Et tout à coup un souvenir me vint, le souvenir d'une histoire que nous
conta Tourgueneff, un dimanche, chez Gustave Flaubert.
L'a-t-il écrite quelque part, je n'en sais rien.
Personne plus que le grand romancier russe ne sut faire passer dans
l'âme ce frisson de l'inconnu voilé, et, dans la demi-lumière d'un
conte étrange, laisser entrevoir tout un monde de choses inquiétantes,
incertaines, menaçantes.
Avec lui, on la sent bien, la peur vague de l'Invisible, la peur de
l'inconnu qui est derrière le mur, derrière la porte, derrière la vie
apparente. Avec lui, nous sommes brusquement traversés par des lumières
douteuses, qui éclairent seulement assez pour augmenter notre angoisse.
Il semble nous montrer parfois la signification de coïncidences
bizarres, de rapprochements inattendus de circonstances en apparence
fortuites, mais que guiderait une volonté cachée et sournoise. On croit
sentir, avec lui, un fil imperceptible qui nous guide d'une façon
mystérieuse à travers la vie, comme à travers un rêve nébuleux dont le
sens nous échappe sans cesse.
Il n'entre point hardiment dans le surnaturel, comme Edgar Poë ou
Hoffmann, il raconte des histoires simples où se mêle seulement quelque
chose d'un peu vague et d'un peu troublant.
Il nous dit aussi, ce jour-là: «On n'a vraiment peur que de ce qu'on
ne comprend point.»
Il était assis, ou plutôt affaissé dans un grand fauteuil, les bras
pendants, les jambes allongées et molles, la tête toute blanche, noyé
dans ce grand flot de barbe et de cheveux d'argent qui lui donnait
l'aspect d'un Père éternel ou d'un Fleuve d'Ovide.
Il parlait lentement, avec une certaine paresse qui donnait du charme
aux phrases et une certaine hésitation de la langue un peu lourde qui
soulignait la justesse colorée des mots. Son œil pâle, grand ouvert,
reflétait, comme un œil d'enfant, toutes les émotions de sa pensée.
Il nous raconta ceci:
Il chassait, étant jeune homme, dans une forêt de Russie. Il avait
marché tout le jour et il arriva, vers la fin de l'après-midi, sur le
bord d'une calme rivière.
Elle coulait sous les arbres, dans les arbres, pleine d'herbes
flottantes, profonde, froide et claire.
Un besoin impérieux saisit le chasseur de se jeter dans cette eau
transparente. Il se dévêtit et s'élança dans le courant. C'était un
très grand et très fort garçon, vigoureux et hardi nageur.
Il se laissait flotter doucement, l'âme tranquille, frôlé par les
herbes et les racines, heureux de sentir contre sa chair le glissement
léger des lianes.
Tout à coup une main se posa sur son épaule.
Il se retourna d'une secousse et il aperçut un être effroyable qui le
regardait avidement.
Cela ressemblait à une femme ou à une guenon. Elle avait une figure
énorme, plissée, grimaçante et qui riait. Deux choses innommables, deux
mamelles sans doute, flottaient devant elle, et des cheveux démesurés,
mêlés, roussis par le soleil, entouraient son visage et flottaient sur
son dos.
Tourgueneff se sentit traversé par la peur hideuse, la peur glaciale
des choses surnaturelles.
Sans réfléchir, sans songer, sans comprendre, il se mit à nager
éperdument vers la rive. Mais le monstre nageait plus vite encore et
il lui touchait le cou, le dos, les jambes avec des petits ricanements
de joie. Le jeune homme, fou d'épouvante, toucha la berge, enfin, et
s'élança de toute sa vitesse à travers le bois, sans même penser à
retrouver ses habits et son fusil.
L'être effroyable le suivit, courant aussi vite que lui et grognant
toujours.
Le fuyard, à bout de forces et perclus par la terreur, allait tomber,
quand un enfant qui gardait des chèvres accourut, armé d'un fouet; il
se mit à frapper l'affreuse bête humaine, qui se sauva en poussant des
cris de douleur. Et Tourgueneff la vit disparaître dans le feuillage,
pareille à une femelle de gorille.
C'était une folle, qui vivait depuis plus de trente ans dans ce bois,
de la charité des bergers, et qui passait la moitié de ses jours à
nager dans la rivière.
Le grand écrivain russe ajouta: «Je n'ai jamais eu si peur de ma vie,
parce que je n'ai pas compris ce que pouvait être ce monstre.»
Mon compagnon, à qui j'avais dit cette aventure, reprit:
--Oui, on n'a peur que de ce qu'on ne comprend pas. On n'éprouve
vraiment l'affreuse convulsion de l'âme, qui s'appelle l'épouvante,
que lorsque se mêle à la peur un peu de la terreur superstitieuse
des siècles passés. Moi, j'ai ressenti cette épouvante dans toute son
horreur, et cela pour une chose si simple, si bête, que j'ose à peine
la dire.
Je voyageais en Bretagne, tout seul, à pied. J'avais parcouru le
Finistère, les landes désolées, les terres nues où ne pousse que
l'ajonc, à côté des grandes pierres sacrées, des pierres hantées.
J'avais visité, la veille, la sinistre pointe du Raz, ce bout du
vieux monde, où se battent éternellement deux océans: l'Atlantique et
la Manche; j'avais l'esprit plein de légendes, d'histoires lues ou
racontées sur cette terre des croyances et des superstitions.
Et j'allais de Penmarch à Pont-l'Abbé, de nuit. Connaissez-vous
Penmarch? Un rivage plat, tout plat, tout bas, plus bas que la mer,
semble-t-il. On la voit partout, menaçante et grise, cette mer pleine
d'écueils baveux comme des bêtes furieuses.
J'avais dîné dans un cabaret de pêcheurs, et je marchais maintenant sur
la route droite, entre deux landes. Il faisait très noir.
De temps en temps, une pierre druidique, pareille à un fantôme
debout, semblait me regarder passer, et peu à peu entrait en moi une
appréhension vague; de quoi? Je n'en savais rien. Il est des soirs où
l'on se croit frôlé par des esprits, où l'âme frissonne sans raison, où
le cœur bat sous la crainte confuse de ce quelque chose d'invisible que
je regrette, moi.
Elle me semblait longue, cette route, longue et vide interminablement.
Aucun bruit que le ronflement des flots, là-bas, derrière moi, et
parfois ce bruit monotone et menaçant semblait tout près, si près, que
je les croyais sur mes talons, courant par la plaine avec leur front
d'écume, et que j'avais envie de me sauver, de fuir à toutes jambes
devant eux.
Le vent, un vent bas soufflant par rafales, faisait siffler les ajoncs
autour de moi. Et, bien que j'allasse très vite, j'avais froid dans les
bras et dans les jambes: un vilain froid d'angoisse.
Oh! comme j'aurais voulu rencontrer quelqu'un!
Il faisait si noir que je distinguais à peine la route, maintenant.
Et tout à coup j'entendis devant moi, très loin, un roulement. Je
pensai: «Tiens, une voiture.» Puis je n'entendis plus rien.
Au bout d'une minute, je perçus distinctement le même bruit, plus
proche.
Je ne voyais aucune lumière, cependant; mais je me dis: «Ils n'ont pas
de lanterne. Quoi d'étonnant dans ce pays sauvage.»
Le bruit s'arrêta encore, puis reprit. Il était trop grêle pour que
ce fût une charrette; et je n'entendais point d'ailleurs le trot du
cheval, ce qui m'étonnait, car la nuit était calme.