme humain sous le poids de la fatalité, se débattant vainement
contre des puissances qui ne semblent point de ce monde. La postérité,
oublieuse d'une gloire effacée, ne connut plus d'Héraclius que les
revers, et l'homme que ses contemporains crurent un instant ne pouvoir
comparer qu'à Dieu[80], le vengeur de Crassus et de Valérien, mieux
encore le vengeur de Jésus-Christ, tombé du haut de tant de renommée au
rang des empereurs néfastes, alla servir de pendant à l'imbécile
Honorius dans l'histoire des démembrements de l'empire romain.
[Note 80: Voir l'_Hexameron_ de Georges Pisidès.]
Je ne le suivrai point au début de ses aventures, quand, délégué par
l'armée d'Afrique pour tuer le tyran Phocas, il faisait voile de
Carthage à Constantinople, avec une petite flotte, sous les images de la
vierge Marie, pieusement clouées au haut de ses mâts[81]. Les peuples
qui le voyaient passer le saluaient du rivage comme un sauveur, les
prêtres accouraient le bénir, et l'évêque de Cyzique vint le couronner
sur son navire, d'un diadème emprunté aux autels de la mère de Dieu[82].
C'était comme une conspiration publique où tout le monde était dans le
secret, excepté la victime qu'on allait immoler avec la solennité d'un
sacrifice. Sa terrible mission accomplie, Héraclius se trouva empereur,
mais empereur sans argent, sans armée et presque sans empire. Phocas
avait épuisé le trésor public en folles ou honteuses prodigalités;
l'armée, corrompue, avilie, sans discipline ni orgueil militaire, se
dissolvait dans la licence des camps, tandis que l'Asie-Mineure et la
Syrie, occupées chaque printemps par les généraux de Chosroès II,
ressemblaient moins à des provinces romaines qu'à des satrapies
persanes. Les villes fermées du littoral, faciles à défendre par mer,
obéissaient seules en réalité à l'empereur de Byzance; encore
étaient-elles perpétuellement assiégées, et Constantinople eut
l'humiliation d'avoir en face de ses murs Chalcédoine bloquée et presque
prise. On eût dit qu'une providence vengeresse s'était appesantie sur
ces belles légions de Mésie que Maurice avait formées, et qui trempèrent
leurs mains dans son sang: lorsque Héraclius voulut les voir, il n'en
restait plus que deux soldats[83].
[Note 81: Navibus turritis in quarum malis arculæ et Dei
matris imagines appensæ... Theophan., _Chronogr._, p. 250.]
[Note 82: Stephanus autem Cyzicenus metropolita, coronam ex
ecclesia sanctæ Dei genitricis depromptam, ad Heraclium attulit...
_Id., ibid._]
[Note 83: Exercitu omni perlustrato, num aliqui ex iis, qui
cum Phoca, tyrannidis ejus fautores, adversus Mauricium præliati,
inter vivos superessent perscrutatus, per legiones cunctas rimatus
duos solos invenit residuos. Theophan. _Chronogr._, p. 251.]
Ce n'était pas tout: comme si la guerre étrangère n'eût pas suffi pour
ruiner l'empire, Phocas avait encore déchaîné sur lui le fléau des
guerres civiles. Ce soldat grossier ressentait parfois des remords, et
le sang qu'il versait le jour venait l'effrayer dans les insomnies de la
nuit: il éprouvait alors des accès d'une dévotion grossière comme sa
nature. Dans un de ces courts moments de repentir, il eut l'idée de
faire baptiser tous les Juifs en expiation de ses crimes[84]. Les Juifs,
on le sait, nombreux dans toute l'Asie romaine, occupaient de vastes
quartiers au sein des cités commerçantes, et peuplaient seuls des
contrées entières sur le continent et quelques îles sur la mer Egée.
Phocas les convoqua tous à Jérusalem pour l'accomplissement de son
dessein secret, et à mesure qu'ils arrivaient, des soldats, préfet en
tête, les conduisaient à l'évêque, qui les baptisait[85]. Ils eussent
plutôt noyé les néophytes dans la piscine que de les laisser partir sans
baptême. Ces apôtres d'une nouvelle espèce parcoururent ainsi, pour le
salut de l'âme de Phocas, tous les lieux de l'Égypte et de la Syrie
habités par des Juifs, pourchassant et ressaisissant l'un après l'autre
ceux qui leur avaient d'abord échappé. L'Asie romaine fut en combustion:
les Juifs, répondant à la violence par des trahisons, s'entendirent pour
surprendre la ville de Tyr pendant la fête de Pâques et y égorger les
chrétiens[86]; le complot découvert fit tomber sur eux de dures
représailles qui n'amenèrent que de nouveaux complots. Ils s'adressèrent
à Chosroès, lui promettant de livrer à ses troupes toutes les villes
romaines de la Palestine, s'il voulait les assister et les venger. Ainsi
guerre étrangère, guerre civile et religieuse, trahisons, violences,
Héraclius avait tout à conjurer au début de son règne.
[Note 84: _Chron. Alex._, p. 382.--Zonar., XIV, t. II, p. 80.]
[Note 85: Theophan., _Chronogr._, p. 248.--Cedren., t. I, p.
406.--Niceph. Call., p. 44.]
[Note 86: Theophan., _Chronogr._, p. 251.--Cedren., t. I, p.
408.--Hotting., _Hist. Orient._, t. I, p. 3.]
Il essaya de le faire, et tout lui manqua à la fois. La guerre lui
réussit mal avec des soldats indisciplinés et lâches; quand il parla de
paix, Chosroès, avant toute négociation, lui proposa de renier
Jésus-Christ et d'adorer le dieu Soleil[87]. Ses efforts pour apaiser
les Juifs par des traitements meilleurs et des promesses tournèrent
contre lui: les Juifs n'en devinrent que plus insolents et plus hardis
dans leurs menées, pensant qu'il avait peur. Le mauvais succès de toutes
ces tentatives porta le découragement dans le cœur des Romains; les
provinces asiatiques cessèrent de résister à une destinée qui semblait
irrévocable, tandis que les provinces européennes, que rien de pareil ne
menaçait, détournaient les yeux et s'endormaient dans un égoïsme cruel.
L'empire romain glissait avec rapidité vers sa ruine, lorsqu'une
secousse heureuse l'arrêta sur la pente et lui rendit l'énergie qu'il ne
possédait plus: ce fut la religion qui opéra ce miracle.
[Note 87: Vobis minime parcam, donec crucifixum, quem vos
prædicatis Deum, solem adoraturi, abnegaveritis. Theophan.,
_Chronogr._, p. 253.]
L'année 615 avait été marquée par les Perses et les Juifs pour être la
dernière des chrétiens sur toute la surface de la Palestine. En effet,
vers la fin du mois de mai, une armée formidable, que commandait
Roumizan, surnommé Schaharbarz, c'est-à-dire _le sanglier royal_,
général habile, mais cruel, et l'allié du roi Chosroès[88], vint fondre
sur la Galilée et parcourut les deux rives du Jourdain, depuis sa source
jusqu'à son embouchure, en n'y laissant que des ruines. Une nombreuse
population chrétienne se pressait dans ces lieux sanctifiés par la
prédication de l'Évangile. Le Sanglier royal la traita comme les
généraux de Salmanazar et de Nabuchodonosor traitaient jadis le peuple
d'Israël. Après le sac et l'incendie des maisons, les habitants,
enchaînés les uns aux autres, étaient traînés en esclavage pour aller
coloniser sous le fouet des Perses les marécages de l'Euphrate ou du
Tigre. Des marchands juifs, munis de bourses pleines d'or, marchaient en
troupe derrière l'armée, rachetant le plus qu'ils pouvaient de captifs
chrétiens, non pour les sauver, mais pour les égorger eux-mêmes, et leur
préférence s'adressait aux personnages d'importance, aux magistrats des
villes, à des femmes belles et riches, à des religieuses, à des
prêtres[89]. L'argent qu'ils payaient aux soldats persans pour avoir des
chrétiens à mutiler provenait de cotisations auxquelles tous les Juifs
s'étaient imposés, chacun en proportion de sa fortune[90], dans
l'intention de cette œuvre abominable qu'ils croyaient méritoire devant
Dieu. L'histoire affirme qu'il périt ainsi quatre-vingt-dix mille
chrétiens sous le couteau de ces fanatiques[91]. Non moins féroces que
les Juifs, les mages de l'armée de Schaharbarz leur prêtaient la main et
poussaient à l'extermination de ceux qu'ils appelaient dans leurs
blasphèmes _les adorateurs du bois_. Si grandes que fussent pour les
chrétiens ces tribulations, Dieu leur en réservait de plus amères:
Jérusalem prise, le saint sépulcre brûlé, les églises livrées au pillage
et aux profanations, les reliques de la passion dispersées. Schaharbarz
força l'église de la Résurrection, bâtie par l'empereur Constantin sur
le Calvaire, où l'on conservait, comme le plus précieux de tous les
trésors, la croix qui avait servi au supplice du Christ[92].
[Note 88: Les historiens grecs l'appellent communément
_Romizanes_ et _Sarbar_, Σάρβαρος. On trouve aussi _Rasmizas_,
_Sarbarazas_ et _Sarbanazas_. Les Arméniens donnent à ce
personnage le nom de Khorem-Razman-Schaharbarz. V. Saint-Martin,
Éd. Lebeau. _Hist. Bas-Emp._, t. XI, p. 14. _Note_ 1.]
[Note 89: Judæi quidem ementes Christianos, occidebant eos...
Theophan., _Chronogr._, p. 252.--Clericis, monachis, sacris
virginibus occisis. _Chron. Pasch._]
[Note 90: Pro suis quisque facultatibus... Theophan.,
_Chronogr._, p. 252.]
[Note 91: Ad nonaginta videlicet millia trucidarunt. _Id.,
ibid._]
[Note 92: Capto Hierosolymo..., pretioso etiam et vivifico
crucis ligno locis illis erepto... Theophan., _l. c._--Una cum
sacris vasis quorum innumerus fuit numerus. _Chron. Pasch._]
La vraie croix, suivant la description que nous en donnent les
historiens, était renfermée dans un étui d'argent ciselé, garni d'une
serrure dont le patriarche de Jérusalem avait seul la clef, et qui, pour
surcroît de précaution, était scellé de son sceau épiscopal[93]. Soit
réserve respectueuse vis-à-vis de son maître, à qui il voulait envoyer
_le bois_ que les Perses supposaient être l'objet du culte des
chrétiens, soit plutôt sentiment de frayeur involontaire, Schaharbarz
s'abstint de toucher à la croix; il ne brisa point les sceaux, il ne
demanda pas même la clef, qui resta en la possession de l'évêque. La
sainte croix, portée à Chosroès en l'état où on l'avait prise, fut
déposée d'abord en Arménie, dans un château voisin de Gandzac, la ville
actuelle de Tauris, château ruiné aujourd'hui, mais que la tradition
montrait encore debout pendant le moyen âge[94]. Lorsque Gandzac se
trouva menacé par les armes d'Héraclius, comme nous le dirons plus tard,
la croix, transportée de place en place suivant le caprice de Chosroès,
fut enfin reléguée au fond de la Perse. Deux autres reliques de la
passion, l'éponge où le Christ avait bu le fiel et le vinaigre, et la
lance qui lui avait ouvert le flanc, étaient tombées dans les mains d'un
officier perse, qui consentit à les vendre, mais au poids de l'or[95].
Un chrétien les racheta. Transportées à Constantinople, elles y furent
exposées pendant quatre jours à la pieuse curiosité des fidèles, et
pendant ces quatre jours, le lieu où on les avait placées ne désemplit
pas: chacun voulait contempler ces instruments vénérables du salut du
monde, les toucher avec respect et les baigner de ses larmes[96].
[Note 93: Théophane nous dit qu'Hélène, après la découverte de
la sainte croix, en envoya une partie à son fils, et remit l'autre
aux mains de l'évêque de Jérusalem: Aliam (partem) argenteo loculo
inclusam, Macario episcopo tradidit, secuturæ deinceps posteritati
monumentum. Theophan. _Chronogr._, p. 21.--Cf. Bolland., _Invent.
Cruc._ 3 Maii.]
[Note 94: Cette indication est tirée des voyages de Chardin,
t. II, p. 326.--Il paraît qu'il resta, à cette époque, des
parcelles du bois de la vraie croix dans l'Arménie, car il est
souvent question de croix miraculeuses qui se rapportent à cette
origine, dans les légendes des Arméniens. Saint-Martin, Éd.
Lebeau, _Hist. du Bas-Emp._, t. XI, p. 12. _Note_ 4.]
[Note 95: Sacra spongia... veneranda lancea e sacris
Hierosolymarum locis allata est, quam quidam familiaris
execrabilis Sarbaræ, acceptam a barbaris, dedit Nicetæ. _Chron.
Pasch._]
[Note 96: Niceph., p. 11.--Theophan., p. 252.--_Chron. Alex._,
p. 385.--Cedren., t. I, p. 408.--Zonar., XIV, t. II, p. 83.]
L'émotion fut générale et le deuil profond[97], non-seulement dans
l'empire, mais encore dans tout le monde chrétien. La chrétienté ne
pouvait-elle pas demander compte aux Romains de la profanation des
saints lieux dont ils avaient la garde et de la perte de la croix qu'ils
n'avaient pas su protéger? Ce malheur, le plus poignant qui pût
atteindre des âmes chrétiennes, n'était-il pas un châtiment d'en haut
attiré par leur lâcheté? Les Romains s'avouèrent tout cela et
commencèrent à rougir d'eux-mêmes. Profitant de ce réveil de son peuple,
troublé d'ailleurs jusque dans sa conscience, Héraclius jura qu'il irait
chercher la sainte croix en Perse, confondre dans une même vengeance les
injures de l'empire romain et celles du Christ, ou mourir sous les murs
de Ctésiphon avec tout ce qui conservait encore un cœur chrétien et
romain. Un tel dessein, qu'on eût taxé d'absurdité quelques semaines
auparavant, parut, dans les circonstances présentes, simple et naturel:
on y applaudit, et l'on voulut s'y associer. Les vides de l'armée se
comblèrent rapidement par des enrôlements spontanés, ceux du fisc
impérial par les trésors des églises, que le clergé s'empressa d'offrir.
Les évêques apportaient l'argenterie de leur métropole et vendaient même
leurs meubles précieux pour en verser le produit dans les caisses de
l'État, et quand ils tardèrent trop, l'empereur put mettre la main sur
leurs biens sans exciter ni étonnement ni murmure[98]. Ces ressources
permirent de réorganiser l'armée et d'équiper une flotte. Des
prédications répandues en tous lieux entretenaient la ferveur dans le
peuple; les églises et les monastères, ouverts jour et nuit comme dans
les temps de grandes calamités, retentissaient incessamment du chant des
litanies et des psaumes. Malheur à qui se serait avisé de combattre
l'entraînement public, auquel cédaient les plus hauts personnages, les
magistrats, le sénat lui-même! Il eût payé cher son scepticisme et ses
moqueries. Un homme d'un rang élevé, jaloux d'Héraclius, ayant traité
l'empereur d'aventurier et son idée de folie, fut dégradé par le sénat,
et le châtiment eût été plus loin sans l'intervention du prince. On se
contenta de faire tonsurer le critique malencontreux[99], puis on
l'envoya au fond d'un cloître méditer sur le danger des oppositions
impopulaires, et devenir meilleur chrétien, s'il pouvait.
[Note 97: Beaucoup de chrétiens crurent le christianisme perdu
et se firent juifs.--Pusillo animo homines, quasi victa cruce,
extinctum sit christianitatis robur... Ubi est Deus eorum?
Bolland., _Invent. Cruc._, 3 Maii.]
[Note 98: Sanctarum ædium facultates tulit, cudendisque
numismatibus, et minutis milisiariis conflandis, multifida magnæ
ecclesiæ candelabra, aliaque ejusmodi sacri ministerii vasa,
usurpavit. Theophan. _Chronogr._, p. 254.]
[Note 99: Statim in clerici formam tonderi jussit, patriarcha
solemnem orationem recitante... Niceph., p. 5.]
Tels étaient les symptômes d'une résurrection morale du monde romain;
toutefois, avant de se jeter dans une entreprise si lointaine, si
longue, et qui présentait tant d'imprévu, il fallait pourvoir à la
sûreté de Constantinople et au maintien de la paix dans les provinces
européennes. On savait bien que dès qu'une attaque directe
s'effectuerait sur la Perse, on verrait l'Asie-Mineure et la Syrie
évacuées aussitôt par les armées de Chosroès, qui courraient à la
défense de leur propre territoire, et qu'ainsi l'orient de l'empire se
trouverait dégagé; mais qu'adviendrait-il des provinces d'Europe? C'est
ce qui occupa mûrement l'empereur et son conseil. En jetant les yeux du
côté de l'Italie, Héraclius se rassurait: les exarques de Ravenne
entretenaient depuis longtemps déjà des rapports presque amicaux avec
les rois lombards; ils pouvaient les maintenir encore aux mêmes
conditions, c'est-à-dire à prix d'or. Il ne fallait rien changer à cette
situation pour l'instant. Quant aux Franks qui avoisinaient l'empire
romain du côté de la Bavière, leur roi Clotaire II, qui venait de réunir
dans sa main toutes les portions de cette vaste monarchie, n'était rien
moins qu'hostile à Héraclius; et les évêques, si puissants à sa cour,
favoriseraient sans doute de tout leur pouvoir une expédition qui avait
pour but de recouvrer la croix de Jésus-Christ.
Voilà ce que pouvaient se dire avec raison l'empereur et son conseil;
mais quand leurs regards se portaient du côté du Danube sur ces Avars
dont la cupidité, la turbulence et la mauvaise foi étaient proverbiales,
leur sécurité diminuait. Rien, il est vrai, n'annonçait un mouvement
prochain ni dans les plaines pontiques, ni dans les steppes de l'Asie
occidentale, et la trêve qui existait entre les Avars et l'empire romain
durait déjà depuis quatorze ans; pourtant on n'osait compter sur une
paix sincère, tant le souvenir de Baïan était présent à tous les
esprits! Le caractère du kha-kan nouveau n'était guère fait non plus
pour inspirer confiance. Afin d'observer les choses de plus près et
d'amener ce kha-kan, s'il était possible, à des engagements solides et
durables, Héraclius envoya en Hunnie deux personnages de haut rang,
chargés de négocier avec lui un traité d'alliance sur de nouvelles
bases: c'étaient deux hommes qui passaient pour clairvoyants et
expérimentés, le patrice Athanase, honoré souvent de ces sortes de
missions, et Cosmas, questeur du palais impérial[100]. Avant de les
suivre dans leur ambassade, je ferai une halte de quelques moments, et
je reprendrai le fil de l'histoire des Avars où je l'ai quittée,
c'est-à-dire à l'année 602, époque de la mort du kha-kan Baïan et de
l'empereur Maurice.
[Note 100: Heraclius ad Chaganum legatos destinat, Athanasium
patricium et Cosmam quæstorem, qui voluntatem suam renuntiarent.
Theophan. _Chronogr._, p. 254.]
On se rappelle l'état de détresse auquel le second empire hunnique était
réduit au moment de cette double mort: Baïan vaincu cinq fois au delà du
Danube, ses quatre fils tués, et la Theïsse franchie par les armées
romaines. Une ou deux campagnes pareilles à celles-là auraient suffi
pour expulser les Avars d'Europe ou du moins pour les cantonner dans
quelque coin où il ne leur eût plus été permis de remuer: le meurtre de
l'empereur Maurice les sauva. Parmi les accusations que les séditieux,
et le centenier Phocas à leur tête, débitaient aux légions de Mésie pour
les exciter contre ce prince et les entraîner à la rébellion, avaient
figuré au premier rang les dangers, les fatigues, les privations de
toute espèce qui accompagnaient les guerres faites au nord du Danube, et
qu'on transformait en crimes contre les soldats. Quand la révolte eut
réussi et que son chef eut revêtu la pourpre impériale, Phocas césar ne
voulut point démentir Phocas centenier. Il retira les troupes de la
Dacie pour les rendre à leurs cantonnements de Mésie et de Thrace, et
offrit la paix aux Avars. La pension énorme dont Baïan jouissait
autrefois, et que Maurice lui avait retirée à cause de ses méfaits, fut
promise au nouveau kha-kan, avec une augmentation notable[101]. Les
Avars, qui se croyaient perdus, s'empressèrent d'accepter une pareille
paix, qui leur permettait de réparer leurs désastres et ne leur enlevait
que la faculté de nuire, dont ils étaient incapables d'user. Ils se
relevèrent donc de leur ruine, mais lentement; il fallut qu'une nouvelle
génération fût arrivée à l'âge d'homme pour qu'ils osassent se risquer
encore contre les Romains, tant la blessure qu'ils avaient reçue était
profonde! Évitant donc toute collision avec l'empire, du moins toute
collision grave, ils prirent pour but de leurs courses les pays qui les
avoisinaient au nord et à l'ouest. Leurs anciens amis les Lombards
poursuivaient alors assez péniblement la conquête de la Haute-Italie, et
eurent besoin de leur secours: ce fut un débouché ouvert à leur activité
turbulente. Le kha-kan leur envoya à plusieurs reprises des auxiliaires
de race hunnique ou slave. Ainsi l'on voit figurer en 609 dans l'armée
du roi lombard Aghilulf dix mille Slovènes tributaires des Avars, qui
prirent part au siége de Crémone et se signalèrent par leur férocité
lors du sac de cette ville tant de fois désolée[102].
[Note 101: Auctis ex fœderis pacto faciendis Chagano donis...
Theophan., _Chronogr._, p. 245.--Cf. Anast., p. 86.--Cedren., t.
I, p. 405.--Chagano pactis additis... Paul. Diac., IV, 27.]
[Note 102: Agilulfus rex... obsedit civitatem Cremonensem cum
Sclavis, quos ei Chaganus rex Avarorum in solatium miserat, et
cepit eam et ad solum usque destruxit. Paul. Diac, IV, 29.]
En 610, la scène change: ce n'est plus pour assister les Lombards que le
kha-kan des Avars descend en Italie, mais pour les surprendre et les
piller. A la tête d'une armée formidable, il se jette sur le Frioul, qui
faisait partie du royaume lombard sous des ducs héréditaires de la
famille d'Alboïn. L'irruption avait été si vive, que le duc régnant,
nommé Ghisulf, se trouva hors d'état d'y résister; les troupes qu'il
avait rassemblées à la hâte furent battues; lui-même fut tué, et ses
capitaines coururent se renfermer dans les châteaux voisins avec les
soldats qui survivaient[103]. L'ancienne ville romaine de Forum-Julii,
forte d'assiette et ceinte de bonnes murailles, était la citadelle du
duché en même temps que sa métropole: la veuve et les enfants de Ghisulf
s'y réfugièrent ainsi que les plus qualifiés des seigneurs lombards et
la meilleure partie des troupes. Cette veuve de Ghisulf, nommée
Romhilde, était une femme d'un caractère viril et résolu, mais impudique
et livrée à des passions sans frein. Il lui restait de son mari huit
enfants, savoir quatre filles et quatre fils, dont le plus jeune était
encore en bas âge, tandis que l'aîné entrait dans la puberté. Sa double
qualité de veuve et de mère de ducs lui donnant part au gouvernement des
affaires suivant la coutume germanique, Romhilde s'occupait avec
sollicitude de tout ce qui regardait la défense de la place, dont les
Avars n'avaient pas tardé à faire le siége. Leurs attaques furent
d'abord sans aucun succès, grâce à la bonne contenance des Lombards:
repoussés dans leurs escalades, déjoués dans leurs surprises et peu
faits pour les travaux patients qu'exigent les siéges, ils se
découragèrent, et songeaient déjà à partir quand une aventure romanesque
les retint.
[Note 103: In reliquis castellis, ne Hunnis, hoc est,
Avaribus, præda fierent, se communiverant... Paul Diac., IV, 38.]
Un matin que le kha-kan, voulant examiner par lui-même l'état des murs,
en faisait le tour avec une escorte de cavaliers, Romhilde, embusquée
sur le rempart, l'aperçut et le suivit longtemps des yeux[104]. Il
paraît que le successeur de Baïan était jeune et beau et que sa tournure
martiale se dessinait bien sous le costume éclatant de sa nation, car
Romhilde fut séduite[105]. Tant qu'il fut là, son regard ne put le
quitter, et quand il eut disparu, elle le voyait encore; enfin il laissa
dans l'âme de la Germaine un désir indomptable qu'elle résolut de
satisfaire à tout prix. Dès le lendemain, elle lui faisait offrir par un
message de lui livrer Forum-Julii, s'il s'engageait à la prendre pour
femme. Aux yeux d'un kha-kan des Avars, l'engagement n'avait rien de
bien grave, et celui-ci n'était pas homme à refuser une ville pour si
peu. Il fit donc bon accueil au messager, s'entretint avec lui des
moyens d'exécution, et après quelques allées et venues le marché fut
conclu. Une porte laissée ouverte pendant la nuit par les soins de
Romhilde donna passage aux assiégeants, qui se précipitèrent dans les
rues le fer et la flamme à la main[106]. La veuve de Ghisulf était là
ivre d'amour; elle aborde le kha-kan, l'entraîne avec elle dans son
palais, et l'incendie qui dévorait déjà la ville fut le flambeau de leur
hyménée. La nuit finie, le kha-kan, qui put se croire loyalement dégagé
de sa parole, puisqu'il avait mis Romhilde au nombre de ses femmes, la
chassa de son lit, et après l'avoir livrée aux outrages de douze de ses
gardes[107], il la relégua dans les derniers rangs de ses esclaves.
[Note 104: Horum rex, id est Chaganus, dum circa muros armatus
cum magno equitatu perambularet, ut qua ex parte urbem facilius
expugnare posset, inquireret... Paul. Diac., IV, 38.]
[Note 105: Hunc Romhilda de muris prospiciens, cum cerneret
eum juvenili ætate florentem, meretrix nefaria, concupivit...
_Id., ibid._]
[Note 106: Illa vero nihil morata, portas Forojuliensis
castri, aperuit... Ingressi vero Avares, urbem flammis
concremantes... Paul. Diac, IV, 38.]
[Note 107: Rex Avarum propter jusjurandum sicut ei
spoponderat, nocte una quasi in matrimonio habuit: novissime vero
duodecim Avaribus tradidit... _Id., ibid._]
La ville fut pillée de fond en comble, et quand il n'y resta plus rien à
emporter, le kha-kan fit ranger le butin dans ses chariots et partit
pour regagner la Pannonie, satisfait du fruit de sa campagne. Outre un
butin immense, il emmenait avec lui tous les habitants qui n'avaient pas
été tués, des hommes, des femmes, des enfants en nombre considérable, à
qui il avait promis de bonnes terres au delà des Alpes, sur les bords de
la Drave et du Danube[108], mais qu'au fond du cœur il destinait à
figurer dans les marchés à esclaves de la Mésie et de la Thrace. Chemin
faisant, il s'aperçut que cette multitude confuse embarrassait sa
marche, qu'elle n'était pas même sans danger, vu le grand nombre
d'hommes valides qui s'y trouvaient, et il fit halte à quelque distance
de Forum-Julii, dans un lieu appelé _Champ Sacré_[109], pour réunir en
conseil les chefs de l'armée et délibérer avec eux sur le parti à
prendre à l'égard des captifs. Le conseil, à l'unanimité, décida qu'il
fallait sans plus de retard se défaire des hommes et partager les femmes
et les enfants par lots entre les soldats.
[Note 108: Promittentes quod eos, unde digressi fuerant,
Pannoniæ in finibus collocarent. _Id., ub. sup._]
[Note 109: Qui cum... ad Campum quem sacrum nominant,
pervenissent... Paul. Diac., IV, 38.]
Pendant cette délibération, dont les malheureux captifs ne devinaient
que trop bien l'issue, les fils de Ghisulf, qui jouissaient d'un peu
plus de liberté que les autres à cause de leur jeunesse, échappant à
l'œil de leurs gardiens, s'approchèrent de quelques chevaux qui
paissaient sur la lisière du camp, à l'aventure et sans maître.
Enfourcher chacun une monture et s'éloigner à toute vitesse n'était
qu'un jeu pour les trois aînés, déjà grands et cavaliers experts; mais
le plus jeune, appelé Grimoald, n'était encore capable ni de monter seul
à cheval, ni de s'y tenir solidement. C'était pour ses frères une
inquiétude poignante, la seule qui les troublât dans leur projet de
fuite; désespérant même de pouvoir emmener cet enfant avec eux, ils
résolurent de le tuer, afin de le soustraire du moins à l'humiliation de
la servitude. Déjà l'un d'eux, mettant sa lance en arrêt, se préparait à
le percer, quand Grimoald lui dit en sanglotant: «Ne me tue pas, frère!
mais aide-moi à me placer sur ce cheval, et je m'y tiendrai bien[110].»
Ému de compassion, le fils de Ghisulf souleva son frère dans ses bras,
le plaça à cru sur la monture[111], et, après lui avoir donné quelques
conseils, il s'élança lui-même sur la sienne et partit au grand galop.
Malheureusement ils avaient été vus, et un gros de cavaliers ennemis se
mit à leur poursuite sans perdre mi moment. Les trois aînés,
inébranlables sur leurs bêtes et profitant de l'avance qu'ils avaient,
gagnèrent les bois voisins, où ils disparurent à tous les regards; mais
Grimoald fut atteint par celui des Avars qui chevauchait en tête de la
troupe.
[Note 110: Cum igitur ut eum percuteret lanceam elevasset,
puer lacrymans exclamavit dicens: Noli me pungere, quia possum me
tenere. Paul. Diac., IV, 38.]
[Note 111: Qui, injecta manu, eum per brachium apprehendens,
super nudum equi dorsum posuit, eumdemque ut se contineret,
hortatus est... Puer vero frenum equi arripiens... _Id., ub.
sup._]
Le pauvre enfant, au dire des historiens, était gracieux et beau; sa
chevelure, d'un blond pâle, tombait en boucles épaisses sur ses épaules,
et son œil bleu était plein de flammes[112]. Le Barbare en eut pitié;
baissant sa lance déjà dressée pour le frapper, il résolut d'en faire
plutôt son esclave. S'approchant donc de l'enfant avec douceur, il lui
prit la bride des mains et retourna sur ses pas, ramenant en laisse
derrière lui le captif et le cheval, et tout fier de sa conquête, car il
avait pour lot le fils d'un prince[113]. Grimoald suivait, honteux et
pensif, jetant des regards à la dérobée vers les bois où ses frères
avaient fui. «Il était petit, nous dit le vieil auteur, Lombard de
naissance, où nous avons puisé notre récit; mais dans ce petit corps
s'agitait une grande âme[114]. Tout en cheminant, il tira du fourreau
avec précaution la courte épée qui pendait à son côté suivant l'usage
des enfants germains de noble origine, et la levant à deux mains, il
l'abattit de toute sa force sur le crâne de l'Avar qui n'avait point de
casque[115]. Quoique parti d'un faible bras, le coup fut assez rude pour
que le Barbare en restât étourdi: il lâcha les rênes du cheval et alla
lui-même rouler par terre. Grimoald alors, ressaisissant le frein de sa
monture, fit volte-face, prit le galop, et, se cramponnant comme il put,
parvint à rejoindre ses frères[116]. Les cavaliers avars, déjà rentrés
dans leur camp, ne songèrent pas même à le poursuivre.
[Note 112: Erat ipse puerulus eleganti forma, micantibus
oculis, lacteo crine perfusus. Paul. Diac. _l. cit._]
[Note 113: Cumque eum, ad castra revertens, apprehenso ejusdem
equi freno reduceret, deque tam nobili præda exultaret... _Id.,
ibid._]
[Note 114: Ingentes animos angusto in pectore versans... Paul.
Diac., IV, 38.]
[Note 115: Cum se captivum train doleret, ensem qualem in illa
ætate habere poterat, vagina exemit, seque trahentem Avarum
quantulo annisu valuit, capitis in vertice percussit... Paul.
Diac. _Ibid._]
[Note 116: Moxque ad cerebrum ictus perveniens, hostis ab equo
dejectus est... Puer vero Grimoaldus, verso equo, fugam lætabundus
arripiens... _Id., loc. cit._]
Cette aventure hâta probablement le massacre des prisonniers, car on put
craindre que, les enfants de Ghisulf donnant l'éveil aux Lombards, il
n'en résultât quelque attaque de vive force ou quelque embuscade dans la
montagne: tous les hommes furent passés par les armes. En si bon train
d'exécutions, le kha-kan ne voulut point quitter le Champ-Sacré sans
avoir accompli un grand acte de justice barbare. Il fit dresser au
milieu de la plaine un pieu aiguisé par le bout, puis il ordonna qu'on
lui amenât Romhilde: «Misérable femme, lui dit-il, voilà le seul mari
dont tu sois digne[117]!» Quatre vigoureux soldats la saisissent à ces
mots, la placent sur le pal malgré ses pleurs, et l'armée avare décampe,
la laissant se débattre dans les convulsions de l'agonie.
[Note 117: Post modum quoque palum in medio campo configi
præcipiens, eumdem in ejus acumine inseri mandavit, hæc insuper
exprobrando inquiens: Solum te dignum est maritum habere. Paul.
Diac., IV, 38.]
De pareilles prouesses ne donnaient, il faut l'avouer, une idée bien
rassurante ni de la bonne foi des Avars ni du caractère particulier de
leur kha-kan, et pouvaient justifier les appréhensions d'Héraclius.
Toutefois l'ambassade romaine reçut en Hunnie un accueil si empressé,
les protestations d'amitié du kha-kan furent si vives, et son air de
franchise si parfait, que le patrice Athanase et son compagnon sentirent
leurs soupçons se dissiper. Le kha-kan se plaignait amicalement qu'on
eût pu le mal juger, lui qui ne respectait rien tant au monde que
l'empereur Héraclius, et n'avait pas d'autre d'ambition que d'être un
serviteur fidèle des Romains. «Il voulait, disait-il, aller discuter en
personne avec leur prince les bases de l'alliance nouvelle dont on lui
parlait, et que pour son compte il désirait rendre éternelle[118].»
Cette proposition remplit de joie les ambassadeurs, et sur leur rapport
la cour de Constantinople; on s'occupa de fixer un lieu convenable pour
les conférences; le kha-kan poussa les bons procédés jusqu'à proposer
lui-même Héraclée[119], qui, n'étant qu'à quatre lieues de la longue
muraille et à dix-sept de Constantinople, n'exigerait pas de l'empereur
un grand déplacement.
[Note 118: Romanorum se amicum esse persuasit, et ad
imperatorem, ineundi fœderis gratia, venturum esse promisit.
Niceph., p. 9.--Cf. Theophan., p. 252.--Anast., p. 89.--Cedren.,
t. I, p. 408.--Zonar., t. II, p. 82.]
[Note 119: Quibus plurimum delectatus (Heraclius) ad Heracleam
urbem, quemadmodum inter eos convenerat, regi Avarorum occurrere
decrevit. Niceph., p. 10.]
L'attention du Barbare à venir ainsi au-devant de tous les vœux des
Romains parut d'un excellent augure, et on s'habitua à considérer
l'alliance, une alliance ferme et durable, comme déjà conclue. Aussi
l'empereur s'ingénia-t-il à recevoir dignement son hôte et à faire du
temps des négociations un temps de plaisirs; il ordonna en conséquence
la préparation de courses de chars et de jeux scéniques extraordinaires
qui seraient célébrés dans Héraclée[120]. Lui-même, voulant rendre au
kha-kan tous les honneurs dus à un roi ami, alla attendre à Sélymbrie,
quelques milles en deçà de la longue muraille, la nouvelle de son
approche, pour se porter à sa rencontre entre cette ville et Héraclée.
Peu de soldats l'accompagnaient dans ce voyage, qui promettait d'être
tout pacifique; mais le cortége abondait en hauts personnages et
fonctionnaires de tout grade vêtus de leur costume officiel. A la queue
marchaient des voitures pleines de riches présents destinés aux chefs
avars, puis l'attirail complet d'un théâtre, ainsi que les chars, les
chevaux, les cochers de l'hippodrome, qui voyageaient parmi les bagages
sous la protection de l'escorte. Pendant trois jours que l'empereur
demeura à Sélymbrie, les routes furent incessamment couvertes de curieux
accourus de tous côtés, mais surtout de Constantinople, pour assister
aux réjouissances. «C'était, nous dit un vieux récit, une foule
innombrable, compacte, mélangée de toute sorte de gens: le clerc y
coudoyait le laïque, l'ouvrier le magistrat, et le campagnard y
cheminait à côté du citadin[121].» Il n'y eut pas jusqu'aux factions du
cirque[122] qui ne tinssent à honneur de venir représenter devant les
hôtes sauvages d'Héraclée leur rivalité turbulente, comme le
couronnement obligé de tout divertissement romain.
[Note 120: Equestre certamen ad eum suscipiendum paratum. _Id.
ibid._--Quod Heracleæ ludi circenses celebrandi essent. _Chron.
Pasch._]
[Note 121: Multis proceribus et civibus, clericis atque
opificibus ac plebe infinita... _Chron. Pasch._]
[Note 122: Plurimis etiam ex utraque factione... _Id., ibid._]
Le kha-kan s'était mis en marche de son côté non avec des histrions et
des cochers du cirque, mais avec de braves soldats, l'élite de son
armée, car il méditait la trahison la plus noire dont on eût jamais
entendu parler dans les annales des nations; il n'avait même proposé la
ville d'Héraclée que pour la commodité de son projet. Déjà, depuis qu'il
était question de la conférence, il avait fait filer sur le territoire
romain, en petits détachements et par des routes différentes, une troupe
beaucoup plus nombreuse que celle qu'il emmenait à sa suite, lui
recommandant de traverser de préférence les cantons déserts ou peu
fréquentés, et de se rallier dans la chaîne de collines boisées qui
couvrait la longue muraille à l'occident[123], et se prolongeait entre
Héraclée et Sélymbrie. Malheureusement les cantons déserts n'étaient pas
rares dans la Haute-Mésie et la Thrace, si cruellement dévastées par la
guerre: on pouvait parcourir de grandes étendues de pays presque sans
être aperçu, et d'ailleurs dans la circonstance présente, quand les
populations romaines encombraient les chemins pour arriver à Héraclée,
des détachements d'Avars marchant dans la même direction ne pouvaient
exciter ni étonnement ni alarme. Ces troupes, qui servaient
d'avant-garde au kha-kan, avaient pour mission d'occuper la longue
muraille dès que l'empereur l'aurait dépassée, et de lui couper la
retraite sur Constantinople, tandis que l'escorte du kha-kan
l'attaquerait de front, le ferait prisonnier et s'emparerait de ses
bagages[124]. Une fois l'empereur enlevé et le désarroi jeté parmi les
Romains, les deux fractions de la petite armée avare devaient se réunir
au long mur et pousser sur Constantinople, dont elles comptaient avoir
bon marché au milieu de la consternation qu'y causerait la mort ou la
captivité d'Héraclius. «C'était là un coup infaillible, dit un
contemporain, si le ciel lui-même ne se fût chargé de le déjouer[125].»
[Note 123: Parte suorum delecta, quidquid roboris erat, per
saltus ac sylvas quæ longis muris imminent, clam dissipari, et per
condensa montium pergere jubet... Niceph., p. 10.]
[Note 124: Ut, Imperatore a tergo circumvento, medium ipsum
ejusque comitatum omnem, in potestatem haberent. Niceph., p. 10.]
[Note 125: Quod sane accidisset, nisi illud prohibuisset Deus.
_Chron. Pasch._]
Le kha-kan avait ainsi tendu ses rets, lorsque Héraclius, sur la
nouvelle de son approche, quitta Sélymbrie, passa la longue muraille et
s'avança à sa rencontre. Il marchait sans défiance, monté sur un cheval
de parade, avec la couronne impériale au front et le manteau de pourpre
sur les épaules[126], quand des paysans, à qui les mouvements des Avars
du côté du long mur n'avaient point échappé, se firent jour à travers
son entourage de gardes et de fonctionnaires, et lui racontant ce qu'ils
avaient vu, l'avertirent de songer à lui. Il était temps, car déjà la
troupe du kha-kan paraissait à l'horizon dans une attitude qui n'était
rien moins que pacifique. Sauter de cheval aussitôt, jeter bas le
manteau qui l'eût fait reconnaître, ôter de sa tête la couronne, qu'il
passa à son bras gauche, et s'enfuir à toute vitesse sur la monture et
sous la casaque d'un paysan, ce fut une affaire aisée pour un homme
habitué comme Héraclius à la prompte décision et à l'action rapide du
soldat[127]. Tandis qu'il s'éloignait à bride abattue, la troupe du
kha-kan arrivait de même, et il put entendre les premiers cris de son
escorte, sur laquelle les Barbares fondaient à grands coups de lances.
Ce fut bientôt du côté des Romains un sauve-qui-peut général.
L'empereur, qui avait de l'avance, parvint à gagner la longue muraille,
qu'il franchit sans beaucoup de peine à la faveur de son déguisement et
par des sentiers qu'il connaissait; mais ses bagages furent pillés,
l'attirail scénique enlevé, les fonctionnaires dépouillés et mis aux
fers[128]. Le kha-kan demandait instamment qu'on lui amenât l'empereur:
on ne put lui livrer que le manteau de pourpre[129] ramassé à terre et
tout souillé de boue; il vit alors que son coup était manqué. Une chance
lui restait, celle d'arriver assez promptement à Constantinople pour en
trouver l'entrée sans défense, et quoique l'évasion de l'empereur lui
laissât bien des doutes à ce sujet, il commanda à ses cavaliers, qui
pillaient, de se rallier et de le suivre vers ce grand rempart, où ils
devaient rejoindre leurs compagnons. Cet événement se passa le samedi 16
juillet de l'année 616.
[Note 126: Cum regia magnificentia et comitatu... Zonar., t.
II, p. 82.]
[Note 127: Inopinata re nec mediocriter perculsus, purpuram
exuit, ac vili detritoque habitu, quo privatus esse videretur,
indutus, et coronam regiam cubito alligans... Niceph., p. 10, et
seqq.]
[Note 128: Universo imperatoris apparatu capto... Theophan.,
_Chronogr._, p. 251.]
[Note 129: Imperatoria vestis in potestatem hostium redacta...
Niceph., p. 10.]
Le lendemain dimanche, au point du jour, le kha-kan arriva sinon tout à
fait seul, du moins peu accompagné, une grande partie de ses gens,
entraînés par l'ardeur du pillage ou attardés sur la route, manquant au
rendez-vous. Malgré ce contre-temps, il se montra confiant et gai.
«Sitôt que je paraîtrai, disait-il, Constantinople sera à moi[130].» Il
déclara pourtant qu'il ne partirait point de sa personne sans avoir
rallié les traînards. Au fond, il ne se souciait point de franchir la
longue muraille et de figurer dans une expédition de plus en plus
incertaine à mesure que le temps s'écoulait. En restant en deçà, il se
réservait le droit de désavouer ses soldats, de transformer au besoin
son infâme guet-apens en un acte d'indiscipline qu'il n'avait pu
maîtriser, et d'invoquer son abstention comme une preuve d'innocence.
Ces ruses grossières étaient dans le caractère du kha-kan. Vers la
cinquième heure du jour, qui répondrait chez nous à dix heures du matin,
il donna le signal du départ en agitant le fouet qu'il tenait à la main,
et la légère cavalerie avare s'élança à toute bride sur la route de
Constantinople[131]: au coucher du soleil, elle atteignait le bourg de
Mélanthiade, distant de quatre lieues de la ville. Elle y fit halte,
tandis que ses éclaireurs allèrent rôder dans la campagne et observer
l'état des lieux. Ayant poussé jusqu'à Constantinople, ils la trouvèrent
sur ses gardes, les portes fermées, les créneaux garnis de soldats, en
un mot, dans l'attitude d'une place décidée à se bien défendre. Les
Avars reconnurent là l'ouvrage d'Héraclius, qui en effet était rentré
assez à temps pour garantir sa capitale d'un coup de main. Ils ne se
hasardèrent point à l'attaquer, mais, tournant à gauche l'enceinte murée
et le golfe de Céras, ils se jetèrent sur les riches faubourgs de Sykes,
de Blakhernes et de Promotus qui flanquaient la grande cité au nord, et
les traitèrent sans miséricorde. La chapelle des saints Côme et Damien,
dans le faubourg de Blakhernes, fut réduite en cendres, et dans celui de
Promotus la basilique de l'Archange eut sa sainte table brisée et ces
ciboires enlevés[132]. Quelques sorties firent cesser ces ravages, puis
les pillards reprirent le chemin de la Thrace, non sans piller encore,
tuer, brûler sur leur passage, et traîner avec eux les habitants
captifs[133]. Le kha-kan les ayant rejoints au delà du long mur, ils
regagnèrent ensemble les bords de la Save.
[Note 130: Dixisse fertur simul atque murum ingressus esset,
urbem se facile occupaturum... _Chron. Pasch._]
[Note 131: Circa horam V ipsius Dominicæ, Avarum Chaganus
flagello suo signum dedit, statimque omnes, qui cum illo erant,
longum murum impetu facto ingressi sunt, ipso extra murum cum
aliquot familiaribus manente. _Chron. Pasch._]
[Note 132: In iis non ciboria duntaxat et alia vasa, sed ipsam
etiam sacram mensam ecclesiæ Archangeli confregerunt... _Id., ub.
sup._--Cf. Theophan, _Chronogr._, p. 253.]
[Note 133: Omnes cum præda captivos secum trans Danubium,
abduxerunt... _Chron. Pasch._]
Cet acte de brigand, si odieusement prémédité, eût exigé le plus rude et
le plus prompt châtiment; mais ce châtiment, c'était la guerre, la
guerre en Europe, c'est-à-dire, l'abandon du grand projet qui
passionnait l'empereur et l'empire. Le sentiment chrétien frémissait au
fond des âmes à une pareille pensée. Les excuses du kha-kan et ses
protestations d'innocence vinrent fort à propos tirer les Romains
d'embarras. Son absence, calculée avec tant d'astuce, lui servit de
justification; il n'épargna pas à ses soldats les reproches
d'indiscipline et de cupidité, offrit de restituer le butin et les
prisonniers, et accumula serment sur serment pour rendre le ciel garant
de sa bonne foi[134]. Que faire, si l'on ne voulait pas la guerre?
Agréer des excuses auxquelles on ne demandait pas mieux que de croire,
se montrer convaincu de l'innocence du kha-kan, et reprendre les
négociations interrompues. C'est ce qu'on fit en effet par
l'intermédiaire du patrice Athanase et du questeur impérial Cosmas,
rendus moins confiants par l'expérience. Au reste, le traité d'alliance
fut aisé à conclure, tant le kha-kan se montra doux et facile sur les
conditions; il semblait n'avoir plus qu'un désir, celui d'effacer de la
mémoire des Romains l'impression laissée par les derniers événements. La
paix fut donc jurée de part et d'autre[135]. L'esprit des Romains se
rassérénant peu à peu, on reprit les armements de la guerre d'Asie, avec
moins de précipitation toutefois; puis, quand toute crainte à l'égard du
kha-kan se fut à peu près dissipée, on fixa aux fêtes de Pâques de
l'année 622 le départ de l'expédition.
[Note 134: Chaganus... pristina se reparaturum, et cultorem se
pacis futurum, promisit... Theophan. _Chronogr._, p. 253.]
[Note 135: Renovatis iterum pactis et probe firmatis
fœderibus... Pace ex voto cum Avaribus composita... Theophan.,
_Chronogr._, p. 253-254.]
On touchait donc au moment tant désiré: l'empereur s'y prépara comme on
se prépare à un acte solennel de religion, par la retraite, la prière et
le jeûne. Il alla passer l'hiver de 621 à 622 hors de la ville, dans une
solitude toute monacale, ne s'occupant que d'affaires, de pratiques
dévotes et des derniers soins à donner à sa famille, qu'il aimait
tendrement. Là, quand il réfléchissait, dans la méditation et le
silence, aux chances de cette grande aventure où il jetait sa vie et la
fortune du monde romain, et que la prescience de Dieu pouvait seule
calculer, des doutes venaient parfois l'assaillir; mais il les
repoussait comme des tentations du démon. Parfois aussi les critiques du
dehors, les moqueries des esprits sceptiques, arrivant jusqu'à lui,
passaient sur son âme comme un fer chaud[136]; il se réfugiait alors à
l'église, et, prosterné au pied de l'autel le front dans la poussière,
il récitait avec larmes ces paroles du psalmiste: «Ne nous livre pas, ô
mon Dieu, en risée à nos ennemis, et que l'infidèle n'insulte pas ton
héritage!» Il régla tout ce qui concernait le gouvernement de l'État
pendant son absence; son fils aîné, Héraclius-Constantin, fut établi
régent sous la tutelle d'un conseil formé des hommes les plus éminents
de Constantinople, et dont les principaux étaient le patrice Bonus,
grand-maître des milices, et le patriarche Sergius, connus tous deux
pour leur énergie et leur prudence. Avant de partir, il n'oublia point
le kha-kan des Avars. Essayant d'élever ce barbare aux sentiments
d'honneur dont lui-même était plein, il lui adressa une lettre touchante
par laquelle il lui recommandait le jeune Héraclius-Constantin, le
priant de se considérer comme le tuteur de ce cher fils, de le
conseiller, de l'aider, de le protéger au besoin[137]. «Les services que
recevraient de lui à cette occasion la famille impériale et l'empire ne
resteraient point sans récompense», lui disait-il. Héraclius s'engageait
à lui payer, lors de son retour, deux cent mille pièces d'or, et il
appuya cet engagement par l'envoi d'otages choisis dans sa famille et
dans celle du patrice Bonus[138]. L'armée et la flotte étant prêtes,
l'embarquement fut arrêté pour le 4 avril. Après avoir communié en
grande pompe à l'église de Sainte-Sophie, l'empereur se rendit au port
directement, tenant avec respect dans ses bras une image de Jésus-Christ
que l'on croyait avoir été apportée du ciel par les anges, et qui,
disait-on, reproduisait les traits véritables du Dieu fait homme; cette
image miraculeuse[139] devait être le labarum de la guerre sainte.
Lorsque Héraclius, franchissant le pont mobile jeté sur la rive, toucha
du pied le navire qui allait l'emporter, une immense acclamation, sortie
de la foule qui couvrait les quais, les rues et le toit des maisons, fit
trembler la ville et le port; puis la flotte, au lieu de cingler, comme
beaucoup s'y attendaient, par la Propontide vers les côtes de la
Cilicie, entra à pleines voiles dans la mer Noire, se dirigeant vers les
embouchures du Phase[140].
[Note 136: Nonnulli... sophistice dicebant oportere et domi
manere, et consilio in certamina accurrere... Alii contra
insurgebant, dimicantes sermonibus. Georg. Pisid. Exc., I, p. 115
et seqq.]
[Note 137: Ad Chaganum quoque Avarum principem, cui
procuratoris in filium nomen et dignitatem indidit, quique secum
amicitiam ex pactis firmaverat, ut afflictis rebus romanis opem
ferret, litteras cum precibus misit. Theophan., _Chronogr._, p.
254.]
[Note 138: Atque insuper ducenta nummorum millia promiserat
obsidesque dederat. Niceph., p. 12.]
[Note 139: On montrait pendant le moyen âge, soit en Grèce,
soit en Italie, plusieurs de ces portraits de Jésus-Christ que
l'on prétendait n'avoir point été faits de main d'homme. C'était,
croyait-on, la représentation réelle et directe du Sauveur qui
s'était imprimée d'elle-même sur une étoffe ou sur un panneau de
bois sans le secours du pinceau, ni des couleurs, ni d'un artiste
même céleste. Les poëtes théologiens de Byzance avaient trouvé la
théorie de cette étrange peinture: «De même que le Verbe fait
chair est devenu homme en dehors des conditions des naissances
humaines et par son énergie propre, ainsi, disaient-ils, son image
s'est reflétée sur un objet matériel avec sa forme et sa couleur
par une puissance particulière, étrangère aux conditions
mécaniques des arts.» Cette explication, que nous lisons dans
George Pisidès, contemporain d'Héraclius et le chantre de sa
gloire, parut alors si convaincante, que les historiens, même les
plus graves, se sont empressés de la reproduire.]
[Note 140: Hinc Euxino mari navigans per Lazorum provinciam...
Niceph., p. 11.]