Il répondit, non pas à moi, mais à ce mot qui passait «mariée».
--Pourquoi? pourquoi? Elle n'a pas voulu... pas voulu. Elle avait
pourtant trente mille francs de dot, et elle fut demandée plusieurs
fois... elle n'a pas voulu! Elle semblait triste à cette époque-là.
C'est quand j'épousai ma cousine, la petite Charlotte, ma femme, avec
qui j'étais fiancé depuis six ans.
Je regardais M. Chantal et il me semblait que je pénétrais dans son
esprit, que je pénétrais tout à coup dans un de ces humbles et cruels
drames des cœurs honnêtes, des cœurs droits, des cœurs sans
reproches, dans un de ces cœurs inavoués, inexplorés, que personne
n'a connu, pas même ceux qui en sont les muettes et résignées victimes.
Et, une curiosité hardie me poussant tout à coup, je prononçai:
--C'est vous qui auriez dû l'épouser, monsieur Chantal?
Il tressaillit, me regarda, et dit:
--Moi? épouser qui?
--Mlle Perle.
--Pourquoi ça?
--Parce que vous l'aimiez plus que votre cousine.
Il me regarda avec des yeux étranges, ronds, effarés, puis il balbutia:
--Je l'ai aimée... moi?... comment? qu'est-ce qui t'a dit ça?...
--Parbleu, ça se voit... et c'est même à cause d'elle que vous avez
tardé si longtemps à épouser votre cousine qui vous attendait depuis
six ans.
Il lâcha la bille qu'il tenait de la main gauche, saisit à deux mains
le linge à craie, et, s'en couvrant le visage, se mit à sangloter
dedans. Il pleurait d'une façon désolante et ridicule, comme pleure
une éponge qu'on presse, par les yeux, le nez et la bouche en même
temps. Et il toussait, crachait, se mouchait dans le linge à craie,
s'essuyait les yeux, éternuait, recommençait à couler par toutes les
fentes de son visage, avec un bruit de gorge qui faisait penser aux
gargarismes.
Moi, effaré, honteux, j'avais envie de me sauver et je ne savais plus
que dire, que faire, que tenter.
Et soudain, la voix de Mme Chantal résonna dans l'escalier: «Est-ce
bientôt fini, votre fumerie?»