Je cherchais: «Qu'est-ce que cela?»

Il approchait très vite, très vite! Certes, je n'entendais rien qu'une

roue--aucun battement de fers ou de pieds,--rien. Qu'était-ce que cela?

Il était tout près, tout près; je me jetai dans un fossé par un

mouvement de peur instinctive, et je vis passer contre moi une brouette

qui courait... toute seule, personne ne la poussant... Oui... une

brouette... toute seule!...

Mon cœur se mit à bondir si violemment que je m'affaissai sur l'herbe

et j'écoutais le roulement de la roue qui s'éloignait, qui s'en allait

vers la mer. Et je n'osais plus me lever, ni marcher, ni faire un

mouvement; car si elle était revenue, si elle m'avait poursuivi, je

serais mort de terreur.

Je fus longtemps à me remettre, bien longtemps. Et je fis le reste

du chemin avec une telle angoisse dans l'âme que le moindre bruit me

coupait l'haleine.

Est-ce bête, dites? Mais quelle peur! En y réfléchissant, plus tard,

j'ai compris; un enfant, nu-pieds, la menait sans doute cette brouette;

et moi, j'ai cherché la tête d'un homme à la hauteur ordinaire!

Comprenez-vous cela... quand on a déjà dans l'esprit un frisson de

surnaturel... une brouette qui court... toute seule... Quelle peur!

Il se tut une seconde, puis reprit:

--Tenez, monsieur, nous assistons à un spectacle curieux et terrible:

cette invasion du choléra!

Vous sentez le phénol dont ces wagons sont empoisonnés, c'est qu'Il est

là quelque part.

Il faut voir Toulon, en ce moment. Allez, on sent bien qu'il est

là, Lui. Et ce n'est pas la peur d'une maladie qui affole ces gens.

Le choléra, c'est autre chose, c'est l'Invisible, c'est un fléau

d'autrefois, des temps passés, une sorte d'Esprit malfaisant qui

revient et qui nous étonne autant qu'il nous épouvante, car il

appartient, semble-t-il, aux âges disparus.

Les médecins me font rire avec leur microbe. Ce n'est pas un insecte

qui terrifie les hommes au point de les faire sauter par les fenêtres;

c'est le choléra, l'être inexprimable et terrible venu du fond de

l'Orient.

Traversez Toulon, on danse dans les rues.

Pourquoi danser en ces jours de mort? On tire des feux d'artifice

dans la campagne autour de la ville; on allume des feux de joie; des

orchestres jouent des airs joyeux sur toutes les promenades publiques.

Pourquoi cette folie?

C'est qu'Il est là, c'est qu'on le brave, non pas le Microbe, mais le

Choléra, et qu'on veut être crâne devant lui, comme auprès d'un ennemi

caché qui vous guette. C'est pour lui qu'on danse, qu'on rit, qu'on

crie, qu'on allume ces feux, qu'on joue ces valses, pour lui, l'Esprit

qui tue, et qu'on sent partout présent, invisible, menaçant, comme un

de ces anciens génies du mal que conjuraient les prêtres barbares...

_La Peur_ a paru dans _le Figaro_ du 25 juillet 1884.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 16 · 第 46 / 63 题