SECOND EMPIRE HUNNIQUE: Domination des Avars sur le Danube.--Mœurs de ce
peuple; son organisation politique.--Goût de Baïan pour le luxe.--Les
Franks-austrasiens vaincus par les enchantements des Avars.--Baïan
épargne la ville d'Augusta sur la demande de ses femmes.--Déclamation
imprudente de l'ambassadeur Commentiole; Baïan le fait mettre aux
fers.--Irruption des Slovènes jusqu'à la longue muraille.--Intrigue d'un
Bocolabras avec une femme du kha-kan; il fuit sur le territoire romain;
ses révélations à l'empereur Maurice.--Baïan ravage la rive droite du
Danube et les vallées de l'Hémus.--Spécimen de la langue parlée en
Pannonie au VIe siècle.--Hallucination de Baïan devant les murs de
Drizipère.--Trompé par une ruse de Maurice, il fait la paix.--Campagne
des Romains contre les Slaves; Baïan veut s'y opposer; discours de
l'ambassadeur Kokh.--Le roi slave Ardagaste surpris par
Priscus.--Histoire d'un transfuge gépide.--Le roi Musok est massacré
avec son peuple.--Amitié de Baïan et de Priscus.--Conseils du médecin
Théodore au kha-kan.--Baïan déclare que la rive gauche du Danube est sa
province.--Nouvelle guerre; férocité de Baïan; profanation des os de S.
Alexandre à Drizipère.--La peste éclate dans son armée; sept de ses fils
périssent.--Il est battu plusieurs fois au nord du Danube; il perd
quatre autres fils dans un marais.--Les Romains pénètrent au delà de la
Theïsse; massacre d'une bourgade gépide.--Mort de Baïan et de l'empereur
Maurice.
582--602.
Le second empire des Huns était fondé, et il l'était dans des
proportions d'étendue et de force que le premier n'aurait pas
dédaignées. Il y eut là pour l'Europe tout entière, soit civilisée,
soit barbare, soit romaine, soit germanique ou slave, un événement d'une
grande importance. Tous les États, tous les peuples durent compter avec
le nouvel empire. Un intervalle d'un siècle et quart le séparait du
premier: qu'était-ce qu'une pareille interruption pour de pareils
souvenirs? Encore l'intervalle avait-il été rempli par des guerres où le
nom des Huns figurait. La tradition pouvait donc se relier aisément,
naturellement, aux faits présents, et c'est ce qui arriva: l'empire
fondé par Baïan ne parut pas autre chose qu'une seconde époque de celui
d'Attila.
Les noms de Hunnie et d'Avarie[1] furent employés indistinctement pour
désigner le siége de la nouvelle domination, et même chez les peuples de
l'Europe occidentale, moins au courant des différences de détail, le mot
de Huns prévalut pour désigner les Avars: c'est ce qu'on peut voir dans
la plupart des écrivains latins. Par suite de la même confusion, les
premiers Huns devinrent des Avars, et la synonymie des deux noms fut
complète dans le passé comme dans le présent. De là ces formules
très-bizarres au point de vue de l'exactitude historique, mais
admissibles pourtant dans l'hypothèse où se plaçaient les contemporains:
savoir qu'Attila était un roi des Avars, que les Avars avaient envahi la
Gaule et menacé Rome, dont ils s'étaient ensuite éloignés à la prière du
pape saint Léon. Ce ne sont pas seulement des poëtes qui s'expriment
ainsi, mais de graves historiens instruits des faits, et qui se pliaient
sciemment à l'idée populaire. La politique tenait aussi le même langage,
et nous la verrons dans une circonstance importante, où l'épée
gallo-franke sortit du fourreau, faire payer rudement aux kha-kans avars
la dette de leur prédécesseur Attila. Telle fut l'opinion qui s'établit
dans l'Europe civilisée, et qui tendait à rejoindre et à ressouder les
deux tronçons de l'empire hunnique. Quant aux Ouar-Khouni, ils semblent
avoir compris à merveille le rôle qu'ils étaient appelés à jouer. Ce
peuple, qui avait usurpé en Orient un nom étranger, parce que ce nom
était redouté, et qui s'affublait de la gloire des Avars, ses anciens
maîtres, aurait-il répudié celle des premiers Huns ses frères et la
puissance morale attachée au nom d'Attila? Cela n'est pas croyable. On
le voit au contraire s'étudier à ranimer des souvenirs traditionnels qui
étaient une force et un honneur pour lui. Baïan place son camp royal
entre la Theïsse et le Danube, aux lieux où s'élevait le palais du
conquérant; c'est de là qu'il domine les Slaves, les Bulgares et le
reste des Huns, qu'il provoque les Franks austrasiens, et qu'il fait
entendre à Justin II le langage d'Attila aux fils de Théodose.
[Note 1: _Hunnia... Avaria._ On peut consulter sur la
synonymie des noms _Hunni_, _Avari_, _Hungri_ on _Hungari_,
Murat., _Rer. Ital. Script._, t. II, p. 393, 394. Constant.
Porphyr., _De Adm. Imp. c. 29_. Voir ci-dessous la guerre de
Charlemagne contre les Avars. Usque eo Cæsari molestus fuit, ut ad
se lectum ex auro artificiose elaboratum mittere impelleret...
Imperator donum regaliter fabrefieri curat, æque regio apparatu et
magnificentia... Menand., _Exc. leg._, p. 117.]
Ce fut une bonne fortune pour les nouveaux Huns d'avoir à leur tête un
homme tel que Baïan. Sans le génie de ce fondateur d'empire, ils
auraient peut-être flotté un demi-siècle ou un quart de siècle dans les
plaines du Danube, comme les sujets de Balamir avant de prendre une
assiette solide et de faire des conquêtes durables. Baïan les fixa dans
une position formidable, qui entamait l'empire romain sur deux points,
dominait la Slavie, et laissait leurs communications libres avec les
tribus de leur race sur le Caucase, la mer Caspienne et le Volga. Les
Slaves, après quelques résistances, finirent par se reconnaître leurs
tributaires. Les Bulgares conclurent avec eux des alliances qui
ressemblaient fort à un servage, et les kha-kans les traitèrent
effectivement comme des sujets. Ces deux peuples, les Bulgares et les
Slaves, furent d'utiles instruments de conquête pour les Avars, non pas
seulement par les soldats qu'ils pouvaient fournir, mais encore par les
colonies qu'ils fondèrent au profit de leurs maîtres dans les provinces
du Danube et dans celles de l'Adriatique. Les Coutrigours furent
employés aussi à cet usage, ainsi qu'on l'a vu plus haut, et voici
comment s'opérait cette colonisation forcée. Les Avars prenaient dix ou
quinze mille Slaves par exemple et les poussaient devant eux sur un
point du territoire romain, où ils devaient se défendre et s'établir
sous peine d'extermination. Ce premier noyau, quand il réussissait à
vivre, se grossissait successivement, et devenait en définitive une
colonie dépendante du kha-kan, qui lui donnait des chefs. Grâce à ces
alluvions humaines, si je puis ainsi parler, les Avars remplirent la
Mésie, surtout le voisinage du Danube, de points d'occupation et de
repère pour leur extension future. Des Bulgares prirent racine de cette
façon sur quelques cantons de la Basse-Mésie. Les dix mille Coutrigours
jetés par Baïan dans la Dalmatie s'y firent place et n'en sortirent
plus. Tel fut le barbare procédé de conquête ajouté par les Avars à la
puissance de leurs armes. Les Romains reculaient devant l'idée
d'anéantir des myriades d'êtres humains souvent sans armes, des
vieillards, des enfants, des femmes; ils les toléraient sur des terres
incultes qu'ils finissaient par leur abandonner, puis le kha-kan venait
revendiquer les hommes comme ses sujets, et le territoire comme son
domaine.
Les mœurs des Avars étaient un mélange de grossièreté et de luxe; ils
recherchaient les beaux habits, la vaisselle d'argent et d'or, et leurs
kha-kans s'étendaient sur des lits d'or ciselé garnis d'étoffes de soie
et qui leur servaient de couche et de trône; au-dessus de ces lits ou
divans étaient placés quelquefois des dais ou pavillons étincelants de
pierreries. Ils avaient soin, dans les capitulations, de se faire livrer
par les villes des étoffes précieuses pour leurs vêtements; Baïan
poussait même la recherche de l'élégance jusqu'à se faire remettre des
vêtements tout faits ou en demander à l'empereur: il fallait qu'un habit
_à la scythique_, pour être à son goût, fût fabriqué d'étoffe romaine et
sortît des ciseaux d'un tailleur romain. Le même kha-kan jugeait assez
impertinemment les arts de la Grèce, et les riches cadeaux de l'empereur
attirèrent parfois sa critique et son dédain. Les historiens racontent
qu'ayant demandé avec importunité à l'empereur Tibère un lit travaillé
par les orfévres de Constantinople, l'empereur en fit fabriquer un en or
massif qui passa près de tous les connaisseurs pour une merveille de
richesse et de goût, et le lui offrit en présent par les mains d'un
ambassadeur. Le kha-kan le reçut avec tous les signes de la mauvaise
humeur, faisant la moue et grondant entre ses dents; et après l'avoir
examiné avec une attention dérisoire, il le déclara laid, pauvre et tout
à fait indigne de lui; puis il le renvoya à l'empereur[2]. Ce barbare
vaniteux qui ne trouvait rien d'assez magnifique pour lui, eut l'idée de
posséder, à l'instar des augustes de Constantinople, des éléphants
dressés qui pussent l'amuser et amuser son peuple dans les jours de
réjouissances. Sur sa demande, l'empereur lui en envoya un d'une taille
prodigieuse, le plus beau et le mieux instruit qu'il eût dans ses
ménageries[3]; mais le kha-kan jeta à peine un regard sur l'énorme bête
et la fit reconduire aussitôt à Constantinople, soit frayeur, soit
mépris affecté pour les plaisirs qui tenaient une si grande place dans
la civilisation des Romains[4].
[Note 2: At ille fastidio et arrogantia præceps, vultum
contrahere, multo magis fremere, ut qui muneris indignitate,
contumeliam accepisset, lectumque illum aureum, ut rem vilem et
inelegantem remisit. _Id., ibid._--Theophan., p. 214.--Cedren., t.
I, p. 394.--Zonar., t. II, p. 74.]
[Note 3: Is (Imperator) ejus desiderio celeriter gratificandum
ratus, elephantum, quos habebat, præstantissimum pro spectaculo ad
eum misit. Menand., p. 117.--Elephantem, ex India ductum...
maximum eorum quos habebat... Theophan., p. 214.]
[Note 4: Qui, ubi ipsum vidit, statim ad imperatorem remisit.
_Id., ub. sup._--Utrum quia admiratione, ac novitate animalis
percelleretur, an quia contemneret, dicere non habeo. Menand.,
_loc. cit._]
L'ivrognerie, la débauche, le vol, étaient les vices ordinaires des
Avars. Leurs femmes semblent avoir été peu retenues, à en juger par
celles du kha-kan, dont les aventures occupent un petit coin de cette
histoire; et quant aux femmes de leurs vassaux ou serfs, elles étaient
censées leur appartenir par droit de souveraineté.
Quand des Avars allaient en quartier d'hiver dans un village slave, ils
en chassaient les hommes, s'établissaient dans les maisons, prenaient
les provisions et le bétail, et abusaient des femmes et des filles: il
en résulta un peuple de métis qu'ils voulurent traiter de la même façon,
et qui finirent par se révolter contre leurs pères. Une brutalité
cruelle s'unissait chez eux à la débauche. Une tradition encore en
vigueur au temps de Nestor, le plus ancien historien russe, rapporte
qu'ils attelaient les femmes slaves comme des bêtes de somme à leurs
chariots. L'histoire ne nous donne guère de lumière sur le gouvernement
de ce peuple, lequel était fort simple, comme celui de tous les peuples
pasteurs. On remarque cependant que le pouvoir du kha-kan n'était pas
unique et absolu, et qu'à côté de ce chef de l'armée et des relations
politiques se trouvait un autre chef représentant le gouvernement de la
nation sous certains points de vue, et dont les fonctions pouvaient être
analogues à celles du grand juge chez les tribus hongroises. Ce second
magistrat prenait chez les Avars le titre de _ouigour_ ou _iougour_, qui
reporte naturellement notre pensée à l'origine ougourienne des
Ouar-Khouni[5]. Produite vraisemblablement par un mélange d'Ougours et
de Huns occidentaux, la fédération des Ouar-Khouni aura voulu, dans le
principe, garantir chacun de ces éléments par une représentation
distincte, en leur donnant des chefs séparés. L'historien Théophylacte
nous dit en effet que de son temps, c'est-à-dire au VIe siècle, on
distinguait dans la nation avare, les Ouar et les Khouni. Plus tard,
quand la fusion se fut opérée, et que les deux races n'eurent plus
besoin d'une protection particulière, la dignité de _ouigour_ changea de
caractère; elle resta comme une haute magistrature placée au-dessous et
près du kha-kan chef suprême de toute la nation.
[Note 5: _Vigurrus_, _Jugurrus_. Eginhard., _Vit. Carol.
Magn._, apud D. Bouquet. _Script. rer. Gallic._, t. V, p.
54.--Regino., _ibid._, ann. 782.--_Annal. Bertin._--Jugurgus.
Poeta Saxo, _De Gest. Car. Magn._]
Le premier soin de Baïan quand il se vit solidement établi entre la
Theïsse et le Danube, fut de relier en un seul faisceau toutes les
branches éparses des Ouar-Khouni. La portion qu'il commandait comptait à
son arrivée en Europe environ deux cent mille têtes[6]: il en était mort
beaucoup depuis vingt ans, par suite des guerres continuelles soit avec
les Romains, soit avec les Barbares; et le nombre des survivants n'était
pas en rapport avec la domination que Baïan venait de fonder, et surtout
avec celle qu'il convoitait. J'ai dit que trois grandes tribus des
Ouar-Khouni, les Tarniakhs, les Cotzaghers et les Zabenders avaient
refusé de suivre dans sa fuite la horde qui était venue en Europe et
avait adopté le nom d'Avars; ces trois tribus occupaient encore en Asie
les campements que leur avaient assignés les Turks. Des émissaires de
Baïan vinrent les solliciter de briser aussi leur joug et de rejoindre
leurs frères au pied des Carpathes; elles le firent prudemment,
passèrent en Europe et se fondirent dans la horde de Baïan, dont elles
accrurent considérablement l'importance[7]. Après cette adjonction,
Baïan se mit à sonder la force de tous ses voisins, et particulièrement
de ses voisins du côté de l'ouest, les Franks austrasiens, dont les
possessions s'étendaient jusque dans le Norique, qui commençait alors à
porter le nom de Bavière.
[Note 6: C'est l'évaluation que faisaient les Turks eux-mêmes.
Justin II ayant demandé à un de leurs ambassadeurs quelle était la
force de la nation des Ouar-Khouni, celui-ci répondit: Sunt quidam
qui adhuc nostra colunt: qui vero a nobis defecerunt, arbitror
esse viginti myriadas... Menand., _Exc. leg._, p. 108.]
[Note 7: Per idem tempus et Tarniach et Cotzageri (hi populi
etiam ex Var et Chunni gentibus erant) a Turcis profugi Europam
immigrant, et Avaribus Chagano subjectis se admiscent. Traditum
est etiam, Zabender ex Var et Chunni propagatos. Qui ad Avares
accesserunt, eos ad decem millia fuisse plane compertum est.
Theophylact., VII, 8.]
Les Franks austrasiens avaient, comme on se le rappelle, battu les Avars
cinq ou six ans auparavant dans les montagnes de la Thuringe; impatient
de prendre une revanche, Baïan entra sur leur territoire, où il se
trouva face à face avec ce même Sigebert qui avait vaincu son
prédécesseur. Les deux armées se mesurèrent encore une fois, mais avec
un résultat tout différent du premier: ce furent les Franks qui
s'enfuirent après avoir jeté bas leurs armes, et le roi Sigebert, un
instant prisonnier, n'échappa à ceux qui le tenaient qu'en leur
distribuant les trésors renfermés dans ses chariots. On expliqua cet
événement par des raisons puisées dans les préjugés du temps,
c'est-à-dire par la sorcellerie dont on accusait les Avars comme tous
les peuples asiatiques. «Au moment d'en venir aux mains, nous dit
l'historien des Franks, Grégoire de Tours, les Huns, experts en magie,
fascinèrent leurs ennemis par des apparitions fantastiques, et
remportèrent aisément la victoire[8].» Sigebert, ravi d'en être quitte
malgré sa défaite, envoya des présents au roi des Huns, qui lui rendit
la pareille. «Ce roi se nommait Gaganus[9], nous dit encore Grégoire de
Tours, et c'était là le nom de tous les rois de ce peuple. Les deux
ennemis firent la paix et jurèrent de ne se plus livrer bataille pendant
toute la durée de leur vie[10].» Quelque temps après, les Avars et leur
kha-kan revinrent sur les terres de la France austrasienne, mais ce fut
cette fois sans hostilité contre les Franks, et probablement en
poursuivant avec trop d'ardeur des tribus slaves auxquelles Baïan
donnait la chasse. Là les subsistances lui manquèrent, mais il n'hésita
pas à en demander à son nouvel ami Sigebert, lui faisant dire qu'un roi
tel que lui devait assistance à un allié, et promettant au reste de
vider le pays sous trois jours s'il recevait des vivres. Sigebert fit
conduire immédiatement dans le camp avar des légumes, des moutons et des
bœufs: pouvait-on faire moins pour des sorciers[11]?
[Note 8: Cum confligere deberent, isti magicis artibus
instructi, diversas eis phantasias ostendunt, et eos valde
superant. Greg. Tur., _Hist. Franc._, p. 62.]
[Note 9: Vocabatur autem Gaganus; omnes enim reges gentis
illius hoc appellantur nomine. Greg. Tur., _Hist. Franc._, p. 62.]
[Note 10: Datis muneribus, fœdus cum rege iniit, ut omnibus
diebus vitæ suæ nulla inter se prælia commoverent. Greg. Tur.,
_loc. cit._]
[Note 11: Baïanus, Avarorum dux, significavit Sigeberto...
suum exercitum commeatus inopia laborare: ille statim legumina,
oves et boves ad Avaros misit. Menand., _Exc. leg._, p. 110.]
Affermi sur sa frontière de l'ouest par ce traité avec les Franks, Baïan
put diriger tous ses efforts du côté de l'empire romain. Sur ces
entrefaites, Tibère mourut, dans l'année 582, laissant le trône impérial
à son gendre Maurice, qu'il s'était déjà associé en qualité de césar.
Généralement les traités des empereurs avec les Barbares étaient
considérés, sinon comme personnels, au moins comme ne liant pas
absolument leur successeur, et l'on en négociait la continuation à
chaque avénement. C'est ce que nous avons vu se pratiquer de la part des
Avars à la mort de Justinien, et ce qu'ils firent encore à la mort de
Tibère, en exigeant que leur pension annuelle, qui montait déjà à
quatre-vingt mille pièces d'or, fût portée désormais à cent mille. Ce
n'est pas que Baïan crût au succès de sa demande, car Maurice, prince
d'ailleurs ferme et vigilant, avait une réputation assez méritée de
dureté et d'excessive économie; mais Baïan voulait un prétexte de
rupture avec l'empire romain, qu'il était en mesure d'attaquer. Il avait
une forte armée dans la presqu'île sirmienne, et Sirmium, bien
approvisionné, devait lui servir de base d'opérations au delà de sa
frontière. Au refus de l'empereur, il cerna à l'improviste la place de
Singidon par un beau jour d'été, pendant que les habitants, occupés à
leur moisson[12], étaient dispersés dans la campagne. Quoique la ville
fût presque déserte et la garnison prise au dépourvu, on se battit bien,
et avec l'aide des habitants accourus de tous côtés, la garnison fit un
grand carnage des Avars; mais les Avars restèrent maîtres de la place.
[Note 12: Quod civium plurimi, ut in messe, foris manentes,...
fruges sibi demetendo colligerent. Theophylact., I, 4, p. 14.]
De Singidon, Baïan descendit, en suivant le Danube jusqu'à Viminacium,
qu'il enleva de vive force; puis il se jeta sur une petite ville nommée
Augusta, célèbre par les eaux minérales qui décoraient son voisinage, et
pour l'usage desquelles les habitants avaient construit des thermes
magnifiques. Baïan, pour répandre la terreur, démolissait et incendiait
en vrai barbare tout ce qui tombait sous sa main, et il allait en faire
autant des thermes d'Augusta, lorsque ses femmes, qui s'y étaient
retirées pendant le siége et s'étaient mises bien vite à se baigner,
demandèrent merci pour l'édifice qui leur avait procuré du plaisir[13].
Le kha-kan ne sut pas leur résister, et les bains d'Augusta demeurèrent
debout. Tout le pays sur une partie du Danube ressentit ainsi sa fureur;
puis, traçant dans sa marche une diagonale qui traversait la
Basse-Mésie, il alla s'abattre sur la côte de la mer Noire, dont les
riches cités, entrepôt du commerce maritime entre l'Asie et les pays du
Danube, avaient été jusqu'alors exemptes de la guerre. Mésembrie et
Odyssus, aujourd'hui Varna, échappèrent, à ce qu'il paraît, au sac qu'il
leur réservait; mais il prit Anchiale et y séjourna. C'est là qu'il
reçut la visite de deux personnages éminents que lui avait députés
l'empereur pour lui demander en quoi les Romains l'avaient offensé et
lui faire sentir la déloyauté de sa conduite. «Vous voulez savoir ce que
j'ai le dessein de faire, répondit durement Baïan; j'ai dessein d'aller
détruire la longue muraille derrière laquelle vous vous cachez.[14]»
[Note 13: Thermarum ædificiis pepercisse audivimus, quod ejus
concubinæ ibi laterent istamque commercii cum eo sui gratiam
peterent. Theophylact. I, 4, p. 14.--Cf. Theophan., p. 214;
Anast., p. 71; Cedren., t. I, p. 394 et 395. Zonar., t. II, p.
74.]
[Note 14: Se longum murum qui nominatur, disjecturum...
Theophylact, I, 5, p. 14.--Zonar., t. II, p. 74.]
Cette brutale explication frappa les députés de stupeur. Elpidius, l'un
d'eux, ancien préteur de Sicile et versé dans la pratique des affaires,
se taisait dans l'attitude d'une profonde consternation[15], méditant
probablement quelque réponse qui n'irritât point par trop ce barbare
intraitable, quand son compagnon prit la parole. C'était un officier
supérieur de la garde palatine, nommé Commentiolus, orateur prétentieux,
infatué de son mérite, et qui avait gagné son grade de général par le
cliquetis de son éloquence verbeuse plus que par celui de son épée.
Trouvant là matière à un beau plaidoyer sur la majesté romaine, il
adressa au kha-kan cette solennelle allocution: «Kha-kan, lui dit-il,
les Romains avaient cru que tu honorais les dieux de tes pères, et que
tu craignais les autres dont tu as invoqué le nom en garantie de tes
serments[16]. Ils pensaient aussi que tu te souvenais de l'hospitalité
que tes pères errants et fugitifs ont reçue chez nous, et que tu ne
rendrais pas le mal pour le bien. Voilà pourtant que tu fais le
contraire: tu violes le droit des gens, et tu nous attaques en pleine
paix; mais la modération de notre empereur est telle qu'il oublie ta
conduite, et qu'il t'offre encore le bien pour le mal. Pourtant,
crois-moi, ne lasse pas notre patience; crains d'armer contre toi cette
liberté romaine, mère de tant de prodiges dans tous les temps, et, par
ton insolence excessive, ne nous force pas à nous rappeler ce que nous
sommes et ce que furent nos pères. Les Romains sont grands, ils
renferment dans leur empire de puissantes nations, des richesses, des
armes, et quand ils veulent récompenser ou châtier, ils récompensent ou
châtient. Que te faut-il? De l'argent? Les Romains te prodiguent le
leur. Un pays grand et riche? Tel est celui que les Romains t'ont donné.
Vous vous trouvâtes heureux dans votre exil, ô Avars, de n'être point
rejetés de nos frontières. Vaincu, banni, sans asile, ce peuple roulait
vers l'Occident comme le débris d'un édifice renversé, quand nous lui
avons ouvert un refuge et donné une place pour s'y asseoir et y mener
une vie commode et abondante[17]. Qu'il n'en sorte pas, qu'il n'empiète
pas sur nos frontières! L'empire romain est un grand arbre, au front
sublime, aux rameaux immenses, au tronc robuste, à la racine vivace et
qui se rit de toutes les tempêtes. Les eaux du ciel l'abreuvent, et une
terre féconde le nourrit. Malheur à qui l'attaque, il ne le fera pas
longtemps impunément![18]»
[Note 15: Elpidius imperialis senator, Siciliæ prætura
functus... cum ei tacens concederet... Theophylact., I, 5, p. 14.]
[Note 16: Credebant Romani, Chagane, te patrios deos colere,
et alios item jurisjurandi præsides revereri. Theophylact., _ub.
sup._]
[Note 17: Hoc (solum romanum) tibi salutare fuit; exulem
complexum est, peregrinumque et advenam sedibus recepit, quando ab
oriente et a primigenia gente vestra, portio tua, ut fragmentum
divulsum, jactata est... Theophylact., I, 6, p. 16.]
[Note 18: Nihil enim ventorum impetus incommodabit arbori
robustæ, excelsæ, frondosæ cujus truncus validus, vivida radix,
ampla inumbratio... _Id., ibid._]
Pendant ce discours, récité probablement d'un ton déclamatoire, et dans
l'agencement duquel Commentiole ne songea qu'à la rondeur des périodes,
Baïan avait peine à se contenir. Les historiens nous le peignent dans un
paroxysme effrayant de colère, le teint enflammé, les sourcils tendus,
les yeux écarquillés, la prunelle étincelante[19]: on eût dit qu'il
allait se précipiter sur le Romain pour le dévorer. Il se contenta
pourtant de l'envoyer en prison avec les fers aux mains et les ceps aux
pieds; puis il fit mettre en pièces sa tente, ce qui était chez les
Avars un arrêt de mort[20]. La nuit ne calma point sa fureur, mais le
lendemain matin plusieurs chefs importants vinrent le supplier de ne
point faire mourir un homme qui avait le caractère d'ambassadeur; «il
était, disaient-ils, assez puni d'avoir été mis à la chaîne[21].» Le
kha-kan céda par condescendance pour les siens, et les députés
rentrèrent à Constantinople, tout épouvantés de ce qu'ils avaient vu.
Rien n'était disposé pour faire une campagne à l'intérieur et encore
moins à l'extérieur de la longue muraille, car Maurice avait toutes ses
troupes dans les provinces voisines de la Perse, et la brusque attaque
des Avars le déconcertait au dernier point. Mais Baïan n'alla pas plus
loin cette année: l'hiver qui commençait à sévir le ramena chez lui avec
son armée gorgée de butin. Au commencement de l'année suivante, il reçut
l'avis que l'empereur augmentait sa pension de vingt mille pièces d'or,
et par réciprocité il jura une nouvelle paix.
[Note 19: Chagano sanguis effervescere, et magnos irarum
fluctus in pectore excitare, vultus totus rubescere, oculisque præ
furore scintillantibus, et immodice arrectis, ac propemodum supra
frontem sublatis superciliis... _Id., ut. sup._]
[Note 20: In carcerem abduci, pedes ejus cippo constringi,
tabernaculumque discindi jussit: quo indicio cuipiam pœna mortis,
lege provinciali, exspectanda intelligitur... Theophylact., I, 6,
p. 16.]
[Note 21: Legatos in vincula duntaxat traditos, satis ei
pœnarum persolvisse... _Id. ub. sup._]
Le traité était à peine conclu, qu'on vit fondre sur le Bas-Danube une
nuée de Slovènes, qui traversa la Mésie et la Thrace jusqu'à la longue
muraille au pied de laquelle elle s'arrêta[22]. Ces barbares demi nus ne
présentaient pas la résistance des Avars, qui apprenaient la guerre en
la faisant chaque jour contre des armées régulières, et les mêmes
troupes qu'on n'avait pas osé commettre avec le kha-kan balayèrent cette
tourbe sans beaucoup de peine jusqu'au delà du Danube. Les Slovènes
étaient tributaires des Avars, tributaires fort indisciplinés sans
doute, et qui ne reconnaissaient guère leur maître quand ils n'étaient
pas sous sa main; toutefois, en songeant que Baïan était possesseur de
la petite Scythie, par où les Slaves étaient entrés, on se demandait
comment il n'avait pas fermé le passage à ces pillards, lui qui venait
de prendre avec l'empire de nouveaux engagements d'amitié. Mais une
aventure fort peu attendue fournit toute la clé de ce mystère.
[Note 22: Sclavini ab ipsis (Avaribus) submissi, impressione
facta, usque ad murum longum confertim prosilientes,
grassantesque... Theophylact., I, 7, p. 17.--Theophan., p.
215.--Anast., p. 71.--Zonar., II, p. 74.--Cedren., t. I, p. 395.]
Chez les Avars vivait à cette époque un certain prêtre ou mage, comme
dit l'historien grec à qui nous empruntons ceci, un _bocolabras_, comme
disaient les Avars dans leur langue[23]. Personnage distingué et
important dans sa caste, ce bocolabras avait ses entrées libres près du
kha-kan, et parfois même près du harem royal, car, s'étant épris
violemment d'une des femmes de Baïan, il entretint avec elle un commerce
criminel. Le premier enivrement de la passion une fois dissipé, le
prêtre ne vit plus que l'image de la mort à laquelle il était
infailliblement réservé, et ne pensa plus qu'aux moyens de s'en mettre
promptement à couvert. Comme grand seigneur avar, il avait des Gépides à
son service ou dans sa clientèle; il persuada à sept d'entre eux de le
suivre jusqu'au pays de la Haute-Asie d'où il tirait son origine[24].
Ces Gépides, résolus à partager le sort de leur maître, préparèrent
secrètement leur départ. Le territoire romain devait leur procurer
d'abord un refuge, et en effet ils passèrent tous ensemble le Danube;
mais le bocolabras tomba dans un des postes romains préposés à la garde
du fleuve. Conduit devant l'officier, il n'hésita point à avouer quelle
était sa naissance, quel avait été son état, et comment l'attrait du
plaisir l'avait poussé dans une aventure dont il avait reconnu plus tard
les dangers[25]. Son récit n'ayant rien que de vraisemblable, l'officier
jugea à propos de le faire conduire à Constantinople, pour qu'il répétât
ses confidences à l'empereur; mais le bocolabras ne se borna pas devant
Maurice à ses révélations amoureuses, il lui en fit aussi de politiques:
il lui dépeignit la mauvaise foi du kha-kan, sa duplicité dans tous les
traités de paix, et affirma qu'il était non-seulement le complice, mais
le provocateur de la dernière irruption des Slaves. Baïan avait imaginé
effectivement une double façon de faire la guerre à l'empire: en état
d'hostilité déclarée, il la faisait lui-même avec ses troupes; en état
de paix et d'amitié, il la faisait par les Slaves ou les Bulgares, ses
tributaires, avec lesquels il partageait le butin. L'empereur était
encore sous l'impression de colère et d'indignation que cette découverte
lui avait causée, quand arriva Targite, l'ambassadeur privilégié des
Avars, qui venait toucher les arrérages de la pension du kha-kan.
Maurice, naturellement violent, le menaça de lui faire trancher la tête
comme à un espion et à un traître placé en dehors du droit des gens,
puis il réfléchit et se contenta de le reléguer dans une île de la
Propontide, où on le soumit pendant six mois au plus rude
traitement[26]. Le kha-kan démasqué ne ménagea plus rien. Attaquant
comme un furieux toutes les villes du Danube, Ratiaria, Bononia,
Durostorum, Marcianopolis et les autres, il détruisit tout ce qu'il put
détruire, et à la fin de l'année 586, quand on jetait les yeux sur la
vallée du Danube, on pouvait croire que tous les fléaux de la nature
avaient passé par là.
[Note 23: Fuit homo Scytha _Bocolabras_ vulgo dictus: cujus
vocabuli planissimam significationem si quis requirit, sciat id,
græca lingua, _sacerdotem magum_ sonare. Theophylact., I, 8, p.
18.]
[Note 24: Cum una amicarum Chagani stuprum fecit, brevique
voluptate inescatus, in magna mortis retia se inseruit: ac
metuens, ne rescitum flagitium crudele sibi supplicium pareret,
persuasis septem de subjectis sibi Gepidis, cum iis in fugam, ad
gentem avitam sese tradidit. Theophylact., I, 8, p. 18.]
[Note 25: Ducibus ad Istri custodiam constitutis, interceptus,
genus et vetus studium suum, voluptatemque, ob quam fugeret,
indicavit. _Id., ub. sup._]
[Note 26: Relegatur itaque in Chalcitidem insulam Targitius,
et ad menses omnino sex durius tractatur, eo usque imperatoris ira
fervebat in legatum. Theophylact., I, 8, p. 18.]
C'était un défi jeté aux Romains pour l'année suivante; mais quelques
généraux distingués, placés à la tête du peu de troupes dont on
disposait dans ces provinces, se chargèrent de la défense de l'Hémus.
Des levées faites de tous côtés grossirent la petite armée, et, bien
conduites, finirent par donner de bons soldats. Baïan, soit nécessité de
faire vivre ses gens, soit tactique des voleurs qui se disséminent pour
faire plus de coups à la fois, divisait son armée en corps détachés qui
battaient le pays et n'avaient pas soin de s'appuyer mutuellement, de
sorte qu'on pouvait, par des marches habiles, les attaquer isolément.
C'est ce que fit l'armée romaine. Avec sa parfaite connaissance du pays
et la solidité de son infanterie, elle détruisit les uns après les
autres beaucoup de détachements de cette cavalerie errante. On put voir
là les prodiges de la tactique contre des masses inorganisées. La guerre
se promena ainsi de l'Hémus au Danube et du Danube à l'Hémus, le Balkan
des modernes, dont les fraîches et riantes vallées ont été si souvent
souillées de sang humain[27]. Les historiens sont pleins d'incidents
curieux qui signalèrent cette campagne, mais qu'il serait trop long de
reproduire ici. J'en rapporterai cependant un qui, dénué d'importance
sous le point de vue de l'histoire proprement dite, en a beaucoup sous
le point de vue de la philologie, parce qu'il nous fournit un spécimen
des altérations qu'avait reçues la langue latine au VIe siècle dans les
provinces du Danube. Les deux armées occupaient en Thrace un des cantons
voisins de l'Hémus, et les Romains, que Baïan ne soupçonnait pas si
près, tentèrent un coup de main nocturne sur le camp des Avars, où tout
le monde dormait dans une profonde sécurité[28].
[Note 27: Nous ne faisons que répéter ici la triste réflexion
de Théophylacte Simocatta, historien des guerres que nous
décrivons.]
[Note 28: Prima noctis vigilia, adversus eum contendit.
Theophan., _Chronogr._, p. 218.--Theophylact., II, 15.--Anast., p.
73.]
Déjà ils n'étaient plus séparés de l'ennemi que par un sentier étroit
qui débouchait sur son campement, et dans lequel les soldats marchaient
avec précaution sur deux files entre lesquelles on avait rangé les
chevaux et les mulets de bagages. Un de ces mulets s'abattit sous sa
charge et embarrassa tellement le chemin, que ceux qui suivaient ne
purent plus avancer[29]. Cependant le conducteur des bagages, ignorant
ce qui venait d'arriver, continuait sa marche en tête du convoi. Les
soldats lui crièrent d'arrêter afin de venir relever sa bête: _Torna,
torna, fratre_, lui disaient-ils dans leur jargon, ce qui signifiait:
«Retourne, retourne, frère[30].» Ces mots, passant de bouche en bouche,
furent interprétés dans les derniers rangs comme un avertissement de ne
pas aller plus avant; des peureux y virent un cri de sauve qui peut, et
au bout de quelques hésitations la troupe tout entière s'enfuit à la
débandade. Ce qu'il y a de curieux, c'est que les Avars, réveillés en
sursaut par le bruit, en firent autant d'un autre côté avec Baïan à leur
tête[31]. L'intérêt de cette anecdote, donnée par les historiens
byzantins, est de savoir que dans les provinces pannoniennes et
mésiennes, où la petite armée dont il est question avait été
très-probablement recrutée, on parlait le latin vulgaire, déjà fortement
altéré, soit quant aux radicaux, soit quant aux désinences, et touchant
de près aux langues romanes. La phrase des soldats pannoniens, _torna,
torna, fratre_, et suivant une autre version, _retorna, retorna,
fratre_, est déjà de l'italien ou du provençal. Pour en revenir à Baïan,
il perdit beaucoup de monde dans cette campagne, fut vaincu dans une
grande bataille près d'Andrinople en 587, et se vit enlever l'une après
l'autre toutes les places du Danube qu'il avait si traîtreusement
occupées. Quand la fortune lui devenait contraire, il demandait la paix,
et c'est ce qu'il fit.
[Note 29: Jumentum, nescio quod, imposita impedimenta
excussit. Theophylact., II, 15.--Theophan., p. 218.]
[Note 30: Forte dominus bestiæ præcedebat, quem qui
sequebantur, ut reverteretur, peccatumque corrigeret, acclamantes
hortabantur. Theophylact., _ub. sup._--Cum jumenti dominum alter
patria voce inclamaret, ut sublapsum onus erigeret: _Torna, Torna,
fratre_, inquiens... Τόρνα, Τόρνα φράτρε. Theophan., p. 218.]
[Note 31: Alius alium patria voce ad reditum impellere,
_retorna, retorna_, tumultuosissime vociferando, ac si de
improviso nocturna pugna illis ingruisset. Theophylact., II,
15.--_Torna, torna_, magnis vocibus clamitantes, in fugam effusi
sunt. Theophan., p. 218.--Sed et Chaganas in maximum timorem
conjectus, præcipitem pariter abripuit fugam. _Id., ub. sup._]
Cette paix ne fut qu'une trêve de cinq années pendant laquelle les deux
partis se préparèrent à recommencer la guerre sur une plus vaste
échelle. Maurice, ayant terminé heureusement la guerre de Perse, eut une
bonne armée disponible et un bon général à mettre à sa tête, Priscus, à
qui étaient dus en grande partie les succès obtenus contre Chosroès. Il
fit venir partiellement cette armée, dont il assigna le rendez-vous sous
les murs d'Anchiale, et il voulut l'y installer lui-même pour témoigner
de la part qu'il prenait aux malheurs des provinces danubiennes. Baïan,
de son côté, remuait tous les barbares du nord jusqu'aux glaces
polaires, et Maurice en acquit personnellement la preuve par suite d'une
rencontre fort singulière qui lui advint pendant son voyage. Il se
trouvait à environ quatre journées d'Héraclée, quand les soldats de son
cortége aperçurent trois voyageurs qui suivaient la même route en sens
contraire, et dont la taille gigantesque et l'accoutrement étrange
éveillaient tout d'abord l'attention. Ils ne portaient ni casque, ni
épée, ni armes d'aucune sorte, mais une cithare suspendue à leur
cou[32]. Amenés à l'empereur, qui les interrogea sur leur nation, leur
état, et ce qu'ils venaient faire dans l'empire, ces hommes répondirent
en langue slave qu'ils appartenaient à la nation slavonne, et aux
dernières tribus de cette nation vers l'Océan occidental[33]. «Le
kha-kan des Avars avait, disaient-ils, envoyé à leurs rois des
ambassadeurs avec des présents pour les engager à lui fournir des
soldats; les rois avaient reçu les présents, mais ils s'étaient excusés
de fournir les troupes sur le trop grand éloignement de leur pays et sur
la difficulté des chemins. C'étaient eux qui avaient été chargés de
porter au kha-kan ces excuses, et ils n'étaient pas restés moins de
quinze mois en route[34]; mais le kha-kan irrité les avait retenus
prisonniers au mépris du droit des ambassadeurs. Ayant appris par les
récits qui leur étaient parvenus combien les Romains avaient de
puissance et d'humanité, ils avaient saisi la première occasion de
passer en Thrace[35]. «Ces cithares qu'ils portaient, ajoutèrent-ils,
étaient les seules armes qu'ils sussent manier: étrangers au tumulte des
guerres et des séditions, ils remplissaient chez les peuples un
ministère de paix.» On reconnaît aisément dans les trois interlocuteurs
de Maurice trois de ces poëtes ou chanteurs qui servaient d'ambassadeurs
chez presque toutes les nations du Nord, auxquels les Scandinaves
avaient donné le nom de scaldes, et que les anciens Gaulois appelaient
bardes. Maurice les traita bien, admira leur haute stature et leurs
membres nerveux, et les envoya séjourner à Héraclée[36]. Lui-même, après
avoir présidé à la concentration d'une partie de ses troupes, retourna à
Constantinople.
[Note 32: Viri tres, nec gladiis accincti, nec ullo genere
armorum præditi, tantummodo cytharas gestantes, a satellitibus
imperatoris capiuntur. Theophylact., VI, 2, p. 144.]
[Note 33: Quærit ex iis imperator, qua gente oriundi, qua
regione, quibus de causis romana loca obeant; respondent se
Sclavos esse, ad Oceanum occidentalem habere sedes. _Id., ub.
sup._]
[Note 34: Menses quindecim in itinere peragendo consumpsisse.
_Id., ibid._--Octodecim mensium. Theophan., p. 226.--Anast., p.
77.]
[Note 35: Audiisse Romanos potentia et humanitate summam, quod
dicere liceat, adeptos claritudinem... Theophylact., _loc.
cit._--Théophylacte Simocatta fait dire à ses aventuriers slaves
qu'ils ne portaient que des harpes parce que leur pays ne
produisait point de fer pour forger des armes, et qu'on y vivait
dans une paix perpétuelle: Théophylacte, grand déclamateur, comme
on sait, nous a donné là une réminiscence des récits merveilleux
de l'antiquité sur les hyperboréens.]
[Note 36: Imperator eorum magna corpora et magnos artus
membrorum admiratus, Heraclæam misit. Theophylact., VI,
2.--Hominum staturam miratus. Theophan., p. 226.--Anast., p. 77.]
Le kha-kan ne lui laissa pas le temps de les réunir toutes, et marcha
hardiment sur Anchiale avec une armée nombreuse et pleine d'ardeur. En
trois jours, il força les défilés qui couvrent à l'ouest la côte de la
mer Noire, puis il s'empara d'Anchiale, qu'il saccagea de fond en
comble, Priscus, qui ne voulait pas s'y laisser enfermer, ayant fait
retraite vers le midi, afin de garantir les avenues de la longue
muraille. D'Anchiale, Baïan marcha sur Drizipère[37]. Cette ville,
suffisamment fortifiée, fut bien défendue par les habitants. Baïan en
commença le siége avec un formidable appareil de machines de toute sorte
(car les transfuges et les prisonniers romains enseignaient aux Avars
les procédés de l'art des siéges); les habitants troublaient ses travaux
par de fréquentes sorties dirigées hardiment: pourtant il n'était plus
possible qu'ils tinssent longtemps, quand un incident bien imprévu vint
les délivrer. Ces Avars, si experts en magie pour fasciner les autres,
avaient aussi des hallucinations auxquelles ils se laissaient prendre
tous les premiers, et c'est ce qui arriva au kha-kan pendant les travaux
du siége. Un jour qu'il observait en plein midi les murailles de
Drizipère, il vit les portes s'ouvrir et bientôt s'élancer de la place,
enseignes déployées, des légions innombrables de soldats qui accouraient
sur lui[38]: il apercevait le scintillement des armes; il entendait le
pas des chevaux, le cri des hommes, le bruit de la trompette. La peur le
prit, et il se sauva, donnant ordre à son armée de plier bagage et de le
suivre. Ces légions n'étaient que des fantômes de son imagination[39];
mais sa peur fut très-réelle et ne se calma que lorsqu'il se trouva à
plusieurs journées de la place. L'armée romaine manœuvrait alors entre
Héraclée et Tzurulle, à l'ouest de la longue muraille; Baïan la refoula
et força Priscus à s'enfermer dans cette dernière ville, qui précédait
immédiatement le grand rempart, et, craignant de s'aventurer plus loin
avant d'être maître d'un point si important, il en commença l'attaque
régulière. Une aventure qui rappelle un peu celle de Drizipère lui fit
lever ce siége plus vite qu'il ne se l'était proposé.
[Note 37: Πρὸς τὰ Δριζίπερα. Theophylact., VI, 5.--Cette ville
est placée par les itinéraires à 68 milles au S.-E.
d'Andrinople.]
[Note 38: Visus est Chaganus, medio die, videre innumeras
Romanorum phalanges, una frementes ex oppido procedere...
Theophylact., VI, 6.]
[Note 39: Hinc se in fugam subito conjicit, tametsi, quos
viderat, adversarii nihil essent, nisi vana opinio,
terriculamentum oculorum, et consternatio animi. _Id., ibid._]
Les avant-postes avars se saisirent un jour d'un espion qui rôdait
autour des murailles; on le fouilla, et on le trouva porteur d'une
lettre de l'empereur Maurice, que le kha-kan se fit expliquer par ses
interprètes[40]. Elle était adressée à Priscus, auquel le porteur, qui
venait de Constantinople, devait la remettre. L'empereur y suppliait
Priscus de tenir ferme et d'avoir confiance, attendu qu'il se préparait,
disait-il, un coup décisif: une flotte considérable entrait en ce moment
dans le Danube, avec mission de remonter le fleuve, de mettre la Hunnie
à feu et à sang, d'enlever les enfants et les femmes du kha-kan[41], et
de les amener pieds et poings liés à Constantinople, où le kha-kan
viendrait bientôt demander la paix à genoux. Tel était le contenu de la
lettre saisie sur l'espion. Elle jeta la plus vive inquiétude dans le
cœur de Baïan, qui vit ses enfants et ses femmes outragés, traînés en
servitude et son pays envahi: il n'eut plus d'autre pensée que d'aller à
leur secours en se retirant honorablement. Des ouvertures adressées par
lui à Priscus furent bien accueillies; il s'ensuivit encore une paix. La
nouvelle était fausse[42], et la lettre, fabriquée à dessein, n'avait
d'autre but que de donner le change au kha-kan: la ruse était bonne et
réussit. Si le sorcier avait été ensorcelé à Drizipère, le trompeur fut
trompé à Tzurulle.
[Note 40: Personatus ille tabellarius intercipitur: litteras
imperatorias libens tradit; quibus Chaganus patria lingua per
interpretem cognitis... Theophylact., VI, 7.--Theophan., p. 226,
227.--Anast., p. 77.]
[Note 41: Missis in ejus regionem triremibus, domibus eorum
direptis, uxores et liberos captivos abduci... Zonar., t. II, p.
76.--Theophylact., VI, 6.--Theophan., p. 227.]
[Note 42: Chaganus astu deluditur. Theophylact., VI,
6.--Pactis cum Prisco conditionibus, composuit pacem, et maxima
qua potuit fuga, se subripuit. Theophan., _loc. cit._]
L'hiver amena d'autres soins. Les Slaves attardés commençaient à se
rendre par grandes masses à l'appel du kha-kan; chaque jour, les
vedettes romaines signalaient de nouveaux mouvements dans les plaines
pontiques: l'empereur envoya Priscus garder les passages du Danube, et
prendre, s'il y avait lieu, l'offensive contre les Barbares. Au
printemps de l'année 593, le général établit ses quartiers à Durostorum,
et se prépara à la double éventualité d'une guerre de défense et d'une
guerre d'attaque. Il était absorbé dans ces préparatifs, lorsqu'il vit
arriver dans son camp une ambassade avare qui avait pour orateur un
certain Kokh[43], déclamateur barbare, espèce de Commentiole sauvage,
dont la mission sans doute était d'effrayer les Romains par la virulence
de ses discours. Priscus le reçut au milieu de ses officiers, et le
Barbare commença de cette façon: «Dieux! qu'est ceci? Ceux qui faisaient
profession de respecter la sainteté des serments les violent sans
scrupule; les Romains foulent aux pieds les engagements de la paix; ils
jettent au vent le sel des traités; ils ne respectent pas plus leur
parole que leurs dieux[44]. En vérité, le Danube voit un beau spectacle:
ce même Priscus, qui signait hier la paix, Priscus, à qui nous avons
accordé la vie, est ici en armes contre nous[45]! Chef Priscus, imite
donc l'humanité avec laquelle nous nous sommes conduits envers toi, et
songe que nous avons voulu épargner un ami futur et non pas un ennemi...
Oh! c'est bien vous, Romains, qui avez formé les Barbares à la
méchanceté! Nous n'aurions jamais enfreint les traités, si vous n'aviez
pas été nos maîtres dans l'art du mensonge. Quand vous faites la guerre,
c'est avec injustice; quand vous faites la paix, c'est pour la rendre
incertaine et amère[46]; mais attendez l'heure de la vengeance: ceux qui
nous ont dû merci, apprendront ce qu'on gagne à nous attaquer
témérairement...» Puis, apostrophant par une sorte de prosopopée
l'empereur absent, le Barbare continua: «Et toi, césar, tu es injuste
quand tu emploies la fraude pour tes préparatifs de guerre; c'est un
attentat exécrable, l'œuvre d'un brigand et non d'un prince. Il faut que
tu déposes la couronne ou que tu cesses de la déshonorer[47].» Cette
déclamation avait tout simplement pour but d'expliquer que les Slaves
devaient être couverts par le traité de paix juré entre les Romains et
les Avars, vu que les seconds étaient les maîtres des premiers, et que
par conséquent faire la guerre aux Slovènes et aux Antes, c'était la
faire au kha-kan. Dix fois pendant le discours de l'orateur, les
officiers romains furent tentés de se jeter sur lui et de le châtier
d'importance; mais Priscus les arrêta: «Laissez, dit-il, c'est du style
et de l'insolence barbares[48].» Puis il signifia froidement à
l'ambassadeur que ce qu'il faisait ne regardait point les Avars, que les
Slaves n'avaient été compris dans aucun traité, et que la paix avec les
Avars n'empêcherait pas les Romains de faire la guerre à qui bon leur
semblerait. Kokh s'en alla, éclatant en menaces, et Priscus se mit en
mesure d'ouvrir aussitôt la guerre offensive, car les Slaves
paraissaient faire un temps d'arrêt. Au fond, le kha-kan et lui se
comprenaient parfaitement, et Priscus savait bien que battre les Slaves,
c'était affaiblir les Avars.
[Note 43: Cochus, Κόχ. Theophylact., VI, 6.]
[Note 44: Quid hoc rei est? ô dii immortales! Quibus proprium
erat religiones colere, iis nunc facile ac promptum est impie
agere. Pacem Romani violarunt, fœderis lex violata est, sal
pactionis infatuatus... _Id., ibid._]
[Note 45: Ister hostile spectaculum, videt... Theophylact.,
VI, 6.]
[Note 46: Dum bellum geris injustus es: dum fœdus percutis,
mœrorem ac dolorem affers. _Id., ibid._]
[Note 47: Non est imperatorium, quod moliris: non sunt ab
auctoritate isti spiritus: consilium istud est prædatorium. _Id.,
ub. sup._]
[Note 48: Priscus, audaciæ et loquentiæ barbaræ, veniam
impertivit... Theophylact., VI, 6.]
Les grandes plaines qui bordent le Danube au nord, et qui portent
aujourd'hui les noms de Valachie et de Moldavie, recélaient alors un des
principaux repaires des Slaves, situé, suivant toute probabilité, dans
la zone qu'arrose le Sereth, et défendu par des marais et de grands bois
presque impraticables. Ils y avaient déposé le butin de leurs dernières
expéditions, la déplorable dépouille des provinces de Mésie, de Dalmatie
et de Thrace. Un chef important, nommé Ardagaste, en avait la garde avec
une assez forte armée. Priscus projeta de s'en emparer, et une marche
nocturne l'amena à travers la forêt, jusqu'au milieu du camp barbare.
Ardagaste n'eut que le temps de se jeter tout nu sur un cheval sans
selle, n'ayant d'autre arme que son épée. Tombé dans un parti de
Romains, il met pied à terre, lâche son cheval, et fait face seul
contre tous[49]; mais, près de succomber sous le nombre, il s'enfuit
encore et gagne à toutes jambes les chemins les plus escarpés. Un tronc
d'arbre qui se trouve sur son passage le fait choir, et il était perdu
sans le voisinage d'une rivière qu'il aperçoit; il y court, la franchit
à la nage[50], et laisse bien loin derrière lui les Romains étonnés de
sa vigueur. Il se sauva, mais sa peuplade et son armée furent presque
anéanties. Alléchés par l'immense butin tombé en leur possession, les
soldats romains demandèrent à grands cris de marcher plus loin, et
Priscus, répondant à leur désir, envoya un détachement d'hommes
déterminés, sonder les bois sous la conduite du tribun Alexandre. Ces
hommes découvrirent un bivac de Slaves non loin de leur route, ils
voulurent l'atteindre, mais, ayant affaire à des chemins brisés et
croisés de vingt façons, ils s'égarèrent et allèrent se perdre dans un
marais, où ils seraient restés sans l'assistance d'un Gépide qui se
trouvait là[51].
[Note 49: Ardagastus, strepitus magnitudine expergefactus,
equum nudum conscendens, fuga saluti consulit: porro in Romanos
incidens, equo relicto, pugna stataria se defendit. Theophylact.,
VI, 6.]
[Note 50: Fortuna porro quadam sinistra, inter fugiendum, in
magnæ arboris truncum offendit... Theophylact, _loc. cit._]
[Note 51: Periisset universum agmen, nisi... Theophan.,
_Chronogr._, p. 229.]
Ce Gépide était un ancien chrétien, longtemps serf ou esclave des Avars,
qui, ennuyé de sa dure servitude, l'avait secouée un beau jour et
s'était donné la liberté des bois[52]. Depuis ce temps, il vivait parmi
les tribus slaves, errant de village en village, connaissant tous les
chefs; et il s'était fait païen pour exciter plus de confiance et de
sympathie. Il paraît pourtant que, à l'aspect des drapeaux d'un peuple
chrétien, le renégat sentit son cœur ému, et que le remords l'amena vers
les Romains, qui l'accueillirent comme transfuge. Le Gépide, retirant
Alexandre du mauvais pas où celui-ci s'était engagé, le conduisit par un
chemin parfaitement sec jusqu'au bivac, et lui indiqua les moyens de
cerner les Slaves, qui furent tous pris comme dans un piége et attachés
ensuite avec des cordes ou des chaînes. Alexandre voulut les interroger
lui-même, pour savoir ce qu'ils faisaient là et de quelle nation ils
étaient, mais tous refusèrent de répondre. Il les fit frapper avec des
fouets et n'en obtint pas davantage; seulement, quand leurs chairs
étaient entamées par les coups et que le sang ruisselait sur tout leur
corps, les malheureux disaient: «Tuez-nous![53]» Force fut donc au
tribun Alexandre de se fier au seul Gépide pour tous les renseignements
dont il avait besoin. Celui-ci exposa que ces Slaves étaient des soldats
d'un roi voisin appelé Musok ou Mousoki, lequel, ayant appris la défaite
du roi Ardagaste et le sac de son camp, les avait envoyés pour observer
le mouvement de l'armée romaine. Si l'on marchait sur-le-champ, en
surmontant quelques difficultés, ajouta le Gépide, on pourrait
surprendre Musok dans sa ville, dont il ne bougera pas qu'il n'ait reçu
les informations de ses éclaireurs. Il y a bien une large et profonde
rivière à passer pour y arriver, mais je me fais fort de procurer le
passage aux Romains par les soins de Musok lui-même.» Ainsi parla le
Gépide. Alexandre accepta son offre, et pour que rien ne transpirât de
son expédition, il fit, avant de partir, égorger tous ses prisonniers.
[Note 52: Gepida porro quidam, olim Christianus, a barbaris ad
Romanos transfugiens... Theophylact, VI, 8.--Theophan., p. 229.]
[Note 53: Vesana subnixi confidentia, cruciatus et mortem
nihili faciebant, doloresque flagellorum velut in alienis
corporibus patiebantur... Theophylact., VI, 8, 9.]
Le grand village, résidence du roi Musok, était situé à quarante lieues
de là; le Gépide fit diligence pour y arriver; Alexandre et son
détachement, composé de trois mille hommes, le suivirent à distance, et
Priscus, qui approuva tout, se mit aussi en route pour appuyer le
détachement au besoin. Le renégat, très au fait des lieux, traversa sans
peine la rivière, et alla trouver Musok dans sa cabane. Il lui raconta
que les malheureux sujets d'Ardagaste échappés à l'extermination étaient
en marche dans la forêt pour venir lui demander asile, qu'ils étaient
trois mille environ, et que, sachant la parfaite connaissance que lui,
le Gépide, avait du pays et du roi, ils l'avaient dépêché en avant pour
leur obtenir des barques[54]. Musok, en ce moment préoccupé d'autres
soins, n'en demanda pas plus long, et mit à la disposition du renégat
cent cinquante barques et trois cents rameurs que celui-ci conduisit à
l'opposite du village, sur une plage ouverte et facile[55]. Les soins
qui préoccupaient Musok étaient ceux des funérailles de son frère,
lesquelles avaient été célébrées dans la journée. Le repas des morts
avait été magnifique; le vin avait coulé à flots, à tel point que le
roi, vers le soir, resta étendu ivre-mort dans son palais[56]. Aussi les
rameurs, qui avaient eu leur part du festin, n'eurent rien de plus
pressé, arrivés sur l'autre rive, que de se coucher par terre et de
dormir à côté de leurs canots amarrés[57].
[Note 54: Gepida Musocium adit... monoxylorum seu lintrium
copiam, ad calamitosos Ardagasti subditos transvehendos, petit.
Theophylact., VI, 9.]
[Note 55: Actuariolis igitur centum quinquaginta cum remigibus
trecentis acceptis, in ulteriorem fluminis ripam, trajicit...
_Id., ibid._]
[Note 56: Musugium (Anast. _Musocium_) vino plane obrutum
comperit, funebrem etenim solemnitatem proprio fratri sacraverat.
Theophan., _Chronogr._, p. 229.]
[Note 57: Somno vinoque sepulti, somniis suis detinentur.
Theophylact., VI, 9.]
Ils dormaient encore lorsqu'au point du jour Alexandre arriva. Ses
soldats tuèrent sans bruit ces hommes endormis, les roulèrent dans le
fleuve, et montant vingt dans chaque bateau, eurent bientôt atteint le
village. Musok, qui cuvait son vin[58], se réveilla prisonnier. Son
village fut saccagé comme celui d'Ardagaste; les Romains gardèrent
pourtant un grand nombre d'hommes et de femmes choisis pour être vendus
dans les marchés à esclaves de la Mésie. Mais la guerre a des retours
bien imprévus. Le soir de ce même jour les Romains se trouvèrent dans
l'état où ils avaient surpris les Slaves. Ayant du vin en abondance, ils
s'enivrèrent et ne se gardèrent plus; les sentinelles elles-mêmes
dormaient. Les prisonniers profitèrent de cette bonne occasion pour
rompre leurs liens, saisir des armes et fondre sur les Romains comme des
furieux. C'en était fait d'Alexandre et de son détachement sans Priscus,
qui se montra fort à propos. Invoquant les lois de la vieille discipline
romaine, le général irrité fit pendre les officiers qui avaient été de
garde dans cette nuit funeste et passer par les verges tout soldat qui
n'avait plus ses armes[59].
[Note 58: Barbarus præ ebrietate mentem amiserat. _Id.,
ibid._]
[Note 59: Mane Priscus custodiæ præfectos palis suffixit, et
quosdam de exercitu durum in modum flagellavit. Theophylact., VI,
9.--Theophan., p. 229.]
Des expéditions du même genre eurent lieu pendant les années 594 et 595
contre les tribus slaves, cette arrière-garde de la Hunnie, et Baïan
intimidé ne dit rien; il redoutait Priscus, dont les talents militaires
se révélaient assez hautement, et qui, joignant aux qualités du guerrier
celles du politique, savait opposer la ruse à la ruse aussi bien que les
armes aux armes. Le chef avar, tout en le détestant comme adversaire,
ressentait un secret attrait pour lui; c'était à lui personnellement
qu'il faisait remonter ou les faveurs ou les déboires qui lui venaient
du gouvernement romain; c'est lui qu'il cherchait à flatter ou qu'il
provoquait suivant l'occasion. Priscus, de son côté, ne le traitait pas
comme un barbare ordinaire; il appréciait son génie; il eût voulu le
voir, tranquille dans l'empire qu'il avait fondé si glorieusement, se
plier aux idées de justice et de bon voisinage. Il savait que plus d'un
noble avar, corrompu dans sa barbarie par un avant-goût de civilisation,
ne demandait pas mieux que de jouir en paix à la manière des Romains de
l'opulence qu'il avait acquise à leurs dépens. Aussi Priscus s'était-il
fait des intelligences jusque dans le conseil du kha-kan, où des
personnages considérables osaient soutenir le bon droit de l'empire et
gourmander la haine opiniâtre de Baïan. Targite lui-même, le négociateur
indispensable des grandes affaires, se faisait le champion de ces
sentiments nouveaux[60]. Priscus eût désiré qu'ils frappassent
l'intelligence de Baïan à défaut de son cœur, et il employait à cet
effet un intermédiaire habile, le médecin Théodore, dont nous avons déjà
parlé dans cette histoire.
[Note 60: Cæterum Targitius et nobilitas arma dissuadentes,
ipsum Romanis immerito irasci affirmabant. Theophylact., VI, 11.]
Si l'on se rappelle le personnage qui, lors de la première attaque de
Sirmium par les Avars, vint ingénieusement au secours de la ville en
mettant le duc Bonus sur pied; ce personnage, c'était lui. Après la
cession de Sirmium, sa patrie, au kha-kan des Avars, Théodore s'était
retiré dans quelque ville voisine pour rester Romain, et Priscus, qui
connaissait son esprit et son patriotisme, le chargea de plusieurs
missions près du chef barbare. Théodore était un homme instruit, adroit,
insinuant, qui mêlait une grande séduction à une grande liberté de
langage[61]: le kha-kan l'aimait pour sa gaieté, et peut-être un peu
aussi pour ses bons conseils. Leur conversation, dans le laisser-aller
de la vie intime, roulait assez ordinairement sur des points de morale
qui ne devaient pas être plus étrangers aux barbares qu'aux hommes
civilisés, et il assaisonnait ses leçons de traits d'histoire que le
kha-kan écoutait avec le vif intérêt qu'apportent à tout ce qui est
récit les hommes de l'Orient. Théodore le surprenait-il dans ses
bouffées d'orgueil, exaltant les grandes choses qu'il avait accomplies,
et prétendant qu'il n'existait personne sous le soleil qui eût la force
de lui résister[62]? Le médecin arrivait timidement avec une anecdote,
tirée de l'histoire grecque ou romaine, dont il savait à propos adoucir
ou acérer le trait[63].
[Note 61: Magno igitur animo, Priscus oratorem ad Chaganum
mittit, Theodorum nomine, hominem ingenio dexterum et sagacem,
professione medicum, linguis liberum, qui velut firmo cinctus
præsidio, ad Chaganum veniebat. _Id., ibid._]
[Note 62: Barbarus propter res secundas, conceptis spiritibus,
non parum superbiebat, seque omnium gentium dominum gloriabatur,
nec reperiri sub sole, qui sibi posset resistere. Theophylact.,
VI, 11, p. 159.--Cf. Theophan., p. 230.--Anast., p. 79.]
[Note 63: Legatus, antiquitatis bene peritus, hominis
insolentiam atque fastidium exemplo quodam compescebat... Dicebat
ergo: audi, Chagane, priscam quamdam et sapientiæ plenam
historiam... _Id., ibid._]
Un jour que la conversation prenait son cours habituel après une
discussion sur Priscus et sur l'injustice des Romains dans la guerre des
Slaves, Théodore captiva l'attention de son hôte par un récit dont le
héros était le grand Sésostris, roi d'Égypte. Le monarque égyptien, dans
un enivrement impie de sa puissance, dressait les rois des peuples qu'il
avait vaincus, à le traîner dans son char, le mors aux dents et la selle
sur le dos. «Sésostris remarqua, disait le narrateur, qu'un des rois
attelés tournait souvent la tête en arrière et semblait observer avec
attention la roue qui se déplaçait sous son effort.--Que regardes-tu là?
lui demanda Sésostris[64].--Je regarde, répondit le roi vaincu, comment
le haut de cette roue descend en bas, et comment le bas remonte en
haut[65].--Sésostris tressaillit, et depuis ce moment, ajoutait
Théodore, il ne se servit plus d'attelages humains, respectant dans les
hommes l'inconstance et la fragilité de la fortune.»
Baïan avait écouté un peu triste et pensif; il se prit ensuite à dire:
«Crois-le, Théodore; je sais me maîtriser moi-même et combattre mes
emportements, mais cela dépend des circonstances. Tiens, je n'en veux
plus à Priscus[66]; je désire être son ami, s'il lui plaît d'être le
mien. Qu'il me donne la moitié des dépouilles qu'il a enlevées aux
Slaves; il les a conquises par ses armes, mais dans un pays de mon
obéissance et sur mes sujets; n'est-il pas juste que nous partagions?»
Ainsi le barbare reparaissait, et la moralité, qui allait jusqu'à
l'ambitieux, ne pénétrait pas jusqu'au voleur.
[Note 64: Quid est, inquit, bone vir, quod oculos in tergum
toties retorques? Quid ita rotas aspectas? Theophylact., VI, 11,
p. 160.]
[Note 65: Tum ille cordate: Miror, ait, tam varios rotarum
motus; earum quippe partes in altum sublatæ, rursus in humum
descendunt, iterumque ascendunt, quæ descenderant. _Id., ub.
sup._]
[Note 66: Novi imperare animo meo, cum limites egreditur: novi
iram debellare, sed in tempore. Desino Prisco irasci...
Theophylact., VI, 11, p. 160.]
Les intrigues de Constantinople rompirent brusquement ces relations qui
pouvaient conduire à un rapprochement des deux peuples. Priscus, sur le
compte duquel on inspira des ombrages à l'empereur, fut privé de son
commandement, remplacé par un frère même de Maurice, puis renvoyé à son
armée, compromise par l'incapacité du nouveau général. Ces
tergiversations rendirent de l'audace au kha-kan. D'ailleurs, pendant
l'absence de Priscus il s'était passé une chose grave. Un corps de
cavalerie bulgare, appelé des rives du Volga par Baïan, était arrivé
dans les plaines pontiques, et prenait, par la rive gauche du Danube, le
chemin qui conduisait en Hunnie, n'attaquant point, ne menaçant point
les Romains, lorsqu'un corps de cavalerie romaine, en observation dans
ces parages, fit pleuvoir sur lui une grêle de traits. Les Bulgares
s'arrêtent, se retranchent, font valoir leur attitude et leurs
intentions pacifiques, ainsi que la paix qui existe entre les Romains et
les Avars; mais le général romain (c'était le frère de l'empereur) vient
de la rive gauche avec des renforts, charge les barbares, et est
lui-même mis en déroute.
Nouvelles réclamations du kha-kan, nouvelles explications hautaines de
part et d'autre. Baïan soutint que les Romains n'avaient pas le droit de
mettre le pied sur la rive gauche du Danube, qui lui appartenait en
totalité, qui était sa province à lui[67]. Priscus, rentré sur ces
entrefaites dans son commandement, n'accueillit pas sans une violente
colère cette nouvelle prétention, plus insolente encore que les autres.
«Et depuis quand, s'écria-t-il tout hors de lui, depuis quand un
fugitif[68], reçu par grâce chez nous, ose-t-il fixer les limites de
notre empire?» Ce mot blessa Baïan au cœur. Il s'approcha de Singidon
sans rien dire, enleva la ville, la démantela, et en transporta les
habitants en Pannonie. Accouru trop tard avec son armée, Priscus occupa
une des îles du Danube, près de cette malheureuse cité, et les deux
chefs se trouvèrent en présence, séparés seulement par un bras du
fleuve. Il paraît qu'en ce moment leurs anciennes relations, peut-être
leur ancien penchant l'un pour l'autre, leur revinrent à l'esprit, et
ils désirèrent se voir. Le kha-kan vint à cheval et descendit sur le
bord, Priscus s'avança dans une barque jusqu'à la portée de la voix;
mais l'entrevue se passa en récriminations et en reproches mutuels[69].
Il ne restait plus que la guerre, et Priscus s'y préparait activement
sur le Danube, quand il apprend que le kha-kan était en Dalmatie, où il
mettait tout à feu et à sang.
[Note 67: Quid vobis, Romani, cum provincia mea?...
Theophylact., VII, 10 p. 177.--Theophan., p. 233.--Anast., p. 80.]
[Note 68: Theophylact., _ub. sup._]
[Note 69: Cum Chagano super ripa fluminis considente, in
colloquium venit. Priscus e navi verba faciebat. Theophylact.,
VII, 10.]
Furieux, il court vers la Haute-Pannonie, attend l'armée des Avars, la
bat et lui enlève tout son butin. La même fureur animait le kha-kan; il
appelle à lui toutes ses bandes, et s'élance avec elles vers la Thrace,
ne laissant derrière lui qu'un fleuve de sang. Baïan n'était plus un
homme, c'était une bête féroce; il sévissait contre les pierres, il
déclarait la guerre aux morts. A Drizipère, où il entra cette fois, et
dont il fit un monceau de débris, il brûla l'église dédiée à saint
Alexandre, qui était en grande vénération dans le pays, dépouilla la
sépulture du martyr, toute revêtue de lames d'argent, et dispersa ses
ossements[70]; puis, comme pour célébrer ce beau triomphe, disent les
historiens, il alla s'attabler avec ses officiers et passer la nuit en
débauches[71]. Ce fut la vie que menèrent aussi ses soldats dans ces
tristes journées de pillage et d'égorgement; mais bientôt la peste se
déclara parmi eux[72]. Dans une seule nuit, Baïan vit mourir sept de ses
fils, atteints de bubons pestilentiels dans l'aine[73]. Ce barbare
aimait tendrement ses enfants, et faillit devenir fou de douleur. «Il
fallait voir, dit un écrivain du temps, comment la joie triomphale, les
chants et le _pæan_ de la victoire firent place tout à coup au deuil,
aux larmes, aux interminables gémissements[74].» Dans son égarement, le
kha-kan s'écriait sans cesse: «Que Dieu juge entre Maurice et moi, entre
les Romains et les Avars; il sait ceux qui ont violé la paix[75]!»
L'occasion était favorable pour l'aborder, et des négociateurs romains
lui demandèrent une entrevue; mais Baïan resta douze jours sans vouloir
les entendre. Enfin, il conclut la paix avec une facilité qui prouvait
son profond abattement.
[Note 70: Monumentum argento ornatissimum nefarie spoliant;
quin etiam corpus inde indignissime ejiciunt. Theophylact., VII,
13.--Cum sepulcri thecam argento ornatam reperissent, illusis
prius et contemptis martyris reliquiis, ornamentum omne sacrilege
spoliavere. Theophan., _Chronogr._, p. 235.]
[Note 71: Mirifice victoria elati, ad convivandum toris
discumbunt. Theophylact., _loc. cit._]
[Note 72: Passim immissa pestilentia Barbaros delevit.
Theophylact., VII, 15, p. 183.]
[Note 73: Septem ejus filii bubone, seu peste inguinali
corripiuntur. _Id., ibid._]
[Note 74: Adeo ut triumphalis lætitiæ, victoriæ pæanum,
cantuumque vice, luctus, lacrymas atque planctus prorsus
inconsolabilis receperit... Theophan., _Chronogr._, p.
235.--Immenso dolore prosequitur... Erat quippe dolor vehemens:
nec levandæ calamitati ulla via apparebat... Theophylact., VII,
15.]
L'année suivante, 600 de notre ère, la guerre reprit, non pas
précisément sur l'initiative du kha-kan, mais parce qu'il vit que
Priscus, s'emparant de la rive gauche du Danube, le traquait peu à peu
dans ses frontières, et pourrait pénétrer quelque jour jusqu'au cœur de
la Hunnie. Il sentit qu'il y allait de sa vie et de l'existence de son
peuple, et qu'il devait tout épuiser pour reconquérir sa position au
nord du fleuve. Priscus, posté dans Viminacium et dans l'île du Danube
située en face, paraissait vouloir opérer le débarquement d'une forte
armée destinée à agir au printemps: Baïan envoya quatre de ses fils
défendre le passage[76], tandis qu'avec une partie de ses troupes, il
irait prendre les Romains à dos; mais ses fils furent battus, le passage
livré, et lui-même fut obligé de revenir au nord du Danube pour y
défendre son propre territoire. Cinq batailles terribles se donnèrent
coup sur coup, où Baïan combattit avec désespoir, mais où Priscus,
formant son infanterie en carrés impénétrables et variant à propos ses
manœuvres, déploya toutes les ressources de la tactique la plus savante.
Les quatre fils de Baïan périrent dans un marais, culbutés et noyés avec
leurs corps d'armée[77]; Baïan lui-même n'eut que le temps de traverser
la Theisse, sur le point d'être tué ou pris[78].
[Note 75: Judicet Deus inter Mauricium et Chaganum, inter
Avaros et Romanos... Theophylact., VII, 15.--Sedeat Deus, æquus
judex, inter me et Mauricium imperatorem: ipse paci violandæ ansam
dedit. Theophan., p. 230.]
[Note 76: Quatuor e filiis copias attribuit, quibus transitum
Istri custodiant. Theophylact., VIII, 2.]
[Note 77: Quoniam stagnum locis illis suberat, in undas eos
adigebat... Plurimis igitur et simul Chagani filiis tali modo
submersis... Theophylact., VIII, 3.]
[Note 78: Chaganus non sine periculo salvus, ad Tissum fluvium
evasit. _Id., ub. sup._]
Enfin les Romains passèrent cette rivière fameuse, interdite à leurs
aigles depuis deux cents ans, non loin de laquelle s'était élevée la
demeure d'Attila et où s'élevait encore celle de Baïan; mais ils ne la
passèrent qu'en petit nombre et pour observer l'ennemi. Ce détachement
tomba au milieu de trois bourgades habitées par des Gépides, et dans
lesquelles ces serfs des Avars célébraient par des festins une de leurs
fêtes nationales[79]. Chose incroyable, ils ignoraient qu'il se fût
livré la veille une grande bataille dans leur voisinage, tant leurs
maîtres les tenaient isolés et étrangers à tout intérêt public! Les
Romains tombèrent sur cette tourbe de serfs désarmés et endormis pour la
plupart, comme ils étaient tombés sur la peuplade du roi Musok, et la
traitèrent de même. Baïan n'avait fui que pour revenir, avec le dernier
débris de sa puissance, livrer une dernière bataille, qu'il perdit.
Pourtant les Romains n'allèrent pas plus avant, ils évacuèrent même
bientôt la rive septentrionale du Danube pour rentrer dans leurs
quartiers.
[Note 79: Transeunt et offendunt Gepidarum villas tres qui,
considentes et compotantes, festum patrium magna frequentia
celebrabant. _Id. ibid._]
Baïan ne mourut pas dans cette bataille, mais il y survécut peu, car son
nom disparaît presque aussitôt de l'histoire. Élevé au commandement de
son peuple vers 565 et fort jeune encore, il l'avait gouverné pendant
trente-six ans. La fortune, qui se retire des vieillards, lui fit payer
cher dans ses dernières années les faveurs trop éclatantes dont elle
l'avait comblé à son début. Ce fondateur du second empire hunnique, qui
de prime-saut l'avait égalé presque au premier, le laissa en mourant
humilié et compromis. Cet amer retour du sort lui remit peut-être en
mémoire les roues du char de Sésostris, et les autres moralités dont le
médecin Théodore l'amusait autrefois: la perte de ses onze fils, tombés
sous ses yeux victimes de son insatiable ambition, l'avait atteint d'une
blessure qui ne se ferma plus. Comme s'il eût toujours senti sur sa tête
la main du Dieu des chrétiens, dont il s'était joué par ses parjures, il
répéta plus d'une fois, comme à Drizipère, «que Dieu jugerait entre
Maurice et lui.» Maurice périt la même année ou l'année suivante, 602,
décapité par les ordres du centurion Phocas, à la suite d'une révolte de
soldats venue à propos de la dernière guerre contre les Avars. Le
kha-kan put aller rendre ses comptes en face de son adversaire, devant
le juge qu'il avait choisi.